Marie-Claude Egry, Le Deuil en miroir, Paris, Éditions CampagnePremière/, 2016, 230 p. Par Jean-François Solal
Pages 206d à 207d
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/lspf.037.0197d
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1 Issu de sa thèse, l’appréhension d’avoir à lire un ouvrage académique est vite levée : Marie Claude Egry, docteure en psychanalyse est aussi une psychanalyste qui a travaillé longtemps dans la protection de l’enfance et témoigne ici de sa pratique institutionnelle. Ce livre, évidemment très documenté, ne cherche pas une validation de sa clinique du deuil, par une conséquente bibliographie, mais plutôt à apporter un contrepoint théorique à une clinique du deuil que nous méconnaissons trop souvent.
2 Si le miroir ne reflète pas le deuilleur, c’est qu’il pourrait se perdre dans une contemplation mortifère. J’ai compris son titre, le « deuil en miroir », comme le fait que chaque deuil reflète d’autres deuils, en miroir les uns des autres. La thèse centrale de l’auteure est que la continuité de vie suppose que les deuils se répondent les uns les autres assurant au sujet une trame symbolique faite de ce que les deuils transmettent dans la succession des générations.
3 Cet ouvrage est constitué de huit chapitres ; les cinq premiers concernent les enfants ou l’infantile chez l’adulte : l’enfant endeuillé, le parent endeuillé, l’enfant porteur du deuil familial. Chacun de ces chapitres est illustré de plusieurs vignettes cliniques. Au chapitre 6, Marie-Claude Egry analyse les nombreuses occurrences chronologiques où Freud évoque le deuil, bien au-delà donc du « Deuil et mélancolie ». Enfin, les deux derniers chapitres sont consacrés aux travaux anthropologiques sur le deuil qui éclaire la clinique de l’auteure en tant que « les rites ont une valeur paradigmatique de va-et-vient entre le temps social et le temps psychique. Lien social et ordre symbolique ». Elle aborde d’abord les rites de deuil en Afrique, notamment l’impressionnant deuil de l’enfant chez les Fons du Bénin, ou chez les Senoufo de la Côte d’Ivoire, avant de conclure son livre sur les rites de deuil dans le judaïsme, un chapitre très documenté.
4 Quand le deuil n’a pu être entamé, quand ils se sont succédés sans faire lien symbolique entre les générations, un sujet dans la descendance s’en chargera : il est « colporteur de mémoire, lieu du deuil ». Ainsi Loïc, par une sexualité coupable, endosse la honte familiale qui ne le concerne pas. Ainsi Louna, sept ans, prête-t-elle son corps à une grand-mère qui y vit à sa place. L’auteure se garde bien de la considérer comme une psychotique hallucinée. À cette petite fille africaine qui confie à Marie-Claude Egry que sa grand-mère est le reflet de son image dans le miroir, la psychanalyste, après un long travail d’apprivoisement, parvient à inviter la grand-mère aux séances « pour que l’aïeule commence à exister en dehors d’elle ».
5 Dans la tradition juive, on recouvre d’un drap les miroirs de la maison, pour que l’âme du mort n’ait pas la tentation de se fondre dans l’image des endeuillés : « Tout est déployé pour préserver le sujet de la fascination exercée par les morts et de la contagion. » Tout concourt à préserver les vivants du mort et le deuil en est l’expérience de séparation.
6 La fonction du transfert dans le deuil évoqué dans la cure : il constitue une « reprise » vivante et vitalisante, non une épreuve mortifère : « L’espace transférentiel rejoint l’espace rituel dans son rapport à la répétition et aux pulsions de mort, remises en service de la vie et de la mémoire, rendant la mort assimilable en chassant le mortifère. » On comprend que cette reprise est une parmi d’autres ; nous partageons l’agacement de l’auteure devant la formule rabattue « faire son deuil ». Avec la reprise, il n’y a pas de fin dans le deuil mais une séparation symbolisée qui reconstruit l’espace de mémoire ouvert aux disparus tombés dans l’oubli. Nathalie Zaltzman citée à plusieurs reprises aurait approuvé cette position : « Lorsqu’un deuil refait surface dans le transfert, ce qui est ranimé avec la réminiscence, ce n’est pas le mort, mais le regard sur la vie, les questions sur la transmission. »
7 Ce livre nous rappelle que deuil et transfert ont partie liée, et contribuent, l’un l’autre, à renforcer le lien symbolique dans la cure.