Compte rendu

Jean-Marc Chauvin (dir.), Les Écueils du féminin dans les deux sexes, Paris, CampagnePremière/, 2016, 217 p. Par Catherine Vey

Pages 197b à 203b

Citer cet article


(2017). Jean-Marc Chauvin (dir.), Les Écueils du féminin dans les deux sexes, Paris, CampagnePremière/, 2016, 217 p. Par Catherine Vey. Les Lettres de la SPF, 37(1), 197b-203b. https://doi.org/10.3917/lspf.037.0197b.

« Jean-Marc Chauvin (dir.), Les Écueils du féminin dans les deux sexes, Paris, CampagnePremière/, 2016, 217 p. Par Catherine Vey ». Les Lettres de la SPF, 2017/1 N° 37, 2017. p.197b-203b. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-les-lettres-de-la-spf-2017-1-page-197b?lang=fr.

2017. Jean-Marc Chauvin (dir.), Les Écueils du féminin dans les deux sexes, Paris, CampagnePremière/, 2016, 217 p. Par Catherine Vey. Les Lettres de la SPF, 2017/1 N° 37, p.197b-203b. DOI : 10.3917/lspf.037.0197b. URL : https://shs.cairn.info/revue-les-lettres-de-la-spf-2017-1-page-197b?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lspf.037.0197b


1 Cet ouvrage collectif a été publié à la suite d’un cycle de conférences tenues d’octobre 2013 à juin 2015 à Genève dans le cadre du Centre de psychanalyse Raymond de Saussure. Il offre les réflexions et les avancées théoriques des conférenciers à propos d’une des dernières préoccupations de Freud concernant ce qui lui semblait entraver la fin de la cure, la résistance au changement, qu’il nommera le « roc du féminin ». Cette butée, bien que les enjeux en soient différents, se rencontre tout autant pour des analysants hommes que femmes. Pour les femmes, ce qui se joue se situe du côté du roc biologique indépassable et vient se dire sous la forme de « l’envie du pénis ». Pour les hommes, cela s’énonce sous le refus d’une position passive.

2 Jean-Marc Chauvin, dans son introduction, rappelle le cheminement théorique freudien à propos du féminin jusqu’au dernier texte de 1932, publié dans les « Nouvelles Conférences sur la psychanalyse » et intitulé « La féminité ». Freud, dans sa théorie du développement psychosexuel, soutient l’idée de l’existence d’un seul sexe, le masculin, comme organisateur du monde psychique pour les deux sexes. Il conservera ce point de vue tout au long de son œuvre théorique. Mais pour autant, il va laisser ouvert un questionnement à propos de la féminité, qui est pour lui une énigme, un continent noir, une terra incognita. Chacun des auteurs se mettant au travail ont repris à leur compte cette question du féminin et de ses écueils.

3 Certains d’entre eux, restant au plus près de la trame théorique freudienne à propos du développement psychosexuel, vont en explorer les diverses facettes et y apporter des éclairages différents. Ainsi, pour Jacqueline Shaeffer, à l’origine du féminin, la mère soumet la fille à la logique phallique et symbolique du père en imposant un refoulement primaire de la zone vaginale, protégeant ainsi l’enfant de sa propre jouissance. À l’adolescence, la polarité masculin-féminin viendra dans le continuum de l’organisation psychosexuelle antérieure, phallique/châtrée, tout en restant toujours à construire. Pour cet auteur, parler de la crainte de la castration reste tout autant pertinent pour la fille que pour le garçon. Bien qu’elle ne puisse prendre la forme de la crainte pour le pénis, c’est l’intégrité du corps qui est menacé. Pour Monique Cournut-Janin, la construction du féminin s’établit dans le contact corps à corps avec l’inconscient maternel et détermine la vie amoureuse. S’attardant également sur ce lien premier mère-fille, Jacqueline Godfrind le définit comme étant dans le registre de l’homosexualité primaire, celui d’un duel possiblement mortifère. Elle met en lumière un « pacte noir » unissant mère et fille, la présence d’un père « tiercisant » étant convoqué dans ce rapprochement aliénant mère-fille. De ce fait, le féminin, dans sa dimension d’altérité, ne peut se définir comme tel que par l’existence d’un masculin. Dans le chapitre qu’elle consacre à l’anorexie mentale, Nadia Mammar s’interroge sur la prééminence des filles présentant cette symptomatologie et fait la recension des divers facteurs, biologiques, socioculturels, familiaux et psychanalytiques qui semblent participer à sa survenue. Elle souligne l’investissement important d’une image féminine idéalisée qui s’exprime dans les blogs tenus par les adolescentes. La réflexion de Jean-Marc Chauvin porte, elle, sur un des aspects du processus œdipien et interroge la position passive et homosexuelle de l’œdipe négatif, autre face, écrit-il, du « roc du féminin ». Il en souligne son aspect structurant et propose de le penser en deux phases distinctes, la phase phallique identitaire et la phase phallique vaginale.

4 D’autres auteurs se sont plus spécifiquement demandé comment le féminin et la bisexualité psychique étaient au travail dans le processus analytique. Catherine Chabert met l’accent sur l’importance de la bisexualité psychique. Celle-ci témoigne ainsi de l’inscription interne des deux sexes et se manifeste dans le processus de la cure et le transfert par le jeu des identifications. Pour Nathalie Zilkha, le féminin a une affinité particulière avec l’analyse, car il est sollicité à travers le nécessaire investissement de la réceptivité à la réalité psychique. Corrélativement, le travail analytique peut faire apparaître des « accrocs » dans son organisation par le clivage des éléments masculins et féminins.

5 Un dernier ensemble de conférenciers a abordé cette question du féminin, non seulement du côté du « roc du féminin », mais aussi dans sa dimension d’altérité énigmatique, qualifiée par Freud de dark continent. Ainsi, pour Jacques André, le premier écueil du féminin auquel se heurte Freud est théorique. En effet, bien que ce dernier possède une théorie très construite et exhaustive à propos de la féminité, coexiste de façon concomitante dans ses écrits son incompréhension à ce sujet. Si l’image du continent noir associe le féminin et le primitif, la thèse formulée par Freud en 1932 réduit inversement le féminin à une formation psychosexuelle secondaire. Il y a primat du phallus, la petite fille découvre son sexe non en l’explorant, mais en s’apercevant qu’elle n’en a pas. L’envie du pénis apparaît comme le destin ultime de la sexualité féminine. Pour Jacques André, « ce n’est pas phallus ou dark continent, mais nécessairement les deux ». Ainsi, si Freud fait de l’envie du pénis le premier mouvement vers la féminité, cet auteur propose l’hypothèse inverse. Cette formation vient fermer quelque chose d’une féminité primitive de l’enfant, fille ou garçon, en lien avec l’intérieur du corps, son effraction, sa passivité. Le travail de Serge Lesourd, bien que dans des références conceptuelles différentes, prolonge cette façon d’aborder la question du féminin. Pour ce dernier, c’est l’adolescence et la découverte d’une nouvelle forme de jouissance sexuelle qui met fin à la croyance infantile en un seul sexe, le masculin. C’est la rencontre de l’Autre sexe qui fait sortir de la tranquillité infantile œdipienne. La poussée pubertaire réveille des traces de jouissance du corps archaïque. La référence de Freud au continent noir, ou la formule de Lacan, « la Femme n’existe pas », viennent dire cette énigme d’une jouissance non normée, non pacifiée par la castration, dont la seule limite est celle du corps, toujours mortel. La sexuation s’inscrit alors, non plus en terme d’opposition phallique/châtré, mais entre masculin et féminin, faisant du féminin l’organisateur adolescent. L’inscription de la jouissance féminine dans le corps bouscule les repères et impose au sujet un choix, plus totalement inscrit dans la différence biologique des sexes, mais davantage de l’ordre d’un positionnement et d’une construction subjective de l’identité sexuée. La contribution de François Ansermet ouvre ce questionnement à propos du féminin sur une clinique actuelle, contemporaine, où la question de l’identité sexuelle se pose au-delà de la seule différence anatomique. Il en est ainsi de la clinique du choix du sexe, transsexualité ou intersexualité, aux dernières avancées des biotechnologies. La reproduction de la vie, la procréation et la gestation peuvent être désormais détachées de toute congruence directe avec l’identité et la sexualité. Ces questions contemporaines viennent interroger la psychanalyse, tant dans sa clinique que dans son élaboration théorique.

6 L’un des intérêts de ce livre consiste à ouvrir à ce champ de réflexion. Un autre, non moins important, se trouve dans la diversité des points de vue des contributeurs, psychanalystes appartenant à des associations différentes, avec des cadres théoriques hétérogènes, parfois irréductibles. Néanmoins, sur le féminin, tous se risquent à confronter leur approche, à explorer chacun à leur tour la question posée et à mettre en commun leur réflexion et leur intérêt.


Date de mise en ligne : 06/01/2020

https://doi.org/10.3917/lspf.037.0197b