Abel Servien à Münster : l'écho des négociations de Westphalie dans La Gazette de Renaudot en 1648
- Par Hélène Duccini
Pages 22 à 31
Citer cet article
- DUCCINI, Hélène,
- Duccini, Hélène.
- Duccini, H.
https://doi.org/10.3917/tdm.020.0022
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- Duccini, H.
- Duccini, Hélène.
- DUCCINI, Hélène,
https://doi.org/10.3917/tdm.020.0022
Notes
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[*]
Maître de conférences honoraire en histoire moderne (Université Paris Ouest Nanterre La Défense), membre du comité de rédaction du Temps des médias.
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[1]
Hélène Duccini, Guerre et paix dans la France du Grand Siècle. Abel Servien : diplomate et serviteur de l’Etat (1593-1659), Champ Vallon, 2012, 393 p.
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[2]
Théophraste Renaudot, La Gazette, Année 1648, t. 2, p. 1.542.
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[3]
Ibidem, p. 1559.
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[4]
Pour l’analyse des réseaux de Renaudot à l’étranger, je renvoie aux publications de Stéphane Haffemayer qui fait autorité sur la question : Stéphane Haffemayer, L’information dans la France du xviie siècle : la gazette Renaudot de 1647 à 1663. Paris : H. Champion ; Genève : diff hors France : Editions Statkine, 2002, 848 p., La géographie de l’information dans la Gazette de Renaudot de 1647 à 1663. In : Gazettes et information politique sous l’Ancien Régime. Saint-Etienne : Collection : Bibliothèque moderne et contemporaine, n°6, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 1999, p. 21-31, Information et espace public : La presse périodique en France au xviie siècle. Revue de Synthèse, 2005, vol 126, p. 109-137.
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[5]
Instructions données au duc de Longueville, comte d’Avaux et sieur Abel Servien, Archives des Affaires Etrangères, correspondance politique, Allemagne 17, fol. 194-258, fol. 196 r°.
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[6]
Volmar (1582 ?-1662).
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[7]
Le Clerc, J., Négociations secrètes touchant la paix de Münster et d’Osnabrück, La Haye, 1725-1726, t. II, 2e partie, p. 4.
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[8]
Théophraste Renaudot, La Gazette, 1948, t.2, p. 554.
1En 1644, Abel Servien (1593-1659) est envoyé par Mazarin en Westphalie pour négocier la paix qui mettra un terme à la guerre de Trente Ans en 1648 [1]. Il n’est pas seul à Münster. Mazarin, qui choisit souvent d’affecter deux têtes à une même tâche, a également nommé le comte d’Avaux (1595-1650) comme plénipotentiaire à Münster. Dans la circonstance, le cardinal bénéficie des points de vue, pas toujours convergents de deux diplomates très expérimentés. D’Avaux a fait toute sa carrière dans la diplomatie, à Venise d’abord, puis au Danemark, en Suède et en Allemagne, il maîtrise absolument l’allemand, l’italien et le suédois, il connaît de très près la situation de l’Allemagne, des Provinces unies, de la Pologne et des pays de la Baltique. Son collègue, Abel Servien, a négocié, entre 1630 et 1631, les traités de Cherasco, qui ont mis un terme aux conflits en Italie du Nord et donné Pignerol à la France, avant de devenir secrétaire d’Etat à la guerre en novembre 1630.
2Les deux plénipotentiaires quittent Paris le 20 octobre 1643 et prolongent jusqu’au 23 novembre pour se rendre aux Provinces-unies et renégocier, avec succès, le traité d’alliance traditionnel entre ce pays protestant et la France, avant de se rendre en Westphalie au printemps 1644 pour participer au grand congrès européen qui se tient à Münster pour les Etats catholiques et à Ösnabrück pour les Etats protestants, deux villes séparées par soixante kilomètres.
3Renaudot, dans son journal créé en 1631, La Gazette, donne une place relativement importante aux nouvelles de l’étranger. Le public de ses lecteurs, composé principalement de robins, d’aristocrates curieux, de bourgeois aisés, une élite de la fortune qui peut payer, qui sait lire et qui voit le monde au-delà de son village, attend les nouvelles avec d’autant plus d’intérêt que la guerre dure en Allemagne depuis 1618 et, pour la France, depuis 1635. Le gazetier bénéficie, pour étayer son information et satisfaire ces curiosités, des réseaux de Mazarin, qui soutient son entreprise, et d’informateurs en Allemagne. Il est donc à même de suivre l’évolution de la situation en Allemagne et il s’en fait l’écho avec plus ou moins de régularité dans son journal. La Gazette de l’année 1648 comporte deux volumes, soit 1.768 pages. Elle est d’autant plus importante pour Mazarin que la Fronde des parlementaires agite la capitale depuis le début de l’année et se cristallise quand les assemblées de robins, Parlement, Chambre des Comptes, Cour des Aides et Grand Conseil, se réunissent dans la Chambre Saint-Louis le 13 avril 1648 pour faire obstacle aux inventions fiscales du ministre.
4Pour Renaudot, il s’agit de donner au public de l’élite qui lit La Gazette une information « officielle » sur l’actualité. De ce fait, il est très important pour Mazarin de faire valoir les progrès des armées françaises sur les champs de bataille, plus que les progrès des négociations qui aboutissent, le 24 octobre 1648, à la paix mettant fin à la guerre de Trente Ans. Même si la Fronde des parlements tient le devant de la scène, les nouvelles de l’étranger gardent leur place dans le contexte de la guerre qui se poursuit, et c’est à la dimension européenne de l’information que nous nous attacherons ici.
Renaudot et l’information de l’étranger
5Si l’on songe aux lenteurs des communications et même aux dangers des voyages à l’époque, l’information sur l’étranger tient donc une place relativement importante dans La Gazette. Le voyage par terre se fait au mieux au pas du cheval et les voyages par mer sont toujours menacés par les tempêtes ou les pirates. Pour s’informer, Renaudot dispose d’un réseau personnel de correspondants basés essentiellement dans les capitales étrangères. Mais, en ces temps de guerre, il bénéficie en priorité des informations qui parviennent à Mazarin et que celui-ci veut voir publier. Il est certain que l’information fournie par Renaudot est biaisée par ces sources et que Mazarin préfère qu’on raconte, pour distraire le lecteur, des anecdotes venues de Constantinople que des vérités indicibles sur les négociations de Westphalie.
6Ce qui frappe dans une première consultation superficielle de La Gazette c’est la place écrasante qu’y tient la guerre : violence des batailles, épreuve des marches et contremarches, rôle des chefs de guerre toujours nommés et situés, cocorico des victoires, enrobement des défaites. Cette mise en forme est tellement systématique qu’elle génère une sorte de ronron ritualisé dont le lecteur du xxie siècle sort quelque peu somnolent. Seule l’actualité de l’événement pouvait donner vie à ces descriptions répétitives. Elles ne suscitent qu’incidemment la curiosité d’un lecteur très familier du xviie siècle.
7Une deuxième remarque s’impose massivement : la guerre, les batailles, le fracas des armes, sonnent beaucoup mieux que les négociations feutrées des plénipotentiaires. Les hommes de paix ne méritent pas la gloire que conquièrent les hommes de guerre. On connaît Turenne, Condé, on ignore d’Avaux et Servien, les tâcherons de cinq années de négociation en Westphalie. Connaît-on seulement la Westphalie ? On signe à Versailles, à Rome, peut-être à Londres, mais à Münster, à Osnabrück ? A la rigueur, on laissera passer des informations sur les relations avec les Espagnols, surtout si l’on peut mettre en valeur le rôle pacificateur des Français. Ainsi « Le 20 de ce mois [avril 1648], sur les 9 heures du soir, quelques domestiques du Comte de Pignéranda [Pinaranda], Plénipotentiaire d’Espagne, allèrent à la porte de l’ambassadeur de Portugal qui est ici et après avoir crié à diverses fois Vive le roi d’Espagne et les Portugais répondu Vive l’Espagne et le roi de Portugal, les Espagnols mirent l’épée à la main, dont ils blessèrent un Portugais, mais, ayant été secouru par ses camarades qui sortirent à ce bruit, les Espagnols furent contraints de se retirer. Peu de temps après, ils retournèrent en plus grand nombre et jetèrent force pierres contre la porte et les fenêtres de cet Ambassadeur : de sorte que la querelle s’étant échauffée, il y en eut cinq blessés de part et d’autre. De quoi l’on avertit le Gouverneur de cette ville qui s’y rendit aussitôt et, vu leur multitude, ayant fait venir des renforts, les mit enfin à la raison. Le Comte de Servien y vint aussi avec tous ses gens, comme fit le Comte de Saint Maurice, Ambassadeur de Savoie ; lesquels, ayant fait savoir cette insolence aux Médiateurs pour en faire plainte à ce Plénipotentiaire espagnol, il fit réponse qu’il en était fort fâché et qu’il n’en avait eu aucun avis : encore qu’on ait su depuis qu’il était bien averti de ce qui devait arriver, pour ce que ses gens s’étaient armés l’après-dîner en sa présence, joint que le lendemain, il fit plainte à notre Gouverneur de ce qu’il s’était tant hâté d’apaiser la querelle ; mais il lui repartit que sa charge était d’empêcher les désordres dans la ville. Toute l’assemblée a été grandement offensée de ce procédé des Espagnols, notamment de ce qu’ils se sont adressés, comme autrefois à Rome, à un Ambassadeur ecclésiastique et plus que sexagénaire. ». Servien, qui arrive très vite sur les lieux, « avec tous ses gens », flanqué de son allié savoyard, est bien dans son rôle de négociateur, qui cherche l’apaisement. A Münster, la délégation française est la seule qui fasse réellement contrepoids à celle de l’Espagne.
8Dans La Gazette, cette ignorance relative de la paix, opposée à la présence obsessionnelle des batailles, des sièges, des assauts, des drapeaux pris à l’ennemi, des fantassins anéantis et des chevaux perdus par le vaincu et, le plus souvent, récupérés par le vainqueur, impressionne le lecteur d’aujourd’hui. Telle est la gloire de la guerre, une gloire de la violence, aujourd’hui, une façon très concrète de mesurer la distance qui nous sépare des hommes du xviie siècle. Les guerres fratricides du xxe siècle ont créé une horreur viscérale des conflits armés, une horreur de la mort, même celle des soldats qui ont choisi ce métier à haut risque. Elles nous mettent à quelques années lumières de la mentalité des hommes du xviie siècle. Faire la guerre en ce temps-là était le métier d’un petit nombre, relativement, même si Louis XIV a porté les effectifs de ses armées à 300 000 hommes. En fait, pour les lecteurs de Renaudot, qui n’ont d’ailleurs, pendant longtemps, que sa Gazette pour s’informer régulièrement, les militaires tiennent toujours le haut du pavé. Ce n’est qu’au siècle suivant que la presse prend un essor nouveau, que les feuilles se multiplient et se spécialisent, qu’elles commencent à s’émanciper de la tutelle exclusive de l’information « officielle » et que les nouvelles de l’intérieur viennent vraiment concurrencer l’international.
9Mais, du temps de Renaudot, le silence sur les négociations de la paix, pourtant si attendue après Trente Ans de guerre calamiteuse en Allemagne et presque autant en France, peut surprendre. Ainsi, la première information de Renaudot sur l’annonce du traité de Westphalie, qui sera signée le 24 octobre 1648, date majeure de l’histoire européenne du xviie siècle, première fondation de l’Europe, passe presque inaperçue entre deux informations sur assauts et sièges :
« De Münster, le 27 septembre 1648,
Le 21 de ce mois, les Députez des Estats de l’Empire mirent entre les mains des Plénipotentiaires de l’Empereur le traité qu’ils ont conclu avec le comte de Servient, Plénipotentiaire de la France, afin de le faire ratifier à Sa Majesté Impériale sans y rien changer : tous les articles ayant été si bien examinez par les intéressez qu’ils en sont très satisfaits, nonobstant le mécontentement qu’en témoigne l’ambassadeur d’Espagne. »
11Huit lignes pour la paix qui n’est pas encore signée, une paix qui n’est ni explicitée, ni, moins encore, expliquée. Huit lignes entre deux longs paragraphes sonnant la victoire, entre la nouvelle « D’Erfurt en Thuringe, le 23 septembre 1648 : « Le 15 de ce mois, le Château de Tetschen s’estant rendu à discrétion aux Suédois [les alliés de la France], ils y firent prisonniers de guerre le Gouverneur et tous les Officiers et contraignirent 300 soldats qui étaient dedans à prendre service… » et celle « De Cologne, le 1er octobre 1648 : “La garnison et les bourgeois de la ville de Duren ayant sceu que tout estoit disposé à un assaut général, se rendirent aux Hessiens le 22 du [mois] passé par accord…” ».
12Comment expliquer ce tout mince paragraphe sur la paix, discrètement placé, coincé, absorbé par le rabâchage triomphaliste des victoires, grandes ou moins grandes, ou même minimes, des armées françaises, suédoises ou hessiennes dans une Allemagne exsangue, épuisée par cette interminable guerre ?
13En fait, l’information tarde à parvenir dans les mains du gazetier. Il faut donc attendre le 17 novembre 1648, un peu plus de trois semaines, pour que Renaudot fasse sa vraie place à cet événement. Il livre alors la liste exhaustive des 84 articles de cette paix si attendue [2]. Pour faire bonne mesure, ce même texte, identique, réapparaît intégralement quelques pages plus loin [3]. Cette paix sera « chrétienne, universelle et perpétuelle ». Comme toujours dans les traités du temps, le premier devoir sera d’imposer « un oubli et une amnistie perpétuelle ».
Montrer ou taire les négociations
14La première raison du silence qui enveloppe les négociations tient aux volontés du pouvoir en France. Confronté à la Fronde des parlementaires, qui ne veulent pas que la guerre oblige le ministre à créer des impôts qui les menacent après avoir écrasé le bon peuple, Mazarin souhaite la paix, autant ou presque que l’empereur menacé dans ses possessions héréditaires. Mais, tant que dure la guerre, le ministre de Louis XIV fait sonner les victoires pour reconquérir une opinion publique qui lui est de plus en plus hostile. En effet, il est beaucoup plus facile de monter en épingle des victoires sur le champ de bataille et des redditions de château assiégé que de développer les gains obtenus par la négociation de Münster et Osnabrück. Malgré tout, l’horizon du lecteur de La Gazette est limité à sa région, sa ville, pour les Parisiens, peut-être, à une ambition française, mais les gains sont à voir sur les frontières, donc loin, très loin. Par ailleurs, l’Espagne compte sur la Fronde pour paralyser la régente, la guerre n’est donc pas finie.
15Le 30 janvier 1648, les Espagnols ont réussi un coup de maître diplomatique : ils ont signé un traité de paix avec les Provinces-Unies en reconnaissant l’indépendance de ces protestants qui, depuis plus de trente ans eux aussi, refusent la tutelle de la catholique Espagne. Pour la France, cette perte de l’allié traditionnel dans la guerre anti-espagnole est extrêmement grave. Elle contribue très largement à la poursuite du conflit. Aux Pays-Bas, les Espagnols ne seront plus obligés de se battre sur deux fronts, mais sur un seul.
16C’est ce caractère inachevé de la paix qui nuit à sa réputation. Ce n’est pas une vraie paix assortie de vraies victoires. Condé a remporté le 20 août une victoire écrasante sur les Espagnols à Lens, mais soucieux de conclure la paix, Mazarin n’a pas monté les exigences de la France en réclamant d’autres annexions. Malgré cette prudence, le plus difficile pour Servien, a été de voir lui échapper une paix vraiment générale qu’il faudra encore attendre pendant 11 ans.
17Un dernier élément contribue sans doute au silence relatif sur la paix, c’est le caractère secret des négociations. Sur certains points, on a discuté pendant une année, l’Alsace par exemple. Une année pendant laquelle les avancées et les reculs ne viennent pas s’étaler sur la place publique, largement et complètement occupée par les armées et les batailles. Ce n’est vraiment qu’à la toute fin que la paix dit son nom et que Renaudot peut faire état des traités qui précisent les concessions des uns et des autres. Il est certain que le silence autour des négociations reste épais et rend, par conséquent, opaques les informations sur la paix. Celle-ci, qui est entièrement dans les mains de Mazarin et non du gazetier, est « à venir » et ne pourra se dire que quand les traités sont signés et paraphés.
Qu’est-ce que l’information pour Renaudot ?
18A parcourir La Gazette, on peut donc se poser la question : pour Renaudot, homme du premier xviie siècle, qui veut créer et vendre un journal périodique, quels appâts proposer à ses lecteurs ? Et, plus spécialement en temps de guerre, une guerre commencée en Allemagne en 1618, soutenue en sous-main par la France aux côtés de la Suède depuis 1630 avant de devenir ouverte en 1635 ?
19Il est bien évident que Mazarin soutient le gazetier et que, dans ces conditions, le gazetier doit soutenir son bienfaiteur. Les nouvelles de l’intérieur ne sont pas toujours présentes, surtout quand la Fronde parlementaire conteste si vigoureusement le ministre. Moins sujettes à controverses les nouvelles de l’étranger, surtout s’il est vraiment lointain, Stockholm, Constantinople, Varsovie, donnent un parfum d’exotisme à La Gazette et peuvent échapper à la contestation, celle du pouvoir comme du lecteur.
20On est là cependant dans une toute première expérience d’information plus proche de celles fournies aujourd’hui par les agences de presse, que par la presse quotidienne et moins encore périodique, laquelle veut donner des faits, les ordonner et, si possible, les expliquer. Renaudot n’a pas tellement les moyens de dépasser la formule de la dépêche d’agence. Mais, à ce niveau, on doit reconnaître son talent, son effort pour repousser les frontières, même de l’Europe, et toucher loin. On doit admettre qu’il fait confiance à ses informateurs sur place et que le réseau officiel est absolument indispensable pour lui assurer les nouvelles. Comment connaître des événements lointains sinon par les courriers officiels qui nourrissent les ambassades et les ministères [4].
Münster et Ösnabrück
21Pendant presque cinq ans, ces deux villes de Westphalie ont joui d’un statut particulier. Placées dans une zone démilitarisée à une soixantaine de kilomètres l’une de l’autre, elles ont accueilli le premier grand congrès européen de l’histoire. Mazarin a fait choix de trois personnages pour représenter la France : le duc de Longueville, époux de la sœur de Condé pour représenter le roi de France et deux diplomates chevronnés : Servien, comte de la Roche des Aubiers « si nourry dans les affaires de ce royaume, tant en la charge de Secrétaire d’Etat qu’il a cy devant exercée à l’entière satisfaction de Sa Majesté et du public, qu’en d’autres importantes ambassades, particulièrement celles d’Italie, lors de la conclusion du traité de Cherasque [5] » et le comte d’Avaux, dont Tallemant des Réaux dit qu’il était « l’homme de robe qui avait le plus d’esprit et qui écrivait le mieux en français ». Il était versé dans la plupart des langues de l’Europe du Nord et bénéficiait d’un réseau étendu de relations dans les ambassades.
22Cette équipe, complétée par des secrétaires, est donc savamment constituée pour défendre au mieux l’honneur et les intérêts de la France. Elle fonctionne suivant un modus vivendi mis au point après d’âpres discussions, au terme desquelles il est entendu que Servien assure les rapports écrits avec Mazarin et la cour. A Paris, à côté du ministre, son neveu, Hugues de Lionne, qu’il a formé lui-même dès son séjour en Italie pour les négociations de Cherasco, est maintenant le secrétaire particulier de Mazarin, c’est lui qui dépouille le courrier et qui peut, le cas échéant, filtrer les dépêches de Munster pour qu’elles ne heurtent pas les idées du ministre. Une équipe qui, à distance, fonctionne merveilleusement bien pour préserver la place de l’oncle auprès de Mazarin. A vrai dire, Servien et d’Avaux ne s’entendent guère et s’affrontent en toutes occasions. A tel point que Servien propose à son collègue de correspondre par écrit pour éviter les emportements qu’un contact direct risquerait de faire naître. C’est donc avec ces deux collaborateurs que Mazarin entend diriger tout lui-même.
23A Münster, après les salutations d’usage, Servien prend des contacts personnels avec les ambassadeurs étrangers. « Ils sont, dit-il, fort courtois et témoignent d’être fort bien intentionnés pour la paix. » Il porte alors un jugement nuancé sur ses interlocuteurs. Le 9 avril, il écrit à Brienne, le secrétaire d’Etat aux Etrangers : « Saavedra [le négociateur espagnol] est le seul de tous qui paraît versé dans le maniement des affaires. Brun, son collègue [jurisconsulte], n’a pas, jusqu’ici été beaucoup employé en négociations et, ni l’un ni l’autre n’avait eu jusques à présent la qualité d’ambassadeur. » En fait, la volonté de paix de l’Espagne n’est pas très assurée. Pour ce qui est des représentants de l’empereur « Le comte de Nassau [Jean de Nassau-Siegen, un protestant converti au catholicisme] est bon cavalier… je doute qu’il puisse passer pour homme intelligent. Quant à son collègue, le docteur Isaac Volmar [jurisconsulte], je ne sais pas encore bien sa portée, mais il ne paraît pas digne de porter seul tous les intérêts de l’empire [6]. […] après avoir bien considéré les qualités de toutes leurs personnes en particulier, il y aurait sujet de craindre qu’ils n’eussent pas le dernier secret de leurs maîtres et que leurs instructions ne les obligent d’attendre le secours de quelques compagnons plus forts et de plus haute considération qu’eux. » A Osnabrück, l’empereur est représenté par le comte Weikhard Auersperg assisté d’un juriste, Crane, licencié ès lois. Auersperg est promis à un bel avenir puisqu’il deviendra premier ministre de l’empereur à la mort de Trauttmansdorf, en 1649.
24Six cent cinquante kilomètres séparent Paris de Münster, soit une dizaine de jours pour les courriers qui assurent les liaisons. Le même jour l’un part de Paris et l’autre de Münster, ils se rejoignent à mi-chemin échangent leurs plis et s’en retournent. On a longtemps hésité sur l’itinéraire pour échapper au relief accidenté des Ardennes et aux espions espagnols des Pays-Bas. Cette distance impose donc de longs délais aux propositions et aux réponses à celles-ci. Ainsi, le temps des négociations se prolonge et laisse une assez grande liberté de manœuvre aux négociateurs. Toutefois, Mazarin tient à garder la main et sonne sévèrement ses plénipotentiaires s’ils veulent trop s’émanciper de sa tutelle.
25Münster et Osnabrück ont finalement reçu les délégations de 16 Etats, 140 principautés ou villes d’empire, 38 principautés ou villes observatrices, avec leur suite. La délégation française est numériquement très importante, puisqu’elle compte 420 personnes, la suédoise 155, l’espagnole 147, celle de l’empereur 108, pour ne citer que les plus importantes. Ces suites nombreuses sont composées, à 40%, de diplomates confirmés, mais s’y ajoutent une foule de juristes principalement, qui préfèrent, eux, les procédures écrites qui allongent les discussions. Au 1er janvier 1645, Mazarin, plus versé que quiconque dans le métier de négociateur, exprime ses réticences : « Pour conclure la paix, il faut nécessairement entrer dans le détail des affaires. Ceux qui poussent cette négociation par écrit n’ont pas l’intention de voir la paix prochainement conclue [7]. » Pour éviter de figer trop vite et trop tôt des négociations qui bougent souvent en fonction des discussions des interlocuteurs, on décide de ne coucher par écrit que les points acquis et d’en déposer le texte dûment signé par les contractants entre les mains des médiateurs. On est là devant le premier grand Congrès européen et la foule qui s’y presse laisse entrevoir la lenteur des discussions. Notre Europe à 27 ne nous donne qu’une faible idée de ce que pouvait être les négociations de Münster, encore ralenties par la consultation nécessaire des autorités de Paris ou de Vienne.
26Si Renaudot peut savoir quelque chose de ce qui se passe à Münster ou Ösnabrück, ce ne peut être que par Mazarin lui-même et, par conséquent, ce que celui-ci veut bien laisser filtrer ou, au contraire, ce qu’il tient à faire savoir. Ainsi, voit-on paraître le 2 mai 1648 [8], une information sur la promotion du plénipotentiaire français Abel Servien au rang de ministre d’Etat : « De Paris, le 2 may 1648, Leurs Majestez voulant tesmoigner à tout le monde en quelle estime elles ont les grands et anciens services du comte de Servien, Ambassadeur extraordinaire et Plénipotentiaire de France pour la paix générale dont les oins ont si utilement paru pour l’honneur de cette Couronne, bien et satisfaction de nos fidèles Alliez, en plusieurs et importantes charges, emplois et négociations et pour l’encourager à travailler plus glorieusement à l’avancement de ceste paix universellement désirée d’un chacun, le 23 du [mois] passé le déclarèrent Ministre d’Estat pour avoir séance dans son Conseil d’enhaut, avec l’applaudissement général de tous ceux qui connaissent la force de son esprit, sa grande capacité, son zèle au service du Roy et ses autres mérites. » Le roi fait ainsi valoir les mérites de son serviteur, mais aussi le fait que celui-ci est le vrai représentant de ses volontés et totalement investi de sa confiance. Cette information tombe au moment où l’étoile de d’Avaux commence à pâlir et où ses accointances avec les Fondeurs se précisent. Une façon pour la régente et Mazarin de conforter la position du plénipotentiaire aux yeux de tous et, en particulier, de ses interlocuteurs à Münster.
27En fait, dans les nouvelles de ce qui se débat en Westphalie, c’est le silence qui l’emporte sur l’information. Ainsi sur les 1.768 pages de La Gazette de l’année 1648, Servien n’est mentionné que 5 fois et Münster 36 fois (14 fois dans le tome 1, avant la paix, et 22 fois dans le t. 2, principalement pour faire état des participants des autres nations, surtout espagnols). Le « notable traité », comme dit Renaudot, n’a donc pas fait la Une si souvent. Les lecteurs de La Gazette en seront pour leurs frais : des nouvelles de Rome, de Londres, de Madrid, mais pratiquement rien du grand congrès européen. Importent surtout les batailles et l’assaut des villes. Du fait du respect du secret des négociations, celles-ci restent entourées de mystère. Même le triomphe de la paix enfin signée qui aurait pu servir les intérêts de Mazarin reste enfouie entre deux nouvelles guerrières parfaitement secondaires à nos yeux. Paix inachevée, contestée par de comte d’Avaux lui-même, qui, de retour à Paris et dessaisi de son statut d’ambassadeur à Münster, met à mal les choix de son collègue Servien et passe insensiblement à la Fronde que mènent ses collègues du Parlement et, parmi eux, le président de Mesmes, son frère.
28Quand Servien revient à Paris, il est accueilli fraîchement, on lui reproche de n’avoir pas cédé (pas plus que Mazarin) aux exigences des Espagnols pour en finir avec la guerre, en finir vraiment. La Fronde des Princes commence à se constituer après celle des parlementaires, d’Avaux en sera et pourra jeter de l’huile sur le feu : il était présent à Münster, il sait bien, lui, que la négociation n’a pas abouti avec l’Espagne du fait de l’obstination de Servien à ne rien vouloir céder. Mais on est là dans la rumeur, dans le bouche à oreille, dans les confidences chuchotées, car, pour ce qui est de la presse et, en l’occurrence, de La Gazette, rien ne transpire vraiment.
29Ce simple parcours entre négociations et information fait bien apparaître les faiblesses du premier journal créé par Théophraste Renaudot, par rapport à ce qu’est devenue pour nous la presse aujourd’hui. Tel que soumis aux injonctions de Mazarin, Renaudot ne peut pas, en cette période de guerre surtout, être autre chose que « la voix de la France », voix officielle nécessairement. Par ailleurs, la « nouvelle » a encore quelque chose de brut, de factuel, plus proche du fait élémentaire que du commentaire explicatif. L’annonce de la paix de Westphalie, qui, avec le recul, nous apparaît comme l’un des grands moments fondateurs de l’Europe, notre Europe, est annoncée en huit lignes dans le premier journal périodique qui touche maintenant, depuis dix-sept ans son public en France et même à l’étranger. La dimension de l’événement, soulignée certes avec un certain retard par le texte des accords, reste masquée en France par les troubles de la Fronde, qui vont chasser le ministre exécré, et passe presque inaperçue pour les contemporains. Erreur d’échelle, myopie des parlementaires vissés sur leurs privilèges et la défense de leur position à la fois sociale et si possible politique. Myopie à vrai dire répandue, quand les affaires « étrangères » restent lointaines sinon « étranges » au public français du xviie siècle et peut-être, plus près de nous, à celui du xxie siècle.