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Article de revue

Étude des représentations de 250 joueurs et de 50 entraîneurs sur la communication dans les sports collectifs

Pages 65 à 80

Citer cet article


  • Obœuf, A.,
  • Fernandes, E.,
  • Lecroisey, L.,
  • D’Arripe, A.,
  • Duployé, A.
  • et Collard, L.
(2016). Étude des représentations de 250 joueurs et de 50 entraîneurs sur la communication dans les sports collectifs. Staps, 111(1), 65-80. https://doi.org/10.3917/sta.111.0065.

  • Obœuf, Alexandre.,
  • et al.
« Étude des représentations de 250 joueurs et de 50 entraîneurs sur la communication dans les sports collectifs ». Staps, 2016/1 n° 111, 2016. p.65-80. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-staps-2016-1-page-65?lang=fr.

  • OBŒUF, Alexandre,
  • FERNANDES, Emmanuel,
  • LECROISEY, Loïc,
  • D’ARRIPE, Agnès,
  • DUPLOYÉ, Alexis
  • et COLLARD, Luc,
2016. Étude des représentations de 250 joueurs et de 50 entraîneurs sur la communication dans les sports collectifs. Staps, 2016/1 n° 111, p.65-80. DOI : 10.3917/sta.111.0065. URL : https://shs.cairn.info/revue-staps-2016-1-page-65?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sta.111.0065


1 – Introduction

1.1 – Un concept polysémique

1Communication. Voilà bien un mot qui entretient une polysémie proliférante. De nos jours, son utilisation est foisonnante, voire envahissante. Le mot véhicule une myriade de sens : relation directe entre deux individus, diffusion de messages publicitaires écrits ou audiovisuels, transmission d’informations au sein et à l’extérieur des entreprises, des organismes officiels et des collectivités, réseau Internet, moyens de joindre – ou de rejoindre – deux lieux, etc. Bien peu de domaines échappent à l’hydre tentaculaire de la « communication ». Mais cette utilisation éclatée n’est pas exempte de conséquences : à force de se disperser, la notion présente de sérieux risques de dilution sémantique et prend aussi le risque de perdre toute valeur heuristique. Au fil du temps, la communication est devenue un mot générique qui, à un moment donné, impose la nécessité de faire un tri, d’opérer des choix. Comme en témoignent les différents ouvrages de référence en Sciences de l’Information et de la Communication, il en va de même au niveau scientifique : les chercheurs n’ont pu se mettre d’accord sur une définition commune de la communication (Le Coadic, 1994 ; Lohisse &Klein, 2006 ; Mucchielli, 2005 ; Ollivier, 2007 ; Winkin, 1981). En fonction des divers courants théoriques, on considérera tantôt la communication comme la transmission d’un contenu, tantôt comme une mise en relation. Dans le premier cas, le chercheur s’engagera dans la quête des éléments constitutifs de la communication dont les combinaisons constituent ou peuvent constituer le phénomène. Héritiers d’une conception analytique, nous retrouvons chez ces chercheurs la volonté de diviser, de décomposer pour mieux comprendre, pour décoder les signes qui permettent de faire sens. Sens qui sera d’ailleurs placé à l’arrière-plan des recherches de ce type. À l’inverse, dans le second cas, les chercheurs se centreront davantage sur les fonctions, les transformations, les opérations assurées ou à assurer via la communication remise dans son contexte. Nous le comprenons aisément, derrière ces deux emplois du mot « communication » se trouvent deux façons différentes de voir le monde, de le comprendre et d’aborder les phénomènes de communication. D’un côté, la communication est considérée comme une transmission d’information et on parlera de modèle « télégraphique » (Winkin, 1981). De l’autre, chaque élément du contexte participe à donner du sens à la communication et on parlera plutôt de modèle « orchestral » (ibid.). L’objectif de la présente étude est de réfléchir à l’influence de ces deux modèles dominants sur nos représentations de la communication (Abric, 2011 ; Moscovici, 2013), mais aussi, en toile de fond, sur nos représentations de la communication praxique (Fernandes, 2014). Cette dernière est celle « qui se réfère à l’action motrice » (Parlebas, 1999, p. 269).

1.2 – Le modèle « télégraphique »

2Le modèle de la théorie de l’information est issu conjointement de la théorie mathématique de Shannon et Weaver (1949) et de la cybernétique de Wiener (1948). Ces précurseurs ont permis de définir la communication comme un processus incluant cinq éléments : l’émetteur (celui qui transmet le message), le canal d’information (l’endroit où passe le message), le récepteur (celui qui reçoit le message), le répertoire de signes (code commun) et le feed-back. Ce dernier, qui représente l’apport essentiel de Wiener, sous-tend que tout « effet » rétroagirait sur sa « cause ». C’est l’information en retour renseignant l’émetteur sur les conséquences de l’action engagée. Le feed-back offre l’opportunité d’expliquer que le récepteur n’est pas un individu passif, puisque l’émetteur régule ses messages en fonction des réponses de ce dernier. Il y a un va-et-vient attestant qu’au cours de la communication, chacun des protagonistes est à la fois émetteur et récepteur, et cela jusqu’à la clôture du canal. Notons qu’au cours de la transmission du message, divers « bruits » (canal défectueux, mauvaise réception, etc.) peuvent diminuer la quantité d’informations transmises. Prenons, dans le cadre des sports collectifs, une situation de passe ou de tir : le joueur A (émetteur) exécute une passe ou effectue un tir (signal émis) envers B (le récepteur) à travers un canal d’information (l’espace du terrain qui sépare les deux protagonistes). Le joueur B récupère la passe si c’est un partenaire ou bloque la balle (gardien) si c’est un tir (signal reçu). Il est possible que le canal d’information soit obstrué par des « bruits », par exemple une passe imprécise, ou le surgissement d’un adversaire interceptant le ballon ou se trouvant sur la trajectoire du tir. Le modèle « télégraphique » répond aux cinq questions du modèle de Lasswell (1948) : 1) qui (l’émetteur) ; 2) dit quoi (le message) ; 3) dans quel canal ; 4) à qui (le récepteur) ; 5) avec quel effet. Dans ce modèle « télégraphique », les notions de communication et de transmission se substituent aisément l’une à l’autre : la communication est transmission, comme la transmission est communication. Soulignons que ce modèle a bénéficié d’un écho très favorable en sciences humaines et sociales durant plusieurs décennies (Le Coadic, 1994 ; Winkin, 1996). D’ailleurs, ce modèle se retrouve encore à l’heure actuelle en toile de fond de nombreuses pratiques ou approches de la communication dans les organisations. La communication, censée résoudre des problèmes, est rationalisée et instrumentalisée (Mucchielli &Guivarch, 1998). De nombreuses formations promettent en effet les clés d’une « communication efficace ». Ces « pseudosciences » décrites par Olivesi (1999) ou Lardellier (2008) séduisent car elles « proposent des modélisations, des kits et des typologies censées expliquer toutes les situations et éclairer toutes les relations » (Lardellier, 2008, p. 117).

1.3 – Le modèle « orchestral »

3Alors que le modèle de la transmission se répand et s’affirme dans l’univers des sciences humaines et sociales, une communauté de chercheurs nord-américains décide de poser un autre regard sur la communication interpersonnelle. Parmi eux, on trouve Bateson (1951, 1977), Goffman (1974, 1988), Hall (1971), Birdwhistell (1970) ou encore Watzlawick, Helmick-Beavin et Jackson (1972). Winkin, spécialiste de la sociologie américaine, parle de « collège invisible » pour qualifier ce groupe de chercheurs. Il utilise cette expression inventée par Solla Price pour parler de ce réseau de chercheurs qui se connaissent, se croisent, et s’influencent. Chacun sait ce que les autres font, et cela même s’ils ne se réunissent pas de façon formelle. L’expression est plus évocatoire qu’ancrée dans la réalité des faits, ainsi que le souligne lui-même le chercheur français (1981). Le paradigme scientifique de ces auteurs se trouve être aux antipodes de la « théorie de l’information ». Ils se posent en s’opposant nettement au modèle de la transmission. Pour eux, il faut faire table rase des a priori que cette théorie porte sur la communication. En toile de fond, la même métaphore revient avec insistance pour définir la communication telle qu’ils l’envisagent : celle d’un orchestre. En effet, pour ce « collège invisible », « tout peut être communication » (Hymes, 1967). Plus que de transmission, ces chercheurs n’auront de cesse de parler de participation à la communication, à l’instar des musiciens qui contribuent à la partition orchestrale. L’analogie est, pour eux, criante :

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« La communication est conçue comme un système à multiples canaux auquel l’acteur social participe à tout instant, qu’il le veuille ou non : par ses gestes, son regard, son silence, sinon son absence… En sa qualité de membre d’une certaine culture, il fait partie de la communication, comme le musicien fait partie de l’orchestre. Mais, dans ce vaste orchestre culturel, il n’y a ni chef, ni partition ».
(Winkin, 1981, p. 8)

5La communication y est vue comme un processus englobant un ensemble d’activités, verbales ou non. Contrairement au schéma de transmission, ici, on ne communique pas : on entre en communication. La communication n’est plus une somme d’éléments, mais bien un ensemble dynamique où les relations prennent une place centrale (Lohisse & Klein, 2006). Nous ajouterons, avec Winkin (1996), qu’utiliser un cadre communicationnel, c’est réfléchir sur des données effectivement recueillies en termes de niveaux de complexité, de contextes multiples, de systèmes interdépendants.

6À la lumière de ces deux modèles, nous nous interrogeons sur la manière dont la communication dans les situations motrices est appréhendée par des joueurs ou des entraîneurs.

1.4 – La communication praxique

7Précisons qu’il n’y a pas un sport mais des sports qui, de par leur logique interne, conduisent à des manières de communiquer fort différentes (Parlebas, 1999 ; Oboeuf, 2010). Une distinction s’impose d’emblée entre les sports dits « sociomoteurs », singularisés par une interaction motrice essentielle, ou communication praxique, entre les joueurs et les sports dits « psychomoteurs » qui font état de l’absence d’interaction motrice essentielle entre les participants. Les sports collectifs que nous connaissons (football, handball, volley-ball, rugby, etc.) sont des activités sociomotrices (Collard, 2004 ; Oboeuf, 2010 ; Parlebas, 1986). En revanche, le nageur, le gymnaste ou l’haltérophile s’inscrivent dans des activités psychomotrices. Dans ces dernières, il n’y a pas de communication, pas « d’interaction motrice essentielle » (Parlebas, 1999) entre les participants : la compétition est l’occasion de dérouler un stéréotype moteur minutieusement réglé à l’entraînement afin d’accomplir sa performance. D’ailleurs, si un nageur manque à l’appel, l’épreuve aura bien lieu. Par contre, on imagine mal pouvoir lancer un match de football s’il manque une des deux équipes ! Du point de vue de l’action motrice, dans un cas, l’interaction peut exister mais elle est inessentielle et dans l’autre, elle est constitutive de la tâche. Les différences de logiques internes induisent des différences dans les manières de communiquer. Ainsi, selon la présence ou l’absence d’adversaires et/ou de partenaires, selon l’espace dédié à l’interaction ou encore selon la nature des rapports d’opposition, les manières de communiquer seront bouleversées. Dans les sports sociomoteurs, on parlera aussi de sémiotricité afin d’appréhender la communication. La sémiotricité est entendue comme « la nature et le champ des situations motrices envisagées sous l’angle de la mise en jeu de systèmes de signes directement associés aux conduites motrices des participants » (Parlebas, 1999, p. 324). Un signe, ou praxème, est la « conduite motrice d’un joueur interprétée comme un signe dont le signifiant est le comportement observable et le signifié le projet tactique correspondant tel qu’il a été perçu » (ibid., p. 260). Par exemple, un « appel de balle » est un praxème, car on y retrouve de la communication praxique. Seuls les sports sociomoteurs et plus particulièrement les sports collectifs retiendront notre attention. Cette communication praxique renvoie principalement au modèle orchestral de la communication.

8Dans le domaine sportif comme ailleurs, le concept de communication se révèle polysémique. Nous décidons d’interroger des joueurs et des entraîneurs de sports collectifs tels que le football, le handball, le basket-ball ou encore le rugby par le truchement d’un questionnaire de Condorcet, explicité ci-après. Les joueurs et les entraîneurs peuvent-ils nous aider à comprendre les rouages communicationnels des sports collectifs ? De quelle manière les joueurs et les entraîneurs se représentent-ils la communication au sein des sports collectifs ?

2 – Méthode

2.1 – Échantillon

9Nous cherchons à connaître les représentations sur la communication de 250 joueurs et de 50 entraîneurs de sports collectifs. Les joueurs retenus ont tous au minimum cinq années de pratique dans leur sport collectif et sont encore pratiquants au moment de la passation du questionnaire de Condorcet. Ce sont des variables d’inclusion dans l’enquête. Ils ont un niveau de pratique régional et donc, homogène et comparable. Il s’agit d’étudiants en Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives (STAPS), niveau Licence (1re, 2e ou 3e année), qui se répartissent de la sorte : 96 joueurs de football, 57 joueurs de handball, 51 joueurs de basket-ball et 46 joueurs de rugby. On recense 183 garçons (73 %) pour 67 filles (27 %). Les 50 entraîneurs de sports collectifs choisis entraînent depuis au moins trois ans et entraînaient encore au moment de répondre au questionnaire. À l’instar des joueurs, ils sont tous engagés au niveau régional. Leur répartition est la suivante : 33 entraîneurs de football, 11 entraîneurs de basket-ball, 4 entraîneurs de handball et 2 entraîneurs de rugby. On recense 44 hommes (88 %) pour 6 femmes (12 %). Bien entendu, l’univers des représentations subjectives immédiates des joueurs et des entraîneurs sera à prendre avec toutes les précautions souhaitables. On ne va pas, après le traitement de nos résultats, posséder une définition « clé en mains » de la communication au sein des sports collectifs. Néanmoins, en décryptant les réponses, peut-être serons-nous à même de mieux appréhender les représentations dominantes de la communication au sein des sports collectifs (Fernandes, 2014).

2.2 – Choix des modalités communicationnelles

10À la lumière de notre débat et afin d’explorer d’éventuelles contradictions dans les représentations des interrogés, il nous semble pertinent, comme indiqué précédemment, de mettre en œuvre une démarche fondée sur la théorie mathématique des élections de Condorcet (1974). Cette démarche est exposée dans plusieurs écrits (Collard, 1998, 2002). Il s’agit d’une méthode de comparaisons par paires où chaque « candidat » est soumis tour à tour aux suffrages des répondants (ibid., p. 20). Dans notre cas, il s’agit de « modalités communicationnelles » prises deux à deux, pour lesquelles chaque joueur et chaque entraîneur doivent entourer, pour chaque paire, celle des deux modalités qui lui semble le mieux définir la communication au sein des sports collectifs. Nous isolons six modalités communicationnelles représentatives de la communication dans les sports collectifs (Oboeuf, Collard, Pruvost, & Lech, 2009 ; Parlebas, 1999) : « Communication verbale », « Passe », « Tir », « Démarquage », « Feinte » et « Replacement ». Parmi celles-ci, trois sont plutôt liées au modèle transmissif de la communication. Il s’agit des modalités « Communication verbale », « Passe » (communication motrice) et « Tir » (contre-communication motrice). Ces modalités renvoient principalement à la théorie de l’information.

11Dans l’optique du second modèle, dit de la communication-participation, un « appel de balle », un « démarquage », un « replacement », une « feinte » ou encore une « course croisée » font pleinement partie de la communication. Ces comportements moteurs véhiculent du sens pour les acteurs au sein d’une situation motrice donnée. Les modalités « Démarquage », « Replacement » et « Feinte », choisies pour le questionnaire, sont donc représentatives du modèle orchestral. On ne peut en effet les comprendre hors contexte, car c’est dans le contexte de l’interaction que ces modalités prendront ou non un sens communicationnel.

2.3 – À propos de la Comparaison par Paires de Condorcet

12Cette méthode a déjà été utilisée pour comprendre les représentations des sportifs à l’égard du risque (Collard, 1998, 2002). Pour x réponses, si « Communication verbale » est perçu comme définissant mieux la communication au sein des sports collectifs que « Feinte » et « Replacement », et que « Replacement » est perçu comme définissant mieux la communication que « Feinte », alors les votes des participants mettront en exergue un ordre des modalités des plus aux moins importantes pour la communication au sein des sports collectifs du type « Communication verbale » > « Replacement » > « Feinte ». Nous avons six modalités indiquées précédemment (n = 6) et nous savons que pour n modalités, il y a : n (n – 1)/ 2 choix à exprimer. Pour notre compte, cela donne quinze paires distinctes sur lesquelles les interrogés devront donner leur avis. Notons que la mémoire du questionné ne peut avoir la totale maîtrise d’une telle liste de choix binaires. Ainsi, l’étendue et l’agencement des réponses auxquelles l’interrogé sera confronté le frapperont aussi au second degré, sur un plan inconscient. Pour Collard, « c’est là tout l’intérêt de cette procédure, puisqu’elle permet de dévoiler les représentations profondes des personnes interrogées sans que ces dernières n’aient la faculté d’anticiper, par stratégie, les réponses favorables à ce qu’elles voudraient paraître » (1998, p. 21). Avec un effectif n de modalités inférieur ou supérieur à six, la méthode de Condorcet perdrait tous ses attributs. Dans un cas, le trop petit nombre de paires à comparer inhiberait l’aspect « inconscient » des réponses et dans l’autre, on peut penser que le trop grand nombre de paires à comparer conduirait le répondant à des réponses hasardeuses, et cela afin d’en terminer au plus vite. On appelle « tournoi » l’ensemble des réponses obtenues pour les quinze paires à comparer. On peut parler de tournoi collectif ou de tournoi individuel.

13Lorsqu’une réponse est parfaitement rationnelle, cela se traduit par un « vecteur score » qui se présente comme une progression du type : S = (0, 1, 2, 3, 4, 5). Le « 5 » correspond à « 5 majorités », cela veut dire par exemple qu’une modalité (« Passe ») l’emporterait sur toutes les autres (« Démarquage », « Tir », « Replacement », « Verbale » et « Feinte »). La méthode de Condorcet a pour particularité d’offrir l’opportunité de relever les incohérences dans les réponses des interrogés : on parle d’« effet Condorcet ». Ce dernier peut être soit un symptôme d’incohérence (pour les réponses individuelles) ou d’hétérogénéité (pour les réponses collectives à la majorité). L’effet Condorcet, au niveau individuel, est la résultante d’une incapacité à maîtriser les réponses que l’on donne. Illustrons nos propos. Si un répondant privilégie la modalité « Communication verbale » à celle de « Replacement », qu’il privilégie celle de « Replacement » à celle de « Feinte » et que pour finir il privilégie celle de « Feinte » à celle de « Communication verbale », on est en présence d’un effet Condorcet, d’une incohérence individuelle qui n’est pas pour autant exempte d’interprétations. L’apparition d’effets Condorcet au niveau individuel (ou réponses individuelles intransitives) est loin d’être impossible dans le cadre de notre étude. Bien sûr, si on demandait aux joueurs et aux entraîneurs, pour chaque paire, d’entourer l’instrument de musique le plus lourd entre un orgue d’église, un piano à queue, une batterie, une guitare et une flûte de pan, sans doute n’y aurait-il aucune réponse intransitive. En revanche, si on leur demande de définir la communication au sein des sports collectifs, et qu’il y a quinze paires à comparer, des effets Condorcet pourront émerger. Les choix ne seront plus aussi évidents. Nous avons fait passer nos questionnaires en début de cours ou en début d’entraînement. Notons en outre que les quinze paires ont été sciemment scindées en trois sous-ensembles de cinq paires chacun afin de redynamiser l’attention des répondants (annexe 1).

14La question posée aux joueurs et aux entraîneurs est la suivante : « Selon vous, quelles sont les modalités qui définissent le mieux la communication au sein des sports collectifs ? » Les choix sont précisés ainsi :

  • « Verbale » : le fait de donner des indications verbales à ses partenaires.
  • « Passe » : le fait de transmettre la balle, de faire une passe à un partenaire.
  • « Tir » : le fait de tirer au but, d’intercepter ou d’avoir un « contact » avec un adversaire.
  • « Replacement » : le fait de se replacer, par rapport à sa ligne d’attaque par exemple.
  • « Démarquage » : le fait de se démarquer, de faire un appel de passe.
  • « Feinte » : le fait de feinter un adversaire afin de le dribbler.

15Une illustration est donnée au cœur du questionnaire. « Pour la paire “Verbale/Passe”, si vous considérez que “Passe” définit mieux la communication dans les sports collectifs que “Verbale” alors vous entourez “Passe”. » En outre, cet exemple est rappelé à l’oral à chaque groupe de joueurs et à chaque entraîneur. Chaque répondant doit ensuite, pour chacune des quinze paires, entourer celle des deux modalités qui lui semble le mieux définir la communication au sein des sports collectifs. L’outil utilisé est positionné en annexe. Dix entretiens semi-directifs confirmatoires sont menés en aval de la passation des questionnaires. Cinq entraîneurs et cinq joueurs de niveau régional sont sollicités. Les répondants sont d’abord invités à définir la communication dans les sports collectifs, puis les liens entre le concept de communication et les deux modèles précédemment abordés sont questionnés. Les entretiens sont traités de manière manuelle par l’intermédiaire de la grille de Morin (Derèze, 2009).

16Vers quelles modalités communicationnelles s’orientent préférentiellement les 300 répondants ?

3 – Résultats

3.1 – Représentations des 250 joueurs

17Les résultats détaillés des 250 joueurs de sports collectifs sont présentés dans le tableau 1.

Tableau 1

Répartition en pourcentage des choix binaires de modalité à modalité, chez 250 joueurs de sports collectifs de niveau régional

Description de l'image par IA : Tableau de répartition en pourcentage des choix binaires de modalité à modalité chez 250 joueurs de sports collectifs de niveau régional.
« Verbale &#187« Passe » « Tir » « Replacement » « Démarquage » « Feinte » Maj. « Verbale » 147 (59 %) 203 (81 %) 186 (74 %) 139 (56 %) 239 (96 %) 5 « Passe » 103 (41 %) 237 (95 %) 173 (69 %) 158 (63 %) 221 (88 %) 4 « Tir » 47 (19 %) 13 (5 %) 21 (8 %) 42 (17 %) 113 (45 %) 0 « Replacement » 64 (26 %) 77 (31 %) 229 (92 %) 101 (40 %) 210 (84 %) 2 « Démarquage » 111 (44 %) 92 (37 %) 208 (83 %) 149 (60 %) 181 (72 %) 3 « Feinte » 11 (4 %) 29 (12 %) 137 (55 %) 40 (16 %) 69 (28 %) 1

Répartition en pourcentage des choix binaires de modalité à modalité, chez 250 joueurs de sports collectifs de niveau régional

La modalité « Verbale » remporte l’ensemble des majorités (> 50 %). Elle est considérée par les joueurs comme la modalité qui représente le mieux la communication au sein des sports collectifs. La modalité « Passe » obtient 4 majorités et se classe donc au second rang. Suivent, dans l’ordre, la modalité « Démarquage », la modalité « Replacement », la modalité « Feinte » et la modalité « Tir » qui n’obtient aucun suffrage majoritaire. Le tournoi est transitif (S = (0, 1, 2, 3, 4, 5)). Il n’y a pas d’effet Condorcet à la majorité.

18Pour la majorité des 250 joueurs, la modalité « Verbale » est considérée comme celle définissant le mieux la communication au sein des sports collectifs. Elle obtient cinq majorités sur cinq en recueillant tour à tour 96 % des voix contre la modalité « Feinte », 81 % contre la modalité « Tir », 74 % contre la modalité « Replacement », 59 % contre la modalité « Passe » et enfin, 56 % contre la modalité « Démarquage ». La modalité « Passe » se positionne au deuxième rang avec quatre majorités. Elle réunit 95 % des suffrages contre la modalité « Tir », 88 % contre la modalité « Feinte », 69 % contre la modalité « Replacement » et 63 % contre la modalité « Démarquage ». La modalité « Démarquage » se hisse à la troisième place en décrochant trois majorités contre les modalités « Replacement » (60 %), « Feinte » (72 %) et « Tir » (83 %). Puis viennent les modalités « Replacement » et « Feinte », qui obtiennent respectivement deux majorités et une majorité. La modalité « Tir » ferme le rang : elle n’obtient aucune majorité. C’est elle qui représente le moins bien la communication pour les 250 joueurs de sports collectifs interrogés. Le classement à la majorité est le suivant : « Verbale » > « Passe » > « Démarquage » > « Replacement » > « Feinte » > « Tir ».

19Notons par ailleurs que nous ne nous intéressons pas aux résultats individuels pour le moment. Les 73 « effets Condorcet » (29 % des répondants) que nous avons pu relever au niveau individuel seront abordés plus loin.

3.2 – Représentations des 50 entraîneurs

20Visiblement, le modèle de la transmission sous-tend les réponses des 250 joueurs de sports collectifs. Les représentations des 50 entraîneurs sollicités (présentées dans le tableau 2) soutiennent-elles ou réfutent-elles celles des joueurs ?

Tableau 2

Répartition en pourcentage des choix binaires de modalité à modalité, chez 50 entraîneurs de sports collectifs de niveau régional

Description de l'image par IA : Tableau de répartition en pourcentage des choix binaires de modalité à modalité chez 50 entraîneurs de sports collectifs.
```
« Verbale » « Passe » « Tir » « Replacement » « Démarquage » « Feinte » Maj. « Verbale » 27 (54 %) 45 (90 %) 37 (74 %) 30 (60 %) 49 (98 %) 5 « Passe » 23 (46 %) 48 (96 %) 43 (86 %) 35 (70 %) 46 (92 %) 4 « Tir » 5 (10 %) 2 (4 %) 7 (14 %) 2 (4 %) 22 (44 %) 0 « Replacement » 13 (26 %) 7 (14 %) 43 (86 %) 28 (56 %) 49 (98 %) 3 « Démarquage » 20 (40 %) 15 (30 %) 48 (96 %) 22 (44 %) 49 (98 %) 2 « Feinte » 1 (2 %) 4 (8 %) 28 (56 %) 1 (2 %) 1 (2 %) 1

Répartition en pourcentage des choix binaires de modalité à modalité, chez 50 entraîneurs de sports collectifs de niveau régional

À l’instar des joueurs, les entraîneurs placent la modalité « Verbale » au premier rang : elle remporte l’ensemble des majorités (> 50 %). Vient ensuite la modalité « Passe » qui obtient 4 majorités. La différence avec les joueurs concerne la modalité « Replacement » qui gagne une place et se positionne au troisième rang. Suivent, dans l’ordre, les modalités « Démarquage », « Feinte » et « Tir ». Le tournoi est transitif (S = (0, 1, 2, 3, 4, 5)). Il n’y a pas d’effet Condorcet à la majorité.

21Les réponses des 50 entraîneurs sont loin de prendre le contre-pied de celles des joueurs interrogés. Cette confirmation est patente : les modalités « Verbale » et « Passe » se partagent une nouvelle fois les deux premiers rangs au niveau collectif. Ce sont les modalités qui représentent le mieux le modèle de la transmission d’informations. Porte-parole de la communication, ici comme ailleurs, la modalité « Verbale » obtient cinq majorités et recueille 98 % des voix contre la modalité « Feinte », 90 % des voix contre la modalité « Tir », 74 % contre la modalité « Replacement », 60 % contre la modalité « Démarquage » et 54 % contre la modalité « Passe ». À l’instar de ce qui a été constaté chez les joueurs, cette dernière se positionne au second rang avec quatre majorités. Le troisième rang obtenu par la modalité « Replacement » (trois majorités) est sans doute le signe de l’importance accordée par les entraîneurs aux aspects tactiques du jeu. Il semble que c’est là que se situe leur principale influence sur le destin du match. Le respect des « consignes », ainsi qu’on peut l’entendre dans les vestiaires avant le match ou à la mi-temps, concerne fort souvent l’importance du replacement des lignes de défense ou d’attaque. Viennent ensuite la modalité « Démarquage » (deux majorités), la modalité « Feinte » (une majorité) et la modalité « Tir » qui se positionne une nouvelle fois en dernière position. Le classement à la majorité est le suivant :

22« Verbale » > « Passe » > « Replacement » > « Démarquage » > « Feinte » > « Tir »

23Les 12 « effets Condorcet » (24 % des répondants) recensés chez les entraîneurs seront questionnés plus loin.

24Ces résultats laissent penser que la communication au sein des sports collectifs est avant tout considérée par les joueurs et les entraîneurs comme une transmission d’informations verbales ou une transmission de balle. Peut-on expliquer ce phénomène ? Ces représentations sont-elles proches ou distantes de la réalité ludique, c’est-à-dire de la communication praxique que l’on observe dans les situations sociomotrices ? Avant de répondre à ces questions, il est possible d’approfondir les réponses des 250 joueurs et des 50 entraîneurs. Cette entreprise est en effet possible puisque, pour le moment, nous nous sommes attardés uniquement sur les classements majoritaires de chacun de nos deux groupes. Que peuvent nous révéler les analyses de chacun des classements individuels ? Des doutes habitent-ils les répondants concernant la communication ?

3.3 – Résultats individuels et effets Condorcet individuels

25Pour commencer, nous avons vu que si la modalité « Verbale » l’emportait face aux cinq autres modalités, il n’en reste pas moins que les joueurs ne sont pas unanimes. Cette modalité ne l’emporte pas avec 100 % des suffrages face aux autres. Même la modalité « Tir », qui est pourtant classée au dernier rang, reçoit des suffrages (18 %). Toutes les modalités obtiennent des voix contre les autres modalités. Aussi, la cohérence des réponses groupales ne doit pas cacher des opinions peu tranchées à l’égard de la communication dans les sports collectifs. En effet, les résultats collectifs globaux peuvent masquer certaines réponses individuelles différentes à l’égard de la communication.

26En outre, si au niveau collectif nous n’avons pas relevé d’effet Condorcet, il n’en est pas de même au niveau individuel. Rappelons qu’une réponse parfaitement rationnelle, dans la méthode des comparaisons par paires, se traduit par un « vecteur score » qui se présente comme une progression du type : S = (0, 1, 2, 3, 4, 5). Dans notre cas, cela signifie par exemple que la modalité « Tir » n’obtient aucune majorité, que la modalité « Feinte » en obtient une (contre la modalité « Tir »), que la modalité « Replacement » en obtient deux, et ainsi de suite jusqu’à cinq. Un tel classement est logique : il y a un premier, un deuxième, un troisième, un quatrième, un cinquième et un sixième. Pour la majorité, répétons-le, c’est cette relation d’ordre total qui a été observée pour les joueurs comme pour les entraîneurs. En revanche, au niveau individuel, pour les joueurs, 73 des 250 tournois font état d’« effet Condorcet ». En d’autres termes, 177 répondants ont donné un classement logique, sans « effet Condorcet », tandis que 73 répondants (soit presque un tiers) ont donné des réponses incohérentes. Concernant les entraîneurs, 12 des 50 tournois présentent des effets Condorcet (soit presque un quart). « La présence d’effet Condorcet, au plan individuel, est symptomatique de télescopages de critères d’appréciations » (Collard, 1998, p. 29). Illustrons nos propos. Si un répondant entoure la modalité « Verbale » plutôt que « Passe », la modalité « Passe » plutôt que « Démarquage » et « Démarquage » plutôt que « Verbale », il y a une incohérence. Notons en outre que les effets Condorcet relevés sont éclatés. Ils ne portent pas uniquement sur quelques paires aisément identifiables, mais bien sûr l’ensemble des propositions, et cela aussi bien pour les joueurs que pour les entraîneurs. Dorénavant, une question d’une certaine complexité nous habite : comment expliquer à la fois la valorisation du modèle de la transmission et les effets Condorcet individuels relevés au sein de nos deux groupes ?

4 – Discussion

27L’objectif de cet article était de voir l’influence des modèles « télégraphique » et « orchestral » sur les représentations de la communication dans les sports collectifs. La communication que l’on retrouve dans ces activités, appelée aussi communication praxique (Parlebas, 1999), semble à cet égard être l’objet de représentations bigarrées.

4.1 – Une forte empreinte du modèle télégraphique

28Dans le modèle « télégraphique » de la communication, communiquer est un voyage, celui qui mène de A (nommé pour l’occasion « émetteur ») vers B (le « récepteur »). L’ami transmet son secret, la télévision transmet – retransmet – des émissions, le quotidien transmet les nouvelles du jour écoulé. Pour le sens commun, la communication est souvent considérée comme une transmission d’informations (Winkin, 1981 ; Oboeuf, 2010). Pour nos joueurs et nos entraîneurs, il en va de même dans les sports collectifs : on communique principalement en transmettant la balle à un partenaire, ou en prodiguant des indications verbales. Habituellement, comme le constate Winkin, la communication est synonyme de « transmission intentionnelle de messages verbaux » (1996, p. 13). Les représentations des joueurs et des entraîneurs sont loin de démentir cette définition traditionnelle. En introduction, nous avions distingué un modèle « télégraphique » de la communication d’un modèle « orchestral » de la communication. Le « jeu sans ballon », alimenté par les praxèmes actualisés par les joueurs, semble moins plébiscité par la majorité des joueurs et des entraîneurs que les transmissions de balle ou de messages verbaux. Le modèle télégraphique semble marquer de son empreinte les représentations des répondants. On peut sans doute y voir le témoignage de la valorisation par les médias des communications transmissives, qui sont directement en lien avec la réalisation de la tâche (Derèze, 1998 ; Fémenias & Evrard, 2008 ; Le Grignou, 2003 ; Oboeuf, 2015). Un appel de balle, un démarquage, une fixation, une feinte de corps ou un replacement sont des comportements jugés moins communicatifs par les joueurs que les échanges verbaux et les passes. Ils sont pourtant quelques-unes des modalités de communication que l’on peut observer lors d’une rencontre de sport collectif (Collard, 2004 ; Fernandes, 2014 ; Oboeuf, 2010). Il est vrai que les praxèmes se révèlent moins directement accessibles et plus difficiles à décoder par les joueurs et les entraîneurs que la communication verbale ou les échanges médiés par le ballon (Parlebas, 1999). Les classements collectifs des entraîneurs et des joueurs révèlent combien le modèle « télégraphique » relègue au second plan un large panel de comportements empreints d’un parfum communicationnel (Winkin, 1996).

4.2 – Des représentations bigarrées : analyse des réponses individuelles

29Mais que sont ces appels de balle, ces courses croisées, ces replacements, ces démarquages ou encore ces feintes diverses qui émergent sur l’aire de jeu, sinon des formes de communication ?

30Notons néanmoins que deux éléments témoignent des soupçons des joueurs et des entraîneurs sur ce point : d’une part, les modalités qui obtiennent des majorités ne l’emportent pas toujours de manière massive et d’autre part, on recense un nombre élevé d’effets Condorcet au niveau individuel. En effet, pour 29 % des joueurs et 24 % des entraîneurs, on obtient des classements illogiques, signe que des doutes habitent les répondants au moment de définir la communication dans les sports collectifs. À ce propos, Flament (1958) et Collard (1998) proposent trois facteurs principaux permettant d’expliquer ces paradoxes : la fatigue, le désintérêt et la difficulté de différenciation. Les deux premiers facteurs ne semblent pas à retenir pour la présente étude. Tout d’abord, afin de limiter l’influence du premier facteur, nous avons fait passer nos questionnaires en début de cours ou en début d’entraînement. De plus, le questionnaire n’est pas astreignant. Enfin, les quinze paires ont été sciemment scindées en trois sous-ensembles de cinq paires chacun afin de redynamiser l’attention des répondants. L’hypothèse de la fatigue s’effondre. Ensuite, il est peu probable que le désintérêt explique les effets Condorcet repérés. Déjà, nous l’avons souligné, le questionnaire n’est pas astreignant. Notons aussi que la question posée aux joueurs et aux entraîneurs touche directement la connaissance de leur pratique : elle est au cœur de leurs préoccupations. D’autre part, ce questionnaire est anonyme et non obligatoire. Le troisième facteur semble représenter l’explication la plus plausible. On peut en effet penser qu’il y a un télescopage entre les représentations liées au vécu de ces spécialistes en termes de communication praxique et les représentations véhiculées par les médias (Fernandes, 2014 ; Oboeuf, 2015). Dix entretiens semi-directifs ont été menés en aval de la passation des questionnaires. Notons que les données recueillies en entretiens vont dans le sens de cette hypothèse. Pour les joueurs et les entraîneurs, communiquer c’est avant tout transmettre quelque chose (Fémenias & Evrard, 2008). Néanmoins, leurs réponses font aussi apparaître l’importance de la participation, du « jeu sans ballon », des praxèmes, dans les processus communicationnels en jeu. Les réponses collectives ne doivent pas cacher des représentations bigarrées sur la communication dans les sports collectifs. La procédure de Condorcet est tout indiquée pour percer ce genre de contradictions. Les individus se retrouvent pris en tenaille. Par exemple, face au choix « Verbale » / « Démarquage », les répondants sont parfois perdus. Si la plupart ont choisi « Verbale », il n’en reste pas moins qu’un nombre non négligeable de répondants optent pour la modalité « Démarquage » alors que cela est en contradiction par rapport à leurs autres réponses. En effet, environ un tiers des effets Condorcet sont concentrés sur cette seule comparaison : 27 joueurs sur 73 (37 %) et 3 entraîneurs sur 12 (25 %) produisent cette incohérence logique. Les entretiens le révèlent aussi de manière marquée : le concept de communication suscite réflexions, doutes, interrogations. Sans doute est-ce l’empreinte de la pratique répétée des sports collectifs et de ce qui est réellement de la communication in situ qui exerce ici ou là quelques influences.

4.3 – Quand faire, c’est dire !

31La survalorisation des communications verbales et des passes montre bien combien le modèle de Shannon a investi notre façon de lire le monde, à quel point il a pénétré la « conscience collective », pour reprendre les mots du sociologue Durkheim (1893) ou ceux de Halbwachs (1939). Pourtant, au risque de nous répéter, l’interaction motrice n’est pas un échange verbal. En sport collectif, nul besoin de parler pour être compris. Dans les sports collectifs, « Faire, c’est dire ! ». L’expression est de Parlebas, qui reprend ici l’heureuse formule d’Austin concernant les énoncés performatifs. Quand, lors d’un mariage, le maire dit aux deux fiancés « je vous déclare mari et femme », il ne se borne pas à constater cette union : il la réalise par le fait même de prononcer cette phrase. Ces énoncés, tels que « vous pouvez disposer », « je déclare la cérémonie ouverte » ou « je promets de rendre l’argent », n’ont pas pour but de transmettre une information (« je suis ici ») ou de décrire la réalité (« la table est verte »), comme le font les énoncés « constatifs », mais de faire quelque chose. Ainsi, dire « je parie qu’il va pleuvoir demain » revient à effectuer une action : celle de parier (Austin, 1970).

32Ce que suggère Parlebas à travers ce « détournement » d’expression, c’est que s’exprimer verbalement dans les sports collectifs présente un risque non négligeable, celui de divulguer, dévoiler ses projets à l’adversaire. Dans l’idéal, il faudrait donc réduire au maximum le recours aux communications verbales dans les sports collectifs. Notons d’ailleurs que la communication verbale semble diminuer à mesure que le niveau d’expertise augmente (Chauvel, Maquestiaux, Ruthruff, Didierjean, & Hartley, 2013 ; Chi, Roy, & Hausmann, 2008 ; Defrasne Ait-Said, Maquestiaux, & Didierjean, 2014 ; Oboeuf, 2010). L’ensemble des joueurs sollicités lors de la passation avaient tous un niveau de pratique homogène. Il aurait été intéressant d’interroger des joueurs de niveaux différents afin de mettre au jour l’évolution du positionnement de la modalité « Verbale » dans leurs classements respectifs. Les joueurs de haut niveau relégueraient-ils cette modalité plus loin dans leurs réponses ? Au-delà des communications verbales, il existe bien un code de comportements permettant aux joueurs de communiquer (Parlebas, 1999 ; Sapir, 1971). Pendant que tel partenaire effectue un « appel de balle », tel autre effectue une « passe en profondeur », tel coéquipier réalise une « course d’appui », tel autre embraye une « course de soutien » et tel autre « se replace dans sa ligne de défense ». Toutes ces conduites communicationnelles actualisées au même instant pèsent sur les décisions motrices des joueurs. Et c’est sans compter sur leurs adversaires. La complexité est double pour l’acteur ludique. Il cherche d’une part à être transparent pour ses partenaires et d’autre part à être opaque pour ses adversaires. Le casse-tête ludique est criant : le joueur, quant à lui, devra – au même moment – mettre au point des stratégies de connivence… et déjouer les desseins adverses. Voilà bien la particularité de ce type de « duel », de ces « jeux à deux joueurs et à somme nulle », encore appelés « jeux strictement compétitifs » (von Neumann & Morgenstern, 1944) où tout ce que l’un gagne, l’autre le perd (Shubik, 1982). C’est dans ce fouillis communicationnel que chaque joueur doit prendre ses décisions motrices. L’interprétation est au cœur de la prise de décision. Il pourrait être intéressant pour les entraîneurs, mais aussi pour les joueurs, d’être familiarisés avec les deux perspectives développées dans leurs réponses. En effet, si le modèle télégraphique permet de penser la communication directe (passe, tir, etc.) le modèle orchestral offre l’opportunité de penser la communication indirecte (appel de balle, replacement, courses, feintes). On peut imaginer compléter les entraînements technico-tactiques habituels avec des exercices permettant de développer les capacités de décodage des joueurs.

4.4 – Tous les joueurs participent à la communication

33Tous les joueurs participent à la communication. Parlebas note à ce propos :

« Le fait que tous les acteurs aient droit de décision motrice transforme la situation. Certes, il y a prise d’information auprès des coparticipants dont les comportements sont souvent incertains et chargés de surprise, mais la communication n’est pas une simple transmission ; elle peut devenir l’exercice d’une influence et d’une pression ».
(1990, p. 152)
Cette remarque nous semble cruciale. L’analyse des conduites communicationnelles de 40 footballeurs et de 22 handballeurs de haut niveau (2 matchs de Ligue des champions en football et 2 matchs de D1 française en handball) confirme ce sentiment (Oboeuf et al., 2009 ; Oboeuf, 2010). Pour les deux matchs de football, sur 15 786 communications actualisées, 13 962 (88,4 %) sont des communications praxiques indirectes (praxèmes) et seulement 1 824 (11,6 %) sont des communications praxiques directes (passes, tirs, interceptions, tacles). Pour les deux matchs de handball, sur les 11 661 communications praxiques identifiées, seules 3 270 (28 %) peuvent être qualifiées de directes. Autrement dit, plus de deux tiers (72 %) des communications sont des communications praxiques indirectes, id est des praxèmes. Dans les deux sports collectifs investis, les communications indirectes (« Appels de passe », « Démarquages », « Replacements », « Courses de soutien » etc.) sont plus nombreuses que les communications directes (« Passe », « Tir »). L’analyse des quatre matchs montre l’importance de la sémiotricité dans le déroulement du jeu. Les représentations des joueurs et des entraîneurs, ici questionnées, font état d’un décalage avec l’analyse des communications actualisées au haut niveau en situation. À peine plus d’une communication praxique sur dix en football et à peine plus d’un quart des communications praxiques au handball sont appréhendables sous l’égide du modèle « télégraphique ». L’importance des praxèmes éclate : ils sont au cœur de la communication. En sport collectif, le joueur doit anticiper et préagir, afin de prendre ses décisions motrices à brûle-pourpoint. À cet égard, la proposition des membres du collège invisible se révèle intéressante afin d’appréhender la communication au sein des sports collectifs. Leur postulat de base est le suivant : au sein de chaque culture, mais aussi au sein de chaque situation sociale, on communique de manière différenciée. Cette communication ne concerne pas uniquement le verbal, mais aussi les gestes ou les distances interpersonnelles. Ce qui est intéressant pour nos propos, c’est l’idée selon laquelle chaque situation sociale secréterait ses propres interactions signifiantes, son propre « code » de comportement (Goffman, 1974, 1988). C’est la recherche de ce code et des règles tacites qui le régissent qui passionne les chercheurs du collège invisible. Or nous savons que la situation motrice est avant tout une situation sociale (Caillois, 1958 ; Elias & Dunning, 1986 ; Parlebas, 1981). Aussi, on peut raisonnablement penser que les règles de chaque sport collectif vont accoucher d’un code. Un code que les acteurs vont utiliser afin de se comprendre : « Appel de balle », « Course d’appui », « Course croisée », « Démarquage » ou « Replacement » sont quelques-uns des éléments constitutifs de ce code. Autant de comportements qui signifient quelque chose sur l’aire de jeu, et rien ailleurs. C’est au cœur d’une situation motrice singulière que la communication déploie ses fastes, et va exprimer toute sa signification. La logique interne oriente les possibilités communicationnelles. On communique différemment dans un match de football et lors d’une partie de balle assise. Des lois régissent plus ou moins subrepticement les comportements. Comme le dit si bien Sapir, c’est un « code secret et compliqué, écrit nulle part, connu de personne, [mais] entendu par tous » (1971, p. 46). Cette acquisition inconsciente explique sans doute pourquoi les répondants valorisent avant tout la communication verbale et les passes dans leurs réponses. Ce résultat est interpellant, notamment en ce qui concerne les entraîneurs. En effet, ces derniers sont souvent considérés comme des experts, des théoriciens de l’analyse du jeu. C’est sans doute la raison pour laquelle les questions inhérentes au décodage sémioteur sont marginalisées au profit des aspects techniques et tactiques du jeu. Ainsi, on peut penser que la formation de ces experts pourrait être complétée par des apports afférents à cette question du décodage des signes moteurs.

5 – Conclusion

34Quoique sachant parfaitement la façon dont il faut jouer, le joueur se révèle pourtant dans l’impossibilité de mettre au jour la loi qui inspire la façon dont il joue, et qui anime l’ensemble de ses conduites. « En un sens, il la connaît, mais c’est un savoir intransmissible et ineffable, c’est une façon très délicate, très nuancée de sentir des relations éprouvées et éprouvables. Ce savoir est proprement intuitif » (Sapir, 1971, p. 46). L’individu ignore en partie les contours et les frontières des conduites qu’il adopte sur l’aire de jeu (Garbarino, Exposito, & Billi, 2001). Il sait qu’il lui faut agir ainsi dans tel jeu, mais il ne sait pas vraiment ce qui régit ses conduites. C’est la raison pour laquelle nous avons engagé cette recherche, afin de donner des pistes pour faire remonter à la surface de la conscience le code qui gouverne subrepticement les conduites des acteurs in situ. La connaissance de ce dernier induirait indubitablement la mise en place de nouvelles formes d’entraînements. En conséquence, les joueurs pourraient aiguiser leur empathie sociomotrice par l’intermédiaire de situations d’apprentissage singulières, et donc leurs capacités d’anticipation motrice et de préaction, améliorant ainsi à coup sûr – à moyen et long termes – leurs performances. Il s’agit juste de ne plus oublier que le jeu n’est pas un simple cumul de communications verbales, de gestes techniques ou encore un amoncellement de modèles prédéfinis de conduites collectives. Actuellement, nous mettons en place des recherches expérimentales chez des enfants de 8-9 ans en football, handball et basket-ball afin de mettre en lumière l’influence de ces nouvelles formes d’entraînements. Les premiers résultats se révèlent prometteurs. Les jeunes joueurs des groupes expérimentaux semblent mobiliser au fil du temps plus de praxèmes que ceux des groupes témoins. La nécessité de questionner l’impact de ces résultats sur la performance devra aussi être interrogée. Enfin, nous avons souligné combien il serait intéressant d’interroger l’influence d’autres variables, par exemple le niveau de pratique, sur les représentations des entraîneurs et des joueurs. Valorisent-ils de manière plus importante la communication indirecte avec la montée en expertise, comme nous en avons posé l’hypothèse ?


Annexe 1

35Présentation des quinze paires proposées aux suffrages des entraîneurs et des joueurs en réponse à la question : « Pour chacune des paires, entourez celle des deux modalités qui vous semble le mieux définir la communication au sein des sports collectifs ».

Verbale / PasseVerbale / DémarquageReplacement / Démarquage
Tir / ReplacementReplacement / FeinteFeinte / Tir
Démarquage / FeinteDémarquage / PassePasse / Replacement
Replacement / VerbaleTir / VerbaleTir / Démarquage
Passe / TirFeinte / PasseVerbale / Feinte

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Mots-clés éditeurs : communication, représentations, signes moteurs, sports collectifs

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Date de mise en ligne : 11/07/2016

https://doi.org/10.3917/sta.111.0065