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Les cercles féminins de la Qubaysiyya à Damas

Pages 77 à 88

Citer cet article


  • Ardito, A.
(2010). Les cercles féminins de la Qubaysiyya à Damas. Le Mouvement Social, 231(2), 77-88. https://doi.org/10.3917/lms.231.0077.

  • Ardito, Aurelia.
« Les cercles féminins de la Qubaysiyya à Damas ». Le Mouvement Social, 2010/2 n° 231, 2010. p.77-88. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-mouvement-social1-2010-2-page-77?lang=fr.

  • ARDITO, Aurelia,
2010. Les cercles féminins de la Qubaysiyya à Damas. Le Mouvement Social, 2010/2 n° 231, p.77-88. DOI : 10.3917/lms.231.0077. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-mouvement-social1-2010-2-page-77?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lms.231.0077


Notes

  • [*]
    Historienne du Proche et Moyen-Orient contemporains.
  • [1]
    E. Geoffroy, Initiation au soufisme, Paris, Fayard, 2003, p. 215.
  • [2]
    Affirmation attribuée à Sahl al-Tustar? (m.896) dans la Ris?la al-Qušayriyya. Il s’agit de l’un des manuels les plus importants et connus sur le soufisme, écrit par Ab? al-Q?sim al-Qušayr? (m.1074). L’ouvrage présente le chemin mystique d’un maître spirituel et il fournit une anthologie de textes sur les premiers maîtres spirituels. Cf. J. A. Mojaddedi, « Legitimizing Sufism in al-Qushayri’s “Risala” », Studia Islamica, n° 90, 2000, p. 37-50. Cette formule est proche du perinde ac cadaver (comme un cadavre) des chrétiens. Saint Ignace de Loyola a utilisé cette formule pour exprimer l’absolue obéissance due au Pape. Merci au professeur Giuseppe Cecere (Université La Sapienza, Rome) pour cette information.
  • [3]
    R1, (ex-) ?abb?’iyya.
  • [4]
    Cf. infra p. 82.
  • [5]
    W1, ex-Qubaysiyya.
  • [6]
    M. Isma‘?l, “Al-ta‘l?m al-d?n. Al-Qubaysiyyaat wa –l-inhil?q min al-sal?ma ‘il? -l-inhir?f”, ?uh?na [Damas], 31 mai 2005; R. Rumani, “Into the Open”, The National, 7 September 2008 ; Anonyme, “Badahna min S?ry? wa yatamayyazna bil-hi ??b al kuhl?. “al-Qubaysiyy?t” haraka islamiyya nis?hiyya g?miha huhw?tuha yazidna han 70 alf?n», Al-Arabiyyah Satellite News, 3 juin 2007 ; I. Ham?d?, « Šaq?qa Ahmad ?ibr?l f? halaq?t “al-An?sa” Mun?ra al Qubays? … Dimašq tasmah li “al-Qubaysiyy?t” binaš?h halaniyyi », al-Hayy?t [Damas], 6 mai 2003 ; I. Gar?yba, «al-Urdun …al-Dawla wa al-mar ?ihiyya wa al-harak?t al- Isl?miyya», Al-Jaazeera net, 17 mai 2006 ; M. Ab? Rumm?n, « “Al-Yaqha al-d?niyya” f? S?riyya wa al-dal?l?tiha al-siy?siyya», Al-Ghad [Amman],15 février 2006 ; B. al-Bakir, “S?riy? bayna al- HIhw?n al Muslim?n wa al- Ahaw?t al-Qubaysiyy?t », 10 mai 2006 ; K. Š?h?n, « Mustaqbal almarhah bayna al-diy?n?t wa al-tašriyah?t wa al-w?qih». Blog de Mašrafa R?sid. http://www.saaid.net/daeyat/fauzea/18.htm. Blog islamique de Sayd al-Faw?hid. http://www.d-sunnah.net/forum/ ahowthread.php?t=25073. Blog de Muntad? Hawt. http://www.syriapath.com/forum/forumdisplay.php?f=183&order=desc&page=2. Et aussi V. Fraschetti, “L’islam s’illumina di rosa”, La Stampa, 21 novembre 2007; J. Kramer, “Islamic Revival in Syria Is Led by Women”, New York Times, 29 August 2006 ; C. Guibal, « Les Sœurs musulmanes dans les pas de leurs Frères », Libération, 3 septembre 2008.
  • [7]
    La Qubaysiyya est évoquée dans différents travaux sur le réveil islamique actuel ou sur le devenir du soufisme contemporain en Syrie et en lien avec l’activité de cheikh Kuft?r?. La seule étude proche du sujet est l’analyse conduite par Annabelle Böttcher sur l’élite féminine de la Kuft?riyya. A. Böttcher, « L’élite féminine kurde de la Kuftariyya: une confrérie Naqshabandi Damascène », in M. Van Bruinessen (dir.), Islam des Kurdes, Paris, ERISM, 1998, p. 125- 139.
  • [8]
    Sur la religiosité des femmes jordaniennes, J. Droeber, “ ‘Women to Women’. The Significance of Religiosity for Young Women in Jordan”, http://womenstudies.syr.edu/WomenStudies/CourseReade/OnlineReader/EGTopicDroeberRelJordan.pdf, 15 p.
  • [9]
    F. Adelkhah, La révolution sous le voile. Femme islamique d’Iran, Paris, Karthala, 1991; N. Al-Ali, Secularism, Gender and the State in the Middle East, Cambridge, Cambridge University Press, 2000 ; K. Ask et M. Thomsen, Women and Islamisation: Contemporary Dimensions of Discourse of Gender Relations, Oxford, Berg, 1998 ; L. Beck et N. Keddie, Women in Muslim World, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1978 ; V. Bernall, “Gender, Culture, and Capitalism: Women and the Remaking of Islamic “Tradition” in a Sudanese Village”, Comparative Studies in Society and History, vol. 36, n° 1, 1994, p. 36-67 ; L. Deeb, An Enchanted Modern: Gender and Public Piety in Shi’i Lebanon, Princeton, Princeton University Press, 2006 ; Y. Y. Haddad, J. L. Esposito, Islam, Gender and Social Change, Oxford, Oxford University Press, 1998 ; N. Göle, « Islamisme et féminisme en Turquie : regards croisés », in Le foulard islamique en questions, Paris, Éditions Amsterdam, 2004 ; W. Jansen, “Creating identities, Gender, Religion and Women’s Property in Jordan”, in M. Brügmann et alii (eds.), Who’s Afraid of Feminity? Questions of Identity, Amsterdam, Rodopi, 1993, p. 157-167 ; E. Kandyoti, “Islam and Patriarchy: a Comparative Perspective”, in N. R. Keddie et B. Baron (eds.), Women in Middle Eastern History. Shifting Boundaries in Sex and Gender, New York, Vail Ballou Press, 1993, p. 23-42 ; V. Moghaddam, Modernizing women. Gender and Social Change in Middle East, 2e éd., Londres, Lynne Rienner, 2003; H. Moghissi, Feminism and Islamic Fundamentalism: the Limit of Postmodern Analysis, Londres, Zed, 1999, p. 166-281.
  • [10]
    R. Roded, Women in Islam and the Middle East, Londres, I. B. Tauris, 1999, p. 78; R. A. Fernea et E. W. Fernea, “Variation in Religious Observance among Islamic Women”, in N. R. Keddie (ed.), Scholars, Saints and Sufis. Muslim Religious Institutions since 1500, Berkeley, University of California Press, 1972, p. 385-401.
  • [11]
    R. A. Fernea et E. W. Fernea, “Variation in Religious Observance …”, art. cit., p. 385-401.
  • [12]
    N. Amri et L. Amri, Les femmes soufies et la passion de Dieu, Saint-Jean-de-Braye, Dangles, 1999.
  • [13]
    M. Chodkiewicz compte parmi les sources hagiographiques sept auteurs (en indiquant qu’il s’agit seulement d’un échantillon) qui consacrent une petite partie de leur ouvrage aux femmes : Y?fi‘? (m. 1367), Šu‘ayb al-Har?fiš (m.1398), Ab? Bakr al Hisn? (m.1426), ??m? (m. 1492), Ša‘ar?n? (m.1565). Cf. M. Chodkiewicz, “La Sainteté féminine dans l’hagiographie islamique”, in D. Aigle (dir.), Saints orientaux, 2e éd., Paris, De Boccard, 2007, p. 101.
  • [14]
    E. Geoffroy, Initiation au soufisme, op. cit., p. 45-49.
  • [15]
    Cf. M. Marìn, “Images des femmes dans les sources hagiographiques maghrébines : les mères et les épouses du saint”, in N. Amri et D. Gril (dir.), Saints et sainteté dans le christianisme et l’islam. Le regard des sciences de l’homme, Paris, Maisonneuve & Larose, 2007, p. 235-247.
  • [16]
    N. Amri et L. Amri, Les femmes soufies …, op. cit., p.190-191.
  • [17]
    A. Schimmel, L’Islam au féminin, Paris, Albin Michel, 2000, p. 57.
  • [18]
    N. Amri et L. Amri, Les femmes soufies …, op. cit., p. 36 et 29.
  • [19]
    G. S. Colin, « Baraka », in The Encyclopedia of Islam, Leyde, Brill, 1999.
  • [20]
    V. J. Hoffman, Sufism, Mystics, and Saints in Modern Egypt, Columbia, University of South Carolina Press, 1995, p. 226-254; C. Raudevere, The Book and the Roses: Sufi Women, Visibility and Zikir in Contemporary Istanbul, Istanbul, Swedish Research Institute in Istanbul, 2002.
  • [21]
    I. Ham?d?, « Šaq?qa Ahmad ?ibr?l f? Halaq?t “al- ?nsa” …”, art. cit.
  • [22]
    L’une des figures de la résistance sunnite est Sa ‘id Hawwa. Initié au soufisme, il devient l’un des guides idéologiques des Frères Musulmans vers la fin des années 1960 en Syrie. Cf. I. Weismann, “Sa ‘id Hawwa: The Making of a Radical Muslim Thinker in Modern Syria”, Middle East Studies, vol. 24, n° 4, octobre 1993, p. 601-623.
  • [23]
    O. Carré et M. Seurat, Les frères musulmans (1928-1982), Paris, L’Harmattan, [1983] 2001, p. 125-203. L. Hudson, « Le voile et le portable : l’adolescence sous Bachar-al-Assad », in B. Dupret et alii (dir.), La Syrie au présent : reflets d’une société, Paris, Sindbad-Arles, Actes Sud, 2007.
  • [24]
    Sayyid Qu?b (1906-1966) est l’un des principaux théoricien de l’islam politique ; il fut membre des Frères musulmans égyptiens et passa une grande partie de sa vie en prison avant d’être pendu en 1966. Cf. O. Carré, Mystique et politique. Lecture révolutionnaire du Coran par Sayyid Qutb, Frère musulman radical, Paris, Presses de la FNSP et Éditions du Cerf, 1984.
  • [25]
    R. Roded, Women in Islam and the Middle East, Londres, I. B. Tauris, 1999, p. 257-259.
  • [26]
    A. Böttcher, Syrische Religionspolitik unter Asad, Fribourg en Brisgau, Arnold Bergsträsser Institut, 1998 et Sunni Islam under Hafez al-Asad. Coercive and Permissive Strategies in the Politics of Islam, thèse de doctorat de science politique, Université de Fribourg en Brisgau, 1997.
  • [27]
    L. Hudson, « Le voile et le portable… », art. cit., p. 307.
  • [28]
    S. Bouthaina, “Persisting Contradiction: Muslim Women in Syria”, in H. Bodman et T. Nayereh (eds.), Women in Muslim Societies: Diversity within Unity, Londres, Lyenne Rienner Publishers, 1998, p. 101-120.
  • [29]
    C. Mayeur-Jaouen, « Adab et akhl?q dans le monde musulman », conférence du 22 octobre 2007 au CERMOM (INALCO), fichier électronique, http://www.iran-inde.cnrs.fr/Membres/textesperso/Conf2007Mayeur.htm
  • [30]
    I. Weismann, “Sa‘id Hawwa: The Making of a Radical Muslim Thinker in Modern Syria”, art. cit.
  • [31]
    Jusqu’à aujourd’hui le centre n’a pas de statut légal officiel bien défini, ce qui le rend vulnérable à l’intervention du régime. A. Böttcher, « Official Sunni and Shi’i Islam in Syria », EUI Working Papers, Robert Schuman Center for Advanced Studies, Mediterranean Programme Series, Florence, 2002, p. 9.
  • [32]
    A. Böttcher, Sunni Islam under Hafez al-Asad …, op. cit., p. 156.
  • [33]
    L. Stenberg, “Naqshabandiyya in Damascus: Strategies to establish and Strengthen the Order in a Changing Society”, in E. Özdalga (ed.), Naqshabandi in Western and Central Asia, Istanbul, Swedish Research Institute, 1999, p. 100-126.
  • [34]
    Née en 1954. Cf. A. Böttcher, Syrische Religionspolitk …, op. cit., et « L’élite féminine kurde de la Kuftariyya : une confrérie Naqshabandi Damascène », art. cit.
  • [35]
    Comme ceux de Hud? al-Habaš, sœur de Muhammad al-Habaš : cf. L. P. Heck, « Muhammad Al-Habach et le dialogue interreligieux », in B. Dupret et alii (dir.), La Syrie au présent …, op. cit., p. 413-442 ; I. Kalmach, “Social and Religious Change in Damascus: One Case of Female Islamic Religious Authority”, British Journal of Middle East Studies, January 2008, p. 37-53.
  • [36]
    La décision remonte à février 2008. http://www.alarabiya.net/. Elle a été saluée par l’UNDP (United Nations Development Program) : http://content.undp.org/go/newsroom/2006/february/syriawomen.
  • [37]
    La décision du Grand Mufti n’est pas complètement nouvelle puisque « le juriste Ab? Han?fa statua que [déjà à l’époque], dans chacune des villes islamiques, une musulmane devrait être appointée juge chargée officiellement de veiller au respect des droits de la femme ». M. Boisard, L’Humanisme de l’Islam, Paris, Albin Michel, 1974, p.175. Plus tard Ibn ‘Arab? affirme : “Certains ont considéré que l’imamat de la femme était licite de manière absolue, devant les hommes comme devant les femmes, et telle est mon opinion [ …]. Or le Prophète a attesté la perfection de certains femmes comme il a attesté la perfection de certains hommes, bien que ces derniers soient plus nombreux à l’atteindre. Cette perfection, c’est la nubuwwa, c’est-à-dire l’imamat. L’imamat de la femme est donc valide”. Cf. I. ‘Arab?, Al Fut?h?t al-Makkiyya, I, p. 447 in M. Chodkiewicz, « La sainteté féminine dans l’hagiographie islamique », art. cit., p. 108-109.
  • [38]
    I. Ham?d?, « Šaq?qa Ahmad ?ibr?l f? Halaq?t … », art. cit. ; I. ?ar?yba, « al-Urdun …”, art. cit. ; M. Ab? Rumm?n, « “Al-Yaqha al-d?niyya” …”, art. cit.
  • [39]
    G. Böwering, “Règles et rituel soufis”, in A. Popovic et G.Veinstein (dir.), Les Voies d’Allah. Les ordres mystiques dans l’islam. Des origines à aujourd’hui, Paris, Fayard, 1996, p. 139-151. Cette renaissance sous le cheikh est surtout conçue pour la Naqšbandiyya. Cf. M. Gaborieau et alii (dir.), Naqshabandis. Cheminement et situation actuelle d’un ordre mystique musulman, Istanbul, Institut Français d’Études Anatoliennes/ Éditions ISIS, 1990, p. 68-89.
  • [40]
    G. Böwering, “Règles et rituels soufis”, art. cit., p. 97.
  • [41]
    A. Böttcher, Syrische Religionspolitik …, op. cit., p. 168.
  • [42]
    Lors de notre participation à quelques rencontres nous avons remarqué que les an?s?t étaient toujours débordées par de nombreuses occupations, leur téléphone portable sonnait souvent pendant les cours.
  • [43]
    An?sa Mu’?min?t, 16 mai 2007.
  • [44]
    An?sa Raz?n, 10 mai 2007.
  • [45]
    Selon K. Ask, il s’agirait d’une islamisation du bas vers le haut. C’est-à-dire qu’on ne demande pas nécessairement aux filles de rentrer à la maison et de se vouer exclusivement à la famille mais plutôt de garder une certaine ségrégation sexuelle dans l’espace public. K. Ask et M. Tjomslan, Women and Islamization: Contemporary Dimensions of Discourse of Gender Relations, Oxford, Berg, 1998, p. 4-8.
  • [46]
    W1, 26 juin 2008. An?sa Raz?n, 10 mai 2007.
  • [47]
    Idem.
  • [48]
    An?sa Raz?n, 10 mai 2007.
  • [49]
    In?s, 2 avril 2007.
  • [50]
    W1, 26 juin 2008.
  • [51]
    L’histoire du soufisme montre comment la sainteté a pu se transmettre de père spirituel à disciples sur le modèle du Prophète vers sa famille et ses compagnons. L’hérédité de cette transmission est devenue la norme vers le XVe siècle. C. Mayeur-Jaouen, “Le saint musulman père de famille”, in N. Amri et D. Gril (dir.), Saints et sainteté dans le christianisme et l’islam, op. cit., p. 250.
  • [52]
    M. Gaborieau et N. Gradin, « Le renouveau confrérique (fin XVIIIe siècle-XIXe siècle) », in M. Gaborieau et alii (dir.), Naqshabandia, op. cit., p. 69.
  • [53]
    G. Böwering, “Règles et rituels soufis”, art. cit., p. 97.
  • [54]
    La gestion des relations entre la famille parentale et spirituelle est une pratique coutumière dans la vie des cheikhs soufis narrée par les hagiographies. En parcourant les deux autobiographies de l’hagiographe égyptien ‘Abd al-Wahh?b al- Ša‘r?n? (1565), Catherine Mayeur-Jaouen relève que le cheikh est décrit « comme un père » ou « comme une mère ». Cf. C. Mayeur-Jaouen, “Le saint musulman père de famille”, art. cit., p. 250.
  • [55]
    L. Stenberg, “Naqshabandiya …”, art. cit., p. 119-111.
  • [56]
    O. Roy, L’Islam mondialisé, Paris, Le Seuil, 2004, p. 56-57.
  • [57]
    P. Werbener, Pilgrims of Love. The Anthropology of a Global Sufi Cult, Londres, Hurst and Company, 2003, p. 22-25 et 282-290.

1La confrérie soufie Qubaysiyya est un mouvement de grande ampleur en Syrie, comptant environ 100 000 femmes. Elles se distinguent par leur rigorisme religieux, leur tendance à s’isoler et à créer des cercles composés uniquement de femmes. Nombreuses ont été celles qui ont suivi l’exemple de Mun?ra al-Qubays?, fondatrice du mouvement, et qui ont « exporté » son message et ses activités dans plusieurs pays dont la Syrie, le Liban, la Jordanie, la Palestine, les Pays du Golfe, le Koweit, les États-Unis et le Canada. Ces groupes sont connus sous le nom de l’enseignante (an?sa) qui les a introduits dans chaque pays : Habb?‘iyy?t en Jordanie par F?dya al-Habb?’a ; Sahariyy?t au Liban par Sahra Halb? ; Ban?t Bay?dir les filles de Bay?dir au Koweït. À Damas comme à Amman elles sont reconnaissables par leur vêtement : un long ?ilb?b (manteau boutonné) couvrant le corps mais laissant apparaître le bas de leur jupe ainsi que leurs chevilles, un hi??b (voile) noué sous le cou, des collants d’une couleur beige opaque et une forme particulière carrée et épaisse donnée à leurs sourcils.

2À Damas les cercles féminins de la Qubaysiyya proposent aujourd’hui un modèle d’organisation dont l’unité repose sur la r?bita, le lien soufi fondé sur la confiance envers son enseignante (an?sa), et se construit par l’ascendance personnelle et individuelle qu’elle a dans la conduite de la vie des disciples [1]. Cette conception de la relation entre an?sa et disciple peut se résumer dans la formule attribuée à un des premiers maîtres spirituels, Sahl al-Tustar? (m. 896), dans la Ris?la al-Qušayriyya : « L’aspirant doit être entre les mains de son cheikh comme le cadavre entre les mains du laveur de morts » [2]. Une de nos informatrices, ex-Qubaysiyya, la cite comme une condition préalable à l’entrée dans le cercle. Ce lien se développe dans une société traditionnellement organisée par les hommes mais dans laquelle un leadership religieux féminin est aussi en train d’émerger, et le soufisme, la dimension mystique et spirituelle de l’islam, apparaît comme le vecteur d’une émancipation pour un nouvel engagement féminin dans l’arène publique.

3La découverte et l’observation de cet univers exclusivement féminin se sont faites lors d’une enquête de terrain menée de 2007 à 2008. Elles trouvent leur origine dans une rencontre en Jordanie avec R1[3] qui venait de quitter un cercle religieux féminin qu’elle avait intensément fréquenté plus de sept ans et que son départ de la communauté traumatisait. La recherche s’est ensuite poursuivie à Damas où furent créés ces cercles. Je suis entrée directement en relation avec les cercles féminins de la Kuft?riyya à la mosquée d’Ab? N?r [4] et avec des femmes de la Qubaysiyya. L’observation longue a permis d’enregistrer toute une série d’attitudes, de normes, de visions du monde. Ce travail est finalement fondé sur six entretiens enregistrés avec des jeunes filles appartenant à ces cercles et onze parmi celles qui les ont quittés. À Damas, W1[5] a joué un rôle crucial en tant qu’informatrice. Femme d’une quarantaine d’années, divorcée, d’origine palestinienne, elle a vécu dix ans au cœur d’un cercle des Qubaysiyy?t. Elle n’a en fait jamais quitté formellement ces cercles et garde encore aujourd’hui un lien fort avec ses consœurs, sans partager leurs activités et leurs idées. Cette enquête a ensuite été complétée par des articles de presse et des blogs [6], mais aussi des brochures. Les travaux scientifiques restent quant à eux encore très rares [7]. Au-delà des représentations communes de ces cercles religieux féminins, nous avons cherché à comprendre les liens qu’ils construisaient entre leurs membres et dans la société, liens d’ordre spirituel mais aussi social et politique.

La religiosité féminine dans l’Islam

4Le fil conducteur de cette enquête est la relation an?sa-disciple à l’intérieur des cercles. La visibilité et la popularité des cercles de la Qubaysiyya, l’activité d’autres cercles féminins à Damas et des contacts plus intéressants ont amené à privilégier le cadre syrien, mais de brèves références à la Tabb?‘iyya jordanienne seront données à titre de comparaison [8]. Si la position des femmes musulmanes dans plusieurs sociétés islamiques contemporaines a été souvent discutée [9], une pénurie d’information caractérise leurs pratiques religieuses au Moyen-Orient [10].

5Cette carence en études sur la religiosité féminine fait partie d’un manque général de recherches sur le système de croyances religieuses et notamment sur les pratiques et les rituels de l’islam populaire. Souvent, la dimension soufie de l’islam a éclos loin des sièges officiels et a pu accueillir plus librement la présence féminine [11].

6Si dans l’islam, sur le plan doctrinal, hommes et femmes ont le même statut spirituel, ces dernières apparaissent peu dans les textes sacrés. Le patrimoine littéraire islamique révèle cependant l’existence de femmes renommées pour leur dévotion et leur activisme religieux. Dans les premiers siècles, du VIIe au Xe siècle de l’ère chrétienne, les femmes expriment leur vocation mystique [12]. C’est la période où le soufisme naît, prend forme et se conçoit en termes d’ascétisme (zu?d). L’influx spirituel (baraka) permet une reconnaissance de figures féminines comme modèles spirituels et les rend légitimes. Les sources témoignent non seulement de la sainteté féminine [13] mais aussi d’autres rôles assumés par les femmes au sein de la communauté musulmane, notamment dans l’éducation (enseignement du hadith, connaissance du droit musulman – fiqh), la direction de la prière [14] et le soutien comme femme ou mère d’un saint [15]. Le lieu par excellence où ces femmes vivaient était leur maison, où elles pouvaient gérer leur espace et accueillir des autorités religieuses. Le jeûne, la souffrance, l’effort (mu??hada) quotidien de mortification des désirs du corps qui leur donnait accès à une connaissance intérieure des phénomènes de la création de Dieu font partie des pratiques les plus communes [16]. Dans les couvents, les femmes guidaient leurs disciples à la prière, prêchaient, et les initiaient probablement à la sagesse mystique. C’était le refuge des femmes divorcées ou veuves pendant la ‘idda, période durant laquelle la femme ne doit pas avoir de contact avec les hommes afin de garantir une éventuelle grossesse liée à son mari [17]. « C’est donc exclusivement en raison d’une suite de manipulations des textes et de perversions des mentalités, bref de facteurs historiques qui sont le fait de l’homme et ne relèvent nullement des droits de Dieu », que les siècles suivants ont amené à la « grande occultation » [18] de la femme de l’espace public musulman, résultat d’une dérive théologique et juridique favorisée par l’ignorance dans laquelle les femmes étaient gardées. Le soufisme a été le véhicule d’un rôle religieux conservé. La faible visibilité de la dimension religieuse féminine a permis de développer des pratiques différentes. L’enseignement naissait et s’accomplissait dans les maisons ou dans les milieux soufis dans un charisme autorisé directement par Dieu, grâce à la baraka[19].

7Qu’en est-il aujourd’hui ? Dans chaque pays, leur action se façonne différemment par rapport à une présence confrérique et à l’intervention de l’autorité religieuse officielle. En Égypte et en Turquie, deux pays d’ancienne tradition soufie, la présence des femmes dans les confréries est attestée, malgré l’interdiction des autorités religieuses en Égypte et avec leur consentement en Turquie [20]. Dans le soufisme, ou le mysticisme en général, l’accord donné par la grâce divine efface toutes limites constituées par des questions sexuelles, d’alphabétisation ou d’éducation formelle.

L’essor des cercles féminins à Damas

8Les cercles de la Qubays?yya ont été fondés par la syrienne Mun?ra al-Qubays?. Née en 1933 [21], elle fait des études scientifiques à l’Université de Damas, devient enseignante puis entreprend des études en sciences religieuses à la faculté de charia, toujours à l’Université de Damas. Son activité de prêche commence à être connue à partir des années 1980. Le contexte de son engagement est celui de la répression qui s’abat sur les sunnites au nom d’un sécularisme mené par le président de la Syrie, l’alaouite Hafez al-Assad, dans les années 1970 [22], suite aux révoltes anti-gouvernementales déclenchées par les Frères Musulmans dans plusieurs villes de Syrie, notamment Alep, Homs et Hama. La répression, extrêmement violente, concerne aussi les femmes dont les dirigeantes « vont être arrachées au marché de Damas par les groupes paramilitaires de scouts associés à Ri ‘fat al Assad », le frère du Président [23]. Aucune résistance des Frères ne se manifeste plus dans les années qui suivent. Dès lors, c’est dans les foyers que se réfugient le débat politique et la formation des nouvelles générations à un discours islamique sunnite. De nombreuses femmes, mères, filles et sœurs de Frères Musulmans emprisonnés, torturés ou tués conduisent une islamisation de la société par la base. Elles s’organisent en cercles privés et se livrent à une solide formation religieuse, souvent inspirée de la pensée de Sayyid Qu?b [24]. En effet, le modèle syrien semble bien venir d’Égypte où l’Association des femmes musulmanes, fondée par Zaynab al-Ghazali (1917-2005), s’est investie fortement dans le soutien aux Frères Musulmans et, lors de leur interdiction, a réorganisé leur activité dans les maisons. Ce choix lui coûtera la prison en 1965, année même de l’exécution du Frère Sayyid Qu?b [25]. La formation de ces cercles en Syrie inquiète suffisamment le régime pour le pousser à créer une aile féminine à l’intérieur de la Kuft?riyya (confrérie soufie du très officiel grand mufti de Syrie Ahmad Kuft?r?) [26]. Au cours de cette période, le hijâb et le manteau deviennent « une affirmation de la respectabilité et de l’identité sunnites » et au milieu des années 1990, le hijâb « est devenu la règle plutôt que l’exception dans les familles sunnites » [27]. Le gouvernement syrien mène aussi, à partir des années 1970, une politique de réformes visant à améliorer l’accès des femmes à l’éducation et à la participation à la vie sociale et politique du pays. L’éducation obligatoire et mixte prévue pour toutes les femmes des zones rurales et urbaines, la création de crèches près des lieux de travail ont notamment contribué à un changement de la situation des femmes en Syrie. Le pourcentage des enseignantes, à tous les niveaux éducatifs, est passé de 47 % en 1980 à 57 % en 1993. Dans les mœurs, les changements sont plus lents [28].

9Dans cet ensemble de transformations, Mun?ra al-Qubays? demande aux filles de s’émanciper en devenant compétentes en matière de religion pour être indépendantes dans la conduite de leur vie, dans une approche caractérisée par le rigorisme moral. Elle est certainement une des premières à introduire, de façon systématique mais toujours informelle, « un nouvel adab – une nouvelle culture – [qui] était indispensable face aux nouveaux usages, face à une mixité [et un laïcisme] nouveaux impulsés par le président qui apparaissait avec l’entrée progressive des femmes dans l’espace public » [29]. Ce nouvel adab exige des femmes qu’elles se rencontrent dans les maisons comme le veut la tradition tout en les engageant à poursuivre des études et à jouer un rôle actif dans la société selon une conduite islamique.

10Il faut souligner le lien fort qu’entretient Mun?ra al-Qubays? avec la branche de la confrérie Naqshbandi, la Kaft?riyya. Le cheikh kurde Ahmad Kuft?r? (m. 2004), fondateur de cette branche mineure, a été un proche collaborateur de Hafez al-Assad [30], qui, dans sa volonté de reprendre en main le destin du pays à travers une politique de changement économique, a fait appel à lui. Il a ainsi permis à Kuft?r? d’élargir son réseau soufi en reconnaissant officiellement la Fondation islamique Ab? N?r en tant que siège de la confrérie [31] et en garantissant la participation légitime du théologien et savant islamique dans le processus politique décisionnaire : Kuft?r? est ainsi membre du Parlement de 1971 [32]. Le premier institut reconnu dans la Fondation Islamique Ab? N?r, l’Institut pour la diffusion de l’Islam, a été inauguré en 1982, en pleine révolte islamique. La nouvelle collaboration entre le cheikh et le président découle d’un intérêt mutuel [33]. Le nouveau régime, conduit par une élite alaouite, devait légitimer son pouvoir auprès d’une population syrienne à majorité sunnite (75 %) : faire une place au Grand Muft? et cheikh sunnite kurde Kuft?r? était une manière de résoudre, au moins en apparence, le conflit entre l’ancien establishment sunnite et l’élite alaouite. Il a construit son discours sur la question du renouveau (ta?d?d), appuyé sur le verset coranique dans lequel le Prophète affirme que tous les cent ans il enverra un rénovateur – mu?addid – pour purifier la communauté du changement et de l’erreur. Parmi ses disciples, beaucoup font référence au cheikh Kuft?r? comme à un mu?addid, le nouveau maître moderne qui coopère au renouveau de la communauté et la conduit. Ce faisant il légitime l’introduction de toute innovation auprès des plus conservateurs. Nous ignorons jusqu’à quel point Mun?ra al-Qubays? partageait l’action, les choix et le message de Kuft?r? mais il est certain qu’elle portait à son maître estime et respect, allant jusqu’à verser des larmes sur son tombeau à sa mort en 2004.

11Mun?ra a aimé son maître Ahmad Kuft?r?. Pourtant le cheikh a parfois mal toléré l’indépendance et la liberté d’action des femmes promues par Mun?ra. Celle qui se considère comme sa disciple conserve toutefois son enseignement et maintient les contacts avec l’aile féminine de la confrérie. L’activité des cercles de la Qubaysiyya n’est aujourd’hui ni isolée ni exclusive, mais elle se situe dans une tendance plus globale qui voit les femmes musulmanes se consacrer à une vie sociale plus active et se regrouper autour d’une an?sa à la mosquée ou dans les maisons. L’élite féminine de la Kuft?riyya, appelée « les sœurs » (al-ahaw?t) d’Ab? N?r, a commencé son activité guidée par la nièce d’Ahmad Kuft?r?, cheikha Waf?’ Kuft?r? [34]. Cette élite semble avoir été créée pour contrôler les cercles féminins de la Qubaysiyya puisque les services de renseignements, à très grande majorité masculine, échouaient à infiltrer ces cercles. C’est certainement également pour en faciliter le contrôle que le gouvernement a autorisé l’activité de la Qubaysiyya dans les mosquées.

12Les relations parmi les cercles des différentes an?s?t sont assez fluctuantes : une fille peut faire partie de plusieurs cercles et il arrive fréquemment que ces derniers partagent des séances d’évocation de Dieu (dhikr), un cours de religion ou une autre activité. À côté de ces deux grands courants, d’autres cercles féminins se sont également constitués [35].

13Dans la capitale syrienne, nombreux sont les centres de mémorisation du Coran, de tafs?r et de fiqh, jouxtant souvent les mosquées, où filles et femmes se réunissent pour suivre les cours d’une des nombreuses enseignantes, dispensant formation en sciences religieuses et formation professionnelle. La massification de la scolarisation, qui a permis aux femmes d’atteindre une formation religieuse, presque à l’égal des hommes, explique en partie ces créations. L’actuel Grand Mufti de Syrie, Ahmad Badr al-D?n Hass?n, a communiqué sa décision d’accorder bientôt la possibilité aux femmes de devenir muft? et donc de pouvoir émettre des avis légaux concernant les questions féminines [36], une initiative qui révèle le pouvoir que les femmes sont en train d’acquérir [37].

Les cercles et les an?sat. La hiérarchisation au pouvoir

14Les cercles de la Qubaysiyya se structurent selon une organisation pyramidale. En commençant par le bas, le grand cercle se compose de petits cercles, chacun dirigé par une an?sa. C’est le niveau où l’on trouve les nouvelles recrues ; il est possible d’y demeurer ou de débuter l’ascension vers d’autres niveaux. L’activité dans les petits cercles (halaqa, pluriel halaq) se compose pour l’essentiel de rencontres pour la mémorisation et l’interprétation du Coran, l’étude des hadiths, le droit musulman, la vie du Prophète et de ses compagnons ; ils se tiennent à la mosquée, dans des locaux privatifs ou dans les maisons. La naissance de la première relation an?sa-disciple se fait à ce niveau, elle est fondée sur l’estime et l’admiration pour l’an?sa. Cette première phase est fondamentale pour construire un rapport solide de confiance, sur la base duquel l’an?sa guidera spirituellement sa disciple lors du passage au niveau supérieur. Avec les années, lorsque le lien entre l’enseignante et l’étudiante se renforce et devient plus stable et continu, la jeune fille est invitée à participer à des leçons où le parcours de formation et d’éducation se fait plus intensif. Certaines sources mentionnent des phénomènes de sanctification de l’an?sa ou de la cheykha [38]. À ce stade, soit le lien entre an?sa et disciple est consolidé et le parcours d’initiation mystique se dévoile doucement, soit la fille décide d’arrêter la fréquentation du groupe. Arriver à découvrir les niveaux plus hauts de la pyramide est extrêmement difficile. L’acte de soumission à son an?sa doit être total et cette dernière devient une mère pour une seconde naissance [39]. C’est là que s’achève une mort initiatique à travers le renoncement à sa propre individualité et l’adhésion à la voie de purification proposée par l’an?sa[40]. Toutes les an?s?t sont en relation hiérarchique entre elles, même celles qui sont en liaison directe avec Mun?ra al-Qubays?. Plus la couleur des costumes est foncée, plus l’an?sa se situe à un niveau élevé dans la hiérarchie établie : les disciples commencent à porter un voile blanc, puis bleu clair, puis bleu foncé, enfin noir. En Syrie, la façon de s’habiller des femmes devient alors le signe d’un refus du régime alaouite. On suppose que les femmes recrutées ainsi seraient tellement imprégnées par le discours spirituel qu’elles ne s’apercevraient pas de cet aspect politique [41]. L’adoption du même code vestimentaire pour toutes efface les distinctions sociales, la majorité des recrues restant issues de la bourgeoisie aisée.

Activités et message

15À chaque niveau, des activités de groupe sont prévues comme le soutien aux familles les plus pauvres. Chaque événement de la vie d’une disciple est fêté, on organise des pélerinages à La Mecque ou encore des excursions dans les grands domaines des an?s?t plus riches ou tout simplement des activités de bienfaisance et de récolte de fonds. Toutes ces activités renforcent le lien au sein du groupe, parfois même en entrant en opposition avec les liens familiaux, l’an?sa primant sur les parents ou le mari. À Damas, nombreuses sont les Qubaysiyy?t qui enseignent dans des écoles élémentaires et en sont directrices : Dar al-Farah, Dar al-Na‘?m, Dar ‘Umar b. al-Hatt?b, Dar ‘Umar b. ‘Abd al ‘Az?z … W1, qui n’est plus active dans le cercle, a cependant préféré envoyer sa fille dans une école 1des Qubaysiyy?t où il n’y a pas de mixité et dont elle connaît le sérieux et l’excellente formation des enseignantes. Elles tiennent également des librairies dans toute la capitale (par exemple la Maktaba Dar al-Sal?m à côté de la faculté de droit de Baramké). Elles sont aussi propriétaires d’usines de fabrication de textiles et réalisent leurs propres vêtements selon des critères bien précis de qualité et d’épaisseur. Le bénéfice de ces activités revient en partie au cercle.

16L’an?sa et son cercle ne demandent pas à la néophyte de se voiler. Dans tout le parcours de tarbiyya (formation), c’est à elle de prendre ses décisions en conscience. Lorsqu’elle manifeste un intérêt plus aigu pour les activités du cercle et montre la volonté d’avancer dans son parcours de formation, sa relation avec l’an?sa s’intensifie. Celle-ci encourage directement la jeune fille à poursuivre ses études, à devenir indépendante économiquement et avancer dans son parcours spirituel. Il est important qu’elle exprime durant son parcours la niyya (intention). La nouvelle adepte commence à enrichir sa relation avec l’an?sa pendant les leçons qui sont de deux types : publiques et privées. Dans les unes, l’enseignement le plus traditionnel est dispensé, tandis que dans les secondes, réservées à un nombre plus limité de filles, les thèmes sont moins formels et renvoient à un quotidien qui se façonne dans une stricte adhésion à l’islam. Ces rencontres se déroulent dans les salons des maisons et durent trois ou quatre heures selon la disponibilité de l’an?sa[42]. La maîtresse de maison sert le thé dans une atmosphère relativement conviviale et complice. Sa mimique expressive révèle sûreté et compétence, mais également un fort esprit maternel qui va bien s’entrelacer avec son enseignement moralisateur. En justifiant chaque action par un verset du Coran ou une attitude du Prophète, elle explique comment se comporter au quotidien avec les enfants, avec son mari - l’an?sa est elle-même le plus souvent célibataire - et comment conduire une vie conforme au principe de l’ihs?n que an?sa Mu’?min?t résume en ces termes : « Il faut agir comme si Dieu nous regardait à chaque instant et contrôlait nos actions ; si on trouve une pierre sur notre chemin il faut la déplacer, car quelqu’un d’autre pourrait tomber. Il faut penser du bien, il faut agir pour le bien, c’est ça l’ihs?n » [43]. Dans une autre leçon, an?sa Raz?n souligne l’importance pour la femme de se déplacer en groupe dans la société car « si elle se trouve seule à côté d’un homme, Satan sera là à les tenter, nous dit un hadith » [44]. Ces femmes revendiquent la ségrégation à travers la création d’espaces homosociaux - formels comme les écoles féminines ou informels comme les maisons - qui remplacent les espaces de mixité « forcée » présents dans l’espace public. C’est l’une des raisons qui incitent toutes les femmes à se déplacer en voiture, censée préserver du risque du partage d’un espace avec les hommes dans les transports publics [45].

17Les an?s?t des cercles les plus élevés de la pyramide sont des missionnaires de la « vraie » conduite islamique, ce qui comprend également des activités comme la fondation d’institutions pédagogiques islamiques ou d’organisations caritatives impliquant les jeunes filles sur plusieurs fronts. L’importance des actes de culte ( ‘ib?d?t) comme la prière, le jeûne, la lecture du Coran est soulignée, démonstration d’une foi « abondante » et solide : « Dans un verre, plus tu verses d’eau plus elle va sortir, plus tu mets de foi dans ton cœur plus elle sera évidente à l’extérieur » [46]. L’activité de la jeune fille, de l’étudiante, est devenue l’activité du cercle et vice-versa. Son temps est organisé par rapport à ses études universitaires et tous les mouvements et rencontres des cercles.

18Lors de l’anniversaire de naissance du Prophète (mawlid al-nabaw?), les familles des jeunes filles ouvrent leur maison à l’an?sa du cercle d’appartenance, qui peut aussi organiser un mawlid lorsqu’une fille a décidé de se voiler : ce rituel de passage, qui marque sa renaissance à l’intérieur du cercle, doit en effet être fêté. Elle n’est plus la jeune fille à la recherche de stabilité, de compréhension, de soutien car le cercle a répondu à ses besoins. Elle doit à présent avancer : « cultiver la graine que l’an?sa lui a plantée dans le cœur » [47].

19La jeune fille adopte le ?ilb?b, au-dessus de sa jupe, et se gardera bien de la faire toucher terre pour garder son état de pureté. « Un hadith raconte qu’un compagnon du Prophète, Ibn ‘Abb?s, lorsqu’on lui demandait de quelle manière les femmes qui travaillaient dans les champs pouvaient agir avec leur ?ilb?b trop long et peu pratique, répondait qu’elles pouvaient le raccourcir de quatre doigts et couvrir leurs jambes avec le henné. Nous utilisons le collant un peu foncé aujourd’hui et de cette façon nos pieds restent plus propres » [48]. Le choix du ?ilb?b est une étape fondamentale dans le parcours pour « devenir une fille meilleure et penser à son propre futur. L’an?sa et tout le cercle me dirigent vers le bon chemin, m’ont accompagnée et me soutiennent » [49], raconte Inas qui vient de s’engager dans cette étape. Nombre de mes informatrices m’ont affirmé que depuis leur travail et formation dans le cercle, elles ont désormais trouvé leur objectif dans la vie et se sentent plus sûres d’elles-mêmes, plus déterminées. L’attachement à la pratique à travers tout le parcours de formation a conforté les disciples dans la foi et permis de justifier extérieurement leur adhésion fidèle au cercle qui se transmutera dans une adhésion à un pacte spirituel.

Les cercles et les relations familiales

20Lorsque ces jeunes filles à la recherche d’une religiosité vivent dans une ambiance familiale où cette dernière ne se manifeste guère (les femmes de la famille ne se voilent pas, aucun signe de dévotion n’est extériorisé à la maison), elles cherchent souvent ailleurs la façon de découvrir cet univers en se détachant de leur famille. Les cercles représentent un modèle de vie idéal, facilement accessibles grâce aux contacts à l’université, dans les écoles ou à travers des liens familiaux. La sphère se structure comme une famille, les espaces homosociaux et le message moralisateur, apparemment conservateur, révélé par la conduite des filles qui en font déjà partie, permettent aux intéressées d’y participer sans aucun questionnement de la part de leur père ou, en général, du noyau familial.

21Les activités du cercle demandent aux femmes une grande partie de leur temps. Tant qu’elles sont jeunes, le problème ne se pose pas, mais quand la femme est mariée, elle doit avoir les moyens de s’offrir des gardes d’enfants et des domestiques. Comme elles ont souvent une activité professionnelle, elles ne sont presque jamais à la maison. Parfois leur mari travaille à l’étranger, et il est donc peu présent dans leur vie. Certaines divorcent et d’autres encore restent célibataires. L’an?sa devient une présence constante dans la vie d’une néo-disciple qui va organiser son temps selon sa demande. Il faut agir comme si l’an?sa était toujours présente, et se concentrer sur cette vision (ru’y?) afin de se rapprocher du Prophète et de Dieu. L’an?sa peut lire dans les yeux l’essence de son disciple, lui révéler qu’elle la connaît profondément et peut la conduire sur le chemin de la vraie connaissance (ma ‘rifa), la connaissance de Dieu. La disciple doit se laisser guider en s’abandonnant dans ses mains et dépendre exclusivement d’elle sans discussion : « Obéis, sans poser des questions » [50]. Un nouveau pacte (ba’ya) de fidélité absolue est alors demandé à sa disciple par l’an?sa, qui continuera à transmettre sa baraka, même après sa mort. Cela comporte un transfert de confiance vers la disciple mais aussi une surcharge d’attentes qu’elle doit combler [51]. « Le maître, successeur du Prophète par la prise de main, devient le lieu d’une théophanie qui actualise pour le disciple la présence divine, on comprend dès lors la vénération sacrée (ihtir?m) attachée à la personne du maître et son rôle essentiel dans la progression spirituelle du disciple » [52].

22C’est là que s’achève une mort initiatique à travers le renoncement à sa propre individualité et l’adhésion à la voie de purification proposée par l’an?sa qui devient comme la Ka’ba, une orientation spirituelle de la disciple [53]. Ainsi pour certaines jeunes filles, il peut arriver que le cercle prenne la place de sa propre famille et que petit à petit l’an?sa se substitue à l’autorité d’un père ou d’une mère [54]. Il faut souligner que généralement le cercle essaie d’impliquer les autres femmes de la famille. Sinon, les deux autorités de la famille et du cercle peuvent entrer en conflit et la fille doit choisir entre l’une et l’autre. Pourtant l’autorité de l’an?sa dépasse souvent celle plus formelle de la mère qui doit faire appel à une autorité masculine : le père, un frère, un oncle. C’est la réaffirmation d’une autorité familiale masculine traditionnelle qui permet à de nombreuses jeunes filles de se détacher complètement du cercle et empêche l’an?sa de continuer à les rechercher. Les familles des jeunes filles qui sont toujours actives dans les cercles sont le plus souvent elles aussi impliquées dans leurs activités.

Conclusion

23La Syrie s’insère progressivement dans les échanges mondiaux, ne se référant désormais presque plus au modèle économique russe, avec des tentatives de libéralisation du marché qui imprègnent sa société de nouvelles valeurs et inspirations. À Damas les cercles féminins comme les confréries adoptent toutes les technologies qui peuvent être utiles à leur développement et à l’essor de leur mission et construisent leur discours sur une compréhension scientifique de l’islam : ils adoptent l’anglais comme langue de communication pour élargir leur recrutement, prennent place sur Internet, offrent une formation religieuse gratuite à des étudiantes issues d’autres filières, souvent scientifiques, et certaines deviennent ainsi à la fois dentistes, par exemple, et expertes en sciences religieuses.

24Dans le cadre d’un pluralisme religieux et ethnique manifeste, alors que l’espace politique est fortement restreint, les cercles constituent une voie alternative d’engagement, toute féminine et limitée au domaine religieux et éducatif. Ils proposent une alternative islamique comblant le vide entre les islamistes et les laïcs, en fournissant un modèle concret auquel les jeunes femmes peuvent se référer et adhérer. Ils agissent en imprégnant la société d’un discours totalement islamique, à la fois spirituel et engagé dans la société [55]. Le lien soufi, la r?biha, peut s’articuler dans un espace féminin et moderne. C’est à travers la perpétuation de ce lien que les cercles se diffusent et fluctuent. Il constitue le socle sur lequel s’enchaînent et interagissent plusieurs facteurs historiques, politiques et sociaux. La question est délicate, notamment parce qu’elle concerne les femmes. Le charisme exercé par les an?s?t peut rassembler de nombreuses jeunes filles et femmes et les conduire dans une même direction en rythmant leur temps et en organisant chaque aspect de leur vie. L’activité de la Qubaysiyya s’est émancipée du cercle. Elle a construit à Damas un réseau d’activités, sa visibilité a grandi à la suite de ses nombreuses interventions publiques et privées. Des réseaux transnationaux se constituent, comme, aujourd’hui, la Naqšabandiyya, les Ahbaš et la Qubaysiyya. Ces formes de réislamisation « échappent largement aux mouvements islamistes au profit des nouvelles catégories sociales (notables, hommes d’affaires, avocats …), qui y trouvent une forme d’affirmation sociale plus individuelle ». Elles trouvent ainsi des modes d’expression plus souples que l’affiliation partitaire islamiste. « La religion imprègne des espaces séculiers tout en sécularisant, au sens où elle est bien dans son siècle » [56].

25Une question demeure ouverte : qu’en sera-t-il de cette autorité acquise progressivement par les Qubaysiyy?t et leurs sœurs auprès des femmes de Syrie et des autres pays du Proche et Moyen-Orient impliqués dans leurs activités ? Restera-t-elle toujours une « troisième voie » soufie [57] ? Trouvera-t-elle une expression plus politique ? Quelle forme prendra-t-elle, si elle s’institutionnalise ?


Date de mise en ligne : 18/06/2010

https://doi.org/10.3917/lms.231.0077