Fälschung als Mittel der Politik ? Pseudoisidor im Licht der neuen Forschung. Gedenkschrift für Klaus Zechiel-Eckes, éd. Karl Ubl, Daniel Ziemann, Wiesbaden, Harrassowitz Verlag, 2015 ; 1 vol., 268 p. (M.G.H., Studien und Texte, 57). ISBN : 978-3-447-10335-0. Prix : € 48,00
- Par Pierre Toubert
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- TOUBERT, Pierre,
- Toubert, Pierre.
- Toubert, P.
https://doi.org/10.3917/rma.232.0377f
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Notes
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Il n’existe pas – ou pas encore – de « Collected Studies » de K.Z.E. Outre le précieux bilan général établi en fin de volume par W. Hartmann, (p. 243–256), on trouvera commodément réunie la bibliographie complète de K.Z.E. (p. 153 n. 1, 211 n. 13).
1 Le volume reprend de manière significative sous une forme interrogative une partie du titre même donné par le regretté K. Zechiel-Eckes au dernier art. qu’il ait publié l’année de sa mort prématurée (2010). C’est dire que l’ouvrage entend à la fois marquer comme il se doit le souvenir de cet exceptionnel connaisseur des collections canoniques carolingiennes et poursuivre l’enquête lancée par ce dernier dans plusieurs directions de recherche. Une dizaine de contributions nous est ainsi offerte, dont il serait hors de propos de vouloir expliciter ici les éloges respectifs qu’ils méritent. On voudrait simplement en indiquer sommairement les contenus et, par là même, inviter avec insistance le lecteur à prendre en main cet excellent volume dont la qualité nous paraît en tous points digne du savant exigeant dont il entend honorer la mémoire. Au moment où la mort a brutalement interrompu une œuvre publiée, en progrès depuis plus de dix ans [4], K.Z.E. avait bien affirmé ses méthodes originales de critique textuelle et progressivement élargi son horizon problématique dans plusieurs domaines convergents : identification grâce à une microanalyse codicologique rigoureuse des mss – clé pour la compréhension de la genèse des corpus canoniques –, signification et contexte historique liés à la structure même des collections, identification de leurs lieux de production et des milieux intellectuels mobilisés et donc, finalement, avoir pour objectif propre, au-delà des questions de la localisation et la datation, celle de l’attribution possible du corpus isidorien à tel acteur ou à tel groupe de pensée politique. C’est cet historique, en somme, de l’œuvre de K.Z.E. et de la formulation des problèmes tels qu’il les a appréhendés jusqu’à sa mort qui forme en guise d’ouverture l’objet même de la première contribution due aux É. du volume, K. Ubl et D. Ziemann. En pendant avec cette introduction, W. Hartmann a consacré la contribution finale (p. 243–256) à une analyse dynamique détaillée de l’œuvre même du dédicataire de la « Gedenkschrift ». Entreprise extrêmement utile, tant les travaux de celui-ci sont dispersés et, avouons-le, ont fait l’objet jusqu’à présent de comptes rendus souvent sommaires et insipides, parfois même grotesques comme celui de Nortier, ignorant les travaux dans lesquels K.Z.E. répondait par avance aux vaines critiques qui lui étaient adressées ! Au total, on se doit d’avouer l’intérêt soutenu suscité par les contributions qui prolongent toutes, nuancent et enrichissent l’enquête isidorienne dans une grande fidélité aux impulsions de recherche du savant honoré par ce volume. Citons, dans l’ordre, l’art. d’A. Firey (p. 19–80) sur les études du droit canonique à Corbie, mis comme on le sait par K.Z.E. au cœur de l’entreprise isidorienne. L’étude fine du scriptorium de Corbie, de sa production livresque et de la vaste circulation de ces produits met justement l’accent sur les difficultés qu’offre une telle enquête. Elle fortifie au total décidément les conclusions formulées par K.Z.E. dès les années 2000–2001 sur la « Werkstatt » du Pseudoisidore. Dans le même sens, l’étude d’É. Knibbs (p. 81–95) met bien en lumière par un examen à nouveaux frais la genèse de l’Hispana Gallica Augustodunensis (classe A1 et A1–B de la vieille nomenclature d’Hinschius de 1863). S. Heinen de son côté (p. 97–126) permet d’aller plus avant dans la définition chronologique des étapes de constitution du complexe textuel des Fausses Décrétales dans la première moitié du ixe siècle. K.Z.E. voyait dans le procès d’Ebo de Reims (835) l’événement déclencheur du corpus isidorien ou plutôt, disons mieux, sa première occasion d’être opérationnel. La présente étude permet de détecter des indices d’utilisation antérieure et établit de manière convaincante l’assurance d’un premier jalon autour de 830–833, la Causa Ebonis de juin 833 constituant le premier acte procédural clairement révélateur d’une utilisation du matériau isidorien.
2 G. Schmitz (p. 127–151) s’attaque pour sa part au problème également crucial des rapports entre Isidore Mercator et Benedictus Levita. Il invite de manière fort salutaire à être en garde contre toute détection trop hâtive « d’influences » entre l’un et l’autre. Il insiste sur les précautions à prendre avant de parler d’une réception de Benedictus Levita dans les Fausses Décrétales. Il importe dans tous les cas de pondérer influences et rapports de contenu dérivant de l’existence d’un fonds commun de sources référentielles à disposition assez générale à cette époque de l’« âge d’or des falsifications » susceptibles de se prêter à des pratiques de manipulation parfois sophistiquées. Un pas en avant dans cette compréhension du rôle de Corbie comme centre d’élaboration du corpus isidorien est accompli par S. Patzold (p. 153–172). On sait qu’un but majeur – voire le but essentiel – des Fausses Décrétales tient dans le soutien canonique qu’elles entendent apporter aux évêques suffragants dans leur résistance à la prépotence de leurs métropolitains. Dès lors, se pose la question de savoir comment on peut rendre compte du fait que ce soit dans un milieu monastique comme Corbie qu’une telle entreprise de falsification doctrinale étayée par un tel appareil de sources fabriquées ou manipulées ait pris naissance. C’est à cette question qui suscitait naguère la perplexité de H. Fuhrmann que répond la présente contribution. Elle le fait par accumulation convaincante de preuves qu’on ne peut ici qu’énumérer : 1. déplacement du focus chronologique de 835 (date retenue naguère par K.Z.E.) aux années 830–831 ; 2. rôle central joué par Wala d’abord en exil à Noirmoutier en 830, puis de retour à Corbie en 832 ; 3. contacts assurés avec Radbert ; 4. liens avec Jessé d’Amiens suffragant maltraité d’Ebo de Reims. Autant d’éléments de preuve qui rendent bien compréhensible le rude assaut mené par les Fausses Décrétales interposées contre les abus de pouvoir – possibles ou avérés – des métropolitains. C’est le mérite d’une telle analyse que de mettre en relief l’âpreté des conflits qui ont marqué la dernière décennie du règne de Louis le Pieux et de rectifier sur ce point capital la vision optimiste proposée, entre autres, par J. Nelson. Elle se fonde de manière fort intéressante sur la juste appréciation de la force des liens personnels et du réseau de connivences tramé à Corbie autour de Wala et de Radbert. Dans une contribution rondement menée (p. 173–186), C. Harder revient sur la question du rôle du primat apostolique et sur la figure de l’évêque de Rome dans les Fausses Décrétales. Nous rendons compte ici même plus en détail des mérites de la dissertation consacrée par l’A. à l’ensemble des problèmes que posent la fonction et la signalisation du siège apostolique dans le corpus isidorien. Nous en avons ici un retour de pertinence ponctuelle bienvenu. La montée en puissance de la papauté après les années 840 permet de restituer à Corbie et à Radbert l’importance qui leur revient dans ce travail de promotion. Prenons le risque sacrilège de nous demander si H. Fuhrmann avait raison de s’avouer n’être frappé par aucun « tournant pseudoisidorien » dans l’ecclésiologie du ixe siècle. La contribution de P. Breternitz (p. 187–206) souligne le caractère principal joué par le problème de la protection des biens d’Église contre les emprises de l’aristocratie et de l’empereur lui-même. Comme ses devanciers, il concourt, entre autres par une relecture pointue de l’Epitaphium Arsenii à démêler le climat de tension et l’activité des groupes d’opposition à Louis le Pieux à partir des années 828–829. La chronologie fine des positions fluctuantes des protagonistes et, en premier bien du couple Wala/Radbert, éclaire évidemment d’autant la genèse des Fausses Décrétales, suivant une direction de recherche bien avancée par K.Z.E. jusqu’à 835. Ce remarquable faisceau de travaux centrés sur le premiers tiers du ixe siècle se clôt avec une monographie d’un vif intérêt (C.M. Booker, p. 207–242) consacrée à la personnalité même d’Ebo de Reims. Le rôle d’Ebo, personnage central dans le nœud d’intrigues autour desquelles le corpus isidorien se constitue, a été jugé capital par l’historiographie du xixe siècle, au point d’orienter vers Reims une vieille hypothèse sur le lieu d’origine des Fausses Décrétales. Ce n’est pas le suivi attentif du parcours très sinueux d’Ebo ici bien restitué qui risque de le tirer de cette zone d’incertitude dont on ne peut exclure quelques aspects positifs. On rappellera enfin que le volume se termine par une excellente présentation des mérites singuliers de l’œuvre de K.Z.E. Il faut louer sans réserve les É. de cette « Gedenkschrift » qui permet de mesurer le caractère brillamment prometteur des méthodes et des problèmes qui ont jalonné cette œuvre si remarquable et brutalement interrompue.
3 Pierre Toubert