Reflets du travail analytique avec l'enfant dans le miroir de Narcisse
Pages 25 à 48
Citer cet article
- GUILLAUME, Jean-Claude,
- Guillaume, Jean-Claude.
- Guillaume, J.-C.
https://doi.org/10.3917/jpe.008.0025
Citer cet article
- Guillaume, J.-C.
- Guillaume, Jean-Claude.
- GUILLAUME, Jean-Claude,
https://doi.org/10.3917/jpe.008.0025
L’abîme est ma clôture
Être moi n’a pas de mesure.
1Depuis son introduction à la fin du xixe siècle, en particulier par Paul Näcke, et la place que Freud lui a donnée dans sa réflexion métapsychologique en définissant deux pôles de fixation de la libido, libido narcissique et libido d’objet, le narcissisme s’est affranchi du strict champ de la psychanalyse pour s’étendre assez largement dans la pensée contemporaine. Il caractérise, de manière générale, toute personne se recentrant sur elle-même, avec une connotation plutôt négative, se rapprochant ainsi de l’égoïsme, donc d’un trait de caractère privilégiant l’économie personnelle au désintéressement et à l’altruisme. Mais la démarche freudienne a profondément marqué la pensée psychanalytique et le concept lui-même demeure enraciné dans les bases mêmes de notre réflexion théorique. Tout psychanalyste qui se prétendrait tel sans connaître le concept s’excommunierait de fait de son groupe d’appartenance. Cent ans plus tard, il devient donc essentiel de resituer le narcissisme, concept psychanalytique un peu fétichisé à l’image de l’œuvre freudienne dans son ensemble. S’agit-il d’un outil clinique essentiel à la pensée, où de l’esquisse lumineuse d’une construction de la psyché humaine ?
2Comment le ressaisir, au regard de la clinique psychanalytique avec l’enfant, et apprécier l’image qu’il nous renvoie d’une dynamique économique du monde interne ?
Le narcissisme, en tant que modèle d’orientation des modalités pulsionnelles
3Quand Freud emprunte ce terme en 1914, au tout début d’un conflit mondial dramatique, c’est avant tout pour situer une question qui le préoccupe, à savoir l’absence d’investissement libidinal objectal dans certaines pathologies, qu’il situe, entre autres, du côté des « paraphrénies » mais aussi des troubles somatiques ou de la mélancolie. Un peu à la manière de W.R. Bion proposant l’hypothèse de la fonction alpha :
Le terme de fonction alpha est intentionnellement dépourvu de significations… Dans la mesure où ce terme dépourvu de significations a pour objet de fournir à l’investigation psychanalytique l’équivalent de la variable au mathématicien […] il est important qu’il ne soit pas prématurément porteur de significations, parce que ces significations prématurées peuvent être celles-là mêmes qu’il est essentiel d’exclure.
5Freud a recours au narcissisme pour déterminer un « champ » susceptible d’éclairer ce retour pulsionnel sur ce qu’il nomme le moi :
Quel est le destin de la libido retirée aux objets dans le cas de la schizophrénie ? La mégalomanie qui accompagne ces états nous indique ici la voie. Elle s’est sans doute constituée aux dépens de la libido d’objet. Cette libido retirée au monde extérieur a été acheminée vers le moi, engendrant un comportement auquel nous pouvons donner le nom de narcissisme.
7Outre le fait que l’époque incitait pour bien des raisons à se retirer du monde, Freud ouvre bien, en ayant recours au narcissisme, un principe directionnel, reposant sur un terme à forte résonnance mythologique, donc particulièrement chargé sur le plan sémantique. Plusieurs décennies plus tard, Bion s’appuie davantage sur les mathématiques, précisément pour s’éloigner des pièges conceptuels du langage verbal, trop chargé selon lui d’une « pénombre de signifiants », donc, a priori, source possible de confusion.
8Freud, quant à lui, laisse ce concept ouvert, en particulier quand il écrit :
Nous avons toutefois réussi à quelques reprises, nous aussi, à jeter un œil par-dessus le mur narcissique et je vais à présent vous exposer le peu que nous avons pu percevoir.
10Mais aussi :
À quel trouble est soumis le narcissisme originel de l’enfant, par quelles réactions il s’en défend, sur quelles voies il est alors poussé : je voudrais mettre tout cela de côté, comme un matériau de travail important qui attend encore d’être traité.
12Cette question de l’originaire, de ce noyau protoplasmique qui émettrait ses pseudopodes en direction de l’objet, image utilisée par Freud, nous renvoie bien à l’infantile, mais aussi, plus directement, à l’enfant, et il n’est guère étonnant que les pseudopodes de l’adulte, tournés vers le monde, résistent si souvent à ce nécessaire retour, en amont du langage, dans ces zones de turbulences contemporaines de la naissance de la psyché, monde chaotique s’il en est.
13Cet univers complexe apparaît plus facile à situer avec des principes physico-mathématiques et géométriques, lignes de force, directions, enveloppes, etc., là où les mots peinent à rendre compte des phénomènes à l’œuvre, victimes du processus de transformation qui leur a donné leur forme abstraite, par essence éloignée du modèle premier qu’ils cherchent à décrire…
14Mais qu’il s’agisse de l’image protoplasmique avec sa forme close originaire ou de l’idée du mur, Freud ouvre là une question concernant l’origine de la psyché dans sa structure même, mais aussi et surtout dans son rapport à l’objet et aux investissements libidinaux qu’il mobilise ou non.
15Reste que cette représentation d’une origine garde l’image d’une forme en soi, s’exprimant ex nihilo d’un soubassement biologique.
16La pratique analytique actuelle avec les enfants porteurs de pathologies lourdes, psychotiques et autistiques en particulier nous permet sans doute d’éclairer différemment cette phase du développement humain, sans oublier que les réflexions freudiennes s’appuyaient en grande partie sur le corps et la psychose…
17André Green, faisant référence au « ça » freudien, modèle conceptuel finalement en rapport avec l’idée de noyau originaire ou protoplasmique écrit :
Ça est une préforme inchoative, une première forme qui se détache du fonctionnement physiologique sans être encore capable de l’appréhender, je ne dis même pas de le ressentir, mais peut-être de se sentir lié et de chercher à établir un état où disparaît cette impression de contrainte, soit en annulant la tension qui emprisonne, soit en s’en dégageant.
Statut du narcissisme
19Limiter le narcissisme à une posture de repli sur un noyau originaire, que ce repli soit constitutif (primaire) ou secondaire, présente l’inconvénient de le sortir d’un processus dynamique d’équilibre, essentiel au fonctionnement psychique dans son rapport au monde. Il s’inscrit alors dans une représentation culturelle inspirée du mythe judéo-chrétien de l’origine, centré sur une représentation de l’Éden, et évacuant l’inscription du sujet dans une chaîne évolutive infiniment plus complexe.
20Faisant écho aux vers de Pessoa : « L’abîme est ma clôture », considérons que la psyché humaine se construit dans un intervalle borné par le néant, en amont et en aval. En effet, la disparition de la conscience d’être soi interroge depuis l’aube de la vie sur le devenir après la mort, sur la permanence, sur la trace que tout être, à sa manière, aspire à laisser de soi.
21Mais le néant d’où l’on vient, celui qui précède bien que présent dans la trame mythologique, se voit volontiers laissé pour compte. Il appartient pourtant au passé « vécu », et conditionne sans doute en grande partie les formes d’éternité, religieuses ou autres, élaborées par l’espèce depuis son origine.
22Considérons donc le narcissisme comme un principe de stabilité, dans cet intervalle borné entre deux « néants », destiné à maintenir en survie l’économie somato-psychique de chacun, le corps demeurant en effet le témoin-support associé à toute trajectoire humaine, d’où la nécessité, pour assurer la permanence du psychique au-delà de son évidente précarité, d’un recours aux mythes et aux croyances.
23Dans cette optique, il conviendrait d’envisager trois stades possibles : un temps originaire, à dominante sensorielle, où le sujet reste associé au corps de la mère, un temps primaire où il incorpore le sein maternel, constitue son unité et son corps propre en ébauchant une première enveloppe contenante corollaire de la psyché naissante, et un temps secondaire où le rapport au monde va s’organiser, avec ses avatars, ses dangers, impliquant sur un mode oscillatoire des allers et retours permanents entre ces trois temps. C’est à ce niveau que plusieurs questions se posent, celle de la pulsion, celle de l’objet, celle de la régression, celle du refoulement, sources de débats multiples depuis la naissance de la psychanalyse.
24Force est de reconnaître que Freud, dont le génie conceptuel s’appuyait sur des intuitions fulgurantes, a introduit, au travers de ses topiques mais aussi de ses réflexions sur la libido, sur l’objet, sur les pulsions, de nombreuses notions pour illustrer sa pensée, devenues pour ses descendants l’occasion de bien des controverses.
Un modèle premier ?
25Abandonnons pour un instant le monde des concepts pour utiliser un autre langage, plus proche du monde de la physique, de la circulation des flux, des points d’équilibre des systèmes dynamiques…
26Un compte-gouttes fait tomber une goutte d’huile dans de l’eau : si la manœuvre est assez prudente, l’huile se constitue en goutte et flotte sous forme d’une petite pastille ronde… Si l’on exerce une secousse sur le dispositif, l’équilibre se rompt et la goutte se fragmente. Au repos, l’interface entre l’huile et l’eau se constitue par le jeu de forces combinées d’attraction et de répulsion moléculaires à l’intérieur de chacun des fluides. L’expulsion du bébé hors du ventre maternel lui fait perdre le contenant stable dont il disposait et met son équilibre interne en péril. Comme la goutte d’huile tombant dans l’eau, il doit impérativement se rassembler, retrouver une clôture, afin d’éviter lui aussi la fragmentation. Dans le monde de turbulences qui l’agite, il a impérativement besoin d’une protection, pour retrouver au plus vite un état d’apaisement et d’équilibre. Il commence par expulser l’envahissement sensoriel dont il est l’objet, en direction d’un extérieur, à savoir le sein maternel dans sa fonction primaire. Le bébé humain, à la différence de la goutte d’huile, n’a pas les capacités de maintenir seul un état unifié sans le secours d’une intervention extérieure. Il a besoin d’une enveloppe externe pour garantir la cohérence de son monde interne. Se met en place alors le principe de pare-excitant à double feuillet défini par Didier Anzieu, le travail du bouclier externe effectué par le sein maternel permettant secondairement l’élaboration d’une enveloppe capable de contenir les objets internes.
27Grâce à la fonction de penser parentale, cet équilibre entre dehors et dedans, au prix de transformations successives, se mentalise pour donner lieu à des mécanismes de défense plus ou moins efficaces.
28Mais, quoi qu’il en soit, un équilibre se crée en fonction des paramètres de l’environnement. Tout débordement, situation traumatique par exemple, comme la secousse du dispositif huile-eau, va déséquilibrer le système et requestionner la solidité des enveloppes.
29C’est sans doute entre ces deux feuillets de pare-excitants, à l’œuvre durant toute la vie du sujet, en rapport avec ses capacités psychiques, que se construit ce « mur » du narcissisme dont parle Freud, sur les bases, entre autres, du matériel pictographique décrit par P. Aulagnier (1975).
30Quand Freud parle de narcissisme absolu, en l’associant aux conditions de la vie intra-utérine, repos, chaleur et évacuations des stimuli, il nous montre bien que cette idée d’enveloppe première n’était pas étrangère à sa pensée (Green, 2004, p. 83).
Un mécanisme oscillant
31Sous cet angle le narcissisme apparaît donc comme un mécanisme de sauvegarde incontournable, d’autoconservation, de clôture, visant à protéger le sujet d’aléas de sa relation au monde. Le bébé humain, dans son inachèvement originaire, doit sans cesse résoudre le paradoxe de son besoin d’une aide extérieure et du danger qu’elle peut représenter si ses réponses sont inadaptées ou insuffisantes. Il ne peut alors que se replier sur son espace interne avec pour seules ressources celle de sa psyché.
32Mais si l’approche physique plus dynamique permet de poser une base fonctionnelle et économique au narcissisme, il reste nécessaire de resituer les concepts classiques corollaires de cette question : libido, objet et pulsion.
33Là encore, les débats contradictoires émaillent la littérature psychanalytique. Pourtant, la clinique des pathologies lourdes de l’enfance nous autorise quelques hypothèses.
Expulsion et pulsion
34La naissance précipite le bébé dans une double expulsion, celle qui le propulse hors du ventre de sa mère, et celle des turbulences sensorielles envahissantes qu’il doit lui aussi expulser vers le monde extérieur.
35Sans doute peut-on voir là l’émergence du « négatif » et du « travail » nécessaire incombant à la fonction de penser parentale qui doit transformer cette souffrance projetée et la rendre tolérable. Dans ce moment d’oralité intense, d’incorporation, la capacité parentale va se constituer comme source de réponse aux besoins vitaux et orienter les projections de l’enfant vers un « extérieur à soi », vecteur orienté vers le monde, première ébauche de l’organisation pulsionnelle. Reste à savoir si cette direction change en fonction des qualités de l’objet, et si oui, dans quel sens, diffraction par évitement ou repli.
La libido et l’investissement objectal
36Souvent on entend le sexuel dans le sens génital du terme. L’étymologie du mot joue dans ce sens un rôle non négligeable, au risque de faire oublier que la sexualité ne peut se dissocier de la pulsion de vie, y compris dans ses composantes négatives, et qu’elle organise le rapport du bébé à l’environnement, de l’oral au génital, avec pour finalité la recherche d’une fusion avec un objet source d’apaisement et de plaisir, voire de déplaisir quand l’urgence de la maîtrise d’une souffrance ancienne devient impérative. L’investissement d’un objet, devenu externe, quel qu’il soit, revient donc à retrouver, plus qu’un objet perdu, une correspondance possible entre la mémoire de l’objet interne originaire qui a permis la survie et cet autre objet, externe celui-là, mais susceptible d’entrer en résonance avec l’objet originaire en fonction de l’usage qui en est fait. Le mythe de Narcisse peut alors se visiter sous un autre vertex : dans le reflet, dans son image, Narcisse essaie de recoller deux images, de refusionner avec un objet « source » au risque de s’y perdre puisque la stricte identité renvoie en bordure du néant originaire ; il ne peut y avoir qu’un « écho », un reflet, mais jamais une stricte identité. Là encore, sa surdité à l’égard de la nymphe au nom prédestiné peut s’entendre avec quelques nuances. Sans doute voyons nous alors s’illustrer les vers de Pessoa, Narcisse touchant du regard la clôture de l’abîme.
Le narcissisme comme retour vers la trace interne de l’objet originaire
37L’image du protoplasme avec ses prolongements, de ce retour vers soi quand l’objet ne peut être investi ou qu’il semble être désinvesti, aurait pour inconvénient de considérer que ce repli se fait en direction d’un dedans de soi, d’un non-objet, ou d’un objet qui serait remplacé par le sujet lui-même.
38Il semble plutôt que ce retour se fasse en direction de cette zone perceptive interne originaire. Cet espace est intégré à l’espace somato-psychique dans la perception intra-utérine de contenant, d’appui, préconception de la rencontre avec le sein. La mère, devenue objet externe, permet à son bébé d’établir une continuité, une invariance, entre le temps fœtal et la venue au monde.
39Garant de la survie, cet objet originaire, de transformation en transformation, se consolide et s’aventure au risque de la rencontre avec le monde. Directement lié à la capacité de survie, avec tous ses paramètres, il a donc bien à voir avec l’autoconservation au sens de ce qui a été éprouvé comme façon de rester en vie, y compris quand s’y associe un certain degré de souffrance.
40Le repli narcissique s’apparente à la part dynamique de la désillusion, à l’impossibilité de valider une préconception dans le monde des objets externes, induisant une fracture entre le réel actuel et l’objet originaire. Toute nouvelle rencontre revêt alors un aspect terrifiant impossible à investir. Plus les tentatives échouent, plus le monde pulsionnel bascule du côté centripète, à la recherche des traces primitives porteuses de vie, de permanence, de sécurité.
41La naissance met le bébé en demeure, avec l’aide de ses supports parentaux, de retrouver, dans le monde externe, les facteurs d’une permanence sensorielle en harmonie avec ceux fournis par l’enveloppe utérine et ses appuis dorsaux, établis au contact de la paroi utérine, mais aussi liquidiens, ou reliés à la perception d’une vie proximale dans les cas de gémellité.
42L’objet externe parental existerait déjà à l’intérieur, dès la vie fœtale, préconception de l’enveloppe de vie et de survie nécessaire à l’humain. Les signifiants rattachés au mot néant, en ce temps où la vie n’a pas conscience d’être, trouvent peut-être là leur origine.
43Cette petite phrase de Bion va dans ce sens :
Je ne vois pas d’inconvénient à considérer les coups de pied fœtaux comme un béta-élément !
45Comment rendre cohérentes, dans ce système interactif évolutif et complexe, les articulations entre pulsion, objet, sexualité ?
46Si nous gardons comme point de départ l’absolue nécessité, commençant dans la vie fœtale, du couple action-réaction, faisant qu’un mouvement cherche une réponse de l’environnement, nous retrouvons le système contenant-contenu de Bion. Cette dynamique impose l’existence d’une énergie vitale à l’œuvre, et le trépied sexualité-pulsion-objet prend forme. Il ne s’agit pas d’un dispositif statique, mais d’une transformation progressive, le sexuel, la libido, n’étant que les formes évolutives d’une force de vie première, rencontrant « quelque chose » qui résiste et réagit, l’objet, et qui donne son caractère au mouvement. La pulsion apparaît alors comme le lien, via le sexuel, entre énergie vitale et objet, organisant proximité ou éloignement, en fonction de l’adéquation des réponses obtenues.
47Si la pulsion s’organise dans le rapport de proximité ou d’éloignement avec l’objet, elle trouve sa scansion dans la césure de la naissance, entre expulsion du négatif et recherche de l’objet salvateur capable de le contenir et de le transformer. Le sexuel apparaît de ce fait comme le reflet permanent de cette quête fusionnelle, de ce nécessaire retour, qui se doit à tout prix de retrouver l’écho de l’objet premier au travers des résonances du monde, d’en garantir la possible présence, quitte à se rabattre sur le non-humain, alors soumis aux impératifs de la toute-puissance.
48Pulsion de vie et pulsion de mort marquent les extrémités d’un intervalle entre jaillissement pulsionnel et créativité grâce à l’usage de nouveaux objets, et repli, éloignement, effacement des forces de vie, devenues source d’angoisse et de fragmentation du monde interne. Les oscillations entre pôle narcissique et pôle objectal, tel le balancier du funambule, maintiennent l’équilibre et la continuité de l’espace somato-psychique dans un mouvement de croissance actif, sur le fil du temps, toujours relié à un point de mémoire fœtal, en ce lieu premier où s’ancre le sentiment de vie.
Que nous dit la clinique ?
Kevin, l’enfant aux poupées
49Kevin, dix ans, porte déjà le fardeau d’un passé de rupture et d’abandon douloureux au moment de son admission dans la maison d’enfant qui l’accueille. Durant toute la gestation, sa mère, toxicomane, a dénié sa grossesse. Foyer et assistantes maternelles, débordés, n’ont pu se saisir de ce garçon au comportement difficile, émaillé de crises de colère violentes, d’attitudes bizarres, de jeux inhabituels.
50Très soucieux de plaire aux adultes, de passer pour un modèle d’application et de sagesse, il parle beaucoup et fait preuve d’une culture hétéroclite étendue et, à l’évidence, d’une intelligence vive. Toutefois, il ne se déplace qu’avec sa collection de poupées Barbie, affirmant avec force qu’il ne joue qu’avec elles, car il aimerait être une fille… Il collectionne aussi les pierres, qu’il veut brillantes, de préférence. Les autres enfants restent un peu à distance, et l’équipe éducative ne sait que faire avec ce garçon, peu enclin à communiquer ses émotions et inscrit dans une toute-puissance manifeste.
51En entretien individuel, il saute du coq à l’âne, supporte mal le silence. Son activité psychique se déploie en tous sens, multipliant commentaires et remarques : « C’est quoi cette plante, on dirait une espèce de rose, et ce vase, là, d’où vient-il, de quoi est-il fait ? », etc. Kevin cherche à combler un vide qui l’effraie, tout en maintenant centrée sur lui l’attention de l’adulte présent.
52Lors de la première analyse clinique où j’interviens, l’équipe éducative ne sait pas trop comment se situer vis-à-vis de ce garçon qui insiste sur sa volonté d’être une fille et qui joue avec ses poupées dès qu’il a un moment de liberté. Je propose une hypothèse : entendre que ce jeu n’en est pas un, qu’il s’agit plutôt d’un rituel, les poupées Barbie « remplaçant » une figure maternelle inaccessible. Quant aux pierres, objets durs et lumineux, sans doute portent-elles l’absolue nécessité d’un regard qui brille, à la vue de l’enfant qui arrive. Leur manipulation tisse et consolide à la fois autour de lui une peau féminine nécessaire à protéger son monde interne, sorte de narcissisme en faux-self.
53Sans doute convient-il alors de se substituer aux poupées, aux pierres qui brillent, de s’inscrire dans une relation proximale avec lui afin de donner vie à ce support externe inanimé, même si cette posture peut se révéler délicate dans un contexte éducatif et groupal…
54Très vite, Kevin établit un rapport privilégié avec une éducatrice, dont la longue chevelure le détourne un instant de ses poupées. Il demande chaque soir à la coiffer, regarde ses mains, se demande s’il ne doit pas lui mettre du vernis à ongles. Peu à peu, il se saisit des adultes, homme ou femmes qui l’entourent, cherchant le corps à corps, avec toujours en arrière-plan un souci esthétique. Les belles couleurs, les bonnes odeurs, etc. Il aime que tout soit beau autour de lui. La douche pourtant reste un moment difficile : il se cache, ne veut pas qu’on le voie.
55L’équipe éducative, parfois un peu déroutée par sa manière d’entrer en contact, témoigne pourtant d’une attention constante, cherche à anticiper les moments de solitude, de privilégier des temps individuels, quand l’agitation le gagne, que l’angoisse monte et que les turbulences émotionnelles, responsables des ruptures précédentes, appellent la contenance.
56Chaque professionnel pose les limites de sa capacité individuelle à se prêter au jeu, toujours avec l’effort de verbaliser au maximum les effets négatifs qui en découlent, sur un modèle que chacun adapte à sa façon :
57« Je comprends ton besoin de toucher, de saisir, à tous moments, et la colère et la peur que les limites que je te donne où les moments où je dois partir te font ressentir. Mais nous sommes tous ici présents pour toi, et quand l’un de nous s’en va, un autre le remplace pour que tu ne sois pas dans le vide. »
58Peu à peu cette stratégie semble porter ses fruits : Kevin investit les adultes, se montre parfois un peu « collant », mais les émotions sont contenues et le comportement gérable.
59Son avidité impressionne, qu’il s’agisse de culture ou tout simplement d’alimentation. Il mange beaucoup, et, parfois, sans prévenir, jette un morceau de pain derrière lui. Le sens de ce comportement reste énigmatique ; Kevin le justifie comme un impératif, comme quelque chose de nécessaire qu’il ne s’explique pas…
60Lors d’un séjour dans le Gévaudan, il entend parler de la « bête ».
61Immédiatement passionné, il cherche des documents, veut connaître toutes les versions de l’histoire. Il demande chaque soir qu’on lui raconte un passage, quelle qu’en soit la violence. Les scènes parfois cruelles, loin de l’inquiéter, semblent plutôt le rassurer, quand elles sont médiatisées par l’adulte présent. Dans le même temps, les Barbies sont momentanément oubliées, voire, à sa demande, entreposées au congélateur !
62Kevin a trouvé un contenant possible à son oralité dévorante ainsi qu’une possibilité de l’inscrire dans la relation aux adultes.
63À son retour, en coiffant une nouvelle fois l’éducatrice, Kévinlui demande soudain : « Et maintenant que j’ai fini, que vas-tu me donner en retour ? »
64Pour la première fois, Kevin attend vraiment quelque chose de l’adulte, et il accepte d’en formuler la demande.
65L’intérêt d’un travail clinique permanent avec l’équipe permettra rapidement de comprendre l’importance de cette demande, d’ajuster au mieux les réponses. Kevin prend plaisir à demander aux éducateurs hommes de le porter, dès qu’un exercice physique lui paraît éprouvant.
Discussion
66À son arrivée, Kevin clôturait son monde interne en manipulant ses poupées, nécessaires à la construction omnipotente d’une peau féminine, rempart ultime face à une forme de vide maternel mortifère et à une angoisse existentielle massive. La relation au monde ne lui assurait aucune garantie suffisante pour étayer son narcissisme, et le retour vers l’objet s’effectuait par déplacement sur les Barbies, à la fois permanentes et sensoriellement maîtrisées. Il avait établi lui-même un lien entre l’objet originaire intra-utérin et les poupées, maintenant, par le truchement du féminin, une continuité salvatrice. Mais, au-delà, l’objet perdait tout pouvoir d’investissement, sauf à se disperser dans l’espace environnant. Pourtant, Kevin gardait vive la préconception de « quelque chose qui devrait être là » avec pour preuve son avidité active dans tous les domaines. Son narcissisme se maintenait sur la base de cette enveloppe autogérée, et en se protégeant d’investissements relationnels, impossibles pour lui, car en rupture complète avec la nécessaire permanence d’un objet originaire trop proche de ses racines intra-utérines. En entrant en contact avec lui au niveau de sa construction objectale, en tentant de prendre le rôle dévolu aux poupées et aux pierres, les adultes s’autorisaient un mouvement régressif indispensable pour venir « chercher » Kevin, sa quête de réalisation d’une préconception non encore réalisée devenant moteur d’une relation positive. Pouvaient ainsi s’ébaucher une construction différente et, par le recours à la bête du Gévaudan, la narration des fantasmes de dévoration violents, rassemblant dans l’image de cet animal terrifiant, sa propre oralité mais aussi celle de l’absence, celle du vide aspirant et dévorant, à l’image de ces goules sculptées et immobilisées dans la pierre des chapiteaux romans.
67Jeter le pain derrière lui pour nourrir un objet d’arrière-plan trop absent et toujours insatisfait ?
68La capacité objectale pouvait reprendre son cours, la destruction ayant trouvé un double contenant : l’histoire, culturellement existante, et l’adulte capable de la contenir en la racontant.
69Le narcissisme de Kevin peut désormais se consolider, en même temps que son rapport à l’objet évolue. Son enveloppe s’humanise et gagne en souplesse, autorisant des allers et retours d’investissements plus soutenus et un accès, devenu perceptible, à l’effondrement et à la dépression. Kevin peut désormais pleurer quand il ne parvient pas à réaliser une tâche, et s’autoriser à attendre de l’adulte réconfort et compréhension.
70Mais plusieurs mois ont été nécessaires pour que sa confiance envers les adultes se réanime, en miroir des efforts de pensée consentis.
71Le temps d’élaboration psychique avec l’équipe éducative a sans doute constitué un atout précieux pour renforcer la contenance groupale et sa capacité régressive.
Jordan, « l’anti-social »
72La mère de Jordan vient me voir, juste avant les vacances d’été, inquiète du comportement de son fils qui vient d’avoir dix ans. Jordan est intenable, agressif, tyrannise la maison, les moments d’accalmie sont rares. Pourtant, elle s’efforce de tenir, inquiète de connaître ses erreurs, elle qui voulait tant une famille tranquille… Elle me signale que Jordan a un frère jumeau qui, lui, ne pose aucun problème ; elle est venue dans le service quand les enfants étaient plus jeunes, très en conflit l’un avec l’autre, mais elle n’a pas poursuivi la prise en charge, le conflit s’étant apaisé. Je lui propose de la recevoir avec son fils dès la rentrée de septembre.
73Lors de la première rencontre, Jordan arrive avec grand bruit, très en colère. Sa mère le suit, avec dans le regard un mélange de peur et de rejet qui me surprend. « Il ne voulait pas venir, il m’a frappée, m’a tiré les cheveux… » Je précise à Jordan qu’il n’a pas à avoir peur, que nous sommes là pour comprendre sa colère. Visiblement, il entend, mais s’agite, regarde sa mère, ne supporte pas son regard, sort, revient, saisit un feutre et marque sur un coin de mur une sorte de signe… Tout s’est passé très vite, et je ne peux que lui signaler qu’écrire sur les murs n’est pas conseillé, même s’il a terriblement besoin de laisser une trace de lui dans le bureau. Jordan accepte de rester seul quelques minutes avec moi : « Je suis coupé en deux, j’ai une partie qui marche bien et l’autre qui marche mal ! » Il dessine à grands traits sur le tableau avec deux feutres unis dans la main, un rouge et un bleu : « Le bleu c’est ma couleur ! » dit-il, en attaquant le trait rouge…
74« C’est comme les deux parties dont tu me parlais tout à l’heure et que tu n’arrives pas à tenir ensemble ? » Je repense au frère jumeau, au conflit… Jordan va dans la salle d’attente chercher sa mère qui revient très mal à l’aise : « J’ai honte de son comportement, qu’allez-vous penser ? »
75Nous convenons, avec l’accord de Jordan, de nous revoir la semaine suivante, après avoir vu les parents sans leur fils ; j’apprends les difficultés de naissance de Jordan, son frère est né le premier, c’était un beau bébé. Jordan, lui, ne voulait pas sortir, remontait dans le ventre… À sa venue au monde, trois heures plus tard, il ressemblait à un vieillard inerte… La maman se souvient du cri qu’elle a poussé « Sauvez-le ! » à l’adresse du médecin accoucheur qui emportait le bébé en réanimation. Il est resté plusieurs semaines en couveuse, sans que sa maman, terrifiée, se sente capable d’aller le voir. Que craignait-elle alors de retrouver ? Sans doute cette image traumatique de petit vieux à moitié mort. Je repense au regard posé sur l’enfant en arrivant dans les séances… Les parents évoquent la difficulté de s’occuper de deux enfants à la fois, l’effort constant de leur donner la même chose à chacun. Le papa souffre manifestement de la situation, ne sait plus comment faire pour gérer son fils et pour venir en aide à son épouse.
76Je repense à la manière dont cette mère revient demander de l’aide. Faut-il que je sauve son enfant à mon tour ?
77La seconde séance débute comme la précédente, portes qui claquent, mère apeurée regardant son fils comme un monstre, Jordan rentrant dans mon bureau comme un taureau dans l’arène… Il agresse sa mère, commence à la frapper : je lui signale que, quoi qu’il en soit de sa colère, je ne peux le laisser faire, car je pense que ce comportement, outre sa violence, est dangereux pour lui. Jordan continue, j’interviens en le ceinturant ; au moment où je l’immobilise, tout en lui parlant, je vois dans ses yeux poindre la terreur. Je lui communique mon souci de l’empêcher de détruire autant lui que sa mère, de ne pas lui faire peur, simplement d’attendre qu’il se calme suffisamment pour pouvoir se contenir…
78Jordan s’apaise, demande à sa mère de sortir. Puis, se saisissant des objets, stylos, Playmobils, posés sur mon bureau, il les jette dans la pièce en criant : « Va chercher, va chercher ! ! » Je lui fais remarquer qu’il s’agit là, sans doute, de me montrer ce qui se passe en lui, quand sa colère explose, et que personne ne s’intéresse à tous ces morceaux de lui qui se perdent… Je propose de ramasser tous ces objets, d’aller les récupérer pour que ce qu’ils contiennent de lui soit rassemblé. Jordan, un peu surpris, marque un temps d’arrêt. Il va chercher sa mère qui, en voyant l’état du bureau, s’exclame, après s’être excusée pour son fils : « Au moins, vous allez comprendre ce qui se passe à la maison ! »
79Cette remarque, montrant qu’elle n’est pas la seule à ne pouvoir endiguer les débordements de son fils, va marquer un tournant et sceller une alliance avec cette femme persuadée d’être coupable et incomprise, quelle que soit sa participation inconsciente au tableau clinique.
80Dans les séances suivantes, j’ai jugé préférable d’utiliser un temps où le service était désert, Jordan passant sans cesse du dehors au dedans, cherchant à ouvrir les portes, s’installant dans les placards, courant dans le couloir, ouvrant les fenêtres pour interpeller les passants… Je l’accompagne, avec les mots qui me viennent, évoquant la difficulté de se sentir en sécurité, de se sentir contenu, de ne pas savoir que faire des émotions qui le traversent, comme si elles n’étaient que des déchets à expulser. « Ta bouche sent mauvais ! » dit-il quand mes commentaires lui déplaisent. Le sentiment d’avoir en lui des contenus fécaux apparaît très vite. Les toilettes du service étant bouchées, je pense que Jordan, qui à quelques reprises s’est enfermé à l’intérieur, en est probablement l’auteur. Lors de la séance suivante, il remarque qu’elles sont redevenues fonctionnelles : « Il y avait quoi dedans ? » me demande-t-il.
81« Je ne sais pas, mais j’ai pensé qu’un enfant avait eu peur que tout ce qu’il avait en lui disparaisse dans les toilettes, que nous soyons incapables ici de comprendre l’importance de ce qu’il avait à montrer et à dire… Alors il a bouché les WC ! »
82Jordan réagit vivement « C’est pas moi ! » « Mais je n’ai pas dit que c’était toi, je t’ai simplement fait part de ce que j’avais pensé ! »
83Jordan connaît pourtant des moments plus calmes, où l’échange devient possible, comme si un début de confiance s’installait. Il imagine des jeux de ballon entre lui, sa mère et moi, s’effondre, demande à être relevé, se projette après de longues glissades sur le sol, pieds en avant, contre sa mère qui associe : « Au moment de naître, tu voulais remonter dans mon ventre avec tes pieds, et à la maison, tu fais pareil, tu sautes sur moi de la même manière ! » Il se blottit dans une niche du mur, en chien de fusil…
84Je prends peu à peu conscience qu’il cherche désespérément à reconstruire un contenant physique stable, dont les issues seraient contrôlées, en présence de sa mère.
85Le risque d’être éjecté au dehors, d’être froid, d’être mort est omniprésent.
86Il veut être seul, avoir toute l’attention pour lui.
87Pourtant, un jour, assis sur un rebord du mur, il frappe des talons, laisse des traces sur le papier peint… Puis, il se laisse tomber à terre lourdement. Regardant les traces qu’il vient de faire : « On dirait qu’il y a quelqu’un ! » J’ai soudain l’impression que Jordan reconstruit un espace interne, un ventre, qu’il recherche les appuis maternels mais aussi la présence de son jumeau, tout ce qui a assuré son début de vie dans le ventre de sa mère et que c’est en acceptant ce besoin vital, antérieur au traumatisme de sa naissance, qu’un lien va pouvoir se faire.
88Jordan demande à venir en séance, se contient de mieux en mieux, me fait des cadeaux, dessins, bonbons, que j’accepte comme autant de bonnes choses qui peuvent venir de lui. Il propose par la fenêtre aux passants un bon café bien chaud… La maman a saisi le niveau de régression profonde qu’il met en scène… Elle associe avec ses souvenirs, avec ses impressions personnelles. Si l’école et le groupe restent pour lui un problème, Jordan a retrouvé à la maison un calme relatif, et joue parfois avec son frère, dans la même pièce, ce qui surprend les parents. La mère a repris une assise interne, et pose sur Jordan un regard différent. Mais un long chemin reste à faire.
89Je repense au comportement antisocial décrit par Winicott, à entendre non comme une envie destructrice exclusive, mais comme un effort de convoquer dans l’environnement une réponse adaptée, autorisant la régression, le retour vers un état de sécurité perdu mais toujours espéré comme possible.
Discussion
90La fébrilité tant physique que psychique de Jordan, sa toute-puissance forcenée, sa capacité destructrice, sont autant de tentatives désespérées d’évacuer une angoisse terrifiante d’anéantissement, noyau traumatique ancien, sans doute contemporain de sa naissance, violemment réactivé par l’approche pubertaire. Les parties saines de Jordan ne suffisent pas à contenir les émotions violentes qui le submergent, mais lui permettent d’entendre les propos qui font écho à une situation qu’il ne peut exprimer que par des actes. Se sentant abandonné par le monde adulte, il cherche à retrouver un cocon primitif, continu, sécurisant, et reconstruit en séance un espace complexe, avec dehors et dedans, le tout restant contenu dans l’institution. Le mur de son narcissisme défaillant se rabat sur les murs réels, les orifices devenant autant de brèches à contrôler, à colmater. C’est bien de l’objet originaire qu’il s’agit, tel qu’il a pu le ressentir avec un autre à l’intérieur, le frère jumeau. D’abord envahi par le sentiment d’impuissance, de débordement, je perçois peu à peu qu’il me faut régresser au niveau du cadre physique, accepter d’être un contenant pourvu d’ouvertures, vacances, fin de séances, mais aussi portes et fenêtres. C’est à ce moment qu’un lien s’établit et que Jordan peut investir vraiment la relation avec moi.
Conclusion
91Sous le vertex clinique, le narcissisme reste lié à la formation des enveloppes psychiques, elles-mêmes dépendantes du lien construit, au-delà de la césure de la naissance, entre l’objet originaire intra-utérin et sa transformation par le sein maternel, devenu objet partiel. Il n’existerait donc pas de sujet sans objet, simplement une énergie vitale contemporaine de la vie du fœtus, intégrant l’environnement sensoriel comme élément d’autoconservation, énergie capable de se déployer sur un mode pulsionnel, sexuel, en direction d’objets inscrits, transformation et invariants aidants, dans une descendance de l’objet source originaire ; quand une cassure se produit, que la saisie du monde devenu étranger, générateur d’angoisse, devient terrifiante, l’énergie vitale se replie en amont, se retourne, en direction d’une position objectale compatible avec la survie du monde interne. Cette inversion, communément appelée « repli narcissique », semble une oscillation habituelle chez l’humain ; seul son degré d’intensité change. Pour reprendre l’image freudienne, il ne pourrait y avoir de narcissisme sans ce mur construit pour contenir le sujet, cette enveloppe, ce moi-peau, qui organise la frontière entre dedans et dehors. Si cette construction, liée à la rencontre avec la fonction parentale, fait défaut, l’enfant se trouve confronté au vide, et, telle la goutte d’huile dans l’eau, doit se constituer lui-même une carapace, une interface, pour effacer les tensions internes et repousser les stimuli produits par les rencontres extérieures. Nous arrivons alors dans le monde de l’autisme, de l’autosensualité, en deçà de la construction narcissique. Mais si cette dynamique pulsionnelle centripète éloigne le sujet de l’investissement d’objets nouveaux, ressentis comme dangereux, qu’en est-il du transfert et du contre-transfert ?
92Kevin se protège du monde relationnel et des émotions redoutables qu’il suscite en utilisant ses pierres et ses poupées. Son mur narcissique dépend donc de leur manipulation et de l’identification féminine qu’elles alimentent, l’ensemble constituant une combinaison complexe d’objets, originaires et externes, assurant une stabilité relative. Obligation est faite à toute relation nouvelle de se mettre en lien avec le modèle existant, de devenir poupée Barbie ou pierre brillante et de se laisser coiffer, manipuler, etc. Régression difficile pour une fonction éducative plutôt désireuse de proposer des sources d’intérêt nouvelles et des comportements adaptés à la vie sociale. L’effort de pensée consenti permet à Kevin de réactiver ses préconceptions, de se ressaisir des adultes et d’en faire des objets d’investissement possibles.
93Jordan, lui, commence par me déborder physiquement et psychiquement, clamant avec force le risque de fragmentation et d’éclatement qui le hante, m’envoyant chercher avec violence, les morceaux éclatés de sa vie psychique. Pourtant la destruction qu’il met en scène a un premier écho positif : il permet une alliance avec la mère, dans un constat d’impuissance. Dans un second temps, en observant cet enfant qui occupe l’espace, frappe les murs, vérifie la fermeture des portes, occupe de façon méthodique les fenêtres, me demandant de le laisser dehors et de le reprendre, en le voyant effectuer des chutes violentes, courir vers sa mère, s’effondrer devant elle, je décale peu à peu mon attention sur les composantes physiques du cadre. J’ai le sentiment que Jordan cherche un contenant physique, quelque chose qui le tient, qui permet d’être vivant, à condition de ne pas être jeté ou expulsé dehors, un ventre dans lequel se blottir, à la recherche d’un autre, son frère jumeau, ombre portée sur le mur. Pour lui l’urgence vitale réside dans l’action, les mots cherchant à qualifier ses comportements, ses angoisses, ne l’intéressent pas. Cette quête, réactualisée en présence de sa mère, visiblement sensible au sens de ces scénarios, me place en position de porte ou de fenêtre quand je déclare la séance terminée, d’objet dur devant réagir à ses coups de pieds, d’objet perforé qui pourrait le laisser se répandre, se vider et mourir. Mais je suis aussi un père, associé à la mère, un tiers, essayant de penser les choses, un jumeau, présent avec lui dans cette cavité à deux places, couloir et bureau, que je ressens de plus en plus comme la reconstruction in vivo de l’objet originaire. C’est quand Jordan me perçoit en phase avec sa quête qu’il commence à m’investir, à m’écouter aussi, dans un autre langage que l’activité musculaire d’un bébé s’agitant dans le ventre de sa mère. Il me semble nécessaire alors de redevenir dans le transfert une paroi, un mur, une porte, un muscle, pour que s’anime chez l’enfant un nouvel appétit d’investir. L’analyste se voit contraint d’épouser la forme de l’objet capable d’être en écho avec l’originaire et de régresser à son niveau pour qu’un processus de croissance voie le jour, et, dans la mesure du possible, de permettre aux parents, ou aux éducateurs, d’effectuer une démarche parallèle.
94Le narcissisme, indissociable de la construction des enveloppes psychiques, se montre garant d’un principe de survie, enraciné dans une mémoire somatique primitive, associant le corps du sujet à celui de sa mère, source première des objets à venir.
95Difficile de ne pas revenir à ces quelques vers de Valéry Larbaud :
J’écris toujours avec un masque sur le visage ;
Oui, un masque à l’ancienne mode de Venise,
Long, au front déprimé,
Pareil à un grand mufle de satin blanc.
97Ce masque, souvenir de la figure maternelle penchée sur l’enfant, mémoire d’une émotion esthétique ancienne, s’emboîte sur le visage du poète, laissant, entre la peau et l’objet, une fine cloison, ébauche du dialogue entre Narcisse et son objet.
98L’écriture serait-elle alors la forme errante de la narration à « soi-même » de nos rencontres avec le monde, adossée au « mur » de notre narcissisme ?
99La fonction narrative et l’effort de pensée qu’elle demande, soumise à l’attention contenante du groupe potentiel des lecteurs et des pairs, permettent alors d’élargir le champ des possibles à de nouvelles expériences, renforçant cette capacité négative dont nous parle Bion, membrane psychique souple et disponible, nécessaire à accueillir l’altérité de nos patients et l’inévitable turbulence qui l’accompagne.
Bibliographie
- Aulagnier P. (1975), La Violence de l’interprétation, Paris, Puf.
- Bion W.R. (1962), Aux sources de l’expérience, trad. fr. F. Robert, Paris, Puf, 1996.
- Bion W.R. (1977), Une mémoire du futur, t. II, Lyon, Césura Lyon édition, 1989.
- Freud S. (1914), Pour introduire le narcissisme, Paris, Payot, coll. « Petite bibliothèque Payot », 2013.
- Green A. (2011), Le Travail du négatif, Paris, Éditions de Minuit, 2011.
- Green A. (2004), Narcissisme de vie, Narcissisme de mort, Paris, Éditions de Minuit, 2004.
- Larbaud V. (1987), Les Poésies d’A.O. Barnabooth, Paris, NRF, coll. « Poésie Gallimard ».
- Pessoa F. (1998), Poèmes ésotériques, message, le marin, Paris, Christian Bourgeaois.
Mots-clés éditeurs : auto-conservation, énergie vitale, enveloppes psychiques, moi-peau, narcissisme, objet originaire, pulsion
Date de mise en ligne : 09/12/2014
https://doi.org/10.3917/jpe.008.0025