Article de revue

Rétablir la confiance en ravivant le sens du vivre-ensemble

Pages 203 à 212

Citer cet article


  • Monteil, P.-O.
(2014). Rétablir la confiance en ravivant le sens du vivre-ensemble. Revue du MAUSS, 43(1), 203-212. https://doi.org/10.3917/rdm.043.0203.

  • Monteil, Pierre-Olivier.
« Rétablir la confiance en ravivant le sens du vivre-ensemble ». Revue du MAUSS, 2014/1 n° 43, 2014. p.203-212. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-mauss-2014-1-page-203?lang=fr.

  • MONTEIL, Pierre-Olivier,
2014. Rétablir la confiance en ravivant le sens du vivre-ensemble. Revue du MAUSS, 2014/1 n° 43, p.203-212. DOI : 10.3917/rdm.043.0203. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-mauss-2014-1-page-203?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdm.043.0203


Notes

  • [1]
    Voir sur ce point le remarquable article de Pierre Nora [2010], « Les avatars de l’identité française ».
  • [2]
    Sondage Ipsos réalisé pour Lire l’économie et Le Monde à l’occasion de la Journée du livre économique. Voir Le Monde daté du 12 décembre 2013.
  • [3]
    Pour une étude de cette notion à la fois très discrète et très présente chez Ricœur, je me permets de renvoyer à mon ouvrage : Ricœur politique [Monteil, 2013].

1Ces temps-ci, les Français sont pessimistes et négatifs, si bien que les réformes les mieux conçues peinent à trouver l’adhésion parce qu’elles butent sur le soupçon. Comment y remédier ? En favorisant la confiance, qui rend le jugement plus serein et l’avenir désirable. La confiance peut puiser à deux sources : notre propre expérience du passé et la confiance que d’autres nous témoignent. Aujourd’hui synonyme de grandeur perdue pour les Français, l’histoire récente est cependant d’un piètre recours, en l’occurrence. Reste l’autre piste : nos relations avec nos semblables. Une volonté politique peut, avec patience et ténacité, susciter une humeur et un milieu favorables en ravivant le sens du vivre-ensemble. On verra que cela suppose d’agir pour la liberté, en desserrant certaines contraintes, et d’agir par la norme contre ce qui s’oppose à cette liberté.

2 Pas plus qu’elle ne se décrète, la confiance ne se dicte, fût-ce par les plus subtiles des stratégies de la communication politique. Elle ne peut que résulter d’un climat, qui procède lui-même d’une manière d’agir. Ce n’est pas l’affaire d’une tactique, encore moins d’un grand soir, mais d’une méthode qui conduirait à passer l’une après l’autre les réformes envisagées au tamis des conditions de la confiance, qu’on se propose de spécifier ici. L’enjeu traverse les trois registres économique, politique et identitaire. Si la confiance fait aujourd’hui défaut, on peut formuler l’hypothèse que c’est le fait d’un triple désenchantement affectant les Français dans ces trois ordres enchevêtrés, déception qu’il s’agit à présent de surmonter.

Rétablir la confiance en économie : humaniser l’échange

3 Parce qu’il tend à centrer l’attention sur les biens échangés en la détournant des personnes, l’échange marchand favorise l’indifférence, puis le cynisme et le soupçon. Rétablir la confiance invite à privilégier la dimension de reconnaissance entre des protagonistes qui, symboliquement, se donnent dans ce qui est échangé. La confiance en soi comme en l’autre se nourrit alors mutuellement, suscitant la confiance en la relation, dans le projet, dans l’avenir, dans le temps lui-même. Au rebours de l’extension croissante de la logique marchande et son effet dissolvant sur la civilité et les solidarités, l’enjeu consiste donc à renouer avec le sens de l’action libre qui permet la rencontre.

4 Par contraste, cette approche marque l’insuffisance des approches qui réduisent la confiance à un enjeu de lisibilité de l’avenir, de transparence, de conventions, de stabilité des situations et, en définitive, d’une connaissance qui renseignerait sur le futur. Si le souci de transparence est quant à lui un contresens (car la confiance est au contraire ce qui permet d’avancer en quelque sorte les yeux fermés sans tout vérifier), la visibilité a son importance, comme tout ce qui y contribue. Mais cela ne dit rien de l’énergie qui nous met en mouvement dans l’action en confiance. Tenir cette dimension dans l’implicite revient alors à postuler un individu à la volonté souveraine, entièrement autodéterminé, une pure intelligence qui fraye sa voie en décryptant l’information en chemin. À l’inverse, considérer l’autre en tant que celui qui me donne confiance ajoute la dimension éthique d’une reconnaissance, explicative de la dynamique par laquelle je passe de mes potentialités à l’effectivité d’un acte habité par l’estime de soi.

5 Par sa dimension relationnelle, une telle approche réplique à l’idéologie que prône le management néolibéral dans la sphère du travail. Aujourd’hui, l’obsession du reporting dissuade l’entraide informelle et disperse le collectif. Évalué à l’aune de ses performances individuelles, le manager est entièrement méritant, il ne doit rien à personne. Bientôt, il s’identifie lui-même à ses propres accomplissements : c’est la « culture du résultat », pensée déterministe incapable de concevoir l’acte libre parce qu’elle fait découler l’action qui convient de l’application d’un process, d’un savoir managérial, d’une logique qui rend les conduites prévisibles. Ainsi encadré et orienté par des normes, le travail perd sa dimension d’expressivité et se réduit à l’exercice d’une raison utilitariste qui optimise son intérêt et s’autoévalue à l’aune des critères d’un contrôle social anonyme.

6 La culture du résultat se prolonge dans des politiques de « rémunération globale » qui minent le lien en rendant quitte de tout. L’engagement est rétribué ou il n’est pas. Aussi la condition au travail décrit-elle, de plus en plus, un espace dans lequel tout se calcule au royaume du chacun pour soi, voire de l’incivisme. Ce n’est pas tout. La visée principale qui anime le manager – le souci de son employabilité – est sans garantie de succès. Rien ne l’assure que les expériences accumulées lui permettront de trouver un nouvel employeur en cas de coup dur. Il lui reste donc à se prémunir contre ce risque en maximisant ses propres gains le plus vite possible. C’est ainsi que le travail s’exerce aujourd’hui dans le registre de la survie.

7 Rétablir la confiance en ce domaine suppose de réhabiliter la dimension d’appartenance consentie à un collectif, par la reconquête des valeurs de coopération sur la logique de compétition. L’État-employeur pourrait s’en faire le promoteur exemplaire en cessant de reproduire les pratiques du management néolibéral qui prévalent en entreprise. Serait exemplaire le fait que, pour autant, il ne s’érige pas en modèle mais que sa réussite suscite des émules par elle-même. Réussite il y aurait, en effet, car le travail cesserait alors d’être seulement le contraire du chômage pour constituer l’une des formes de l’action en commun qui se déploierait du cercle des proches au gouvernement de la Cité. Il s’agirait, non de renoncer à une liberté, mais de s’engager en personne pour fournir sa contribution volontaire à la société. Considéré sous cet angle, le demandeur d’emploi lui-même apparaîtrait au recruteur comme porteur d’une offre originale. Il serait moins le candidat conforme aux exigences prédéfinies d’un poste à occuper que l’apporteur d’un projet qui élargit la visée de l’entreprise collective à laquelle il se rallie.

8 Les bénéfices que suggèrent de telles perspectives sont d’ordre économique (productivité, innovation, dynamisme des territoires…), social (création d’emplois) et politique, le travail retrouvant sa fonction de socialisation par la pratique permanente du compromis dans l’action à plusieurs. Cela requiert en corollaire d’agir par la norme pour remettre la finance à sa place et moraliser l’économie, afin qu’elle serve la collectivité au lieu de l’assujettir.

9 Miser sur la quête du sens au-delà du seul bien-être pourrait constituer un nouveau Progrès, reprise rectifiée de celui en lequel la confiance s’est perdue : une pédagogie pour recommencer autrement en privilégiant les relations et les fins sur la technique et les moyens. Au temps des Trente Glorieuses, le Progrès donnait son contenu au projet démocratique. On perçoit que réhumaniser l’échange aujourd’hui contribuerait à raviver le politique en même temps que l’économie en fournissant un nouveau souffle à cette visée.

La confiance en politique : favoriser la reconnaissance entre gouvernants et gouvernés

10 Le problème de la confiance en politique peut s’appréhender à partir du jeu de massacre que tendent à devenir les scrutins. Si, pour l’électeur, la tentation devient si forte de « sortir les sortants », c’est en partie du fait de ne pas se sentir assez partie prenante, faute d’avoir été sollicité plus souvent. Car la concertation entretient la confiance, qui donne sa chance à la durée. Cela milite pour développer la démocratie participative et, symétriquement, pour limiter la politique professionnelle. Dès lors, il n’y aurait plus, d’un côté ceux qui savent et décident et, de l’autre, les ignorants qui subissent et avalisent. Cela entraînerait la réhabilitation des vertus de la discussion, tant avec les électeurs qu’au sein des instances délibérantes. L’ensemble convergerait pour favoriser la reconnaissance entre gouvernants et gouvernés, potentiellement dans les deux sens du mot.

11 En outre, la coopération, le dialogue social, l’échange non-marchand sont en eux-mêmes, on l’a dit, un apprentissage permanent du compromis. C’est le ferment d’une éthique qui puise dans l’action à plusieurs un sentiment de cohésion. Par sa vitalité, la société peut devenir ainsi le milieu nourricier d’une humeur qui pointe en direction du rassemblement que visent par ailleurs les gouvernants. Cela conduit à revisiter les instances qui font médiation entre l’État et le citoyen (syndicats, partis, associations…) afin de faciliter l’engagement dans les activités engendrées par le temps libre, lui-même à développer. L’enjeu serait de raviver le sentiment d’un « nous » porteur d’une confiance en l’avenir qui, retournant la peur de l’autre en peur pour l’autre, s’affirmerait non pas contre mais avec et parmi.

12 Réciproquement, les gouvernants peuvent contribuer pour leur part à la confiance des gouvernés en adoptant une posture soucieuse d’actualiser leur légitimité à l’aune de ce sens du souhaitable qui émane de l’opinion, à concilier avec le sens du possible qui incombe aux gouvernants. Cela conduit à rechercher l’adhésion par consentement et discussion, à travers un discours qui en appelle à la capacité du citoyen de voir loin et de grandir en autonomie. Par son souci de cohérence entre les paroles et les actes, entre ce qui est demandé à l’autre et exigé de soi, entre court terme et plus long terme comme aussi par sa visée d’un débat exigeant qui élève et honore la Cité, signifiant que la société se respecte, ce discours tranche avec l’action brutale, la provocation, les petites phrases, l’esprit partisan.

13 Pour que le débat ait lieu, encore faut-il qu’il fasse la part égale à l’expertise et aux convictions, au service d’un projet qui nous réconcilie avec l’Histoire par la visée d’un récit : celui d’une identité collective en devenir. À la différence de l’horizon abstrait d’un objectif technique, si pertinent soit-il (tel qu’« inverser la courbe du chômage », par exemple), le projet imagine et formule le sens d’un avenir collectif désirable et les modalités vécues et consenties qui permettront d’y parvenir. Loin de se réduire à une question d’habillage, l’enjeu consiste à désigner ce qu’il nous est possible d’espérer afin de l’entreprendre avec conviction. Subvertissant l’opposition simpliste entre éthique de conviction et éthique de responsabilité (qu’on attribue à tort à Max Weber alors qu’il est le premier à la nuancer), le « nous » collectif rassemblerait alors des citoyens porteurs d’une responsabilité convaincue et de convictions responsables, fédérées par un projet.

14 Il y serait question d’une société qui équilibre le sens de son unité par celui de sa pluralité, qui concilie identité et altérité dans le compromis, égalité et liberté dans la fraternité. La règle générale instruite par l’expérience, la pratique du face-à-face au lieu de son évitement dans le formalisme, l’humanisation par le dialogue plutôt que décrétée d’en haut constitueraient un horizon par lequel le politique en appellerait en confiance à la société, avant de trancher. Il s’agirait de renouer avec le sens utopique qui, dans les années 1960 et 1970, émanait de la société, avant que le néolibéralisme ne détourne ces idéaux de liberté au profit du chacun pour soi du marché. On perçoit que rétablir la confiance en politique œuvrerait déjà, à travers la dynamique du projet, à la rétablir dans le troisième registre, celui d’une identité vivante, plastique, en marche vers l’avenir.

Confiance et identité nationale

15 Qu’elle soit individuelle ou collective, l’identité réside dans une histoire spécifique parce qu’unique, à nulle autre pareille. Cette histoire est celle de l’expérience passée, qui constitue l’autre source de la confiance quand elle encourage à se projeter dans l’avenir, disions-nous en commençant. Encore faut-il pour ce faire que la mémoire s’en souvienne autrement que comme d’un passé obsolète, impropre à préparer le futur. Pour que l’identité soit vivante, il faut donc que la mémoire le soit aussi, en sorte qu’elle ne relègue pas les actions révolues dans un passé dépassé que tantôt elle oublie, tantôt elle muséifie.

16 Tel est pourtant ce qui se produit aujourd’hui dès lors que le siècle écoulé se lit comme le récit d’une grandeur perdue. En France, l’État s’est construit au nom d’un destin national voué à l’universel qui créait de l’unité par renoncement de ses composantes à leurs particularités. Or la construction européenne peut faire craindre à présent que l’Hexagone se fonde dans un ensemble encore plus vaste, perspective d’autant plus redoutée que le projet initial semble s’être dissous dans le marché. Tel serait le résultat de l’adaptation de la société française engagée depuis trente ans au nom de la « modernisation ». Telle serait la vérité de la nouvelle épopée qui, dès les années 1950, devait répliquer à la décolonisation. D’où le sentiment d’un marché de dupes qui s’empare de nombre de Français, outrés que leurs efforts ne soient pas mieux récompensés et s’estimant abandonnés. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que l’identité nationale se diffracte en une juxtaposition d’identités sociales, culturelles, corporatistes : la mémoire se replie dans une humeur victimaire et revendicatrice chargée de ressentiment tant envers le passé qu’envers le collectif [1].

17 Ce dépit général empêche de tirer profit de l’expérience passée et de discerner dans le chemin parcouru les motifs qui donneraient confiance en ce « nous » que nous sommes aujourd’hui. Il nous rend incapables d’approuver ce que nous avons fait et de croire encore à ce que nous faisons. Mais la réplique peut venir d’une reconnaissance mutuelle entre les parties du tout, sous l’égide du politique. Car la confiance retrouvée fournit les ressources pour revisiter le passé commun en portant sur lui un regard bienveillant. Ainsi réconciliée avec elle-même, la société française le serait aussi avec son histoire, tandis que le futur ne serait plus à craindre. Il ne serait plus tant question de rêves déçus et de déclin français sur fond de manquements, voire de double langage, de l’État, que du plaisir métissé d’être ensemble. Il en émanerait une nouvelle grandeur, bien différente de celle que les nostalgies de la puissance perdue vont rechercher « avant-guerre ».

18 Certes, l’identité française a connu l’épreuve de l’affaiblissement de sa puissance et de l’amenuisement progressif de son projet, ce qui se cristallise à présent dans le thème omniprésent quoique le plus souvent implicite de la souveraineté. Mais cette intrigue peut se relire autrement. Dès 2014, cela consisterait par exemple à se ressourcer aux fraternisations transfrontières des tranchées, à la faveur des commémorations de la Grande Guerre. Cette réinterprétation du passé se révélerait porteuse de libres solidarités et de visions de souveraineté partagée. Elle fournirait à la construction européenne l’élan et l’épaisseur humaine que la logique du Grand marché ne saurait lui apporter. On perçoit que rétablir la confiance des Français en eux-mêmes à l’aune de leur histoire contribuerait de la sorte à renforcer en retour la confiance en économie comme en politique par un horizon élargi au-delà des frontières de l’Hexagone.

Et le chômage ?

19 Et cependant il y a le chômage de masse. La défiance des Français s’y enracine, et il serait tentant de penser, au rebours des développements qui précèdent, que le rétablissement de la confiance passe avant tout par des mesures d’ordre économique propres à y remédier. Ce serait méconnaître pourtant que les comportements économiques procèdent d’une manière de voir qui en fait un enjeu culturel. Par son ancienneté, sa persistance, son ampleur, le chômage ne fait-il pas bel et bien partie d’un système, qui n’est autre que la société de l’exclusion tout entière ? Effet d’une manière d’agir, il est le reflet d’une pensée, l’ombre portée d’une culture qui traite à grande échelle et sans pitié l’humain comme un moyen. Ce n’est donc pas seulement la logique financière mais la raison instrumentale qu’il faudrait remettre à sa place pour corriger l’usage rigoriste qui en est fait. Dans les années 1970, on disait la société française bureaucratique et « bloquée » [Crozier, 1970]. À partir des années 1980, la réplique a, pour une large part, consisté à s’en remettre moins à l’État et à miser davantage sur le marché. Un cycle plus tard, sans doute peut-on considérer que le pays de Descartes s’est figé dans un nouveau dogmatisme qui se traduit par d’autres rigidités.

20 Mais, vu sous cet angle, le problème nous dépasse. Les réformes systémiques sont improbables, et modifier les modes de pensée ne se décrète pas, à supposer que cela soit même légitime. Il demeure pourtant qu’on ne peut soigner le mal du chômage indépendamment de son biotope, ce milieu de culture dont il émane. La réplique pourrait alors consister à englober les mesures techniques dans une approche plus large portant sur le contexte. Il s’agirait d’assouplir les habitudes de pensée, les représentations et les pratiques sans pour autant enrégimenter les conduites. Ce pourrait être le fait d’une thérapeutique que la société s’administrerait à elle-même en surmontant crispations, raideurs et autres simplismes de la logique binaire dans le compromis ordinaire. C’est ce que font, peut-être sans le savoir, les sociétés à faible taux de chômage. Raviver le vivre-ensemble permettrait ainsi de lutter à la fois contre le manque de confiance et contre le chômage de masse.

21 Les Français ne seraient peut-être pas hostiles à cette idée, si l’on se fie à ce récent sondage d’après lequel, pour 54 % des personnes interrogées, ils se font confiance à eux-mêmes pour relancer la croissance, davantage qu’à l’État (13 %) ou même aux entreprises (43 %) [2]. Cette opinion semblera peut-être moins surprenante si on la rapproche du constat partagé par 64 % des mêmes sondés selon lequel les difficultés que rencontre la France actuellement ne sont pas une crise mais une mutation profonde et durable de la société. À tout le moins de telles appréciations sont-elles compatibles avec la perspective qu’un nouveau cycle puisse s’ouvrir sous nos yeux. Après les Trente Glorieuses centrées sur l’État, après les « Trente Néolibérales » centrées sur le marché, il se caractériserait par le rôle majeur de la société.

22 Une telle approche appelle une autre manière d’appréhender les politiques publiques, à la faveur d’un élargissement des modes de pensée comparable à celui qu’a suscité la Grande dépression avec l’avènement du keynésianisme. De fait, contribuer à promouvoir la pratique du compromis ordinaire reviendrait pour partie à agir par « métamorphose », image qu’Edgar Morin oppose à celle de la « table rase » de la logique révolutionnaire [Morin, 2010 ; 2013]. Étant à la fois autodestruction et autoreconstruction, la métamorphose comporte en effet une dimension de conservation et par là une moindre radicalité dans la transformation. Cette préoccupation en direction d’une méthode de changement alternative au volontarisme de la réforme systémique n’est pas elle-même sans affinités avec les « transformations silencieuses », ces transformations continues analysées par François Jullien [2009], telle la neige qui fond ou tels les enfants qui grandissent, que la pensée chinoise parvient mieux à cerner qu’un certain usage de la raison occidentale. Sur ce chemin, ces deux auteurs en rencontrent un troisième, Paul Ricœur, qui met en avant quant à lui la notion d’agir « de proche en proche » pour désigner une action qui se propage horizontalement sans imposer, du seul fait de son exemplarité, à l’instar de ce qui rend communicable un sentiment aussi personnel que le plaisir esthétique [3].

23 Déployons cette idée et gardons-nous de conclure. Ainsi, donc, l’expérience singulière d’un plaisir de lecture peut-elle faire un bestseller sous l’effet du bouche-à-oreille que n’avaient pas prévu les critiques. Elle opère comme le trait d’humour réussi qui, risquant un énoncé indirect, non littéral, provoque en nous la joie d’éprouver en sursaut qu’il y ait du commun entre nous, et qu’il procède de deux libertés qui se rencontrent en se rejoignant sans s’affronter. De même, l’exemplarité – qui est le contraire de la fausse exemplarité qui s’affiche – ne prétend pas énoncer une vérité définitive mais une proposition ouverte, non contraignante, non directive. À travers une figure qui assume son caractère singulier sans revendiquer une plus large portée, elle s’en remet à la capacité de l’autre pour être comprise, réappropriée, suivie et complétée. C’est ainsi – et d’autant mieux – que se forme en circulant une vérité qui se fortifie et s’élargit au fil des reprises, sous l’aiguillon du plaisir de la reconnaître et de la partager en liberté. Paradoxe : le locuteur est mieux écouté s’il adopte un ton sobre admettant la contingence de son point de vue que s’il l’expose avec grand sérieux. Cela vaut pour l’action aussi. En conservant une part de gratuité, comme si le résultat escompté n’importait qu’à moitié, le geste signifie que la liberté qui l’anime est si précieuse qu’elle tient compte de celle de l’autre, laissé juge de la suite. S’effaçant à demi, l’intention s’allège pour que l’acte n’exerce pas un pouvoir sur autrui, mais un pouvoir avec lui.

24 De telles propositions sont à la recherche d’un style et d’une méthode d’action au service de changements en profondeur qu’on pourrait dire par infusion. Ils sont rendus possibles par une moindre violence qui préserve la confiance en misant sur l’expérimentation, la sensibilité et l’imagination, dans une visée de mutuelle émancipation. Certes, sur le trajet qu’on vient d’esquisser, surgissent des contraintes et des risques. Mais pour l’heure, il importe avant tout de porter la contradiction au néolibéralisme sur le terrain qu’il fait passer pour le sien : celui de la liberté. Car si la liberté vaut pour tous, elle a pour corollaire la fraternité au moins autant que le marché.

Références bibliographiques

  • CROZIER Michel, 1970, La Société bloquée, Seuil, Paris.
  • JULLIEN François, 2009, Les Transformations silencieuses, Grasset, Paris.
  • MONTEIL Pierre-Olivier, 2013, Ricœur politique, Presses universitaires de Rennes, Rennes, p. 330-344.
  • MORIN Edgar, 2013, « L’idée de métamorphose dit qu’au fond tout doit changer », L’Humanité, 19 juillet.
  • — 2010, « Éloge de la métamorphose », Le Monde, 9 janvier.
  • NORA Pierre, 2010, « Les avatars de l’identité française », Le Débat, n° 159, mars-avril, p. 4-20.

Date de mise en ligne : 12/06/2014

https://doi.org/10.3917/rdm.043.0203