Avatars des relations objectales et distorsions du narcissisme chez les enfants souffrant de troubles psychotiques
- Par Jérôme Boutinaud
Pages 73 à 91
Citer cet article
- BOUTINAUD, Jérôme,
- Boutinaud, Jérôme.
- Boutinaud, J.
https://doi.org/10.3917/jpe.008.0073
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- Boutinaud, J.
- Boutinaud, Jérôme.
- BOUTINAUD, Jérôme,
https://doi.org/10.3917/jpe.008.0073
Introduction
1Articuler la notion de narcissisme, en soi déjà si complexe, plurielle et multidimensionnelle, avec une analyse des enjeux concernant la psychose, pathologie à laquelle les mêmes qualificatifs pourraient aisément s’appliquer, amène à considérer un champ de recherche et de réflexion théorico-clinique particulièrement ardu à délimiter et à explorer. Il s’avère pourtant essentiel de tenter une articulation entre les deux domaines, tant la figure paradigmatique que constitue cette pathologie met justement au premier plan des défauts fondamentaux au niveau même de la constitution des bases du narcissisme. L’utilisation de termes soulignant la faiblesse de ce dernier (carence, blessure, défaut, failles, etc.) s’essaye souvent à nommer ce qui reste une réalité clinique facilement repérable par tous les cliniciens engagés autour du soin auprès de patients psychotiques : les soignants perçoivent en effet très rapidement (et plus ou moins inconsciemment) la force des enjeux se déployant autour de cette dimension, enjeux qui viennent facilement déstabiliser l’appareil psychique dans sa capacité à réguler l’ensemble de l’activité pulsionnelle.
2Toutefois, il apparaît que ces formulations, énoncées ou écrites de façon rapide ou évasive, restent souvent beaucoup trop généralistes et ce même si elles sont bien sûr partiellement fondées. Notre propos consistera donc ici à nous questionner sur certaines caractéristiques et qualités du narcissisme dans le champ de la psychose et plus particulièrement dans le domaine de la clinique de l’enfant. Après avoir rapidement précisé dans quel référentiel nous pensons la notion de psychose infantile, nous appréhenderons la question du narcissisme dans ce contexte précis, cette notion devant à notre sens se comprendre sous un angle résolument dynamique (notamment au niveau de la complexité des jeux et des mouvements des investissements libidinaux qu’elle implique) et non pas simplement à la façon d’un « socle de base » plus ou moins inamovible de l’appareil psychique et de la personnalité.
3C’est aussi pour cela que nous la mettrons en perspective avec les enjeux inhérents à la relation d’objet, classiquement envisagée dans sa double référence à un niveau intrapsychique tout d’abord (se référant aux objets internes et à leurs destins dans le fantasme) et un autre plus interpersonnel ensuite (soit le « commerce » relationnel de l’enfant avec les figures de son entourage proche). Il est en effet, nous semble-t-il, indispensable de ne pas séparer ces deux domaines tant leurs liens demeurent étroits, la psychose mettant en avant le caractère indissociable de cette liaison, même si cette lecture se fait alors sous l’angle des effets (voire des causes) de la pathologie.
4Pour tenter de délimiter certaines données concernant le narcissisme de l’enfant psychotique, nous nous efforcerons de faire appel à plusieurs références issues du champ de recherche de la psychanalyse de l’enfant mais aussi de la psychanalyse de l’adulte, par le biais de plusieurs auteurs français (Pasche, Racamier, Green, etc.) dont les apports (même situés dans un domaine quelque peu différent mais toujours en référence à la psychose) demeurent à notre sens féconds pour penser cette thématique.
5À partir de la double prise en compte du narcissisme et de la relation d’objet, nous souhaitons mettre en avant la façon dont les avatars psychopathologiques touchant ces domaines dans la psychose infantile viennent envahir, voire saturer le champ de la rencontre psychothérapique, provoquant au niveau contre-transférentiel des effets en cascade venant toucher le propre narcissisme du thérapeute. C’est ici le récit d’une période du traitement de Laurent (enfant psychotique de 6 ans) qui nous fournira le matériel clinique nécessaire pour tenter d’illustrer ces processus et phénomènes. Il sera aussi question de comprendre quel type d’intervention (notamment, et plus précisément dans cette prise en charge, à travers le jeu partagé) peut éventuellement se montrer capable de produire un effet mutatif et transformateur sur la sphère du narcissisme…
Figures du narcissisme dans la psychose infantile
6Notons ici tout d’abord que les enjeux que nous nous apprêtons à décrire gagneraient bien sûr à s’enrichir d’une réflexion plus approfondie sur les enjeux liés à l’image du corps dans la psychose (profondément articulés à la dimension du narcissisme), éléments que nous laissons en arrière-plan, ce qui ne signifie toutefois aucunement que nous les ignorons ou les mésestimons (pour plus de détails sur cette problématique, voir Boutinaud, 2009).
7Sur le plan clinique, et pour planter le décor de notre réflexion, rappelons ici tout d’abord que ce que nous entendrons sous le terme de psychose infantile nous renverra d’une façon générale à une entité psychopathologique complexe, particulièrement protéiforme dans son expression symptomatique et sujette toujours actuellement à de multiples débats concernant la pertinence du maintien de son utilisation.
8Nous nous contenterons ici de reprendre la définition suivante (proposée par P. Ferrari, 1994, p. 116) pour toutefois donner une idée des éléments à notre sens nécessaires à prendre en compte la concernant :
La psychose infantile se définit comme un trouble portant sur l’organisation de la personnalité de l’enfant, entraînant des défaillances majeures dans l’organisation de son moi et de son appareil psychique ainsi que dans l’organisation de sa relation au monde et à autrui.
Ce trouble se traduit cliniquement par :
- un comportement inadapté face à la réalité, marqué essentiellement par des attitudes plus ou moins prononcées de retrait face à celle-ci ;
- des troubles majeurs dans le domaine de la communication ;
- des troubles du développement dans les domaines cognitifs, praxiques, affectifs et du langage, témoins eux-mêmes des difficultés d’investissement de ces fonctions ;
- des défauts majeurs dans l’organisation de l’appareil psychique, dans la constitution du moi, dans le développement du sentiment de continuité et dans la différenciation entre le soi et le non-soi.
10Pour nous orienter plus précisément désormais sur le statut du narcissisme dans ce contexte psychopathologique (la notion de narcissisme étant entendue ici en référence aux travaux de Freud sur le sujet mais aussi à ceux d’auteurs plus récents tels que F. Pasche et A. Green), nous souhaiterions, en référence au mythe bien connu, tenter de nous figurer ce que peut percevoir et ressentir l’enfant psychotique lorsqu’il se regarde dans un miroir ou lorsque la rencontre avec l’autre vient symboliquement jouer ce rôle (dans le sens où l’entend Winnicott).
11À partir de notre expérience clinique, il nous semble alors pouvoir délimiter artificiellement deux cas de figure :
121) Dans le premier cas, l’enfant psychotique oscille (avec une amplitude parfois démesurée) entre un premier pôle où domine un repli narcissique important (qui l’éloigne potentiellement du contact avec l’objet) et un second pôle où le lien objectal se teinte d’une forme de vidange narcissique à l’intérieur de l’autre, teinté d’une confusion extrême. Des affects d’angoisse ou des manifestations d’excitation très marquées peuvent alors apparaître dans les deux cas, difficilement contrôlables et s’exprimant avec une violence dévorante. Il n’est alors plus possible de parler à proprement dit de conflit dans le champ du narcissisme, ni d’évoquer une forme d’alliance entre narcissisme et anti-narcissisme (Pasche, 1965), entendu par l’auteur comme la possibilité d’associer un investissement centripète direct et un investissement centrifuge qui lui se porte vers l’objet. On ne peut plus non plus parler d’une intrication fédératrice entre narcissisme de vie et narcissisme de mort (Green, 1983), caractérisée par un double mouvement d’expansion et de rétraction relativement harmonieux. Toute la sphère concernée semble plutôt se situer dans un contexte marqué par des paradoxes et des confusions, nourries par des mécanismes de défense utilisés de façon trop radicale (clivage, déni, identification projective, etc.).
13Même s’il existe bien, sur le plan dynamique et économique, des mouvements de circulation de la libido entre le dedans et le dehors, ces derniers semblent devenir profondément anarchiques, ne laissant aucun répit à l’enfant et n’assurant plus une homéostasie suffisante qui aiderait à une consolidation secourable du narcissisme. Racamier résume la situation en ces termes : « Toute psychose est une rupture de l’alliance entre les investissements objectaux et narcissiques, ou de l’intrication du narcissisme avec l’anti-narcissisme » (1980, p. 99). Le contexte décrit devient celui d’une « surcharge libidinale » (Pasche, 1965), issue de la relation d’objet et qui ouvre sur un réel risque de désintrication pulsionnelle. L’objet, dans le lien fantasmatique et réel avec l’enfant, devient alors tout aussi indispensable que menaçant (Racamier, 1980, p. 98). Comme le précisent aussi S. Gauthié et A. Harlé, « l’érotisation de ces positions conduit logiquement dans le premier cas à une dépendance peu dépassable, dans le second une déperdition mortifiante de soi-même » (1999, p. 136).
14Le narcissisme, menacé par une fragilité que la relation d’objet met justement en évidence, tente donc une forme de régulation très partiellement opérante entre :
- Une position de repli où la mise à distance avec l’objet se dessine sous la forme d’une rupture partielle du lien, pouvant se nourrir de mouvements défensifs radicaux. Ces derniers peuvent se teinter d’une dimension mégalomaniaque et omnipotente (décrite entre autres par Dubinsky (1997, p. 25) mais dont le fantasme d’auto-engendrement décrit par Racamier (1992) est aussi une illustration). Cliniquement, on retrouve ici les enfants qui viennent s’enfermer dans leur propre monde imaginaire (parfois très hermétique) ou même dans des conduites d’allure autistique.
- Une position inverse (alimentée entre autre par l’identification projective pathologique témoignant d’une position narcissique omniprésente) où l’enfant s’aliène à l’autre dans la relation. Des effets d’induction, d’influence et de parasitisme l’accompagnent (Ciccone, 2007, p. 354). F. Pasche (1965) avance l’idée que l’anti-narcissisme se radicalise alors en une profonde aliénation au monde extérieur, dans un mouvement d’engloutissement dans un objet tout puissant qui ressemble à une sorte « […] d’hémorragie libidinale à fonds perdu » (Gauthier et Harlé, 1999, p. 136). Le caractère symbiotique présent à ce niveau amène alors l’enfant à éprouver un sentiment de perte de ses propres limites : son narcissisme et celui de l’autre sont alors perçus comme risquant de se fondre ou de se vider l’un dans l’autre. L’objet peut être envisagé comme différencié ponctuellement, par éclipses, mais, surtout, soit comme dévorant et menaçant, soit comme devant être dévoré et incorporé totalement au risque de sa destruction et d’une fusion sources d’une intense angoisse dans les deux cas. Notons aussi que peut venir s’ajouter à cette dynamique celle où l’autre (mais aussi la propre image spéculaire de l’enfant dans le miroir) peut être perçu comme un double menaçant : on retrouve ici alors une déclinaison psychopathologique du stade du double présent dans le développement normal de l’enfant (voir à ce sujet Moyano, 2010 mais aussi Roussillon (2012) autour de la dialectique entre altérité et réflexivité), qui subit ici une distorsion importante.
15Malgré le caractère profondément paradoxal de ces enjeux autour du narcissisme et tels que nous venons de le décrire dans ce premier cas, les mouvements de circulation de la libido continuent de témoigner d’un effort d’intrication pulsionnelle. La tentative de (re)trouvaille avec l’objet s’inscrit ici, (malgré le caractère tout aussi omnipotent que fragile du narcissisme) dans la logique d’une compulsion de répétition à la recherche d’un objet contenant secourable.
162) Dans le second cas, la désintrication pulsionnelle devient beaucoup plus importante, enfermant l’enfant dans un repli narcissique de plus en plus prononcé. Les enjeux décrits par A. Green (1983) autour du narcissisme de mort et plus particulièrement de l’hallucination négative prennent toujours plus le pas sur la dynamique décrite plus haut, se situant dans une logique désobjectalisante prononcée et asymptotique. L’excorporation vient alors faire place à la projection tandis que la trace de la présence de l’objet et de ses représentations semble s’estomper. Concernant ce fait, Gauthier et Harlé (1999) se posent la question suivante : « Face à l’angoisse, après avoir sacrifié ses objets, puis le moi et ses fonctionnements, le sujet doit-il encore chasser toute trace de son contact avec l’objet en attaquant les fonctions auto-érotiques elles-mêmes parvenant ainsi à un stade qui se situe “au-delà des stades libidinaux organisateurs” ? » (p. 140). Une telle idée ouvre alors (si l’on suit l’idée freudienne considérant le narcissisme comme l’héritier de l’unification des auto-érotismes) sur l’appréhension et l’hypothèse d’une véritable pulvérisation du narcissisme, rappelant potentiellement certains états autistiques. De tels enfants peuvent présenter alors des régressions sévères touchant tous leurs niveaux de développement (psychique, cognitif, praxique, etc.).
17Pour conclure ici, rappelons bien entendu qu’une forme de continuum et des phases de transitions peuvent exister entre ces deux états.
Effets des enjeux narcissiques sur le contre-transfert
18Même si nous nous apprêtons à l’illustrer plus loin, il nous paraît ici important de présenter quelques éléments sur le vécu contre-transférentiel du psychothérapeute. La problématique de la psychose infantile (mettant, comme nous l’avons vu, le narcissisme au premier plan) invite dès lors à penser le ressenti éprouvé en séance, au contact de ces enfants, sous plusieurs formes.
19Rappelons rapidement que nous entendons par contre-transfert « l’ensemble des réactions inconscientes de l’analyste à la personne de l’analysé et plus particulièrement au transfert de celui-ci » (Laplanche et Pontalis, 1967, p. 103).
20Si nous reprenons schématiquement les deux cas de figures envisagés dans la partie précédente, nous pourrions proposer ici l’idée que :
211) Dans la première situation, le psychothérapeute risque lui-même partiellement et temporairement de se trouver habité par les propres projections anarchiques de l’enfant. Malgré le caractère particulièrement percutant que véhicule le partage de ces éprouvés, il s’agit ici à notre sens d’une étape indispensable pour le bon déroulement du travail à venir. Si nous considérons le versant invasif et projectif de la problématique narcissique décrite plus haut, le thérapeute peut lui-même éprouver des effets d’attaque de son propre narcissisme : les lapsus récurrents où le « je » et le « tu » s’intervertissent en sont un bon exemple, tout comme certaines impressions corporelles de vertiges très prononcées. Ce sont donc à la fois le psychisme mais aussi le corps qui viennent à être touchés par ces projections. La dynamique que nous avons décrite plus haut, concernant des fantasmes de fusion, peut alors amener le thérapeute à opérer lui-même une forme de retrait dans la séance pour justement protéger son propre narcissisme. Endosser le rôle d’un objet persécuteur par le biais d’interprétations à valeur rétorsive et d’une forme de théorisation défensive constitue un risque qui peut aussi se dessiner, mobilisé comme une tentative pour expulser loin de soi les contenus psychiques projetés par un enfant perçu comme menaçant. Entre se laisser dévorer et opérer un rejet radical (comme l’avance Green, 1976, p. 118), la marge de manœuvre est alors étroite. Ces réactions peuvent aussi s’inscrire dans une forme de reprise en miroir de certains mouvements psychiques de l’enfant susceptibles de se situer dans une logique psychopathologique ayant trait au double (Moyano, 2010).
22La position de repli narcissique de l’enfant (elle aussi envisagée plus haut) peut quant à elle alimenter des effets contre-transférentiels de rage impuissante. Green évoque ce fait de la façon suivante : « Coupé du patient, de ses affects, de son corps, [l’analyste] peut réagir par l’agressivité, voire la rage (narcissique), par l’ennui voire l’endormissement » (1976, p. 118). Le sentiment de perdre le contact objectal avec l’enfant et d’être potentiellement nié dans sa propre existence peut alimenter ces effets, et des affects dépressifs sont aussi susceptibles de surgir. Des mouvements agressifs restent envisageables, mobilisés de nouveau comme mesures de rétorsion. L’isolement narcissique tout puissant de l’enfant peut de plus alimenter chez le thérapeute un mouvement lui aussi d’ordre mégalomaniaque : s’imaginer être le seul à pouvoir le tirer de cet état (sous la forme d’une sorte de sauvetage aux allures messianiques) ou encore vouloir modeler le psychisme de l’enfant à sa guise à la façon du Pygmalion de la légende (déclinaison du fantasme d’auto-engendrement décrit par Racamier) constituent deux figures possibles des destins contre-transférentiels qui guettent le clinicien.
232) Dans la seconde situation, celle où la désintrication pulsionnelle se montre plus forte, ce sont potentiellement les effets contaminants du narcissisme de mort (situés selon Green (1983) du côté du « blanc », du neutre, de l’effacement) qui peuvent venir toucher le thérapeute, souvent même d’ailleurs à son insu. À l’excitation, l’angoisse et la confusion présentes dans le premier cas peut alors se substituer de façon sournoise une attaque encore plus profonde de la capacité à rester psychiquement vivant en séance. L’activité de pensée se trouve alors habitée par des impressions de vide, des oublis, des manques de mots, des absences ainsi que par une forme de sidération, voire d’extinction progressive de la possibilité à mobiliser sa réflexion. Saisi par une torpeur envahissante, le psychothérapeute fait alors l’expérience d’une impossibilité à associer, tandis qu’affects et représentations se trouvent progressivement figés et gelés. Une forme de résistance passive paraît alors parfois s’opposer à toute forme de « sursaut » issu de la prise de conscience de cet état et de la possible mobilisation d’une « angoisse-signal » : l’engluement généré apparaît alors particulièrement tenace et persistant…
Une illustration clinique des processus impliqués : un fragment de la psychothérapie de Laurent
24Laurent est un jeune garçon de 5 ans à l’époque où nous le rencontrons. La demande de prise en charge, effectuée par ses parents mais fortement soutenue par l’école maternelle, s’argumente alors autour de difficultés multiples. L’enfant présente tout d’abord parfois une forme d’agitation motrice importante et des troubles de l’attention. Le contact avec les autres enfants révèle des mouvements de rivalité et d’agressivité assez massifs, notamment avec ses pairs dans l’enceinte de l’école : ces derniers semblent perçus et envisagés par Laurent comme menaçants et les possibilités de jeux et d’échanges apparaissent fortement entravées, voire impossibles. Enseignants et parents se montrent attentifs à la présence d’angoisses sous-jacentes assez envahissantes qui amènent Laurent à « noyer » ses interlocuteurs avec des questions qu’aucune réponse ne vient jamais apaiser, mais aussi parfois à s’isoler dans son monde imaginaire jusqu’à apparaître bien inaccessible. Celui-ci est peuplé d’histoires où prédomine un intérêt massif pour certains domaines particuliers (dont les véhicules). Ces mouvements de retrait alternent avec d’autres phases où il peut se montrer étonnamment proche des adultes, y compris avec de parfaits étrangers, ce qui génère à la fois chez ses parents amusement et inquiétude : cet abord s’effectue alors sur un mode très adhésif et intrusif, par le biais de questions insistantes, voire intimes, qui nécessitent alors de venir véritablement le « décoller » de l’autre. Son niveau de langage est excellent (probablement soutenu par de bonnes capacités cognitives) et on ne note pas la présence de troubles instrumentaux ni de retard quelconque dans son développement.
25Le tableau décrit ci-dessus et les premiers contacts avec l’enfant nous engageront très rapidement vers l’hypothèse de la présence de troubles psychotiques. Laurent se présente d’emblée comme un enfant souriant (trop presque, avec un faciès parfois figé) qui engage facilement la conversation et s’empare très vite du matériel mis à sa disposition. La dimension agréable que véhicule la relation avec lui au premier abord laisse cependant rapidement la place à une sensation de malaise. Il se montre vivement déstabilisé par les bruits venant de l’extérieur de la salle de consultation, nous inondant de questions concernant leur source et leur provenance.
26L’activité qu’il investira de façon préférentielle au début du traitement sera le dessin : capable d’en produire une quantité incroyable en l’espace d’une séance, les enchaînant sans s’arrêter, Laurent semble rapidement se trouver habité par une excitation et une angoisse massive que cette activité paraît essayer de réguler avec beaucoup de peine. Les feuilles ainsi remplies se peuplent de mots ou de bribes de phrases (principalement référées à des bandes dessinées ou des dessins animés mais sans être organisées sous forme d’histoire à proprement parler), de dessin de véhicules ou de symboles. Aucune figure humaine ou même animale ne vient y apparaître. La façon dont il exécute ces dessins nous donne le sentiment qu’il fait apparaître ces ébauches de représentations sur un mode magique tout puissant, comme en « claquant des doigts » ou d’un « coup de baguette magique ». Un flot ininterrompu de paroles (plus ou moins cohérentes parfois dans leur enchaînement) accompagne cette activité. Bien qu’il nomme expressément le fait que ces dessins nous sont adressés (« c’est pour toi », « je te fais un dessin Jérôme »), nous avons l’impression que cette amorce pour nous intégrer dans son univers reste bien fragile. Il semble alors engoncé dans une forme de repli narcissique important d’où émergent parfois quelques adresses nous concernant : ses questions deviennent alors intrusives (notre lieu d’habitation, notre famille, etc.), et il évoque aussi le fait de vouloir nous emmener dans sa propre maison. Mais, dans tous les cas, toute ébauche de réponse initiée de notre côté apparaît comme proprement insupportable : c’est ainsi que nos potentielles interprétations (concernant notamment ses angoisses d’intrusion) semblent « ricocher » contre lui. Il nous coupe alors systématiquement la parole quand nous prononçons quelques mots, à moins que nous ayons l’impression que ces derniers soient complètement ignorés, comme n’ayant même pas été entendus sous l’effet d’une possible hallucination négative.
27Sur le plan contre-transférentiel, nous éprouvons un sentiment d’isolement important : ce dernier nous amène parfois à nous faire ressentir l’envie violente d’imposer notre présence à l’enfant (en tentant de monter le ton et d’insister pour terminer la formulation de nos interventions verbales), dans un mouvement se situant certainement en miroir de ce que Laurent peut lui-même expérimenter dans la relation. Cet éprouvé peut s’accompagner d’un vif sentiment de colère : l’image qui nous viendra à plusieurs reprises sera l’envie d’attraper l’enfant par les épaules et de « planter » notre regard dans le sien, comme pour lui infliger un contact objectal forcé, tout aussi intrusif que ce qu’il nous fait vivre. Mais il nous arrive aussi par ailleurs de complètement « décrocher » de la relation : nous quittons alors l’espace de la séance pour nous diriger vers des pensées en lien avec notre vie privée, tandis que nous nous surprenons à ne cesser de guetter avec impatience la fin de la séance sur notre pendulette. Une impression de confusion, un éprouvé qui nous donne la sensation de perdre pied accompagnent aussi ces vécus où nous sentons que les projections de l’enfant déferlent sur nous à la façon d’un véritable raz-de-marée. Nous ressortons de la séance particulièrement épuisé, tant il nous semble avoir eu à protéger les digues de notre propre narcissisme. Ce que nous fait alors vivre Laurent nous apparaît ainsi paradigmatique de certains des mouvements psychiques que nous avons pu évoquer plus haut. Nos propres mouvements d’isolement, notre sentiment de perdre le lien avec Laurent, mais aussi nos désirs d’intrusion et d’attaque le visant incarnent à notre sens le reflet de ses mécanismes psychiques et de sa souffrance. La dynamique associant narcissisme et anti-narcissisme semble alors s’emballer, malmenant la relation objectale et frôlant le risque d’une désintrication pulsionnelle.
28Dans cette situation, nous avons l’impression d’être perçus comme différencié sur des temps d’échanges extrêmement cours, qui font vite place à ces distorsions massives, anarchiques et confuses de la régulation du narcissisme. Activement recherché (au risque d’ailleurs de venir se vider dedans), l’objet que nous incarnons est donc parallèlement constamment repoussé, tant sa proximité vient bousculer les limites d’un narcissisme particulièrement fragile. Nous nous sentons nous-mêmes devenir potentiellement acteur de ce processus, tandis que les mouvements identificatoires qui nous lient à Laurent nous confrontent à ces éprouvés psychiques bruts et anarchiques.
29Il nous semble qu’il a été particulièrement déterminant à cette période de pouvoir véritablement survivre à ce que Searles (1959) appelait d’une façon particulièrement imagée « l’effort pour rendre l’autre fou ». Un autre point a suscité chez nous un étonnement particulier : nous nous sommes aperçus à quel point nous devions garder en séance une vigilance extrême concernant notre propre fonctionnement psychique et pour y repérer tous ces effets. Nous avons aussi pu voir que ce type d’attention tendait à apparemment nous éloigner de Laurent, dans une position qui pourrait prendre des allures de repli narcissique, où il nous apparaissait parfois que nous nous préoccupions beaucoup trop de nos propres pensées et que nous n’étions plus suffisamment en relation avec l’enfant, un peu comme si celui-ci s’éloignait. On pourrait bien entendu penser ici à l’un des effets contaminants de la pathologie. Cependant, et paradoxalement, c’est peut-être bien cet état de préoccupation concernant nos propres états psychiques et notre capacité à les traiter qui a paru produire un changement par la suite dans le traitement. L’hypothèse que nous formulons ici est que l’enfant s’est montré particulièrement sensible et attentif à notre façon de contenir et de transformer ces éprouvés même si cela a pu temporairement faire vaciller notre lien. Une forme d’identification à notre propre fonctionnement serait-elle alors devenue possible par la suite ?
30Après quelques mois de traitement où nous nous trouvons tous deux plongés dans ce véritable maelström, Laurent viendra lui-même (d’une façon aussi soudaine que mystérieuse) figurer dans un dessin cette impossibilité à trouver une juste distance dans la relation qui nous lie. L’enfant tente alors de tracer un chemin entre deux maisons (refuges du narcissisme ?) qui nous représentent respectivement : le trajet les reliant (figuré par un chemin) se retrouve semé d’embûches, vient à s’interrompre pour reprendre plus loin ou alors s’entremêle. L’effort pour asseoir une forme de lien objectal et restaurer une dynamique plus harmonieuse entre les différentes motions du narcissisme apparaît alors toujours comme véritablement entravée : mais cette même entrave vient pourtant ici finir par être figurée…
31Un virage se dessinera à une époque où Laurent semble plus apaisé à l’école et à la maison. Nous donnant le sentiment de mieux exister subjectivement à ses yeux, il initiera alors toute une série de jeux avec la pâte à modeler, après avoir finalement délaissé ses dessins. Sur le bureau et à l’aide de deux sous-mains, il délimite deux espaces clairement identifiés à chacun d’entre nous. Il nous demandera de construire avec la pâte un garçon, dont la maison se situera de notre côté du bureau. Le propre espace qui lui est dédié va se trouver rempli de morceaux de pâte éparpillés (nous rappelant un champ de ruines), souvent indifférenciés et peu reconnaissables au niveau de la forme qu’il essaye pourtant de leur donner. À la limite des deux sous-mains et donc de ces deux univers, il lui arrive parfois d’élaborer une barrière ou une porte.
32Le scénario qu’il nous propose de jouer (là aussi repris sur une longue période de plusieurs mois) restera à peu près le même, malgré de nombreuses déclinaisons que nous ne décrirons pas ici en détail. Le petit garçon doit venir visiter l’univers qui se trouve de l’autre côté de la barrière, lieu que Laurent décrit parfois comme « une autre planète ». C’est parfois un personnage en pâte manipulé par l’enfant qui l’appelle : on notera ici que Laurent ne construit alors pas de bonhomme clairement identifiable. Ces figures sont plutôt constituées par des amas de pâte aux formes étranges (qu’il identifie parfois en les nommant comme des « extra-terrestres » et en leur donnant des prénoms imprononçables) à moins qu’ils ne figurent plus concrètement des animaux menaçants (des serpents par exemple). Dans les premiers temps, le personnage que nous incarnons se heurte à une barrière dont les lois d’ouverture et de fermeture sont profondément aléatoires : bien qu’ayant été invités à venir, la porte se ferme violemment devant nous. Les boutons ou systèmes décrits comme devant nous donner la possibilité de l’ouvrir deviennent défectueux et nous restons alors bloqués sur le palier. Après quelques séances, le petit garçon arrivera finalement à rentrer dans l’univers situé au-delà. Ce dernier, tel que nous le dépeint et nous le fait vivre Laurent, s’inscrit alors dans une ambiance très proche de celle d’« Alice au pays des merveilles ». Des personnages s’approchent du petit garçon, lui parlent dans une langue incompréhensible ou lui disent des choses incohérentes, le tapent en riant puis repartent, changent de forme, reviennent vers lui pour l’agresser, etc. Très souvent attaqué, notre personnage est alors soit assez rapidement catapulté dans les airs de l’autre côté de la frontière, soit inclus de façon fusionnelle dans le corps de son interlocuteur jusqu’à perdre toute forme humaine. Le jeu mobilise chez Laurent une excitation importante, dont il jauge les effets avec angoisse, en scrutant ponctuellement notre visage pour voir ce que cela peut nous faire ressentir et si nous arrivons à survivre dans ce monde psychique saturé d’objets bizarres (au sens où l’entendait Bion).
33Nos éprouvés contre-transférentiels nous semblent à cette époque curieusement plus supportables. Un certain plaisir à penser, jouer et raconter semble aussi réapparaître malgré la violence des thématiques déclinées. Par le biais du personnage du petit garçon, nous pouvons enfin nommer des représentations d’angoisse que Laurent nous laisse verbaliser et auxquelles il semble devenir attentif. Nous évoquons alors la peur de devenir fou, de ne plus rien comprendre, d’être perdu, d’avoir « du bazar dans la tête ». Nous pourrons aussi non seulement qualifier le sentiment de se retrouver tout seul et isolé avec toutes ces pensées, mais aussi l’envie de « tout balancer dans la tête de l’autre » pour s’en débarrasser. Les angoisses liées au sentiment d’être mélangé avec l’autre ou mangé par celui-ci seront elles aussi abordées. Laurent, de par son regard toujours aussi pénétrant, apparaît à l’affût de nos propres états psychiques mais semble quelque peu se détendre et éprouver parfois un réel plaisir à jouer. Certes les thématiques restent pleinement imprégnées par la psychose et nos éprouvés n’ont rien perdu de leur force, mais nous pouvons désormais les figurer dans le jeu, tandis qu’il nous semble enfin possible de quitter la position de retrait dans laquelle nous nous trouvions cantonnés (mais non sans profit) auparavant.
34Les scénarios déclinés dans le jeu nous semblent alors tenter de reprendre et de déplier les enjeux liés au narcissisme et à la relation d’objet, dans le cadre du lien avec cet enfant et tels qu’évoqués plus haut théoriquement. Une ébauche (certes fragile) de mise en représentation paraît alors s’esquisser, nous permettant d’intégrer ces éléments dans un espace transitionnel en cours d’élaboration. Les mouvements centripètes et centrifuges déployés autour du narcissisme et en lien avec la rencontre de l’objet apparaissent en tout cas trouver un espace où une forme de narration peut advenir. Si l’on suit les réflexions de B. Rosenberg (1991), la teinte sado-masochiste très présente dans les scénarios de Laurent (et ce malgré la vigilance qu’elle impose) peut aussi se comprendre comme revêtant une fonction organisatrice qui réintroduit l’objet par le biais d’un contact certes violent mais qui ne l’évacue plus complètement. Au fur et à mesure, il nous semble alors que l’ouverture d’une relation d’objet plus polymorphe dans son expression et ses mécanismes vient prendre entre nous une valeur réellement médiatrice, permettant de ménager nos narcissismes respectifs en leur assurant une meilleure différenciation.
35Pour conclure sur cette brève illustration, nous noterons qu’à la même période où ces jeux se déploient, les parents et l’école témoigneront d’un apaisement considérable dans le lien avec les autres enfants et d’une nette diminution de l’angoisse. Laurent nous surprendra aussi (ainsi que ses parents) en dessinant, non sans fierté, un grand bonhomme lors d’un entretien familial, première figuration humaine que nous le voyons alors réaliser dans ce cadre.
Conclusion
36Nous avons essayé ici de démontrer et de mettre en exergue les enjeux liés au narcissisme dans le cadre de la psychose infantile. Nos propositions d’analyse nous ont amené à envisager un véritable « champ de bataille » au niveau psychique pour ces enfants, où la survie des investissements objectaux et l’intrication entre narcissisme et anti-narcissisme, narcissisme de vie et narcissisme de mort restent profondément menacées. Le travail psychothérapique avec de tels petits patients, pris dans une difficulté constante à trouver la bonne distance dans le lien avec l’objet et à assurer l’homéostasie d’un narcissisme fragilisé, produit sur le thérapeute un impact singulier qui attaque sa capacité à penser et à investir le champ de la rencontre, au risque de s’en trouver expulsé ou englouti. Le repérage de ces enjeux, la possibilité de les figurer par une forme de médiation (ici le jeu) et la parole deviennent dès lors déterminants pour tenter la mise en représentation symbolique des différentes figures liées au narcissisme dans ce contexte psychopathologique.
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Mots-clés éditeurs : anti-narcissisme, contretransfert, narcissisme, relation d'objet, troubles psychotiques chez l'enfant
Date de mise en ligne : 09/12/2014
https://doi.org/10.3917/jpe.008.0073