Article de revue

Josef Chemali

Entretien

Pages 146 à 149

Citer cet article


(2000). Josef Chemali Entretien. La pensée de midi, 1(1), 146-149. https://doi.org/10.3917/lpm.001.0146.

« Josef Chemali : Entretien ». La pensée de midi, 2000/1 N° 1, 2000. p.146-149. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2000-1-page-146?lang=fr.

2000. Josef Chemali Entretien. La pensée de midi, 2000/1 N° 1, p.146-149. DOI : 10.3917/lpm.001.0146. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2000-1-page-146?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.001.0146


1CHRISTIAN MILOVANOFF : Lors de la IVe Biennale des cinémas arabes à Paris, en juillet 1998, j’avais remarqué la jeunesse des réalisateurs libanais qui présentaient leurs films : une génération de cinéastes qui a connu la guerre, ou qui est née avec elle. La guerre était d’ailleurs le socle de leurs œuvres : mémoire, souvenir, enquête, autant de sujets ou de thèmes développés en rupture avec un cinéma plus commercial d’avant 1975, d’avant la guerre.

2JOSEF CHEMALI : La question du cinéma au Liban est délicate, la situation plus difficile encore que pour les autres arts visuels. Il y a en effet de très jeunes réalisateurs libanais, dans tous les genres, documentaire, information, fiction. Leurs films sont très souvent des coproductions avec d’autres pays. Autour de la maison rose de Khalil Georeij est une coproduction libano-canadienne. Le film de Randa Chahal Sabagh, Civilisées, est une coproduction franco-libanaise. Et bien sûr, comme vous le soulignez, les thèmes abordés sont ceux de la guerre et de l’après-guerre. C’est peut-être restreint. C’est peut-être une contrainte. Le cinéma libanais n’a pas encore d’identité si ce n’est celle qui émerge depuis ces temps de guerre.

3C. M. : La guerre comme le passage obligé d’une formation identitaire ?

4J. C. : Oui. Déjà, en 1983, dans son film Beyrouth la rencontre, Bohrane Alaouie faisait dire à un de ses personnages : “Je te parle au travers des milliers de morts, des éclats d’obus, des tonnes d’ordures qui se sont accumulées dans Beyrouth.”

5C. M. : Ce n’est pas un film de guerre. Il parle plus sur la guerre que de la guerre.

6J. C. : Oui. Les autres films également. Autour de la maison rose raconte l’histoire d’une maison qui va être détruite pour construire à la place un centre commercial. Cette maison rose, c’est Beyrouth elle-même, une ville détruite, vous le savez, et dont une partie fut rasée, après la guerre, pour construire des immeubles neufs. Le film tourne autour de cette idée ; des habitants qui veulent préserver une maison parce qu’ils y ont vécu. La guerre est toujours un prétexte pour le cinéma, matière à questionner la réalité libanaise aujourd’hui, à partir de ce qui a été.

7C. M. : Cinéma documentaire ou cinéma de fiction ? La distinction a-t-elle du reste un sens ?

8J. C. : Il faudrait dire “fictions documentaires”, justement parce qu’il ne s’agit pas de films de guerre.

9C. M. : Comme le film que vous avez réalisé en 1998, Red River.

10J. C. : Oui. Je ne peux pas le montrer actuellement. Non pas qu’il soit censuré, mais de fait c’est pareil puisque je ne peux le diffuser, dans la mesure où c’est toujours très risqué au Liban quand cela touche à la politique. C’est un film qui raconte l’histoire d’Adonis et Ishtar. Une légende phénicienne. L’histoire d’un jeune homme, Adonis le chasseur, tué par un sanglier, et qui, à chaque printemps, renaît. Il se relève de la mort. La guerre, ce sont des gens qui se tuent ; la guerre au Liban, c’était cela. A la mort d’Adonis, la rivière est devenue rouge, rouge comme le sang. Quand j’ai filmé la rivière, elle était rouge. C’était rouge. Ce film, qui intègre des images documentaires, des images de guerre, c’est l’histoire d’une nation. Toute nation abattue se relève un jour, comme Adonis. Si le film est contesté, c’est parce qu’il est neutre, trop neutre. Il ne prend pas parti pour ou contre la Syrie, pour ou contre Israël, pour ou contre les milices libanaises. C’est un film de terrain.

11C. M. : Les films de Randa Chahal Sabagh sont également des films de terrain. Je me souviens de Nos guerres imprudentes, un film de 1995, un long témoignage sur l’engagement de sa famille durant la guerre. Son dernier film, Civilisées, participe-t-il du même souci ? De la même volonté ?

12J. C. : C’est un film controversé, très profane, et les différentes confessions religieuses ont été choquées. C’est un film qui touche toutes les confessions au Liban, comment elles s’opposent, comment elles se traitent les unes les autres, comment elles se combattent. Les dialogues sont crus. Ce film a obtenu, à Rome, un prix de l’unesco en même temps que Kadosh d’Amos Gitai. Elle n’a pas pu accepter le prix pour des raisons politiques, parce que le gouvernement n’accepte pas que des Libanais partagent le même prix que les Israéliens. Voilà où l’on en est. Encore aujourd’hui, il y a ces stupides tensions politiques.

13C. M. : Et malgré cela, la production cinématographique libanaise est considérable !

14J. C. : Surtout dans le court métrage. Une centaine par an. Des films réalisés par des étudiants ou d’anciens étudiants des universités d’art. Le cinéma libanais est en train, comme je vous le disais, de se rechercher. Il s’identifie à quelque chose, il construit son propre territoire. C’est un processus très dynamique que les étudiants mettent en place, et qui laisse augurer un beau futur.

15C. M. : En oubliant le cinéma d’avant-guerre ?

16J. C. : Peut-être. Ce cinéma d’avant-guerre était un cinéma rural et musical. Un cinéma presque irréel, pas très sérieux, trop superficiel, mais bien fait, porté par des stars de music-hall.

17C. M. : Comme Fayrouz ?

18J. C. : Oui, ou comme une autre chanteuse, Sabah. C’était un cinéma proche des productions égyptiennes. Youssef Chahine a d’ailleurs, en 1965, réalisé au Liban une comédie musicale en l’honneur de Fayrouz, d’après l’opérette des frères Rahbani. Le film s’appelle Le Vendeur de bagues. Tout cela n’est pas très sérieux, et représente assez bien le cinéma libanais d’avant-guerre. Peut-être qu’avant 1975, c’était l’âge d’or de l’économie libanaise, mais on ne peut pas dire la même chose du cinéma libanais. Aujourd’hui la jeunesse est plus mûre, moins frivole ; elle a compris que la guerre n’a servi à rien, qu’elle n’a été qu’un long cauchemar. Elle découvre le cinéma français, la nouvelle vague, une histoire du cinéma qui, jusqu’alors, lui était interdite. Bien sûr le cinéma américain envahit tout. C’est un problème. C’est un cinéma d’échappement, de passe-temps, mais je crois que les étudiants ne sont pas dupes de cette situation. Le réalisme joue un grand rôle dans les écoles libanaises. Même la jeunesse qui n’était pas au Liban durant la guerre, mais dans les pays européens par exemple, a expérimenté la séparation avec leur pays. Aujourd’hui c’est le retour et cela promet.

19C. M. : C’est ce que l’on constate quand on voit la programmation de Cinéma libanais de Beyrouth.

20J. C. : Ce festival existe depuis cinq ans. Il regroupe des films libanais et internationaux. Depuis trois ans, il y a également le Festival du film européen.

21C. M. : Et pas de Festival de cinéma arabe ?

22J. C. : Non, parce que le cinéma arabe est trop dominé par le cinéma égyptien, assez médiocre dans l’ensemble. A cause de cette influence-là, il est difficile de montrer un festival de films arabes. L’espoir vient du cinéma iranien. Pour nous c’est le cinéma d’identité. L’espoir : avoir un cinéma libanais à l’iranienne.

23C. M. : C’est quoi un cinéma d’identité ?

24J. C. : Un cinéma typiquement d’origine. Parler d’un cinéma libanais dans ce sens serait parler d’un cinéma qui prendrait en considération la société libanaise, ses effets ; qui tiendrait compte de la dimension sociale, politique, culturelle du Liban. Des films documentaires, mais également de fiction, des fictions par-delà le documentaire ; des films qui interrogeraient le territoire libanais. Les Iraniens ont réussi cela, et pas seulement Kiarostami. Un désir de cinéma d’identité, c’est le désir de se connaître et de connaître les autres. C’est la nouvelle voie pour tout le cinéma. Cela doit être la nouvelle voie pour contrecarrer l’influence et le contrôle américains, la manière digne face à la mondialisation. On ne peut pas, ni vous, ni moi, s’identifier à la culture américaine. Il ne s’agit pas de se refermer sur soi-même, mais on ne peut pas non plus s’enfermer dans un modèle américain qui ne nous convient pas et qui ne nous satisfait pas. Il faut accepter l’autre, mais en même temps, se manifester dans sa propre culture. Le Liban tout seul, séparé du monde, n’est rien. Il faut que le cinéma et les arts visuels soient dédiés à l’être humain, à l’humanité. J’attends ce jour-là.


Questions d’images / cinéma-documentaire-photographie : animé par Christian Milovanoff

25Christian Milovanoff est photographe, professeur à l’Ecole Nationale de la Photographie d’Arles. Il est chargé de la programmation du Cinéma-Documentaire en liaison avec Arte dans le cadre du programme des Rencontres Internationales de la Photographie.

Filmographie choisie :

26

  • Lettre d’un temps d’exil
    Bohrane Alaouie
    1988, 50 mn.
    L’histoire de la vie de quatre Libanais exilés du fait de la guerre. Quatre hommes qui ne se sont jamais rencontrés mais que le film unit à travers cette lettre d’exil.
  • Nos guerres imprudentes
    Randa Chahal Sabagh
    1995, 61 mn.
    L’histoire de l’engagement de la famille de la cinéaste libanaise depuis 1975. Enquête, témoignages, archives.
  • West Beyrouth
    Ziad Douciri
    1998, 105 mn.
    Les premières années de la guerre à Beyrouth à travers le regard de trois adolescents.
  • Comment t’expliquer, mère ?
    Hassan Zbib
    1988, 18 mn.
    La lettre d’un ancien milicien à sa mère.
  • 11, rue Pasteur
    Nadine Labaki
    1996, 12 mn.
    Beyrouth vue à travers une fenêtre à partir d’un viseur de fusil.
  • Raddem (Démolition)
    Danielle Arbib
    1988, 17 mn.
    Beyrouth détruite, Beyrouth en reconstruction.
  • Un cri
    Moutiaa Halabi
    1997, 18 mn.
    Le retour d’un journaliste dans son village, après avoir été prisonnier des Israéliens durant deux ans.
  • Pour le meilleur et pour le pire
    Reynald Bassile
    1997, 54 mn.
    Témoignage de quatre couples libanais à propos du mariage dans une société multiconfessionnelle.
  • Tout va bien à la frontière
    Akkram Zaatari
    1997, 50 mn.
    Le conflit arabo-israélien au Sud-Liban, à travers le témoignage de trois anciens prisonniers en Israël.
  • Cana
    Sayed Kaado
    1997, 24 mn.
    Les survivants et les victimes après le massacre de Cana.
  • Beyrouth la rencontre
    Bohrane Alaouie
    1983, 100 mn.
    La rencontre impossible, après trois ans de séparation, entre un musulman du Sud-Liban, réfugié à Beyrouth-Ouest, et une chrétienne de Beyrouth-Est.


Date de mise en ligne : 01/05/2009

https://doi.org/10.3917/lpm.001.0146