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La Gazette en 1683-1685-1689 : analyse d'un système d'information

Pages 32 à 46

Citer cet article


  • Haffemayer, S.
(2013). La Gazette en 1683-1685-1689 : analyse d'un système d'information. Le Temps des médias, 20(1), 32-46. https://doi.org/10.3917/tdm.020.0032.

  • Haffemayer, Stéphane.
« La Gazette en 1683-1685-1689 : analyse d'un système d'information ». Le Temps des médias, 2013/1 n° 20, 2013. p.32-46. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2013-1-page-32?lang=fr.

  • HAFFEMAYER, Stéphane,
2013. La Gazette en 1683-1685-1689 : analyse d'un système d'information. Le Temps des médias, 2013/1 n° 20, p.32-46. DOI : 10.3917/tdm.020.0032. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2013-1-page-32?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/tdm.020.0032


Notes

  • [*]
    Maître de conférences en histoire moderne, UCBN, CRHQ, UMR 6583.
  • [1]
    Moureau François, Répertoire des nouvelles à la main : dictionnaire de la presse manuscrite clandestine XVIe-XVIIIe siècle, Oxford, Voltaire foundation, 1999, 517p.
  • [2]
    Juncker Christian, M. Christiani Junckeri,… Schediasma historicum de ephemeridibus sive diariis eruditorum in nobilioribus Europae partibus hactenus publicatis, in appendice exhibetur centuria foeminarum eruditione et scriptis illustrium, ab eodem collecta, Lipsiae, sumtibus J. F. Gleditsch, 1692.
  • [3]
    Camusat D. F., Histoire critique des journaux, par M. C*** (Camusat, publiée par J. F. Bernard), Amsterdam, J.-F. Bernard, 1734.
  • [4]
    Hazard Paul, La crise de la conscience européenne : 1680-1715, Paris, A. Fayard (Mesnil-sur-l’Estrée, impr. Firmin-Didot), 1961, 431p, p. 77.
  • [5]
    Haffemayer Ste?phane, « Politique européenne et conduite de l’Etat chez Courtilz de Sandras (1644-1712) », in Littérature de contestation : pamphlets et polémiques du règne de Louis XIV aux Lumières, Editions Le Manuscrit, Paris, textes réunis et publiés par Pierre Bonnet, 2011, p. 137-161.
  • [6]
    Albert Pierre, Histoire de la presse, 11e éd. mise à jour, Paris, Presses universitaires de France, 2010, 127p.
  • [7]
    Popkin Jeremy D., News and politics in the age of revolution : Jean Luzac’s “Gazette de Leyde”, Ithaca (N.Y.), Cornell university press, 1989, 292p.
  • [8]
    Belo André, Nouvelles d’Ancien Régime : la Gazette de Lisbonne et l’information manuscrite au Portugal (1715-1760), EHESS, polycopié, Paris, 2005.
  • [9]
    Rétat Pierre, La “Gazette d’Amsterdam”, miroir de l’Europe au xviiie siècle, Oxford, Voltaire foundation, 2001, 295p.
  • [10]
    Haffemayer Stéphane, « Les gazettes de l’Ancien Régime : Approche quantitative pour l’analyse d’un “espace de l’information” », Histoire & Mesure, vol. 12, 1-2, 1997, p. 69-91.
  • [11]
    Haffemayer Ste?phane, L’information dans la France du XVIIe sie?cle : La Gazette de Renaudot de 1647 a? 1663, Paris, Honore? Champion e?diteur, 2002.
  • [12]
    Feyel Gilles, L’annonce et la nouvelle : la presse d’information en France sous l’Ancien Régime (1630-1788), Oxford, Voltaire foundation, 2000, 1387p.
  • [13]
    http://www.unicaen.fr/gazette/index.php : version bêta en cours de finalisation en mai 2013.
  • [14]
    Dooley Brendan Maurice et Baron Sabrina Alcorn, The politics of information in early modern Europe, London, Routledge, 2001, VIII-310p.
  • [15]
    Sgard Jean (dir.), Dictionnaire des journaux : 1600-1789, Paris Oxford, Universitas Voltaire foundation, 1991, 1209p.
  • [16]
    Feyel Gilles, La “Gazette” en province à travers ses réimpressions 1631-1752 : une recherche analytique de la diffusion d’un ancien périodique dans toute la France avec un aperçu général et bibliographique pour chacun des centres de réimpression de la Gazette, Amsterdam Maarssen, APA-Holland university press, 1982, 452p, p. 40.
  • [17]
    Haffemayer Stéphane, « Transferts culturels dans la presse européenne au xviie siècle », Le Temps des médias, vol. 11, 2, 2008, p. 25-43.
  • [18]
    Dooley Brendan Maurice et Baron Sabrina Alcorn, The politics of information in early modern Europe, cit., p. 9.
  • [19]
    Pour un total de 2 232 nouvelles.
  • [20]
    Pour un total de 723 280 lignes.
  • [21]
    Feyel Gilles, L’annonce et la nouvelle, cit., p. 439.
  • [22]
    Jean-Pierre Niceron, Memoires pour servir a l’histoire des hommes illustres dans la republique, tome XII, Paris, Briasson, 1730, p. 27.
  • [23]
    Feyel Gilles, L’annonce et la nouvelle, cit., p. 450.
  • [24]
    Archives diplomatiques, Ministère des Affaires Etrangères, Correspondance politique, Autriche, n°55.
  • [25]
    Archives diplomatiques, Ministère des Affaires Etrangères, Correspondance politique, Autriche, n°54.
  • [26]
    Feyel Gilles, L’annonce et la nouvelle, cit., p. 443.
  • [27]
    887 nouvelles en 1683, 722 en 1685, 623 en 1689.
  • [28]
    En moyenne, une nouvelle compte 269 mots en 1683 ; elle en compte une centaine de plus en 1689.
  • [29]
    Sur 118 localités, 25 seulement sont récurrentes durant les trois années.
  • [30]
    Haffemayer Ste?phane, L’information dans la France du xviie siè?cle, cit., pp. 205-207.
  • [31]
    Ibid., p. 57.
  • [32]
    233 841 mots contre 133 260 pour l’information italienne.
  • [33]
    Vienne, 24 décembre 1684.
  • [34]
    Vienne, 14 janvier 1685.
  • [35]
    26 septembre 1685.
  • [36]
    Haffemayer Stéphane, « La Glorieuse Révolution et la conquête de l’opinion (1688-1689) », in S’exprimer en temps de troubles. Conflits, opinion(s) et politisation de la fin du Moyen Age au début du xxe siècle, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2011, p. p. 115-129., pp. 127-129.
  • [37]
    Corvisier André, Louvois, Paris, Fayard, 1983, 558p, pp. 222-240.

1L’information internationale est la raison d’être des périodiques de l’Ancien Régime. Elle témoigne d’un système complexe de circulation continentale des nouvelles où se mêlent correspondances semi-officielles, nouvelles à la main, et gazettes, qui en forment comme l’écume à l’intention du plus grand nombre. Au cours des années 1680, une petite vingtaine de gazettes se partagent le marché de l’information imprimée de l’espace francophone : la Gazette de Renaudot (1631-1792), les Relations véritables (Anvers, 1652-1741), les gazettes d’Amsterdam (1663-1795), la Gazette de Londres (1666-1705), la Gazette de Toulouse (1673-1752), la Gazette de Leyde (1677-1811), la Connaissance des temps (1679-1789), les Nouvelles solides et choisies (1683-1689), l’Histoire abrégée de l’Europe (1686-1688), le Mercure historique et politique (1686-1782), les Affaires du temps (1688-1689), les Considérations politiques (1688-1690), les Lettres sur les matières du temps (1688-1690), la Gazette de Liège (1688-1794), la Quintessence des Nouvelles (1689-1730), la Gazette de Berne (1689-1787), la Gazette d’Utrecht (1689-1787), etc. S’ajoutent à cela les journaux littéraires ou scientifiques comme les Lettres en vers de Boursault (1665-1691) ou de Laurent (1676-1689), le Journal des Savants (1665-1792), le Mercure galant (1672-1710), les Nouvelles de la République des lettres (1684-1718), la Bibliothèque universelle et historique (1686-1693), les Lettres pastorales (1686-1694). Il faut prendre également en compte une bonne douzaine de fondations éphémères, ainsi qu’un marché actif de l’information manuscrite dont les Nouvelles ecclésiastiques compilées par l’évêque d’Agde, Louis Fouquet [1] sont les plus connues.

Principes méthodologiques

2Les corpus sont massifs et défient l’analyse ; à elles seules, les années 1680 voient naître une trentaine de périodiques en langue française, soit le double de la décennie précédente. Les érudits en commencèrent l’étude scientifique au tournant des xviie[2] et xviiie siècles [3] ; concurrençant les grandes gazettes nationales, celles de Hollande faisaient entendre la « voix de l’hétérodoxie » et participaient à la « crise de la conscience européenne » [4]. Dans le traitement de l’événement, les nuances sont flagrantes et reflètent des orientations nationales nettement différenciées. Parfois, on y débat avec passion de l’actualité politique européenne, n’épargnant pas aux princes d’expertes leçons de politique à travers de séduisantes mises en scène du secret des cabinets princiers [5]. Pendant la Fronde, Mascurat dit de la Gazette qu’elle « [...] fait les peuples trop sçavans tant en leurs propres affaires qu’en celles de leurs voisins, & pour moy, il ne me semble pas à propos, que la menuë populace sçache tant de nouvelles : à quoy bon l’informer si ponctuellement des revoltes de Naples, des seditions de Turquie, de l’horrible attentat des Anglois, & il s’en a peu fallu qu’on ne luy ait aussi raconté le détail des tumultes de Moscovie. Certes on n’auroit garde de publier des nouvelles si contagieuses à Rome, ny à Venise, parce que ces deux villes là sont bien mieux policées que celles de Paris [...] ». L’information périodique s’inscrit dans ce paradoxe de la publication des arcana imperii : derrière l’ironie, Gabriel Naudé, en théoricien de l’Etat, exprime l’idée que ce phénomène irrépressible se trouve au cœur de la modernité politique.

3L’analyse de ces périodiques peut s’envisager sous trois angles méthodologiques complémentaires : la première, dont les principes ont été définis par Pierre Albert [6], s’attache prioritairement à l’étude de l’économie générale du périodique ; la seconde, mise en pratique dans le cadre d’une histoire littéraire de la presse classique, se livre à l’analyse du contenu discursif. A ce jour, de rares monographies ont livré les secrets de gazettes « nationales » comme celles de Leyde [7], Lisbonne [8] ou Amsterdam [9]. La troisième, enfin, se livre à une analyse de sa structure interne dans le cadre d’une instrumentation électronique, indispensable pour traiter la masse d’informations disponibles, mises en séries [10].

4C’est cette dernière voie qui a fait l’objet d’une thèse sur la Gazette des années 1647-1663 [11], combinant une approche sérielle et qualitative ; ce travail s’inscrivait dans la continuité de la présentation générale du périodique réalisée par Gilles Feyel [12]. L’achèvement méthodologique de cette démarche est en cours, avec l’édition électronique de deux milles pages de nouvelles de la Gazette de Renaudot des années 1683, 1685 et 1689 (en ligne, sur le site du CRHQ [13]), qui permettra de consulter les nouvelles en mode image ou texte, par année, pays, ville, thème, ou par n’importe quel terme du champ lexical. L’objectif est de proposer au lecteur un protocole ouvert, en rupture avec la linéarité peu accessible d’un corpus discursif imposant.

5La nouvelle, saisie individuellement, y retrouve une identité de « marchandise » ayant voyagé à l’intérieur de l’espace européen. Les recherches récentes sur la presse d’Ancien Régime insistent sur l’importance de ce phénomène de la circulation de l’information politique en Europe [14], difficile à appréhender dans sa globalité. N’en doutons pas, l’analyse comparée des ensembles de nouvelles est la clé de la compréhension de ce qui fait, au final, système, à savoir une imbrication des genres et des réseaux, de la nouvelle à la main qui circule dans les circuits diplomatiques aux avatars de ses transpositions imprimées. Pour en comprendre le cheminement, l’étude nécessite une analyse fine de la nouvelle qui, telle un isolat, de sa naissance à sa réception, subit des métamorphoses dans le temps et dans l’espace, s’adapte, se transforme sous le coup des traductions, se moule dans des configurations éditoriales liées à des dynamiques nationales. C’est cette matière qu’il s’agit de soumettre à l’analyse statistique et pas seulement discursive.

La Gazette des années 1680

6Il s’agit ici de tirer les premiers enseignements d’une étude de l’évolution de l’information internationale de la Gazette dans un contexte d’actualité européenne particulièrement propice au développement du marché de l’information (les trois années envisagées (1683-1685-1689) donnent le volume respectable de 2 118 pages et 2 232 nouvelles). En 1683, les troupes ottomanes attaquent la chrétienté à Vienne ; en 1685, la cause protestante européenne recule avec la succession catholique en Angleterre et la révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV ; en 1689, la Glorieuse Révolution, commencée en 1868, chasse Jacques II et place l’âme de la coalition contre Louis XIV, Guillaume d’Orange, sur le trône des Stuarts. Si l’on se fonde sur le Dictionnaire des journaux[15], la décennie voit la naissance de trente périodiques francophones contre dix-sept dans les années 1670 (vingt-six dans les années 1690). En 1680, la Gazette n’est réimprimée que dans six villes (Paris, Rouen, Lyon, Bordeaux, Tours et Toulouse) ; entre 1686 et 1699, seize villes supplémentaires diffusent ce produit de l’information nationale [16]. Il faut en effet lutter sur le terrain de l’information contre l’opposition virulente suscitée en Hollande par la politique de Louis XIV et répondre à une forte demande publique d’informations [17].

7Mal connue, la presse d’Ancien Régime est le principal vecteur de diffusion de l’information politique à l’intérieur du continent européen [18], instrument majeur d’acculturation à l’actualité européenne ; l’ironie de Mascurat souligne que l’information nationale en est rarement la priorité. Dans le cas qui nous intéresse, si l’on globalise les années 1683, 1685 et 1689, l’information étrangère représente 87,5% du nombre de nouvelles de la Gazette[19] et 89,2% de son volume [20]. Elle doit répondre à la curiosité des lecteurs pour les affaires du monde et justifier un tant soit peu la coûteuse politique étrangère de la monarchie. L’administration du périodique est entre les mains d’un expert en communication proche de la Cour, l’abbé Eusèbe III Renaudot, petit-fils du fondateur [21]. Ce théologien et orientaliste lié au clan Colbert avait ses entrées chez le prince de Condé et les deux princes de Conti. D’après Niceron, « le roi même trouva bon que ses ministres lui communicassent certaines affaires & lussent ses mémoires au Conseil » [22]. Le département des affaires étrangères tenu par Croissy lui permet de bénéficier de quelques facilités relationnelles au sein du milieu diplomatique, ce qui ne l’empêche pas de manquer régulièrement de nouvelles, notamment en provenance du sud de l’Europe (Espagne, Portugal) [23]. Les nouvelles de Vienne, issues du marché des nouvelles à la main, lui sont envoyées par Louis de Verjus, comte de Crécy, plénipotentiaire français à Ratisbonne, où la France négocie avec les princes d’Empire au sujet des « réunions » ; lui-même les reçoit des résidents à la cour impériale, du palatin et du Brandebourg, alliés de la France [24]. Moins performant, ralenti et soumis à la surveillance du cabinet impérial, le courrier du résident français, Sébeville, n’inspire guère le contenu de la Gazette[25]. C’est un fait que la fourniture de nouvelles dépend davantage du réseau personnel du gazetier qu’une correspondance diplomatique vouée au secret.

8Est-ce le fait de la concurrence internationale sur le marché de l’information et de la montée en puissance des gazettes néerlandaises ? Depuis la fin de la guerre de Hollande, la Gazette connaît un déclin progressif avec un effondrement de près de 50% de son volume entre les années fastes de la Guerre de Hollande (1240 pages) et la fin des années 1680 (638 pages en 1689). Même la guerre de la Ligue d’Augsbourg n’eut aucune incidence sur le volume annuel de l’information, désormais stable autour de 624 pages. Sans doute y avait-il là de quoi achever de ternir la réputation du périodique et de favoriser l’attirance du lectorat vers les gazettes francophones périphériques.

9Une partie de l’explication tient dans un changement de stratégie éditoriale avec un repli sur l’information « ordinaire », en référence à la voie postale qui part et arrive à jour fixe. Les Extraordinaires qui faisaient les beaux jours de la Gazette au milieu du xviie siècle, rejoignent les Suppléments du Mercure Galant de Donneau de Visé [26]. Ils constituaient à vrai dire un autre type de journalisme, plus narratif et voué à la célébration des actes du souverain : sur les 8 Extraordinaires publiés par la Gazette en 1683, 3 sont consacrés à l’Angleterre, 1 au bombardement d’Alger, 4 à la mort de la reine de France, Marie-Thérèse ; en 1685, 7 traitent de la Grande-Bretagne, 3 de l’Empire ottoman, et un de la France - un mariage princier ; il n’y en a plus que 2 en 1689 à propos des victoires françaises contre les Anglais et les Espagnols. Pour la Gazette, c’est la fin d’un double système de l’information qui avait fait son succès au milieu du siècle, partagé entre récits de célébration et nouvelles brèves de type avvisi.

10Dans un contexte pourtant favorable au marché international des nouvelles, la Gazette restreint son offre d’information avec une baisse de près de 30% du nombre de nouvelles entre 1683 et 1689 [27]. Vieil artifice éditorial, les nouvelles s’allongent [28] et se resserrent sur un noyau dur de capitales européennes, centres majeurs de diffusion de l’information européenne. 65% des localités qui apparaissent dans la Gazette ne font qu’une apparition furtive [29] ; le reste, un ensemble stable d’une vingtaine de localités apporte à elles seules 90% de l’information du périodique (carte 1 et graphique 1) : la plupart alimentaient déjà la Gazette au milieu du xviie siècle et constituaient des capitales de l’information européenne [30]. En réalité, rien de commun entre la prolixité de Londres ou de Vienne et la présence régulière mais insignifiante de Liège ! A la différence des années 1630 et 1640, les réseaux de la Gazette se sont amoindris, centralisés et resserrés autour d’un nombre très restreint de localités qui constituent l’ossature du périodique. De même, dans les années 1640, l’Italie inondait le marché européen de l’information et les nouvelles de Venise, Rome, Naples, Gênes et Milan dominaient la Gazette[31] ; ce n’est plus le cas dans les années 1680 où l’emporte très nettement l’information impériale [32] (graphique 2). Fait significatif, l’information nationale poursuit un déclin déjà relevé par maints observateurs, dans un appauvrissement à la fois qualitatif et quantitatif.

Carte 1

Capitales de l’information dans la Gazette des années 1683, 1685 et 1696

Description de l'image par IA : Carte d'Europe avec cercles de tailles variables représentant les capitales de l'information dans la Gazette des années 1683, 1685 et 1696.

Capitales de l’information dans la Gazette des années 1683, 1685 et 1696

Graphique 1
Description de l'image par IA : Graphique montrant le volume des nouvelles publiées dans divers gazettes en 1683, 1685 et 1689.
Graphique 2
Description de l'image par IA : Graphique montrant le volume des nouvelles publications dans la Gazette par groupes politiques de 1683 à 1689.

11Le graphique ci-après met en évidence cette adaptation de l’information à l’évolution de la conjoncture internationale, le fait marquant étant la forte empreinte éditoriale que constitua l’irruption de l’Angleterre au moment de la Glorieuse Révolution.

12En quantité, l’information en provenance de l’Empire domine la publication ; l’attraction est double, entre les tensions nées de la politique des réunions (annexions en pleine paix : prise de Strasbourg et blocus de Luxembourg en 1681, entrée de troupes françaises aux Pays-Bas) et la menace turque contre la chrétienté. Dès la fin de l’année 1682, l’information viennoise s’inquiète des préparatifs de guerre des Ottomans, que l’on pense alors être dirigés contre la Hongrie. Elle se maintient à un niveau élevé jusqu’au départ de la famille royale début juillet ; la préoccupation majeure est la mobilisation des finances et des troupes, ainsi que la quête d’alliances. Ce tropisme est conforme à la politique étrangère de la France, et à sa stratégie d’alliance de revers (présence diplomatique en Transylvanie, soutien aux Malcontents hongrois emmenés par Imre Thökökly, promesse de neutralité en cas d’attaque des Turcs contre Vienne). Comme on pouvait s’y attendre, le siège provoque une interruption totale de nouvelles jusqu’à la mi-septembre. Celles qui parviennent de Lintz, où s’est réfugiée la famille impériale, sont plus brèves et surtout très irrégulières. Lorsque l’empereur Léopold revient dans sa capitale le 14 septembre, deux jours après la victoire du Kahlenberg, la ville est en proie à des épidémies. Désormais, les nouvelles se font plus rares, l’information viennoise ne présentant plus le même intérêt : la concentration de 75% de son volume sur les six premiers mois de l’année confirme l’idée que les bruissements de la préparation d’une guerre sollicitent bien davantage l’information que la guerre elle-même, somme de petites actions insignifiantes plus que de grandes batailles.

Nouvelles de 1683

13La carte des nouvelles de l’année 1683 (carte 2) révèle d’autres centres de gravité de l’information européenne. Paris centralise la plus grande part de l’information du royaume et rapporte les faits et gestes du pouvoir : déplacements de la famille royale, divertissements et actes de dévotion royaux, réceptions diplomatiques, arrêts du conseil d’Etat, exemples de recul du protestantisme, offensives militaires (Alger, région rhénane), etc. Mais c’est bien la rubrique « carnet mondain » qui l’emporte : naissances, mariages, décès, etc., participent à cet affadissement si vivement critiqué par les contemporains. La mort de la reine Marie-Thérèse déroule le scénario habituel des funérailles royales et résonne pendant plusieurs mois des services funèbres célébrés dans tout le royaume. Mais à la différence du milieu du xviie siècle, où 47% des provenances étaient situées dans un royaume en proie à la Fronde, l’information provinciale a, cette fois, quasiment disparu : dans un contexte de guerre civile, elle participait à l’affirmation de la nécessaire unité territoriale derrière son souverain ; ce n’est plus nécessaire dans les années 1680 : l’information provinciale venant de Brest, Toulon, Dunkerque est essentiellement de nature militaire ; les autres se partagent entre l’annonce nécrologique et des cérémonies locales à la gloire du souverain.

Carte 2

Provenance des nouvelles de la Gazette en 1683

Description de l'image par IA : Carte d'Europe avec cercles de tailles variées représentant la provenance des nouvelles en 1683.

Provenance des nouvelles de la Gazette en 1683

14En troisième position, l’information londonienne est animée par la découverte de la tentative d’assassinat manquée contre Charles II et son frère (complot de Rye-House, découvert en juin 1683). L’échec du régicide fit l’objet d’un extraordinaire de douze pages le 19 août 1683 qui ne cacha pas l’ambition révolutionnaire des conjurés : au nom de la défense du protestantisme, ils voulaient « changer la forme du gouvernement » ; le périodique suivit le feuilleton des révélations sur le déroulement du complot, le réseau des complicités et les exécutions.

15La présence de Stockholm dans la Gazette s’explique largement par les velléités absolutistes de Charles XI : affaiblissement de la diète, fiscalité au détriment de la noblesse, armement sur terre et sur mer contre la Norvège, révoltes antifiscales, réceptions diplomatiques des ambassadeurs de Moscovie, etc., reflètent la politique active d’un royaume du Nord, allié depuis peu des Provinces-Unies (octobre 1681) et de l’Empire (avril 1682), qui prend une orientation de plus en plus indépendante et s’engage peu à peu contre la France.

Nouvelles de 1685

16En 1685 (carte 3), l’intérêt que la chrétienté porte à la reconquête historique de la plaine danubienne par les Impériaux contre les Turcs explique que Vienne se soit hissée à la première place. Les nouvelles témoignent de l’acharnement des Turcs à ne pas céder si facilement du terrain, des conditions extrêmes de la campagne hivernale en Haute Hongrie, dans l’eau et la boue jusqu’à la ceinture, dans un contexte de désolation provoquée par la famine : on y raconte qu’aux alentours de Presbourg, les chiens mangent les corps morts dans les rues ; les habitants en étaient réduits à se nourrir de racines et de pain fait avec des écorces ; des femmes furent découvertes mangeant de la chair de cheval ; un soldat fut surpris à manger les entrailles du corps mort d’un autre soldat [33] ; la progression des troupes impériales s’accompagne d’autres cas d’anthropophagie [34]. Dans cette guerre orientale et lointaine, propice à la rumeur, l’information s’apparente à une forme archéologique du reportage de guerre et produit des effets de dramatisation bien éloignés du modèle littéraire de la guerre héroïque.

Carte 3

Provenance des nouvelles de la Gazette en 1685

Description de l'image par IA : Carte d'Europe avec cercles de tailles variables représentant la provenance des nouvelles en 1685.

Provenance des nouvelles de la Gazette en 1685

17L’entrée de Venise dans la guerre de Morée (1684-1699) explique sa troisième place ; la cité-Etat a ouvert l’année précédente un front maritime contre les Turcs, dans le Péloponnèse, donnant une forte impulsion à l’information vénitienne. En dehors d’un Extraordinaire de douze pages relatant la prise de Coron le 11 août, réputée la meilleure place de la Morée [35], les nouvelles vénitiennes ont la particularité d’être beaucoup plus brèves que leurs homologues allemandes. Est-ce une question de nature des sources ? On sait que dans ce marché de l’imprimé, les périodiques se nourrissaient en partie d’eux-mêmes, de recopies multiples : nouvelles à la main provenant des officines vénitiennes d’un côté, gazettes allemandes de l’autre, expliquent peut-être cette différence dans le traitement de l’actualité.

Nouvelles de 1689

18En 1689 (carte 4), avec la Glorieuse Révolution, le relais est pris par Londres avec un volume jusqu’alors jamais atteint par aucune provenance. Cette année-là, Londres est quatre fois plus bavarde que Paris, à la fois fascinée par cette nouvelle « révolution » (le mot apparaît dans la nouvelle du 17 février) et favorable à la cause jacobite. Comme cela a déjà été noté [36], l’information introduit un vocabulaire politique nouveau lié à l’équilibre des pouvoirs entre le roi et son peuple. Comme en 1649 avec la guerre civile et l’exécution de Charles Ier, la mutation du langage politique en Angleterre n’épargne pas la France et induit de nouvelles formes de politisation, de réflexion sur la nature du pouvoir. L’usage des mots « liberté », « nation », « droits », « loix », etc., révèle un processus rapide d’acculturation politique par le vocabulaire, que l’on ne retrouve dans aucune autre nouvelle européenne. En cette fin du xviie siècle, la presse européenne est incontestablement le premier vecteur de diffusion d’un vocabulaire politique aux virtualités révolutionnaires. Au cours des dix années suivantes, Londres conserve cette première place dans la Gazette, attentive à l’évolution d’un régime dont elle espère la chute.

Carte 4

Provenance des nouvelles de la Gazette en 1689

Description de l'image par IA : Carte d'Europe avec cercles représentant la diffusion des nouvelles en 1689, taille des cercles variable selon le nombre de nouvelles.

Provenance des nouvelles de la Gazette en 1689

Le temps des nouvelles

19Il reste à évoquer la question du temps de cette information à travers les délais de publication. Dans l’ensemble, les délais entre l’acheminement d’une nouvelle et sa publication sont marqués par une régularité métronomique largement déterminée par la qualité des réseaux postaux : neuf jours pour Londres, onze pour Cologne, quinze pour Hambourg, vingt pour Vienne, vingt-cinq pour Rome, etc. Le clivage nord-sud est incontestable : plus l’information vient du Sud (Madrid, Venise, Lisbonne), plus les délais augmentent ; alors que l’information en provenance des villes du Nord (Londres, Amsterdam, Bruxelles, La Haye) voit ses délais de publication diminuer. En cause, le service postal et les considérations stratégiques qui guidèrent son organisation sous la surintendance de Louvois [37] : dans les années 1680, une liaison quotidienne relie Paris à Bruxelles et Anvers par la route de Valenciennes et trois liaisons hebdomadaires par la route de Lille. En revanche, avec l’Italie, les liaisons sont assurées par le bureau de Lyon qui compte deux liaisons hebdomadaires : le passage en Italie se fait par la Provence ou par le col du Mont Cenis, ce qui rend les délais plus aléatoires. Avec l’Espagne, il y a deux liaisons hebdomadaires, qui empruntent deux routes, par Irun ou par Oloron. Pour la plupart des villes méridionales, Paris n’entretient qu’une seule liaison hebdomadaire jusqu’à la fin du xviiie siècle. Bien évidemment, la guerre peut jouer un rôle dans l’allongement des délais : les nouvelles de l’Empire (Cologne, Hambourg, Ratisbonne) ont des délais supérieurs en 1689 par rapport à 1683.

20Ainsi la presse dépend-elle aussi de principes d’unité territoriale ; les zones de frontières instables au Nord et à l’Est suscitent une information attentive à ce qui se passe sur des espaces en voie de consolidation, rattachés depuis peu au royaume de France. Inversement, l’information méridionale est plus apaisée. Il y a donc un rapport étroit entre la production d’information et les zones d’incertitude. La Gazette des années 1680 réagit à l’ouverture du marché international de l’information par une volonté de contrôle, un repli sur une information géographiquement moins diversifiée, des nouvelles moins nombreuses mais plus bavardes, probablement inspirées d’imprimés locaux, comme dans le cas de Londres. Mais elle a beau passer sous le contrôle du département des affaires étrangères, elle n’en confirme pas moins sa passion pour l’actualité politique anglaise, laissant filtrer un vocabulaire appelé à servir d’étendard dans la France du xviiie siècle.

21L’instrumentation électronique donne de précieuses indications sur les structures d’un périodique, son identité (réactions à l’actualité internationale, priorités de la politique étrangère, inquiétudes territoriales, etc.). En somme, malgré une forme de déclin, que devrait éclairer la comparaison avec le traitement de l’actualité dans les autres périodiques européens, la Gazette conserve une forte sensibilité à l’actualité. Toutefois, l’évolution vers un journalisme de plus en plus institutionnel, proche du réseau diplomatique des affaires étrangères, s’accompagne d’une polarisation croissante autour d’un nombre de plus en plus restreint de capitales européennes dont le texte s’allonge au fil des pages. Bref, l’analyse confirme le profit que l’on peut attendre d’une combinaison des traitements à la fois quantitatif et qualitatif de son contenu.


Annexe 1

Volume des nouvelles publiées dans la Gazette (nombre de mots), par ensembles politiques en 1683, 1685 et 1689 (cf. graphique 1)

Description de l'image par IA : Tableau des volumes de nouvelles publiées dans la Gazette, par ensembles politiques en 1683, 1685 et 1689.
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Volume des nouvelles publiées dans la Gazette (nombre de mots), par ensembles politiques en 1683, 1685 et 1689 (cf. graphique 1)

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Date de mise en ligne : 14/06/2013

https://doi.org/10.3917/tdm.020.0032