Article de revue

Fierté volée : comprendre les hommes d’extrême droite aux États-Unis, une conversation avec Arlie R. Hochschild

Pages 104 à 115

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  • Perriard, A.
  • et Bachmann, L.
(2026). Fierté volée : comprendre les hommes d’extrême droite aux États-Unis, une conversation avec Arlie R. Hochschild. Nouvelles Questions Féministes, . 45(1), 104-115. https://doi.org/10.3917/nqf.451.0105.

  • Perriard, Anne.
  • et al.
« Fierté volée : comprendre les hommes d’extrême droite aux États-Unis, une conversation avec Arlie R. Hochschild ». Nouvelles Questions Féministes, 2026/1 Vol. 45, 2026. p.104-115. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2026-1-page-104?lang=fr.

  • PERRIARD, Anne
  • et BACHMANN, Laurence,
2026. Fierté volée : comprendre les hommes d’extrême droite aux États-Unis, une conversation avec Arlie R. Hochschild. Nouvelles Questions Féministes, 2026/1 Vol. 45, p.104-115. DOI : 10.3917/nqf.451.0105. URL : https://shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2026-1-page-104?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/nqf.451.0105


Notes

  • [1]
    Ndlr : Nous avons recours à des formes contractées pour rendre visible le genre : le point médian pour les noms et adjectifs terminant au féminin en « ·e », et la contraction « ·eurice », « ·eureuse », « ·euresse » pour les noms et les adjectifs terminant au féminin en « ·ice », en « ·euse », en « ·esse ». En revanche, quand Hochschild parle explicitement des hommes, nous n’utilisons pas des formes épicènes.
  • [2]
    Ndlr. Hochschild fait référence à un livre qui a été beaucoup discuté dans les médias états-uniens : Anne Case & Angus Deaton, 2020, Deaths of despair and the future of capitalism, Princeton : Princeton University Press.
  • [3]
    Ndlr. Discours de la campagne présidentiel états-unienne de 2016, 9 septembre 2016. https://www.youtube.com/watch?v=PCHJVE9trSM.
  • [4]
    Ndlr. Posté sur Tweeter/X le 20 décembre 2021. Voir https://scholarship.richmond.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=3420&context=lawreview.
  • [5]
    Ndlr. Le terme se traduit par « ordure des parcs pour caravanes ». Il reflète la stigmatisation dont sont affublées aux États-Unis les personnes vivant dans ces formes d’habitat bon marché.

1 Arlie Russell Hochschild est sociologue, professeure émérite à l’Université de Californie à Berkeley et figure fondatrice de la sociologie des émotions et du care. Elle est l’autrice d’une dizaine d’ouvrages, dont Stolen pride (2024), Strangers in their own land (2016), The commercialization of intimate life (2003), The time bind (1997), The second shift (1989) et Le prix des sentiments (2017 [1983]).

2 Dans un contexte marqué par la montée de l’extrême droite, la sociologue Arlie Russell Hochschild, professeure émérite à l’Université de Californie à Berkeley et précurseuse de la sociologie des émotions et du care, nous invite à s’intéresser aux hommes que la mondialisation a laissés sur le chemin.

3 Laurence Bachmann : Dans Stolen Pride, tu as rencontré et échangé avec des personnes, principalement des hommes, affiliées à des groupes d’extrême droite afin de les comprendre. Qu’est-ce qui t’a poussée à entreprendre ce travail et pourquoi avoir choisi ce thème ?

4 Arlie Russell Hochschild : J’ai choisi ce thème parce que, comme beaucoup d’autres citoyennes et citoyens des États-Unis, j’ai perçu des signes annonciateurs que nous nous engagions dans une direction susceptible de détruire tout ce qui compte pour moi, tout ce à quoi j’ai consacré ma vie. Je m’inquiétais, comme beaucoup d’entre nous, de la montée de l’extrême droite. Je ne la comprenais pas et je voulais savoir si je pouvais en saisir le sens et, peut-être, contribuer à freiner la tendance. Cela m’a conduite à écrire mes deux derniers ouvrages : l’un dans le Sud profond, l’autre, celui-ci, dans les Appalaches orientales, là où la droite est la plus forte et où la mobilisation pro-Trump est la plus intense. Je me suis dit que si je parvenais à déchiffrer ses messages, ainsi que les oreilles attentives auxquelles il s’adressait, je pourrais être utile.

5 Cela m’a obligée à opérer des changements de paradigme : l’un consistait à déplacer le regard vers la mondialisation, et à effectuer une remontée temporelle vers les années 1970, moment où la mondialisation et la classe ouvrière états-unienne sont entrées en collision. J’ai dû comprendre que la mondialisation avait bouleversé les systèmes de statut à travers le monde, créant au sein de chaque pays des parties de « gagnant·es [1] » et des parties de « perdant·es ». Je n’avais jamais porté attention à cela auparavant ! Je ne m’étais pas penchée sur les trois, quatre décennies précédentes ni sur les régions qui avaient perdu – les « perdant·es de la mondialisation ». Dans ce cas, il s’agit de 42 % des adultes états-unien·es blanche·s dépourvu·es de diplôme universitaire (Bachelor). Et je distingue le fait de perdre quelque chose de celui de ne jamais l’avoir eu : perdre confère une charge politique bien plus grande. C’est ce que je n’avais pas vu, car je ne me focalisais pas sur la puissance du sentiment de perte. Je me suis rendu compte que le livre que j’écrivais arrivait trois décennies trop tard ! Nous aurions dû suivre ces évolutions beaucoup plus tôt. Pendant que je travaillais à réduire les obstacles auxquels les femmes étaient confrontées – y compris dans ma propre vie –, je ne regardais pas ce qui se jouait ailleurs, du côté d’une population non pas en ascension, mais en déclin.

6 Ce livre se situe au Kentucky, qui constitue le district le plus blanc et le deuxième plus pauvre du pays. J’ai pris conscience que, dans un récit fondé sur les gains et les pertes, j’étais plongée dans une région marquée par la perte et par le sentiment d’abandon. J’ai donc entrepris une micro-analyse d’un phénomène plus vaste : le déclin d’un secteur industriel à l’échelle nationale. De nombreuses entreprises ont été délocalisées ou automatisées dans les années 1970. Dans les zones rurales ou semi-rurales du Rust Belt, ces entreprises ont rapidement fait faillite, entraînant la perte d’emplois et l’exode des populations. Ainsi, toute la région du Kentucky s’est trouvée dans une situation semblable à celle du Mexique : on devait partir pour trouver du travail et, si l’on n’y parvenait pas, on revenait les mains vides. Elle occupait dans l’économie intérieure une position comparable à celle du Mexique dans l’économie mondiale. Donc ce changement de paradigme plus large s’est imposé à moi une fois sur place, devant un paysage social qui appelait cette question : « Que se passe-t-il ici ? »

7 Anne Perriard : Ta rencontre avec ces hommes te conduit à faire de la fierté un élément central de leur compréhension, que tu définis comme le fait « d’être utile ». Pourrais-tu développer ?

8 Lorsque nous parlons de fierté, nous parlons de cultures de la fierté. En grandissant, nous apprenons ce dont nous devons être fier·ères et ce dont nous devons avoir honte. La culture de la fierté la plus largement partagée, et la plus signifiante pour moi, reposait sur l’idée d’être utile aux autres. Il ne s’agit pas d’une fierté tournée vers soi – « Je suis fier de mon nouveau chapeau » –, mais d’une fierté fondée sur l’aide donnée : « J’ai soutenu ma famille », ou « lors d’une inondation, j’ai aidé des gens à sortir de chez eux ». C’est une conception de la fierté très orientée vers la communauté et la parenté.

9 Ils adhèrent également à une culture de la fierté très individualisée : « Si j’ai aidé ma famille, c’est moi qui l’ai fait ; si j’ai perdu mon emploi, c’est moi qui ai échoué », il y a comme un reproche. La responsabilité est personnalisée. Comme dans l’ensemble du pays, la fierté est fortement individualisée. Il faut aller à l’université et suivre un cours de sociologie pour se rendre compte qu’il existe des structures qui façonnent la souffrance. Sans cela, l’échec est vécu de manière extrêmement dure.

10 AP : Ce que j’entends, c’est que tu t’intéresses non seulement aux structures, mais accordes aussi une grande importance aux émotions dans ton analyse ?

11 On ne peut pas se limiter à l’économie. Dans ce livre et les précédents, j’essaie de rendre mes lectrices et lecteurs « bilingues » : capables d’écouter la raison et les émotions, de comprendre ce que les sentiments signifient. En étudiant l’Est du Kentucky, il ne suffit pas de dire : « Ils ont perdu leurs emplois et leurs moyens de subsistance. » Il faut aussi reconnaître qu’ils ont perdu leur fierté.

12 Autrement dit, la perte économique s’adosse à une logique sociale. On comprend aisément ce que signifie perdre un emploi mais, dans cette région, cela signifie aussi perdre tout espoir d’en retrouver un bon. On devient plus susceptible de vivre seul – une partenaire vous a quitté –, de perdre la garde de ses enfants, de tomber malade ou, pour les hommes de la classe ouvrière, de mourir de ce qu’on appelle une « maladie du désespoir » [2] : alcoolisme, addiction aux drogues, suicide.

13 C’est cette statistique qui m’a forcée à revoir mon cadre féministe des années 1970-1980 : quelque chose arrive à ces hommes. Ils ne vont ni à l’université ni en école supérieure. Ils perdent leur emploi et ne parviennent pas à se relever. Il y a une crise que nous, féministes et femmes en général, avons tout intérêt à comprendre. Même à l’Université de Californie de Berkeley, seulement 42 % des étudiant·es de premier cycle sont des hommes ; et les femmes accèdent de plus en plus aux professions médicales, dentaires, etc. Il se passe quelque chose que je ne comprenais ni dans mon milieu professionnel – la bulle « bleue » démocrate – ni chez les ouvriers que je venais étudier.

14 Oui, ils n’étaient plus « utiles ». Ils avaient perdu cela, et s’en sentaient profondément coupables. Cela m’a amenée à réfléchir à la perte. La perte n’entraîne pas toujours la honte mais, dans ce cas, elle y est étroitement liée. Karl Marx parlait de la honte comme d’un sentiment révolutionnaire – il se référait à l’histoire de l’Europe et des États-Unis –, il décrit même la honte comme étant tapie, prête à bondir comme un lion. Vous avez honte, mais vous vous sentez très mal d’avoir honte. Vous êtes en colère contre cela. Vous n’êtes pas heureux dans cet état, aucun d’entre nous ne l’est.

15 J’ai ainsi saisi les dynamiques politiques et, pour cela, il me fallait comprendre les émotions et leurs logiques. Et faire ainsi de nous toutes et tous des « décodeurs » bilingues.

16 Et je suis frappée par la façon dont ma recherche est reçue. Lorsque les gens découvrent ma façon de travailler, ils s’exclament souvent : « Les gens s’ouvrent vraiment à vous ! C’est quelque chose de très féminin. Vous êtes tellement empathique. Je ne sais pas comment vous faites ! Comment parvenez-vous à amener les personnes à se livrer ? Pourquoi faites-vous cela ? [rires] » J’ai le sentiment d’être renvoyée à un préjugé qui disqualifie l’attention portée aux affects. Comme si parler à quelqu’un situé à droite risquait de me « contaminer », comme par une maladie. Ou pire : que je portais déjà cette maladie – que si je leur parlais, c’était forcément parce que j’étais d’accord avec eux. L’empathie est assimilée à une forme d’adhésion politique. Autrement dit, il existe un préjugé contre ma démarche, une démarche que je considère pourtant comme hautement féministe, dans sa forme la plus aboutie. Et nous devons inviter les hommes à y participer !

17 J’ai donc vraiment appris à connaître les sentiments des électeurs de Trump. Non pas parce que je partage leurs convictions – je pense exactement le contraire –, mais parce que je voulais comprendre l’origine de ces sentiments afin de nous aider à nous en sortir. Je considère mon travail comme du décryptage. Pendant la Seconde Guerre mondiale, à Bletchley Park, près de Londres, des décrypteurices étudiaient les codes utilisés par les Allemands pour communiquer entre eux au sujet des sites militaires et comprenaient ainsi ce qui se disait. C’est ce que je fais, et je tiens cette démarche pour très féministe, elle a donc sa place dans votre revue.

18 On m’a souvent demandé [rires] : « Pourquoi étudiez-vous les hommes alors que les femmes ont tant de problèmes ? » Elles en ont, cela n’a pas disparu. Mais nous devons comprendre la situation terrible dans laquelle nous sommes : les États-Unis sont en train de basculer vers un régime non seulement autoritaire, mais fasciste. Et parmi les Républicain·es, le soutien à Trump dépasse désormais les 80 %, malgré les quatre premiers mois de son mandat. Nous devons sortir de notre contexte pour comprendre ce qui se passe. C’est le sentiment sous-jacent du livre.

19 LB : Dans leur désir d’« être utiles », ces hommes s’identifient fortement à la figure de pourvoyeur économique. Ils ont profondément intériorisé une division genrée du travail et de l’espace social héritée de l’industrialisation, et ils ont honte de ne plus pouvoir correspondre à cet idéal.

20 C’est plus complexe qu’il n’y paraît. Nombre d’hommes m’ont dit, tel celui-ci, en rémission d’une addiction, en regardant autour de lui : « En fait, nous vivons dans un matriarcat. » Je lui ai demandé d’expliquer. « Mon grand-père est mort dans la mine, écrasé. Ma grand-mère avait six enfants ; tout reposait sur elle. » Je lui ai répondu : « C’est un peu comme dans les familles afro-américaines lorsque les hommes étaient tués ou contraints de partir. » Il m’a dit : « Oui, exactement. »

21 Donc, certes, il y a une tradition patriarcale. Mais elle ne correspondait pas nécessairement à la réalité vécue par les enfants. Le père n’était pas toujours présent. Il s’agit d’une préférence historique, très vieille école : les garçons devaient aller travailler à la mine. Les femmes en étaient interdites. Les hommes mouraient souvent jeunes, de silicose. On protégeait les femmes parce qu’elles avaient beaucoup d’enfants. C’était du pragmatisme.

22 Aujourd’hui, toutefois, il se passe autre chose. Trump a une stratégie. Il s’adresse aux hommes de la classe ouvrière et leur dit : « Vous n’avez plus l’emploi ni le salaire d’avant, vous n’accomplissez plus rien. Mais ce n’est pas grave. Oublions l’accomplissement ; regardons l’attribution. » Le statut attribué, au sens sociologique, c’est ce qui vous est donné – comme le genre, la race ou le lieu de naissance. Il leur dit : « Peu importe vos échecs professionnels. C’est génial que vous soyez des hommes. C’est génial que vous soyez blancs. C’est génial que vous soyez nés aux États-Unis. Exaltons ces critères de fierté ! » C’est une stratégie de substitution. Ce n’est pas seulement le néo-traditionalisme qui persiste, c’est une stratégie compensatoire de renforcement de la fierté de la droite. Parce qu’ils ne font rien pour leurs réalisations. Au contraire, ils se retirent : ils réduisent les services publics, coupent les aides, augmentent les prix, rendant toute réussite encore plus difficile.

23 AP : En analysant ces mouvements, tu parles d’une « économie de la fierté ». Pourrais-tu expliciter ce concept ?

24 Une économie de la fierté est un système de classement social reposant sur une monnaie symbolique qu’est la fierté. Dans la culture états-unienne, on est invité·e à être fier·ère : a) de sa position – richesse, statut professionnel élevé, haut niveau d’éducation – et b) de ses accomplissements – être selfmade, d’une manière ou d’une autre. À cela s’ajoutent d’autres critères socialement contestés et qui varient selon les sous-cultures : fierté de son lieu de naissance, de sa beauté physique, de sa « race », de son genre, de son hétéronormativité. Ces critères sont historiquement mouvants.

25 LB : Dans ton analyse, tu montres que les Démocrates et, plus largement, les personnes de gauche participent également à ce système. Quel rôle jouent-elles dans cette dynamique de honte ?

26 C’est une histoire triste. Dans les « bulles bleues » démocrates, essentiellement urbaines et éduquées, les personnes, bien intentionnées mais éloignées du monde rural et des diplômé·es du secondaire, ne comprennent pas qu’il existe une culture de la fierté propre aux « bulles rouges » républicaines, différente de la culture de la fierté des « bulles bleues ». Elles présument, sans réfléchir, leur supériorité culturelle et humilient celles de la « bulle rouge ». À la honte que ces personnes ressentent déjà, s’ajoute celle que leur inflige la gauche. C’est un double coup.

27 Quand Hillary Clinton déclare qu’« on pourrait mettre la moitié des partisan·nes de Trump dans un panier de déplorables » [3], ou quand l’actrice Bette Midler décrit la Virginie-Occidentale comme « pauvre, illettrée et droguée » [4], ces propos touchent des populations effectivement frappées par le chômage et l’addiction, mais qui n’ont pas besoin qu’on ajoute à leur humiliation une attitude de supériorité morale.

28 C’est une chose d’humilier les politicien·nes responsables de ces souffrances ; c’en est une autre d’humilier ceux et celles qui, dans ces régions, ont renoncé à la politique conventionnelle et se sentent abandonné·es. Ils avaient l’impression que personne ne les écoutait, ne voyait leurs difficultés ou n’allait y répondre. Alors, quand ils ont vu un magicien charismatique arriver en ville, ils se sont dit : « OK, essayons-le ! »

29 Cela pourrait arriver à n’importe qui. Sans formation sociologique, il est difficile de comprendre ce qui se joue. La gauche, par myopie, a aggravé la situation. Et je vous explique comment. Trump maintient ses partisan·es sous son emprise grâce à un rituel anti-honte en quatre temps, auquel la gauche contribue malgré elle. Dans un premier temps, Donald Trump tient des propos transgressifs. Il dit : « Les immigrant·es haïtien·nes mangent des chats et des chiens. » Dans un deuxième temps, des expert·es couvrent Donald Trump de honte en lui disant : « On ne peut pas dire ça ; c’est faux et cruel ! » Puis, dans un troisième temps, Donald Trump devient la victime des personnes qui le couvrent de honte et dit à ses partisan·es : « Voyez comme ils s’en prennent à moi : ils pensent que tout ce que je dis est stupide, que je me répète. Ils me méprisent ! N’est-ce pas ce que la gauche vous fait, à vous, mes partisan·es ? Ne vous rabaisse-t-elle pas ? Ces gens ne vous humilient-ils pas ? Ne vous traitent-ils pas aussi de ploucs stupides, de racistes, de sexistes, d’homophobes ? Eh bien, je vais prendre sur moi la honte qu’ils vous infligent ! Je vais la prendre sur moi, comme Jésus-Christ lui-même. Je suis la victime. Ne vous sentez-vous pas mieux sans cette honte ? » Et dans un quatrième temps, très différent de Jésus [rires], il y a la revanche, la rétribution : « Regardez comment ils m’ont humilié ! Je vais me venger d’eux, un par un, choisir mes ennemi·es, les punir ! »

30 La moitié des États-Unis, celle qui vote démocrate, entend les temps un et deux : Donald Trump attire la honte, et les expert·es ne cessent de l’y renvoyer. C’est la première scène. La gauche l’écoute et répond : « Oui, quel idiot, il mérite bien d’être couvert de honte ! » L’autre moitié, républicaine, entend, elle, les temps trois et quatre : « Oh, le pauvre, regardez-le… je sais ce qu’il ressent. C’est terrible d’être humilié par des gens qui ne connaissent rien à votre vie, à vos difficultés. Je vois qu’il tient bon, tant mieux. Il mène notre combat dans cette guerre de l’humiliation, et il rend les coups. » Pour comprendre ce qui se joue, il faut réunir ces quatre séquences : c’est un code. Donald Trump ne nous dit pas ce qu’il fait ; il nous le montre. À nous de le saisir en lisant ses émotions et en comprenant la stratégie. De la même manière qu’il existe une politique économique, nous pouvons voir ici quelque chose de similaire se produire à travers les émotions, à condition que nous les écoutions avec empathie.

31 LB : Ta recherche montre que les discours sur les discriminations, par exemple en matière de race ou de genre, ou le discours critique, bien qu’ils offrent des outils de sensibilisation à certaines personnes, ne parviennent pas aux personnes que tu as rencontrées. Ils provoquent au contraire colère ou résistance. Je pense, par exemple, aux concepts de « privilège blanc » ou de « fluidité de genre ». Peux-tu revenir sur cet aspect ?

32 J’ai parlé avec un homme qui a grandi dans un parc pour caravanes, très pauvre. L’une des premières choses qu’il m’a dites était : « Je suis du trailer trash[5], d’accord ? » J’ai compris que je devais y aller doucement avec lui, apprendre à le connaître. Puis il m’a offert une analyse remarquable.

33 Il m’a dit : « Je ne pense pas qu’il existe un récit pour les gens comme moi. Je suis blanc et je suis homme, mais pauvre. Or il existe deux récits publics : celui des hommes blancs, diplômés d’études supérieures et qui réussissent dans la vie – bravo à eux. Et celui des Noirs pauvres – ce qui s’explique par le racisme. » Il a ajouté : « Mais cela m’exclut. Je suis blanc, je suis un homme, et je suis pauvre. Et donc, la seule raison pour laquelle je serais encore pauvre alors que j’ai tellement de privilèges d’être blanc et tellement de privilèges d’être un homme, c’est que je suis stupide et paresseux. » Il n’a pas mobilisé une analyse structurelle : « Il existe un plafond économique qui plane sur moi. Il y a un contrôle des passeports scolaires qui ne me permet pas de passer sans licence universitaire. » Il disait ce qu’il ressentait : la honte d’être tombé tout en bas de l’échelle de la fierté, et l’impression que personne ne comprenait pourquoi il en était arrivé là.

34 Je partage avec vous mes moments d’apprentissage, et celui-ci en fait partie : lorsqu’il a décrit le discours manquant. Cet homme avait abandonné ses études secondaires.

35 Un autre moment d’apprentissage pour moi fut lors d’un petit défilé de la Gay Pride à Pikeville, une petite ville carrefour dans cette région minière de l’est du Kentucky. C’étaient principalement des étudiant·es d’une petite université protestante locale, l’Université de Pikeville, qui organisaient cette parade, et à la fin du parc où elle se déroulait, il y avait quelques hommes travestis. L’homme que j’accompagnais était horrifié : « Ces hommes sont habillés en femmes et des enfants peuvent voir cela ! » Il ajouta : « Comment est-ce possible ? Ces gens éduqués nous causent encore un autre problème. Nous sommes en crise : le Kentucky a beaucoup d’enfants placés en famille d’accueil, nous ne pouvons même pas garder nos familles ensemble ! Des femmes toxicomanes donnent naissance à des enfants ayant des troubles d’apprentissage. Nous ne pouvons même pas prendre soin de nos enfants ! Et vous voulez que nous fassions preuve d’ouverture, de compréhension et d’empathie supplémentaire ? » Il voulait de l’empathie pour quelque chose qui lui semblait plus essentiel. D’autres me disaient : « Je n’ai rien contre les personnes transgenres, peu importe ce que vous voulez être ! Si vous êtes trans, très bien. Mais ce n’est pas la priorité. Si vous mettez cela en premier, vous ne comprenez pas notre crise. »

36 C’était une sorte de préjugé social de classe dont ils étaient victimes si nous accordions la priorité aux personnes transgenres. Quand j’ai répondu à l’homme que j’accompagnais : « Cela ne concerne que 1,9 % de la population, et ne devrions-nous pas être bienveillant·e avec tout le monde ? » il me rétorqua : « De quel point de vue de classe parlez-vous ? » J’ai compris quelque chose ce jour-là.

37 LB : Tu soulignes que l’ignorance de cette « fierté perdue » comporte un risque de conflit ou de violence. Tu soutiens qu’un « pont d’empathie » commence par la reconnaissance de cette perte. Pourrais-tu préciser ce concept ?

38 Dans les deux exemples précédents, je vous ai raconté des histoires qui ont renforcé mon empathie, des moments où j’ai fini par saisir quelque chose de la signification personnelle pour ceux à qui je parlais. Ces histoires m’ont tendu un « pont d’empathie ». Elles m’ont aidée à comprendre pourquoi ils ressentaient ce qu’ils ressentaient, et elles ont réussi. J’en suis sortie grandie. J’ai appris quelque chose.

39 Or, dans nos « bulles bleues », nous sommes peu doué·es pour sortir de nos cercles. Des études montrent que les Démocrates libéraux sont plus enclin·es que les Républicain·es conservateurs à rompre le contact avec quelqu’un qui exprime une opinion divergente. C’est intéressant. Les Blancs sont davantage susceptibles de rompre tout contact que les Noirs. Nous nous pensons empathiques, mais ce n’est pas le cas. En réalité, nous évitons de franchir le pont. Paradoxalement, nous ne sommes pas aussi doué·es que les autres pour essayer de comprendre comment pense autrui.

40 Dans un pays aussi divisé que les États-Unis, alors qu’un parti mène une offensive à droite, il est très important et pragmatique de tendre la main aux personnes appartenant aux cols bleus et de leur dire : « Écoutez, nous ne sommes pas si divisé·s que ça. » À vrai dire, la plupart des gens des régions rurales sont plus modéré·es que les Républicain·es ou les Démocrates. La plupart des gens sont indépendant·es, en quelque sorte au milieu. Ainsi, les informations que vous lisez et l’impression générale que vous avez d’une guerre civile imminente entre la gauche et la droite sont en partie fabriquées. Et si nous construisions davantage de ponts d’empathie, nous pourrions, en comprenant l’autre, recoudre le pays, sans renoncer à nos convictions.

41 Prenons l’exemple de l’environnement. J’ai discuté avec un homme qui m’a dit : « Oh, Dieu nous a envoyé Donald Trump ! » Je me suis donc dit que j’allais beaucoup apprendre de lui [rires] ! Et il m’a emmenée visiter ce qu’on appelle localement les hollers, de petites communautés situées le long de routes à une seule voie dans des vallées étroites entre de hautes montagnes, ainsi que de petites fermes et des vallées où sa famille vivait depuis des générations. Il en était très fier. Et, en chemin, il m’a dit : « Vous voyez le haut de cette montagne sciée ? » en regardant une montagne dont le sommet avait été coupé par des machines pour extraire le charbon. « On pourrait installer des panneaux solaires là-haut ! » Ce grand personnage, fervent de Trump, voulait installer des panneaux solaires là-haut ! Je me suis dit : « Eh bien, il y a des possibilités de convergence ici ! » [rires]

42 Je pense donc que les ponts d’empathie pourraient être mis à profit et qu’il existe de réels points de convergence.

43 AP : Restons sur ce concept de « pont d’empathie », car ta méthodologie nous intéresse beaucoup. Tu as mené des entretiens approfondis avec des hommes souvent absents des grandes enquêtes, tels que des détenus ou des toxicomanes, en faisant preuve d’une sincère curiosité. Tu sembles construire un pont d’empathie avec eux. Peux-tu en dire plus ?

44 Oui, c’est ainsi que je travaille. Et si je réfléchis à l’origine de cette démarche – pourquoi fais-je cela ? Pourquoi est-ce que cela m’amuse autant ? –, je pense que la réponse réside dans une expérience personnelle que j’ai vécue à l’âge de 12 ans. Je vivais dans un quartier que je croyais ordinaire, je fréquentais une école ordinaire, je portais des vêtements ordinaires. Tout était ordinaire parce que j’y étais habituée. Puis, en raison du travail diplomatique de mon père, nous avons dû déménager. J’ai été inscrite dans une école missionnaire écossaise très stricte, la Tabetha School of Jaffa, près de Tel Aviv en Israël, où mon père travaillait, et soudain, mon monde a changé. Du jour au lendemain, je suis devenue un objet de curiosité de la cour de récréation : je ne parlais pas un mot d’hébreu, j’étais plus grande que tout le monde, je portais des vêtements bizarres et des chaussures ridicules. Et j’étais, bien sûr, mortifiée. C’était horrible ! Je suis rentrée à la maison et ma mère m’a dit : « Si dans trois semaines tu ne t’y plais toujours pas, nous te renverrons chez tes grands-parents à Boston. » Panique : j’étais coincée. Ce qui me paraissait alors le pire fut en réalité l’une des meilleures expériences de ma vie. Je me suis fait des ami·es et j’ai appris à être l’originale. Cela m’a donné un regard extérieur, et j’ai appris que ma réalité n’était ni unique ni la plus intéressante.

45 Cette expérience m’a marquée. De retour aux États-Unis deux ans plus tard, rien ne semblait plus pareil. J’étais une outsider là-bas aussi. Mes ami·es me semblaient si jeunes. Tout semblait plus petit. « Eh bien, peut-être que si je continue à aller à l’école, je trouverai un endroit où je me sentirai à nouveau normale. » Je pense que cela a fait de moi une sociologue. Et ce que cette expérience m’a vraiment appris, c’est que les ponts d’empathie sont la chose la plus intéressante au monde. Ce n’est pas seulement la bonne chose à faire sur le plan moral, ou la chose la plus importante à faire sur le plan politique, mais cela vous rend plus grand·e et c’est amusant ! Donc, pour répondre à votre question d’une manière peut-être plus personnelle que vous ne l’attendiez, je pense que c’est pour cela que je le fais.

46 LB : À propos de ton approche, j’aimerais te partager la manière dont tu m’as aidée à changer de paradigme en sociologie…

47 Ah !

48 LB : Pendant mon doctorat sur l’argent au sein des couples, chaque fois que je décrivais mon travail de terrain à des professeur·es, on me disait toujours ce que je devais lire : « Plus de Foucault ! Plus de Bourdieu ! » Avec toi, ce fut radicalement différent. Je me souviens t’avoir décrit le cas d’une femme très consciente des inégalités de genre. Elle voulait que son partenaire la paie pour le soin apporté à leur enfant, car elle y consacrait beaucoup plus de temps que lui. Je n’oublierai jamais ta réaction : d’abord une grimace de dégoût ou de choc moral, puis de la surprise. Tu avais marqué une pause, comme si tu tentais d’entrer dans le monde de cette femme, de ressentir ce qu’elle ressentait. Ce n’est qu’ensuite que tu as commencé à réfléchir à voix haute. Je fus frappée par ta capacité à habiter son expérience. Ce moment a marqué un tournant dans ma manière de faire de la sociologie, et je t’en suis profondément reconnaissante. Car, ce jour-là, tu n’étais pas juste une intellectuelle me disant quoi lire. Pourrais-tu nous expliquer comment tu engages ton corps et tes émotions en entretien ?

49 Mon mari dit que je serais une très mauvaise espionne, car on voit toujours ce que je fais [rires] ! En réalité, ce que tu as observé correspond en quelque sorte à la façon dont je commence. D’abord, avec un jugement très catégorique : « Beurk ! » Et ensuite : « Bon, je ne vais pas en rester là. Qu’est-ce que c’est que ça ? Cela me concerne moi, pas elle ! »

50 Donc oui, c’est difficile, et c’est tout un processus : éprouver de l’empathie, laisser de côté ses propres idées préconçues, ses propres sentiments. Par exemple, avec cette femme, pour moi, cela m’aurait paru de très mauvais goût… c’est un peu comme un réflexe de classe : on ne demande pas à être payée. Et puis, un instant ! C’est à moi de relever le défi de comprendre. Et d’abord, celui de reconnaître que j’ai tort d’avoir des opinions si tranchées. Je suis quelqu’un qui a beaucoup d’opinions [rires], mais j’y travaille ! J’ai dû apprendre à les défaire, à faire de la place pour le changement.

51 Et je crois profondément à l’importance des histoires pour nous aider à franchir ce pont de l’empathie. J’ai l’impression que tu me racontes une histoire sur moi qui t’a permis de le traverser, et je suis reconnaissante que mon visage expressif t’ait montré les étapes à suivre [rires] ! Les histoires sont vraiment un cadeau qui nous aide à franchir ce pont.

Ouvrages d’Arlie Russell Hochschild

  • Stolen pride. Loss, shame, and the rise of the right, 2024, New York : The New Press.
  • Strangers in their own land. Anger and mourning on the American right, 2016, New York : The New Press.
  • (avec Joan Tronto et Carol Gilligan), Contre l’indifférence des privilégiés : à quoi sert le care, 2013, Paris : Payot.
  • So how’s the family ? and other essays, 2013, Berkeley, CA : University of California Press.
  • The outsourced self : Intimate life in market times, 2012, New York : Metropolitan Books.
  • The commercialization of intimate life. Notes from home and work, 2003, Berkeley, CA : University of California Press.
  • (avec Barbara Ehrenreich, eds) Global woman : Nannies, maids, and sex workers in the new economy, 2003, New York : Metropolitan Books.
  • The time bind : When work becomes home and home becomes work, 1997, New York : Metropolitan Books.
  • (avec la collaboration de Anne Machung), The second shift. Working parents and the revolution at home, 1989, New York : Harper Collins.
  • The managed heart. Commercialization of human feeling, 1983, Berkeley : University of California Press. (Traduction française de Salomé Fournet-Fayas et Cécile Thomé, 2017, Le prix des sentiments. Au cœur de travail émotionnel, Paris : La Découverte).
  • The unexpected community, 1973, Hoboken, NJ : Prentice-Hall.
  • Coleen, the question girl, 1972, New York : The Feminist Press ; rééd. 2016, London, UK : Invisible Spaces of Parenthood (livre pour enfant).

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Date de mise en ligne : 29/04/2026

https://doi.org/10.3917/nqf.451.0105