Article de revue

Le narcissisme à l'épreuve du double

Pages 49 à 71

Citer cet article


  • Nakov, A.
(2014). Le narcissisme à l'épreuve du double. Journal de la psychanalyse de l'enfant, . 4(2), 49-71. https://doi.org/10.3917/jpe.008.0049.

  • Nakov, Anastasia.
« Le narcissisme à l'épreuve du double ». Journal de la psychanalyse de l'enfant, 2014/2 Vol. 4, 2014. p.49-71. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-journal-de-la-psychanalyse-de-l-enfant-2014-2-page-49?lang=fr.

  • NAKOV, Anastasia,
2014. Le narcissisme à l'épreuve du double. Journal de la psychanalyse de l'enfant, 2014/2 Vol. 4, p.49-71. DOI : 10.3917/jpe.008.0049. URL : https://shs.cairn.info/revue-journal-de-la-psychanalyse-de-l-enfant-2014-2-page-49?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/jpe.008.0049


Notes

  • [1]
    Une première version de ce cas clinique a été publiée in « Par delà la séduction, la mort programmée (Avatars de la séduction narcissique) », Journal de la psychanalyse de l’enfant (première série), n° 25, 1999, pp. 91-109.
  • [2]
    Antœdipe désigne l’organisation essentielle et spécifique du conflit des origines en tant qu’elle prélude à l’œdipe, qu’elle se situe en son contre-point (quasi musical) ou même en opposition radicale (et alors forcément pathologique) à son encontre. Organisation, donc, foncièrement ambigüe, dotée d’un potentiel « d’assiette narcissique » ou au contraire de folie mégalomaniaque ; au demeurant centré sur le « fantasme » d’auto-engendrement.
  • [3]
    Au cours d’un travail de supervision, m’a été relatée l’histoire suivante : dans un couple homosexuel, un rituel sexuel singulier réunissait les deux protagonistes – les deux partenaires pratiquaient la pénétration en mettant chacun un doigt dans le nombril de l’autre.
À présent, dans le vide, planait un silence atterré,
lourd de toutes les choses dépourvues de sens et de forme,
qui demeurent inertes, muettes et impénétrables à l’esprit..
Renaître d’instant en instant dans mon intégrité
et vivant et non plus en moi,
mais en toutes les choses extérieures.
Luigi Pirandello (1930, p. 76).

1Si la contradiction est installée à l’intérieur de l’homme, au cœur même de sa liberté, l’élaboration perpétuelle des contraires fait partie de nos aspirations analytiques, de notre ambition humaine. La poussée des pulsions agressives et le poids de nos contradictions mortelles trouvent une issue dans la symbolisation par un jeu complexe entre le dedans et le dehors, ainsi qu’à l’aide de projections de ces conflits à l’extérieur de notre espace psychique. Les failles des processus identificatoires entravent la construction d’un soi différencié. Mais la psyché n’est pas toujours en mesure de contenir et de transformer les tensions internes, confrontée aux aléas des conflits archaïques et aux difficultés d’accession à l’altérité. Les solutions perverses deviennent alors la seule échappatoire à cette problématique mortelle. Malheureusement, ces échappatoires aboutissent à des impasses existentielles, à l’impasse la plus tragique d’une liberté d’avance compromise et barrée avec comme seul horizon une aliénation totale.

2J’ai connu Simon [1], mais ce terme est d’évidence mal choisi. En réalité, j’ai entendu parler de Simon un an et demi avant de le rencontrer. Les parents, venus consulter en raison des difficultés scolaires de Gabriel, le jeune frère de Simon, m’avaient parlé, dès notre première rencontre, de ce fils aîné. Ils le présentaient comme le fils parfait, leur apportant d’immenses satisfactions. Simon comblait toutes leurs attentes. Il semblait n’exister qu’en tant qu’une parfaite conformité de leurs exigences surmoïques, reflet magnifié d’un moi idéal commun, écran d’une réalité familiale lourde de conflits, intouchable et décourageante à aborder. Les parents le décrivaient comme le double idéal et idéalisé de leur deuxième fils, qui était assis devant moi.

3Gabriel, garçon de douze ans un peu ingrat, taciturne et impassible, emprisonné par le renoncement, était face à moi, enfoncé dans un fauteuil entre ses deux parents. D’évidence, la lenteur et un désintérêt global le tiraient inexorablement depuis le début de sa scolarité du côté des derniers de la classe. Son temps semblait indéfiniment suspendu…

4Déjà dans sa petite enfance, il avait fait preuve d’inconfort psychique, « traînant » ses parents chez un orthophoniste, puis chez un psychomotricien. Il était retranché depuis longtemps derrière un négativisme mou, qui aurait pu évoquer la résignation et le désespoir si on ne sentait pas derrière ce masque une détermination résolue à rester dans cette position d’attente et de survie.

5J’étais placée d’entrée de jeu devant le thème du double, qui reviendra ponctuer comme un point d’orgue cette histoire qui, tant d’années après, n’en finit pas de m’interroger.

6J’avais ressenti peu d’enthousiasme à m’occuper de Gabriel devant son opiniâtreté à ne pas répondre aux propositions que j’essayais d’imaginer pour lui. Les entretiens individuels – évidemment non ! Un groupe thérapeutique – non ! – Revenir me voir… – bof…

7Poussée par une envie réparatrice en miroir à l’ambivalence familiale et déjà moi-même au piège de l’omnipotence, je n’abandonnais pas et je faisais la proposition d’inclure Gabriel dans un petit groupe d’enfants faisant de l’escalade. Durant les années qui s’écoulèrent, cet élan empathique s’avérera être lourd de sens. À ce moment, je n’étais en rien consciente, que c’était une autre escalade qui allait commencer…

8Gabriel acceptait ma proposition mollement et de mauvaise grâce.

9Pour des raisons indépendantes de l’histoire de Gabriel, le groupe allait s’étioler. De ce fait, Gabriel se retrouvait rapidement seul avec l’éducateur, qui avait été chargé de faire fonctionner ce groupe. Cette tentative avortée ne provoqua aucun mouvement émotionnel visible chez lui. Il enregistra l’arrêt du groupe avec soulagement, car, en apparence, l’ennui l’avait gagné. Il retomba dans l’immobilisme et le retrait.

10Six mois s’écoulèrent depuis ma première rencontre avec lui – six mois d’un temps quasi immobile comme lui, ralenti et englué dans une inertie émotionnelle et idéique. J’avais le sentiment que le rythme de sa vie essayait péniblement de continuer à battre, rythme plus proche de l’agonie que d’une vraie vie.

11Le revirement brutal qui survint alors, le drame qui éclata, fut aussi soudain qu’inattendu. Simon, le fils parfait et l’élève exemplaire, disparaissait en compagnie de Lionel, un camarade de quelques années plus âgé que lui. Il arrachait avec une violence inouïe tous les liens familiaux et laissait choir sa scolarité.

12Les parents avaient commencé à s’inquiéter « des tendances homosexuelles » de Simon peu de temps avant. L’ouragan qui venait de s’abattre sur eux les projetait au comble du désarroi, au fond du désespoir.

13Quant à Gabriel, il voyait l’ombre s’épaissir sur lui, repoussé encore plus profondément dans sa retraite. Simon prenait entièrement le devant de la scène dans la vie de la famille et dans les échanges avec les parents. Gabriel continuait à être le prétexte des consultations, mais il semblait ne pas pouvoir véritablement en bénéficier, malgré le mensuel et répétitif « ça va un peu mieux, surtout à la maison ». Telles étaient les apparences…

14Le récit de ce cataclysme familial inattendu occupera dès lors l’essentiel de nos rencontres, reléguant Gabriel durablement dans les coulisses de l’histoire. Il gardera cette position de repli durant les mois et les années qui vont suivre, affichant une apparente indifférence, mais, en réalité, restant silencieusement présent et attentif. L’unique fois où je le verrai sortir de cette position d’observateur sera la survenue d’un accès interminable de fou rire au moment où les parents, éplorés, me disaient vivre « un enfer » en évoquant le renversement total de la situation familiale.

15Le père s’était engagé dans une véritable activité de détective pour retrouver ce fils qui était devenu le seul et l’unique tourment des parents, leur préoccupation quasi-exclusive. Il n’était pas facile de faire la part d’un souci authentique du père pour son fils en danger, de l’excitation qu’il pouvait vivre lui-même en devenant acteur dans ce qui ressemblait fort à un film d’action ou plus encore à une série télévisée. Lui, que j’avais ressenti comme pâle et inconsistant, adolescent n’ayant jamais franchi le seuil de l’adolescence, était né d’un père qui n’avait jamais assumé sa paternité. Il avait grandi dans un gynécée, élevé par sa grand-mère, sa mère et ses deux tantes, une célibataire et l’autre divorcée. Dans nos rencontres, il était toujours en retrait face à sa femme physiquement imposante et psychiquement écrasante. Et voici qu’il avait inopinément l’occasion de vivre une aventure d’adolescence par procuration, d’être lui-même investi d’un rôle inattendu. D’un instant à l’autre, il était devenu un personnage de premier plan, acteur quelque peu naïf et immature, se lançant à corps perdu dans cette si singulière adolescence, que ni lui ni son fils n’avait jamais vécue. Avait-il seulement imaginé, rêvé d’un pareil scénario ? Lui, le père toujours silencieux, effacé et inconsistant était hissé par les événements au rang de double de ce fils tant adulé.

16Les parents n’avaient pas eu beaucoup de difficultés à retrouver la trace de Simon. À mon grand étonnement, ils ne manifestèrent pas de surprise de se heurter au refus de la mère de Lionel d’établir une relation avec leur fils. Il était devenu impossible pour eux de le rencontrer. La mère de Lionel ne permettait l’établissement du moindre contact. Il n’était pas question non plus pour elle de favoriser une quelconque rencontre entre eux. Elle semblait être un interlocuteur bizarre, imposant des règles incompréhensibles. Le père de Lionel n’était jamais évoqué, comme si ce garçon – enfant adopté – avait été la propriété exclusive d’une mère énigmatique et complice du drame, qui était en train de se mettre en place et qui allait se jouer.

17Les tentatives de relations téléphoniques, les attentes, les suppliques, même les « descentes » organisées par le père de Simon restaient sans succès. La porte de Simon et Lionel, mais aussi celle des parents de Lionel demeuraient immuablement closes. Au cours des quinze mois que durera cette « aventure », les parents de Simon réussiront à provoquer une seule rencontre avec leur fils et ceci en compagnie de Lionel et de sa mère. Ultérieurement, seulement deux appels téléphoniques viendront interrompre quelques instants le silence relationnel entre Simon et le monde qui avait été le sien jusqu’alors. L’unique rencontre des protagonistes de cette histoire avait accentué l’incompréhension et la perplexité des parents de Simon devant la métamorphose de leur fils. Ils disaient ne pas le reconnaître. Devenu sourd et aveugle devant leurs suppliques, insensible et inaccessible à tous leurs arguments, il était subjugué et fasciné par Lionel. Les parents avaient compris que Simon était devenu le souffre-douleur de Lionel, acteur consentant et actif d’un scénario sado-masochique qui les faisait frémir.

18Quant à moi, je n’étais pas en mesure de suivre l’onde de choc dans les tréfonds du paysage fantasmatique familial. Un très léger décalage émotionnel faisait flotter l’ombre d’un doute sur l’authenticité de leurs sentiments d’impuissance et de désespoir, comme sur la véracité des faits qui m’étaient rapportés. Leur perplexité semblait découler plus de leurs propres mouvements internes déconcertants pour eux-mêmes, que des faits bruts, envahissant massivement leur réalité.

19Nous étions installés dans un rituel répétitif – Gabriel continuait à servir de prétexte à nos rencontres mensuelles. Son immobilisme s’accentua et ses résultats scolaires avoisinèrent une moyenne de zéro. Il passa néanmoins dans la classe supérieure au bénéfice de l’âge.

20De longs mois d’angoisse, de quête, d’excitation et de désolation s’écoulèrent durant lesquels il était difficile de faire la part des apparences et de la réalité.

21Ils furent brutalement interrompus par un événement spectaculaire, tragique et sidérant. Poussé par le souffle de cette explosion, Simon arriva dans mon bureau un lundi après-midi.

22Quelques heures auparavant, un appel téléphonique de son père, en provenance du commissariat de police d’une petite ville voisine, m’informait qu’un drame épouvantable venait d’avoir lieu. Lionel s’était tiré une balle de 22 L.R. dans la bouche le matin même ! Il était non seulement mort sur le coup, mais les morceaux de son crâne et de son cerveau étaient projetés sur Simon et avaient éclaboussé toute la pièce… !

23Dans un premier temps, tout naturellement, Simon avait été arrêté et soupçonné d’être l’auteur du drame. Faute d’être l’auteur, il aurait pu être l’exécutant de ce qui était un suicide, à moins qu’il ne se soit agi d’un meurtre… Selon les propres dires de Simon, au moment du drame il dormait paisiblement dans la chambre commune. Lionel, assis par terre, à côté de lui, appuyé dos au mur, exécutait son suicide et le bruit de la déflagration l’aurait réveillé en sursaut…

24Son père me dira que Simon, arrêté et soupçonné, avait été relâché quelques heures après…, lui-même ayant été prévenu par le commissariat de police d’aller chercher son fils…, d’où, d’ailleurs, il m’avait appelée…

25J’acceptais de recevoir Simon sur le champ.

26Une demi-heure après l’appel téléphonique, je voyais arriver dans mon bureau le père effrayé et haletant, accompagné de Simon, étonnement calme et distant. Il semblait tout à fait absent et étranger au drame qui venait de se jouer. Sa mère, venue les rejoindre dans mon bureau, se tenait silencieusement en retrait. Il n’était pas aisé de savoir si le discret frémissement que je percevais en Simon était le fruit d’une émotion découlant de la mise en scène atroce qui venait d’avoir lieu le matin même ou si c’était ma présence qui l’intrigua et, peut-être même, l’inquiéta un court instant. Le récit précipité et confus de son père laissait Simon de marbre, une impassibilité qui aurait pu évoquer un état de sidération. Cette hypothèse sera largement démentie par la suite. Si sidération il y avait eu, elle était bien antérieure au drame actuel, se perdant dans la nuit des temps de l’histoire personnelle de Simon…

27C’est ainsi que, traversée par l’impact du choc traumatique et aux prises moi-même avec le bouleversement de mon espace psychique, j’avais accepté de recevoir Simon régulièrement par la suite…

28Au début, il venait deux fois par semaine.

29Assez rapidement, ce rythme était passé à une séance par semaine, Simon prétextant un surcroît de travail scolaire. Il venait de réintégrer la classe de première.

30Grand, élancé, le visage intelligent, habillé selon les derniers canons de la mode, Simon faisait penser à un jeune premier. D’ailleurs, il avait fait plus de dix ans de danse classique et il en avait gardé l’élégance et le maintien. Il me semble évident aujourd’hui que tous les éléments de la séduction perverse s’étaient rapidement mis en place et que la fascination du traumatique m’avait précipitée dans un travail, qui de travail n’avait que le nom.

31Comme des marionnettes dont une main invisible tire les fils, nous nous étions engagés dans une psychothérapie blanche, quasiment en dehors de nous – Simon dans le rôle du patient, moi dans celui du thérapeute… Redevenu « un sage petit garçon », Simon avait enlevé le brillant de sa narine, puis quelques boucles d’oreilles, puis une partie des bagues, des chaînes et des bracelets… Il obtenait son baccalauréat avec mention, alors qu’il avait interrompu sa scolarité totalement durant plus d’une année scolaire.

32Durant les premiers mois de ce qui aurait dû être une psychothérapie, Simon se présentait tel un petit garçon de 6-7 ans – ne savait-il pas déjà lire et écrire ? ! –, calme, obéissant et studieux, jusqu’à m’envoyer une carte postale de vacances, où conforme à cette présentation, il terminait par : « Je vous fais des gros bisous… »

33Sa vie s’était remise sur les rails qu’il avait si subitement quittés un an et demi auparavant. Peu de choses pouvait évoquer le tumulte qu’il avait survolé… Quelques relations homosexuelles fugaces faisaient office de résidus événementiels. Il prenait soin de me montrer ses partenaires, en se faisant accompagner par eux en salle d’attente.

34Environ un an et demi après le début de nos rencontres, il se liait de façon plus durable avec un jeune homme, également de quelques années plus âgé que lui, comme cela avait été le cas avec Lionel. Mais pour cette relation, dont le récit était dénué d’émotion et dépourvu d’une quelconque aspérité affective, il n’y a pas eu la présentation habituelle en salle d’attente.

35Dès le début, dans les séances, la monotonie était de rigueur – pas de véritable travail de deuil de la relation avec Lionel, ni de la mort de celui-ci d’ailleurs. Seules quelques pensées magiques par-ci, par-là – Lionel était autour de lui, lui adressait des messages, le protégeait des malheurs, se montrait à lui de façon inattendue et inespérée par l’intermédiaire de signaux par lui seul déchiffrables, comme les mouvements des nuages dans le ciel ou les changements des feux tricolores. Lionel déployait sa protection invisible, étant devenu son ange gardien… tout est lisse, tout glisse…

36Durant plus d’un an, Simon ira régulièrement au cimetière où il déposera toutes les semaines une rose rouge sur la tombe de Lionel, amené par une amie qui selon toute évidence était chargée de faire ce deuil à sa place. Je percevais cette amie à travers les dires de Simon, comme une personne en profonde souffrance psychique. Elle vivait une relation de couple très conflictuelle avec un compagnon, dont la détresse existentielle semblait majeure et incoercible. Un halo de confusion, dans lequel le rôle de Lionel était incontestable, rendait cette relation encore plus trouble et l’écho des violences qui secouaient le couple me parvenait lointain et assourdi. Il fait peu de doute que cette femme, d’une quinzaine d’années plus âgée que Simon, qualifiée par lui de « grande amie commune du couple Simon-Lionel », entretenait une relation de nature incestuelle avec lui.

37J’étais de plus en plus mal à l’aise, m’épuisant dans des tentatives infructueuses d’atteindre l’affectivité de Simon. J’essayais de faire vivre cette banalité ordinaire qui étouffait nos entretiens. Je ne cessais de m’interroger sur cette immédiateté contre-transférentielle adhésive qui me faisait inévitablement revenir en miroir vers l’immobilisme psychique de Simon. La fascination n’opère-t-elle pas hors du temps ?

38Plusieurs mois après le début de ce qui aurait dû être une psychothérapie (?), Simon me relatait avec un détachement impressionnant et un luxe de détails scabreux les relations symbiotiques et sado-masochiques qui l’avaient lié à Lionel. Simon se disait entièrement captif du délire mégalomaniaque de son ami, incapable du moindre jugement critique. Il se montrait émerveillé et jaloux de ses capacités créatrices, le décrivant comme un peintre de talent, un musicien d’exception, un poète incomparable… Dans un véritable enchevêtrement psycho-corporel, Simon et Lionel avaient partagé non seulement la chambre, le lit, mais s’étaient même accompagnés l’un l’autre dans les toilettes, tant toute séparation était insupportable et bannie. La violence physique entre eux était fréquente, la violence psychologique constante. Des détails, parfois tout à fait sordides, m’étaient rapportés sur le ton de l’évidence et de la banalité. La cruauté de Lionel et ses désordres psychiques étaient relatés avec indifférence et complaisance, mais il était rarement question du rôle activateur joué par Simon lui-même. Le récit était stérilisé et ma perplexité devant ce qui s’était joué entre eux, et dont je faisais part à Simon, était parfaitement insuffisante pour remettre en question et mobiliser cette folie érotique.

39Dans les relations homosexuelles que vivait Simon durant la psychothérapie, il se décrivait, il est vrai avec beaucoup de réticence, comme soupçonneux, jaloux, exigeant, tyrannique. Quant à moi, je me débattais avec mes propres fantasmes concernant ses parents – avec l’image d’un père falot et d’une mère omnipotente, dévorante, engloutissant toute velléité d’existence, Médée tuant ses enfants, Aura dévorant son fils…

40Les semaines, les mois passaient, rythmés par la même écrasante monotonie, jusqu’au deuxième anniversaire de la mort de Lionel… J’apprenais avec stupeur que ce jour, deux ans jour pour jour après le suicide de Lionel, Ludovic, le nouvel ami de Simon venait de se faire hara-kiri.

41— Drôle de coïncidence, me dira Simon, le regard brillant et quelque peu désinvolte.

42— Exactement le même jour…

43Toujours le même sourire impénétrable…

44— Vous vous rendez compte…

45Mais toujours la même indifférence à peine amusée.

46À chacune de nos rencontres, il me lançait un souriant et énigmatique :

47« Ça va ? » – question non dénuée d’une certaine arrogance.

48Est-ce ce sourire, ce masque, cette impénétrabilité qui m’évoquaient Mishima ? Est-ce la violence brute insufflée à ses partenaires successifs, agie par eux et à travers eux ? Ce blanc devenait tout à fait suffoquant !

49Ludovic sera opéré et en réchappera…

50Cette deuxième mort programmée a agi sur moi comme un électrochoc. J’avais acquis depuis longtemps la certitude que mes interventions à visée interprétative n’éveillaient aucune résistance. Il devenait tout à fait évident pour moi qu’il ne pouvait y avoir de résistance quand ce qui est énoncé vous laisse parfaitement indifférent. Cette fermeture totale à la reconnaissance d’une quelconque causalité inconsciente qui sous-tendrait le plaisir de Simon, son action, ses pensées, avait exercé un effet d’éteignoir sur ma propre capacité de penser et d’imaginer. Je réalisais à ce moment que mes vécus contre-transférentiels étaient le fruit d’une identification projective massive, d’une identification archaïque adhésive. J’étais devenue moi-même le double de Simon dans son incapacité de vivre et de transmettre des affects, entourée moi aussi par des choses incompréhensibles et bizarres. La métaphore de l’électrochoc a pris véritablement sens peu de temps après, me renvoyant au début de ma pratique psychiatrique où l’électrochoc était un des principaux moyens de lutte contre la psychose. Elle contenait pour moi le danger de basculer dans le non-retour, menacée par la dépersonnalisation, par l’effroi d’une non-réversibilité à l’œuvre dans mes affects contre-transférentiels. Je prenais conscience que le seul levier, qui pourrait permettre leurs mobilisations, qui pourrait faire vivre le moi de Simon, se trouvait très certainement isolé de nous et enfermé, enseveli dans les tréfonds de son histoire familiale.

51Je lui fis alors la proposition de le rencontrer avec ses parents, mais le même détachement, la même indifférence l’amenaient à acquiescer, bien entendu sans résultat. Cette rencontre n’aura jamais lieu.

52Simon, sans même ignorer ma proposition, a mis « élégamment » fin à nos rencontres en partant en vacances et en m’informant après que « tout allait bien »,… alors…

53Ainsi se terminait ce qui aurait dû être la psychothérapie de Simon par la mort du processus psychanalytique lui-même, qui s’était débattu, avait balbutié, mais à aucun moment n’avait pu être authentiquement vivant…

54À ce moment, je pensais que seul Gabriel avait silencieusement bénéficié de mes rencontres avec Simon. Double de ce frère tout en contrastes, Gabriel avait pendant longtemps endossé l’immobilisme et l’absence d’avenir. Il avait formulé un pari impossible sur l’éternité, en suspendant l’écoulement du temps. Simon ne donnait-il pas à voir que le passé était sans rapport avec le présent et sans lien avec l’avenir, que le futur était inexistant ? C’est ainsi que Gabriel était devenu le double de cette négation du futur, échappant à l’anéantissement par l’effacement des partenaires de Simon.

55Aujourd’hui, presque deux décennies après la fin de cette histoire de quintessence tragique qui a soulevé tant de questions et tant d’interrogations, je pense être en droit de supposer que mes efforts et mes rencontres ne sont pas restés complètement stériles, sans le moindre effet sur la dynamique psychique de Simon. Depuis qu’il a disparu de mon horizon réel, j’ai croisé incidemment, à quelques reprises, sa mère ou son père. Ni l’un ni l’autre ne s’étaient départis de ce sourire perpétuel que je connaissais si bien… Ce masque immuable, ce même sourire, cette même expression de satisfaction, ce même indéfinissable flottement n’avaient subi aucun changement, aucune altération durant les années qui s’étaient écoulées… Cette pétrification était-elle le dénominateur commun qu’évoquait l’expression d’indifférence amusée de leur fils ?… De nouveau, cette question venait me percuter frontalement !

56Contente de me voir (? ?), la mère des deux garçons, qui sont des hommes aujourd’hui, me donnait quelques nouvelles de ses enfants.

57Gabriel avait appris un métier « dans le bâtiment » et avait réussi à avoir une vie autonome et semble-t-il satisfaisante – belle métaphore d’une construction psychique en cours.

58Quant à Simon, il vit, m’a dit sa mère, en couple homosexuel dans une ville voisine. Son compagnon est père d’un enfant et tous les deux s’occupent de lui. Cet enfant qu’il élève, était-il une projection narcissique de lui-même ? Essayait-il ainsi de contourner le besoin du négatif, image de l’objet manquant ? L’enfant était-il en train de sauver Simon de l’ombre de la mort, qui avait déployé ses ailes sur lui ?

59Car, sa mère m’informait que Simon venait de combattre avec succès une maladie au pronostic létal, auquel il avait réussi à échapper.

60Que penser d’un tel acharnement mortifère ? Simon a-t-il retourné la lame du couteau contre lui-même, après l’échec du deuxième meurtre programmé ?

61Tant de questions, tant d’interrogations, qui me laissaient suspendue dans le doute et auxquelles je n’avais pas répondu… sinon par une ouverture vers l’inconnu.

62Dans ce labyrinthe, le jeu complexe des miroirs avait eu pour but de déjouer la souffrance d’un deuil impossible et d’une inimaginable séparation. Les partenaires de Simon étaient visiblement devenus substituables, prenant part dans ce jeu entre souvenir et vie. Lui-même manifestait une étonnante aptitude au détachement de tout lien libidinal, ce qui rendait inexistant tout risque d’avoir à faire un travail de deuil. Ceci le mettait particulièrement à l’abri de toute culpabilité, éliminant à jamais le doute et les regrets. Par l’intermédiaire de Lionel et de Ludovic, Simon participait à l’expérience de l’excès, acquérant par là même la maîtrise des affects. Il devenait évident que Simon avait réussi à passer de la place d’acteur à la place de spectateur, en dehors de toute responsabilité. Dans la scène finale de la première relation passionnelle, Lionel avait pris seul en charge le travail d’investissement, comme d’ailleurs ultérieurement Ludovic dans ces gestes appelés « inattendus », gestes autodestructeurs en apparence, mais meurtres programmés en réalité.

63Empruntant sa force à Éros, cette force avait été mise au service de la pulsion de mort, en prenant comme cible la pensée. Le crâne explosé de Lionel, les morceaux de cerveau éclaboussant Simon couché à côté de lui étaient une image, on ne peut plus évocatrice, du drame horrible qui s’était joué ! Peut-on mettre en scène de manière plus atroce l’anéantissement de la pensée ? Ce conflit opposant Éros à Thanatos, cette folie du temps remonté, en relation étroite et découlant des premières imagos, alors que Simon était trop jeune pour avoir pu les « métaboliser », était-il toujours d’actualité ? Dans ces deux couples, fermés sur eux-mêmes, en boucle narcissique, que Simon « conduit » vers la mort, est-ce ce drame qui s’était joué ? Nous venons de voir qu’il s’agit là de relations passionnelles, de relations de double, qui basculent dans le meurtre du même.

64En 1920, dans « Au-delà du principe de plaisir », Freud analyse ce qui, dans la problématique psychique sous-tend le dédoublement : entre l’angoisse d’anéantissement et celle de la castration, entre narcissisme primaire et stades évolutifs ultérieurs du moi. Dans le texte sur « L’inquiétante étrangeté » (1985, p. 239), il écrit : « L’idée du double ne disparaît pas forcément dans le narcissisme primaire car elle peut, au cours des développements successifs du moi, acquérir des contenus nouveaux… » Freud énonce déjà les éléments constitutifs du surmoi : « La conscience morale, l’auto-observation, l’idéal du moi », qu’il réunira en 1923 sous ce terme dans Le Moi et le Ça.

65C’est bien en lien étroit avec la relation d’identification primaire à la mère, avec l’homosexualité, avec la compulsion de répétition, avec le narcissisme que Freud dessine la notion de double. La fascination, cette donnée première, apparaît comme fondatrice de notre vie psychique, moment où objet et monde s’équivalent. C’est d’un double narcissique qu’il s’agit dans l’histoire de Simon, fruit d’une réflexion interne et projection dans le miroir externe de ses partenaires successifs. La fascination demeure l’illusion d’une satisfaction infinie et l’histoire de Simon nous montre à quel point ces mécanismes archaïques côtoient la mort, à quel point l’objet devient la métonymie du monde.

66Comment ne pas penser aux innombrables histoires passionnelles qui parcourent les vies et les œuvres de si nombreux artistes, de tant de génies. Pensons à Shakespeare, à E.T.A. Hoffmann, à Richard Wagner parmi tous ceux qui incarnent les passions et qui les subliment, en les habillant d’extase. Tournons-nous vers ce poème admirable qu’est Tristan et Isolde, prototype de l’amour passionnel, ayant parcouru quinze siècles en témoignant de l’universalité de la passion et du narcissisme.

67Les racines de l’histoire remontent au vie siècle. Elle est remaniée et enrichie jusqu’au moyen âge et c’est au xiiie siècle (1210) que Gotfried de Strasbourg écrit cet « évangile de l’amour occidental », repris par Richard Wagner dans son opéra du même nom. Il nous a donné à entendre le plus beau chant d’amour, jamais incarné en musique.

68

L’état amoureux, noyé dans la généralisation et l’absolu, est le niveau le plus archaïque de nos rapports à autrui. L’amour pour l’amour ! Union totale et absolue, comme à l’aube de la vie où seul le miroir du regard maternel reflète la grandeur et l’immensité du monde. Fusion totale, une et magnifiée ! L’amour rend fou ! C’est bien un attachement en deçà de toute perception et de toute représentation….
(Nakov, 2000, p. 90)

69C’est par le regard aussi que débute l’histoire de Tristan et Isolde :

70

Vers l’Ouest, là-bas, le regard chavire
(Wagner, 1865, p. 141)

71Et dans le duo du deuxième acte, les deux amants chantent :

72

Mon regard se brise aveuglé d’extase, le monde s’estompe, ce monde aveuglant…
C’est moi maintenant qui deviens le monde
(ibidem)…

73Comme pour Tristan et Isolde, Lionel était devenu pour Simon la métonymie du monde, il représentait pour lui « Le monde ». Ces relations passionnelles, cette extraordinaire fascination réciproque dans la relation de Simon et Lionel, cette aliénation que Simon exerce sur Ludovic, après avoir traversé lui-même une longue période de folie de la pensée, montrent combien le désir d’aliéner comme le désir d’auto-aliénation l’ont mis à l’abri du conflit pulsionnel et du conflit identificatoire. Le besoin fusionnel de ne faire qu’un seul corps, ce fantasme de peau commune, rend le monde autarcique, déniant les conflits, l’ambivalence et l’excitation, rend les deux partenaires interchangeables et asexués. C’est le propre de la séduction narcissique que d’être un processus antérieur à toute différenciation sexuelle et symbolique. Car Richard Wagner également, dans cet opéra et dans son rêve de réalisation d’une œuvre d’art total, dessine en filigrane, derrière le personnage de Tristan, les mythes de Narcisse et de l’Androgyne. Sa propre vie est ponctuée par deux grandes histoires passionnelles d’essence homosexuelle – sa relation avec Nietzsche et celle avec Louis II de Bavière.

74De la même manière que pour Wagner, les doubles de Simon étaient persécuteurs et rassurants, mortifères et agents d’étayage vital. Il avait projeté à l’extérieur de lui la partie malade de lui-même. Le double narcissique extérieur était chargé de pallier l’absence douloureuse de miroir interne. La fascination, cette nostalgie de l’accord parfait qui illustre un attachement en deçà de toute perception, de toute représentation, est une mise en échec du travail de mentalisation de la représentation, comme de celui de la relation. Immergée dans l’espace confusionnel de la ressemblance, déniant la différence des sexes et des générations, Simon se trouvait à l’abri des angoisses d’anéantissement.

75Toujours dans L’Inquiétante étrangeté, Freud écrit : « Le double est une formation qui appartient au temps originaire, dépassé de la vie psychique », comme la passion, pouvons-nous rajouter, cette donnée première dans notre vie psychique, génétiquement et chronologiquement. Enfermé avec sa mère dans une gangue autistique, la seule possibilité pour Simon était l’immobilisme dans cette illusion de relation, qui n’était qu’une expression de la nostalgie de l’accord parfait. Son espace psychique demeurait immuablement bidimensionnel, espace jamais ouvert pour accueillir son moi autonome, son altérité. Point de liens de vie, puisqu’il n’était jamais véritablement né. Il évitait ainsi l’ouverture possible d’un accès aux zones archaïques très précoces de confusion, de violence et de désolation.

76Dans Réflexion faite, Bion s’attache à décrire les attaques contre les liens, contre tout ce qui a pour fonction de lier deux objets. Dans le cas de cette cure, dont on a pu voir les arcanes et les difficultés, il s’agit également d’une attaque massive contre mes capacités de compréhension quant à ce qui se joue dans l’espace psychique de Simon et qu’il clive pour ne rien communiquer de façon verbale. Bion souligne combien ce sentiment de catastrophe interne se présente sous forme d’une apparence immuable et équilibrée. Cette image d’équilibre, de paravent de la catastrophe psychique, est parfaitement illustrée par l’incapacité de Simon d’avoir accès aux causalités psychiques de ce qui se joue pour lui et autour de lui. De même, les attaques contre ma capacité de penser m’empêchaient de comprendre le drame qui était en train de se jouer dans son espace psychique à lui. Bion souligne combien le lien créateur se transforme en une sexualité hostile et destructive rendant stérile le couple parental, comme le couple que je formais avec mon patient. La haine contre les émotions et contre la réalité externe a été transformée par Simon en haine contre la pensée et contre la vie même. Avait-il peur, comme l’avait suggéré Bion, que mes tentatives de compréhension de sa vie psychique ne soient des tentatives de le rendre fou ? Mes interventions à visée interprétative étaient-elles vécues par lui comme des actes malveillants et meurtriers ?

77Parmi les auteurs s’étant intéressés au problème du double, nous voyons que les vertex ne sont pas toujours les mêmes. Ainsi, nous pouvons citer les travaux de P.C. Racamier qui s’était attaché à définir ce qu’il a nommé la séduction narcissique. L’impasse existentielle, dans laquelle était engagé Simon, illustre les propos de cet auteur. Pour lui :

78

La séduction narcissique consiste à maintenir dans la sphère narcissique une relation qui, autrement, serait susceptible de déboucher sur une relation d’objet désirante pour la ramener au narcissisme.
(Racamier, 1989)

79Nous sommes là au niveau du narcissisme primaire.

80

Cette relation désigne une relation narcissique de séduction mutuelle, originellement entre la mère et le bébé, visant à l’unisson tout puissant, à la neutralisation, voire à l’éviction des excitations d’origine externe ou pulsionnelle et à la mise hors circuit de la rivalité œdipienne, devenant ainsi le moteur de la construction de l’antœdipe.
(Racamier, 1989) [2]

81Dans ce désir de fusion mégalomaniaque, la mère s’offre comme double et la captation spéculaire fige le processus identificatoire. Sur le narcissisme et l’union narcissique, Béla Grünberger écrit :

82

Le moi s’agrandit… ne connaissant pas de limite entre lui-même et le monde ambiant, les deux ne faisant qu’un. Le monde est en lui, mais il est également le monde, celui-ci le reflétant sur un mode narcissique. L’enfant, à cette phase de l’évolution, n’est pas le centre de l’univers, il est cet univers même… Il s’agit d’une véritable confusion sujet-objet : « l’union narcissique ».
(Grunberger, 1975, p. 94)

83Ainsi cette mère séductrice, imago clivée de la « bonne mère », qui exerce une emprise par fascination, mère phallique et omnipotente, met l’enfant dans l’impossibilité de se dégager de ce lien. Simon était ainsi pris dans un piège sans issue dont la seule alternative était l’immersion dans le narcissisme maternel, dans la folie projetée sur lui, dans la mort psychique à travers la mise en scène de la mort de Lionel. De toute évidence, l’immobilisme psychique qui paralysait toute velléité évolutive de Simon était le fruit d’une identification adhésive impossible à mobiliser… Cet enfermement autistique dans une relation primaire ne pouvait trouver une issue que dans la démesure. L’adhésivité le condamnait à la bidimensionnalité, l’encapsulait dans une paralysie sans sortie, sans résolution.

84Une question cruciale pour notre pratique se pose, à savoir comment peut-on comprendre les possibilités de mobilisation de l’identification adhésive dans les structures psychotiques et autistiques contrairement à l’impossibilité de changement et d’élaboration de ce même type d’identification dans une structure perverse ? Si on se réfère au concept de moi-peau et d’enveloppes psychiques, on peut penser que l’identification adhésive dans une structure perverse est le fruit d’une cicatrisation de mécanismes psychiques de nature psychotique. Comme tout tissu cicatriciel, il s’agit d’un tissu de mauvaise qualité, rigide et porteur de malignité potentielle. L’essai d’ouverture vers un fonctionnement de nature tridimentionnelle ayant échoué, l’espace psychique perd son ouverture provisoire, pour se collaber définitivement, dans une immuable bidimentionnalité. L’analyste se trouve transformé en fétiche, gardé jalousement à l’intérieur du patient pour annuler toute relation vivante et vraie au service d’une manipulation auto-érotique de son image. « Un objet matériel qui possède simultanément les qualités du vivant et du non-vivant, de l’extériorité qu’il impose et de l’intériorité qui le secrète. » Simon n’avait-il pas recours à ce que Racamier définit comme objet-non-objet, cet objet paradoxal qui « réunit indissociablement des propriétés foncièrement inconciliables : il est en n’étant pas, il est autre en étant soi, intérieur en étant extérieur, vivant en étant désanimé, réel en étant irréel » (Racamier, 1980, pp. 236-237).

85Ce procédé défensif d’essence paradoxale permet d’éviter l’instauration d’une relation transféro-contretransférentielle vivante. Enfermé dans ses défenses autistiques, Simon projetait son narcissisme dans l’autre car lui ne pouvait être puisqu’il n’avait pas pu naître. Il avait sacrifié ses doubles narcissiques, restant lui-même objet esthétique exclusif de sa mère, mais, n’ayant jamais été son enfant. On peut supposer que les soins donnés à l’enfant de son compagnon ont pu ouvrir pour lui une possibilité de naissance pour son enfance barrée jusqu’alors.

86C’est également l’incestualité qu’utilise Simon dans sa fonction anti-deuil, une défense par excellence contre les angoisses catastrophiques combinant un mélange de sexuel et de destructeur. Nous savons combien la douleur de la perte sidère le jeu liaison-déliaison avec en perspective l’impossibilité d’une séparation et une entrave infranchissable érigée contre la capacité d’être seul. Et comme l’écrit François Duyckaerts (Duyckaerts, 1998, p. 77) : « Ce n’est que dans une certaine réciprocité que la fascination se développe à l’aise et nous livre ce qui en fait l’essence et le tragique. » C’est dans ce même mouvement que le fantasme originaire de perte se fige en éprouvé de catastrophe infigurable. Cette condensation, cette dédifférenciation de la vie et de la mort ne peut être séparée de la dédifférenciation identificatoire. La mort « programmée » de Ludovic, à laquelle il avait miraculeusement échappé, visait-elle l’éclatement de cette condensation ? Était-ce cela la cible du couteau planté dans le ventre, le désir d’être délivré du spectre non figurable de la différenciation identificatoire [3] ?

87Car pour Simon, il n’y avait point de compromis identificatoire, ce processus caractéristique de l’adolescence, entre ce qui n’aurait pas dû changer et ce qui aurait dû rester modifiable, selon la définition de Piera Aulagnier (1981). Point de deuil des identifications anciennes et d’intégration d’identifications nouvelles, point de mobilisation de ce qui construit et organise l’identité sexuelle avec en perspective l’œdipe positif et négatif, donc point d’accès à la bisexualité psychique. Dans ces conditions, le renoncement à la bisexualité est impossible. Pour Simon, la nécessité de sauvegarder sa cohésion narcissique le conduisait à l’élimination de toute angoisse et de toute culpabilité avec la construction de défenses massivement régressives devant le spectre de l’hétérosexualité. Dans cette pathologie de nature narcissique, avec en arrière-fond l’incapacité absolue d’intégration de la problématique œdipienne, nous voyons combien prédominent les pulsions destructrices face à la confusion dedans-dehors, avec une sidération devant la catastrophe identitaire. Cette sidération était particulièrement lisible dans mon paysage contre-transférentiel, chargé d’endosser et de porter l’avalanche d’éléments bêta, éminemment résistants à la transformation. Cette pathologie de la représentation de soi, point nodal et déterminant à l’adolescence, avait basculé dans un break-down pervers par échec des processus de déliaison et reliaison. La haine se manifestant dans un contexte narcissique, peut-on stipuler que Lionel avait été mis à la place du premier objet de besoin de Simon et que celui-ci avait assouvi par personne interposée son désir de vengeance jamais satisfait ? Car le propre de la relation passionnelle est qu’elle n’est pas une relation. Il ne s’agit point d’un changement quantitatif d’amour, mais d’un changement qualitatif – ayant été et continuant à être un besoin. Elle réalise dans le temps de la rencontre le fol espoir d’exclusion de toute raison, de tout risque, de toute possibilité de souffrance psychique. C’est l’objet qui portera en lui le risque de mort effectif. Nous voyons ainsi quelle est l’essence du désir d’asservir l’autre en induisant chez lui le « poison » d’une relation passionnelle. Alors, point de perspective à l’horizon, sinon le néant – lieu où s’abolissent les passions.

88« L’adolescence » de Simon n’était pas intégrée dans l’évolution de son moi, mais était encapsulée et expulsée par l’intermédiaire de ses doubles. Tombée à l’extérieur de sa capsule, cette pseudo-latence d’une pseudo-adolescence l’avait remis bien loin en arrière dans son évolution identitaire. Même si Simon nous met face à cette problématique si controversée des états limites à l’adolescence, de leur spécificité ou de leur transitivité à cette période de la vie, même si nous retrouvons chez lui ce qui peut, à première vue, être considéré comme « l’introjection d’objets hostiles et hyper-excitants avec projection hors de la psyché des conflits inélaborables dans un “double-même”, avec confusion des limites et indistinction de soi-autrui », c’est un palier supplémentaire qui semble franchi, ou plus justement encore, c’est en deçà de cet archaïque accessible que le drame est amarré. C’est bien autour de la fragilité narcissique première que la confusion rend caduque tout conflit identitaire, par immersion dans l’identification narcissique. Une identification adhésive rend impossible le décollement des feuillets de l’espace bidimensionnel, simultanément à une hyper-érotisation auto-érotique et une hyperdangerosité de l’objet. Dans ce tourbillon confusionnel, nous sommes au cœur de processus hautement inquiétants qui signent l’appartenance aux pathologies narcissiques, telles l’absence de mentalisation, l’incapacité d’investir autre chose que lui-même ou cette part du monde contenue dans son double – objet et source pulsionnels. Est-ce la réalisation indéfiniment recommencée du fantasme d’unité, de retour à l’état de fusion avec l’objet pour apaiser l’angoisse de morcellement que Simon poursuit inlassablement dans ces « retrouvailles avec le double » ?

89Le deuil des passions est un processus laborieux et infini. Freud n’avait-il pas énoncé : « On ne renonce jamais à rien. » Dans ce mythe d’un éternel amour, ce phénomène universel, l’amour et la haine sont les versants d’une même passion. Dans l’évolution elle-même, il est impossible de séparer la libido narcissique de la libido d’objet : il y a toujours un trait, une part de soi-même qu’on aime dans l’autre, ne fût-ce que l’image que l’autre nous envoie en tant qu’objet aimé. C’est en passant par la relation passionnelle que l’enfant rencontre l’amour et c’est ainsi que nous sommes toujours confrontés à la nostalgie de l’excès de plaisir et à l’angoisse de revivre un excès de souffrance lors de son dépassement.

90Au terme de ce travail, nous pouvons faire l’hypothèse qu’en tuant son double, en mettant à mort l’inquiétante étrangeté que Simon portait en lui, il nous a fait voir cette part autistique de lui-même qui n’a jamais eu accès à l’altérité, mais aussi les racines profondes des comportements pervers qui plongent aux origines même du sujet.

91C’est donc l’impuissance de l’enfant et sa dépression narcissique qui sont magiquement levées par l’incorporation, mais par là même l’enfant est entraîné dans une répétition sans fin qui empêche l’introjection. Nous voyons ainsi comment l’antœdipe est destiné à pérenniser la séduction narcissique et à barrer la route vers l’émergence œdipienne. Potentiellement, tous les partenaires de Simon sont condamnés à mort, mais comme pour Don Juan, la mort est extérieure à lui.

92Citons pour terminer Max Frisch, écrivain suisse du milieu du xxe siècle s’étant attaché à l’analyse et à la compréhension de l’histoire narcissique et passionnelle de Don Juan : « Un Don Juan non meurtrier n’est pas imaginable, même pas dans une comédie ; la mort lui est attachée comme l’enfant à la femme » (Frisch, 1953, cité in Nakov, 1999, p. 106).

Bibliographie

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  • Bion W.R. (1983), Réflexion faite, Paris, Puf, coll. « Bibliothèque de psychanalyse ».
  • Duyckaerts F. (1998), « Un scénario de la fascination », in Cahiers de psychologie clinique, « Le même, le double, le semblable », n° 11, pp. 73-86.
  • Freud S. (1985), L’Inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient ».
  • Freud S. (1972), « Au-delà du principe de plaisir », in Essais de psychanalyse, Paris, Payot.
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  • Frisch M. (1953), Don Juan ou l’amour de la géométrie, Paris, Gallimard.
  • Green A. (1974), Aux limites de l’analysable, Paris, Gallimard.
  • Green A. (1984), Narcissisme de vie, Narcissisme de mort, Paris, Éditions de Minuit.
  • Grünberger B. (1975), Le Narcissisme, Paris, Payot, coll. « Petite bibliothèque Payot ».
  • Nakov A. (1999), « Par-delà la séduction, la mort programmée », in Journal de la psychanalyse de l’enfant, n° 25, pp. 91-108.
  • Nakov A. (2000), « Narcissisme et passion », in Tristan et Isolde - Richard Wagner, Opéra National du Rhin, Strasbourg, Bleu Nuit éditeur, pp. 88-93.
  • Pirandello L. (1930), Un, personne et cent mille, Paris, Gallimard, 1992.
  • Racamier P.C. (1980), Les Schizophrènes, Paris, Payot.
  • Racamier P.C. (1980), « De l’objet non-objet, entre folie, psychose et passion », in Nouvelle revue de psychanalyse, « La passion », n° 21, pp. 235-241.
  • Racamier P.C. (1989), Antoedipe et ses destins, Paris, Apsygée.
  • Racamier P.C. (1995), L’Inceste et l’Incestuel, Paris, Éditions du Collège de psychanalyse groupale et familiale.
  • Rank O. (1973), Don Juan et le double, Études psychanalytiques, Paris, Payot, coll. « Petite bibliothèque Payot ».
  • Wagner R. (1865), Tristan et Isolde - Opéra National du Rhin, Strasbourg, Bleu Nuit éditeur, 2000.

Mots-clés éditeurs : double, narcissisme, perversion, séduction narcissique, transfert et contre-transfert

Date de mise en ligne : 09/12/2014

https://doi.org/10.3917/jpe.008.0049