De procréations devenues ordinaires à la génèse de fictions
- Par Jacques Gonzales
Pages 16 à 21
Citer cet article
- GONZALES, Jacques,
- Gonzales, Jacques.
- Gonzales, J.
https://doi.org/10.3917/geo.1564.0016
Citer cet article
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- Gonzales, Jacques.
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https://doi.org/10.3917/geo.1564.0016
Notes
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[1]
Rappelons que la naissance du premier enfant conçu par une insémination remonte à 1791, soit 226 ans.
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[2]
Ces chiffres publiés en 2016 proviennent de la collaboration de deux mille cinq cents centres internationaux qui ont colligé leurs données, année par année, de 2008 à 2010.
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[3]
Le tourisme médical n’est pas propre aux PMA. En 2012, un chiffre de 16 millions de personnes était avancé tous pays confondus dans le rapport de l’économiste David Marguerit, un chiffre qui a dû croître en cinq ans.
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[4]
Ces femmes sont au nombre de 200 environ.
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[5]
Les vertus du tombeau de Victor Noir au Père Lachaise constituent un exemple vivant et contemporain. Quelques chatouillis sur le gisant, à l’endroit voulu, sont censés assurer fécondité aux femmes en mal d’enfants.
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[6]
Cette technique particulièrement délicate est d’utilisation exceptionnelle : en France, en 2011, 74 enfants sont nés vivants sur 407 DPI.
Microinjection d’un spermatozoïde dans l’ovocyte
Microinjection d’un spermatozoïde dans l’ovocyte
1 Quand en juillet 1978 est née en Angleterre Louise Brown, le premier « bébééprouvette », cette première médicale déclencha une bourrasque médiatique mêlant interrogations et réprobations quant à la morale et aux principes religieux qui dura de nombreuses années. Pourtant Mrs Brown qui souffrait de stérilité par imperméabilité de ses trompes, était devenue mère par un acte médical, la rencontre de son ovule avec les spermatozoïdes de son mari en laboratoire, hors de son corps, in vitro. Jusque-là, il était admis que la stérilité conjugale relevait d’une fatalité plus que d’une maladie, qu’il fallait l’accepter ; l’adoption d’enfants constituait la voie la plus vertueuse pour ceux qui voulaient vivre une parentalité.
2 Quarante ans presque ont passé. Cet exploit médical, la Fécondation in Vitro (FIV), est devenu ordinaire même si l’annonce de chaque nouvelle variante technique ou dérivée réactive un temps de vives réactions comme la microinjection d’un seul spermatozoïde dans l’ovocyte, la congélation d’embryon pour citer les plus anciennes… Force est de constater qu’aujourd’hui, ces PMA, les « procréations médicalement assistées », sont quasiment pratiquées dans le monde entier, tout pouvoir politique, religieux confondus. En 2005, ce recours médical a même été intégré dans les droits de l’Homme par la communauté internationale, publié même dans le Journal d’éthique médicale de l’Inde.
Des chiffres
3 Plusieurs millions d’humains ont été conçus à la suite d’une PMA [1]. Entre 2008 et 2010, d’après des statistiques précises [2], 1,145 millions d’enfants au moins sont nés d’une fécondation in vitro, dans soixante pays différents, même dans ceux qui connaissent une démographie galopante comme l’Inde ou l’Indonésie.
4 En France, dans la seule année 2014, ils ont été 25 200, d’une FIV pour les trois-quarts, d’inséminations artificielles pour les autres, soit 3,22% des naissances. L’immense majorité d’entre eux (95%) possède le patrimoine génétique de leurs deux parents, 5% sont issus d’un don de gamète, généralement d’un donneur masculin. Ce pourcentage d’enfants nés de PMA croît en France – 3,22% versus 2,12% des naissances en 2012 –, mais en cette année 2012, ces proportions étaient plus fortes encore en Finlande (3,14%), en Suède (3,58%) et surtout au Danemark (6,43%). Cette prédominance demeure dans les pays nordiques qui, depuis les années 2000, ont ajusté leurs pratiques pour éviter la survenue de grossesses multiples. Ces naissances multiples faisaient la Une dans les débuts de la FIV alors qu’elles étaient suivies de catastrophes pédiatriques : ces nouveau-nés toujours prématurés décédaient généralement après quelques jours de vie, avec des risques de séquelles graves pour ceux qui survivaient. Aujourd’hui, il y a consensus pour éviter absolument la naissance de triplets. Les spécialistes des PMA ont travaillé à l’élaboration d’un guide des bonnes pratiques et à la recherche d’une éthique universelle. Mais la réalité a primé, celle de la diversité des cultures et des mœurs, teintée par des considérations politiques variées selon les pays. Ainsi la France est-elle entourée de pays qui ne suivent pas les mêmes règles éthiques qu’elle : la Grande-Bretagne, la Belgique, l’Espagne, sont globalement plus permissives tandis que l’Italie, l’Allemagne, la Suisse le sont moins.
Des débats sur les PMA
5 Trois points doivent être mis en exergue pour aborder avec objectivité ces discussions :
6 Notre recul est suffisant pour affirmer que les enfants issus de FIV, devenus adultes, procréent naturellement, par relations sexuelles, comme leurs ancêtres. Ils ne constituent donc pas une branche humaine nouvelle, un homo fabricatus, pas plus qu’ils ne sont dotés d’un patrimoine génétique supérieur à la moyenne. De telles déclarations relèvent du fantasme ou, plus grave, d’un courant rappelant l’eugénisme, proche de celui promu aujourd’hui par les transhumanistes.
Carte du nombre d’enfants nés dans la seule année 2010, conçus à la suite d’une PMA
Carte du nombre d’enfants nés dans la seule année 2010, conçus à la suite d’une PMA
Les chiffres en valeur absolue pour la plupart des pays sont tirés de données fiables. En revanche pour les États-Unis, l’Inde et l’Égypte, ce sont des estimations, la somme des chiffres fournis par les centres de PMA reconnus ne s’élevant respectivement qu’à 59 100, 10 410 et 2 613.Les PMA sont bien pratiquées dans le monde entier transcendant les économies, les cultures et les systèmes politiques.
7 Certains couples stériles posent des problèmes médicaux dont la solution n’existe pas en France pour des raisons « éthiques », la législation française sur les PMA interdisant ou retardant aussi l’utilisation de certaines techniques au nom du principe de précaution, comme celle exigeant un don d’ovocyte ; ceci a pour conséquence aujourd’hui un manque de donneuses. Il en résulte que des couples français partent à l’étranger, notamment en Belgique, en Espagne, faire du « tourisme médical [3] », un terme plutôt déplacé vis-à-vis d’eux.
8 Actuellement un débat touche un petit groupe de femmes [4] souffrant d’une malformation majeure incompatible avec une gestation, une absence d’utérus, tandis qu’elles ont des ovocytes, – elles pourraient même être donneuses –. Elles sont victimes d’un interdit législatif absolu, le recours à une gestation par autrui (GPA), avec des arguments médicaux peu convaincants, la perspective de leur greffer un utérus mais cette technique très complexe stagne depuis vingt ans, voire la mise au point d’un utérus artificiel, un espoir partagé par certains hommes, mais dans quel délai ? Empêcher les enfants nés hors de nos frontières, fruits du tourisme médical, d’acquérir la nationalité française de leurs parents constitue un autre ostracisme, législatif aussi.
9 La fiction mêlée à la procréation humaine remonte en des temps bien plus anciens que les histoires de cigognes, de choux ou de roses. Perdurent les croyances [5] dans des fontaines aux eaux miraculeuses, dans des statuettes au pouvoir fertilisant, dans des pèlerinages, des exercices spirituels ou des cures thermales favorisant la fécondité, dans des régimes censés influencer le sexe de l’enfant à venir… Toutes ces recettes pratiquées dans de multiples recoins de la planète rappellent des usages courants dans les médecines antiques et médiévales.
10 L’extension progressive des PMA est venue jouxter de plus en plus le territoire de la génétique et les succès médicaux ont gagné la réflexion de l’espace sociétal.
11 Le diagnostic préimplantatoire (DPI) est réservé aux couples ayant une forte probabilité de donner naissance à un enfant atteint d’une maladie génétique d’une particulière gravité et incurable. Ces couples qui ne sont pas stériles doivent subir une FIV pour que les embryons ainsi conçus soient examinés : une de leurs cellules est prélevée pour être analysée à la recherche de l’anomalie génétique, parentale, létale. Cette technique a été décriée par certains l’assimilant à de l’eugénisme [6]. La première naissance en France, en novembre 2000, a été accueillie avec le titre « L’enfant zéro défaut » par le quotidien France-soir, ce qui démontre un défaut d’information scientifique venant des médias puisque cet enfant n’était simplement pas porteur de l’anomalie génétique mortelle parentale.
12 Des perspectives sociétales aux horizons multiples sont nées des PMA. La congélation d’ovocytes permettrait aux femmes de retarder l’âge de leur maternité, leur laissant ainsi le temps de réussir leur carrière professionnelle, une pratique aussi pour pallier la stérilité liée à leur future ménopause et faire disparaître leur inégalité par rapport aux hommes. Le recours aux PMA permettrait encore à tous les couples homosexuels de procréer théoriquement. Des couples fertiles pourraient enfin choisir le sexe de leur enfant à venir… La médecine n’a pas vocation à aller sur ces chemins semés d’embûches sans de grandes réticences hippocratiques. Le législateur doit aussi raison garder.
PMA et géographie
13 Le chiffrage du nombre de naissances liées aux PMA montre une grande disparité d’un continent à l’autre, et dans chaque continent de grands écarts entre les pays. Indiscutablement les PMA sont pratiquées surtout dans les pays riches ; dans les pays aux revenus intermédiaires, cette technique est mise en œuvre dans des centres privés. Le volume de cette activité reflète le niveau des moyens médicaux dont dispose telle ou telle population et pourrait constituer un marqueur sanitaire. À une échelle plus fine encore et en se limitant à la France, la répartition des centres de PMA est très inégale, avec une densité forte dans les grandes zones urbaines et périurbaines. Néanmoins, dans le cas hautement technique du diagnostic préimplantatoire, les autorités politiques ont agréé quatre centres, Paris, Strasbourg, Montpellier et Nantes, pour quadriller ainsi l’ensemble de notre territoire.
Scène d’accouchement. Plaque sculptée retrouvée dans les fouilles d’Ostia antica
Scène d’accouchement. Plaque sculptée retrouvée dans les fouilles d’Ostia antica
Le tombeau de Victor Noir au Père Lachaise
Le tombeau de Victor Noir au Père Lachaise
14 En conclusion, la croissance démographique mondiale n’est pas liée au nombre des centres de PMA mais il n’est plus possible de nier l’importance numérique des humains nés de cette révolution médicale développée à la fin du XXe siècle. Le bien-être qui définit l’état de santé pour l’OMS comprend désormais la possibilité de soigner une stérilité conjugale quand un couple souffre objectivement de cette pathologie. L’assistance médicale pour procréer est devenue une réalité ordinaire qui a surpassé les fictions.
Pour en savoir plus :
- Jacques Gonzales Histoire de la procréation humaine Croyances et savoirs dans le monde occidental. Collection Évolution de l’humanité, Albin Michel, Paris, 2012, 26 €.