Article de revue

La médecine en ses foyers anciens

Pages 10 à 15

Citer cet article


  • Fumey, G.
(2017). La médecine en ses foyers anciens. La Géographie, 1564(1), 10-15. https://doi.org/10.3917/geo.1564.0010.

  • Fumey, Gilles.
« La médecine en ses foyers anciens ». La Géographie, 2017/1 N° 1564, 2017. p.10-15. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-geographie-2017-1-page-10?lang=fr.

  • FUMEY, Gilles,
2017. La médecine en ses foyers anciens. La Géographie, 2017/1 N° 1564, p.10-15. DOI : 10.3917/geo.1564.0010. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-geographie-2017-1-page-10?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/geo.1564.0010


Notes

  • [*]
    Initiation à l’histoire de la médecine et des idées médicales, (2e éd.), Paris, Heures de France, 2005.

Une salle d’opération modulaire actuelle

Description de l'image par IA : Salle d'opération moderne avec table chirurgicale, équipements et lumières.

Une salle d’opération modulaire actuelle

© World Medical Services

1 Dans l’histoire de l’humanité, trois foyers de civilisation ont émergé très tôt avec des sociétés complexes, des villes et, finalement, des États qui ont rapidement pris la forme d’empires : les régions de la Méditerranée orientale et la Chine centrale. Sans oublier un foyer de moindre ampleur, la civilisation de l’Indus. L’installation d’agriculteurs dans certains interfluves comme la Mésopotamie, les langues écrites et les religions ont facilité la création de lieux de pouvoir marchand, puis militaire. Et dans le sillage de ces sociétés qui écrivaient, pensaient et échangeaient, ce qu’on appelle des savants ou, plus modestement des érudits, parfois des chamans et des prêtres ont laissé quelques traces de questions sur l’énigme que constituaient, pour eux, les maladies. Ces questions ont été levées peu à peu en certains lieux comme Babylone et l’empire assyro-chaldéen, l’Égypte, la Grèce, Rome, puis le reste de l’Europe mais aussi le monde arabe des premiers siècles de l’Hégire avant les lieux qui connurent les révolutions de l’anatomie, de la chimie et de la biologie enclenchées dès le Moyen Âge occidental.

L’observation attentive

2 Les maladies ont été longtemps perçues comme le résultat de forces occultes menant à des états pouvant pousser à appeler des « magiciens ». Ceux-ci tentaient de détourner le mal, en essayant de l’analyser, produisant des « actes médicaux » dont le plus ancien aurait été retrouvé à Sumer. Pour Jacques Gonzalès [*], quelques lieux dessinant une véritable cartographie des médecines antiques vont voir éclore, au Moyen-Orient, des systèmes de pensée plus ou moins savants, des pharmacopées issues d’observations, notamment à l’occasion d’embaumements en Égypte ancienne. Ces attentions sont largement à l’origine des travaux du médecin grec Hippocrate (460-370 env. av. J.-C.), du philosophe Aristote (384-322 av. J.-C.) et du médecin gréco-romain Galien (129-210).

3 Dans la civilisation de l’Indus, au nord (actuel Pakistan), les connaissances en médecine et dentisterie depuis plus de trente siècles sont attestées par l’archéologie. Originaire d’Asie du Sud, l’āyurveda (ou science de la vie) fait des emprunts à des littératures bouddhistes et jaïn dès le IIe millénaire. Les traités de Charaka et de Sushruta témoignent de savoirs très élaborés dans les diagnostics, les traitements et certains pronostics. Les matières enseignées (pendant sept ans) l’étaient avec des études de cas cliniques. Mais curieusement, ce corpus scientifique, dépendant des pratiques de langues locales, a moins voyagé que d’autres, en particulier les traités chinois.

Différentes méthodes de traitement tirées d’un tangka tibétain. Ces tangkas (toiles peintes) ont été commandées par le régent du 5e Dalaï Lama, Desi Sangye Gyatso, pour un ouvrage en quatre volumes intitulé le Béryl Bleu, rédigé entre 1687 et 1703

Description de l'image par IA : Illustration tibétaine montrant diverses méthodes de traitement.

Différentes méthodes de traitement tirées d’un tangka tibétain. Ces tangkas (toiles peintes) ont été commandées par le régent du 5e Dalaï Lama, Desi Sangye Gyatso, pour un ouvrage en quatre volumes intitulé le Béryl Bleu, rédigé entre 1687 et 1703

L’Homme ayurvédique, d’après un manuscrit du tout début du XIXe siècle. Des commentaires en sanscrit et en népalais accompagnent le dessin. Wellcome Library, Londres, collection iconographique, 574912i

Description de l'image par IA : Illustration de l'homme selon l'ayurvéda, avec des commentaires en sanskrit et en népalais.

L’Homme ayurvédique, d’après un manuscrit du tout début du XIXe siècle. Des commentaires en sanscrit et en népalais accompagnent le dessin. Wellcome Library, Londres, collection iconographique, 574912i

4 En Chine, les premiers traités de médecine sont plus précoces que celui d’Hippocrate, remontant à 1250 av. J.-C. : Huang Di, l’Empereur Jaune, serait le rédacteur du Huangdi Nei Jing, qui décrit des organes et des « entrailles » avec des schémas. Des écrits médicaux dus à Bian Que (扁鵲 430-350 av. J.-C.) expert du diagnostic et du traitement, commencent à être diffusés plus tard, oralement de façon ésotérique, chez des médecins indépendants des prêtres et des magiciens. Les premiers écrits médicaux datés sans confusion possible seraient contemporains de ceux des Grecs, appuyés sur la théorie des Cinq Éléments (eau, feu, bois, métal, terre) dont les propriétés dynamiques reliées de manière subjective aux cinq goûts (salé, amer, acide, âcre et doux). Entre macrocosme et microcosme, entre nature et humains peuvent être établies des chaînes de correspondance. Zou Yan va dynamiser les deux ordres (cosmique et social) et, de fait, construire un vaste mécanisme naturel de règles de similarité créant des cycles d’engendrement ou de destruction.

5 Ces constructions savantes sont rendues possibles grâce à des pouvoirs politiques exigeants, des systèmes d’écriture qui permettent de consigner les découvertes et les expériences et de les enseigner dans des écoles, ou par apprentissage chez les maîtres. Ce qui a freiné en Grèce comme en Chine les avancées de la science médicale et leurs diffusions correspond à des périodes de guerre, au faible nombre des copies et aux supports souvent très fragiles. Mais partout, les innovations comme l’acupuncture au IIIe siècle ap. J.-C., les descriptions de maladies comme la variole, la tuberculose, la peste, l’hépatite (virale), la lymphangite aiguë qu’on doit à un pharmacologue, taoïste et alchimiste, Gě Hóng, ou certains traités comme le Traité des matières médicales de Dioscoride constituent autant de bases pour ces médecines « savantes » sur lesquelles travaillent les générations suivantes. En Chine, les études de médecine sont sanctionnées par des examens d’État à partir du VIIe siècle.

Des savoirs nomades

6 Dans l’Ancien Monde, après Hippocrate considéré comme le père de la médecine moderne, Galien apparaît plutôt comme la figure même du médecin cosmopolite : né à Pergame (Asie mineure) mais installé à Rome, il a diffusé tout à la fois l’héritage d’Hippocrate, Aristote et des acquis anatomiques de l’école d’Alexandrie. Galien est un finaliste (la nature ne fait rien en vain) dont les idées séduisent les adeptes du christianisme et de l’Islam monothéistes.

Dioscoride d’après un manuscrit irakien ou syrien du De Materia Medica daté de 1229. Un élève de Dioscoride lui présente une mandragore

Description de l'image par IA : Deux hommes vêtus de robes colorées. L'élève présente une mandragore à son maître.

Dioscoride d’après un manuscrit irakien ou syrien du De Materia Medica daté de 1229. Un élève de Dioscoride lui présente une mandragore

7 À Jundishapur et à Bagdad, capitale des Abbassides, les multiples traductions des traités grecs par les médecins vont suivre les Arabes dans leur expansion vers l’Europe. Avicenne, auteur du Canon de la médecine (1020), très actif en Perse, Ibn Nafis d’origine égyptienne, connu pour ses travaux sur la circulation pulmonaire et les coronaires, Ibn al-Lubudi, premier critique de la théorie des humeurs, tous vont être connus dans la péninsule ibérique où Averroès et Maïmonide contribuent aussi à diffuser les pratiques de la médecine juive. La concentration du savoir – comme certains traités dont celui de Razi qui décrit la rougeole et la variole – dans les premiers hôpitaux de l’histoire a contribué à de grandes avancées. Notons que cette pratique des soins dans des lieux dédiés, remarquée par les Croisés, inspirera plus tard les hôpitaux en Europe occidentale.

8 Un autre foyer va éclore en Italie du Sud, à Salerne au milieu du IXe siècle. Des magisters de différentes cultures sont à l’origine d’un nouveau rapport à la médecine qui devient une discipline intellectuelle, pratiquée pour la première fois par des femmes. Salerne est à l’origine de nombreuses universités dont celles, très célèbres, de Bologne et Padoue, avant Montpellier, Paris, Oxford et Cambridge. À Salerne, les dissections de gros animaux vont permettre à l’anatomie de faire un bond spectaculaire là où le christianisme est encore réticent face à ces pratiques.

9 En Chine, l’imprimerie et les premières institutions impériales de recherche médicale sous les Song (960-1279) développent les connaissances, d’autant que l’anatomie progresse avec les dissections de la médecine légale. Des milliers de fonctionnaires compilent des grands formulaires. Les famines liées à la « mongolisation » durant la dynastie Yuan font faire un bond important sur les pathologies internes.

10 Ainsi, à l’aube des Temps modernes, la médecine dans le monde est l’affaire de sociétés savantes, mais aussi de pratiques et de savoirs vernaculaires qui ne seront bousculés que par la révolution scientifique occidentale qui s’enclenche à la Renaissance sur d’autres bases, aiguillonnée par la Réforme permettant une meilleure observation du corps et des progrès considérables en anatomie.

Miniature tirée d’un manuscrit du Canon d’Avicenne. La scène raconte comment le duc de Normandie, Robert, mortellement blessé par une flèche empoisonnée, fut sauvé par sa femme qui aspira le poison, conformément aux recommandations des médecins de l’école de Salerne. Biblioteca universitaria di Bologna, Manuscrit 2197, fol. 317 v

Description de l'image par IA : Scène médiévale avec château, bateaux, et groupe de personnes. Une femme en rouge soigne un homme blessé.

Miniature tirée d’un manuscrit du Canon d’Avicenne. La scène raconte comment le duc de Normandie, Robert, mortellement blessé par une flèche empoisonnée, fut sauvé par sa femme qui aspira le poison, conformément aux recommandations des médecins de l’école de Salerne. Biblioteca universitaria di Bologna, Manuscrit 2197, fol. 317 v


Date de mise en ligne : 03/03/2023

https://doi.org/10.3917/geo.1564.0010