Compte rendu

Stéphanie Barouh-Cohen, Le Corps à l’épreuve de la survie psychique, Paris, CampagnePremière/, 2016, 172 p. Par Claude Stark

Pages 197c à 205c

Citer cet article


(2017). Stéphanie Barouh-Cohen, Le Corps à l’épreuve de la survie psychique, Paris, CampagnePremière/, 2016, 172 p. Par Claude Stark. Les Lettres de la SPF, 37(1), 197c-205c. https://doi.org/10.3917/lspf.037.0197c.

« Stéphanie Barouh-Cohen, Le Corps à l’épreuve de la survie psychique, Paris, CampagnePremière/, 2016, 172 p. Par Claude Stark ». Les Lettres de la SPF, 2017/1 N° 37, 2017. p.197c-205c. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-les-lettres-de-la-spf-2017-1-page-197c?lang=fr.

2017. Stéphanie Barouh-Cohen, Le Corps à l’épreuve de la survie psychique, Paris, CampagnePremière/, 2016, 172 p. Par Claude Stark. Les Lettres de la SPF, 2017/1 N° 37, p.197c-205c. DOI : 10.3917/lspf.037.0197c. URL : https://shs.cairn.info/revue-les-lettres-de-la-spf-2017-1-page-197c?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lspf.037.0197c


1 Issu d’une thèse, cet ouvrage témoigne d’une clinique que l’on dit souvent « difficile », où la parole échappe parfois à un travail de représentance ou vient à manquer. Le corps au contraire s’invite comme lieu du paradoxe de la survie psychique, expression d’une souffrance mais aussi ultime limite à l’effondrement. Livre passionnant où l’auteure-analyste nous fait partager sa clinique au plus près de ce qui se joue dans le transfert, qu’elle nomme « l’entre-Je de la scène analytique ». À travers l’univers des sensations, des éprouvés, mais aussi des mises en mots, elle nous fait entendre ce que le sujet n’a pu éprouver, qu’il revient à l’analyste « d’éprouver psychiquement » sur le fil du transfert pour que se tisse un sentiment continu d’exister. L’intérêt du livre réside aussi dans le développement rigoureux et inventif de différentes approches théoriques autour du statut du corps à l’épreuve de la survie psychique.

2 L’auteure définit d’abord le corps comme « lieu d’ancrage au sentiment d’exister à la croisée de la sensorialité et de l’autre, et dégage par la suite les effets de son achoppement, telle la formation d’une armature défensive » érigée contre le retour du clivé et donc de l’expérience catastrophique. Se référant à des analystes qui ont travaillé autour des problématiques de l’informe, du vide, de l’impensable, elle s’en distingue par une hypothèse majeure : « La répétition n’est pas soutenue par une “énergie du désespoir” mais par une “énergie du désêtre”, c’est-à-dire par une force de vie, tirée de l’expérience d’avoir survécu à l’anéantissement du sentiment de soi » (p. 16). Stéphanie Barouh-Cohen nous invite à cheminer vers diverses contrées théoriques où se côtoient Freud, Ferenczi, Winnicott, Piera Aulagnier, Frances Tustin et bien d’autres. Autant d’éclairages pour nous aider à penser cette « énergie du désêtre » et le principe de survie/principe d’anéantissement.

3 Si Freud a très tôt évoqué l’Infans et son cri de détresse adressé à un prochain, il a aussi lié angoisse et trauma dans le fait que le moi pouvait être atteint très précocement et garder la trace d’une blessure narcissique. Ferenczi en a alors fait l’essence même de son travail, mais il est resté freudien en considérant que le principe de plaisir/déplaisir est l’organisateur de la vie psychique. Pour l’auteure, rejoignant en cela Paul Racamier, dans ces problématiques de survie serait principalement à l’œuvre le principe de survie/principe d’anéantissement, sans pour autant se substituer au principe de plaisir/déplaisir. D’où cette question, dans son introduction : « Comment rendre au sexuel sa visée organisatrice, dès lors que les vicissitudes de l’être pèsent sur le sentiment continu d’exister ? »

4 Avec Piera Aulagnier, nous approchons des « sources de l’être » et des processus qui encouragent son émergence. Elle souligne le primat de la sensorialité dans la mise en vie de l’appareil psychique et par là même celle du corps sensoriel-érogène. Ce qui fait trace d’expériences archaïques constitue ainsi les premières représentations engramées dans le corps, qu’elle nomme pictogrammes. Et lorsque le sujet porte en lui la mémoire trop prégnante de pictogrammes négatifs, toute l’économie somato-psychique entre dans une logique de survie psychique. Le sujet peut alors avoir recours à des processus auto-calmants, s’inscrire dans une logique d’auto-engendrement, et chercher à se « re-présenter » comme Claire, cette patiente qui se vivait comme « immatérielle », « invisible » et cherchait le reflet de sa propre image en s’entourant de miroirs pour pallier l’absence d’un regard internalisé, mettant en péril son sentiment d’exister dans la continuité. Stéphanie Barouh-Cohen écrit : « Ainsi, lorsque le corps et la psyché sont “catastrophés” du fait de la déliaison somato-psychique à l’œuvre, la recherche d’un corps étranger comme moyen d’échapper transitoirement à ce qui se défait est fortement activée. Le “corps-monstrueux” de la boulimique, le “corps-cadavre” de l’anorexique, le corps “dans tous ses états” du toxicomane ou encore le corps malade du somatisant… prendraient ainsi alternativement les statuts de corps “auto-engendrés” (si nous nous plaçons d’un point de vue défensif) et “auto-désengendrés” (dans le sens de la répétition du trauma) du fait même du fantasme d’annulation de l’existence même du sujet » (p. 93).

5 L’approche winnicottienne tient une place essentielle tant à travers les récits de cures que dans son travail théorique, notamment le concept de l’élément féminin pur. L’auteure met en lumière l’importance de cette capacité à prendre de l’autre en soi qui participe au sentiment d’exister. Elle se réfère aussi aux capacités créatives du sujet, centrales chez Winnicott. Si son écoute est orientée par la reconnaissance de ce qui a fait trauma, elle souligne ce qui a permis au sujet, à travers ses processus de survie, d’inventer une forme qui est, en soit, une création.

6 Tout en évoquant la clinique de l’autisme, Stéphanie Barouh-Cohen ne fait pas de ces survivants de la psyché des autistes, mais remarque que s’ils ont recours par moments à « une capsule ou enclave autistique », c’est dans une perspective de survie. Se couper de l’autre ou de soi-même est alors un recours absolu. Elle développe aussi toute une réflexion psychopathologique, de la névrose actuelle aux personnalités « as if », sans se laisser enfermer dans la catégorie « état limite », pour privilégier l’idée de « processus limites », ouvrant alors à une écoute plus dynamique où les registres primaires mais aussi très secondarisés prennent toute leur place.

7 En conclusion, l’auteure nous invite à supporter ces moments où notre désir s’émousse, lorsque ces patients nous mènent à une impasse et neutralisent l’analyste. Elle propose d’adopter l’« attitude passive de présence et de soutien » préconisée par Didier Anzieu, qui évite les écueils d’un laisser tomber, pour des moments transférentiels très proches, selon elle, d’une expérience agonistique.


Date de mise en ligne : 06/01/2020

https://doi.org/10.3917/lspf.037.0197c