Article de revue

D'une utopie à l'autre

(à propos du cinéma méditerranéen)

Pages 144 à 146

Citer cet article


  • Nyssen, H.
(2000). D'une utopie à l'autre (à propos du cinéma méditerranéen) La pensée de midi, 1(1), 144-146. https://doi.org/10.3917/lpm.001.0144.

  • Nyssen, Hubert.
« D'une utopie à l'autre : (à propos du cinéma méditerranéen) ». La pensée de midi, 2000/1 N° 1, 2000. p.144-146. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2000-1-page-144?lang=fr.

  • NYSSEN, Hubert,
2000. D'une utopie à l'autre (à propos du cinéma méditerranéen) La pensée de midi, 2000/1 N° 1, p.144-146. DOI : 10.3917/lpm.001.0144. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2000-1-page-144?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.001.0144


1Avec son ciel inlassablement reflété par la mer, avec ses temples, ses pyramides et ses coupoles qui scintillent dans la lumière, avec les dieux, les légendes et les mythes, avec les philosophes, les poètes et les dramaturges, le monde méditerranéen a représenté pour l’imaginaire européen, pendant des siècles, un des hauts lieux de l’utopie, celui où il s’en était fallu de si peu que ne fût accomplie la communion idéale de la nature, des idées et des hommes, celui où aurait pu prendre réalité l’idée platonicienne selon laquelle une fin serait mise au malheur des hommes le jour où la république prendrait exemple sur la fiction et se confondrait avec elle. Si divers qu’en fussent les degrés, les langues, les signes ou les ambiguïtés, cette utopie-là devait engendrer un courant dont les effets seraient sans cesse lisibles dans la pensée et l’esthétique occidentales, dans les œuvres et les actes (parfois même dans les crimes), utopie dont les symboles et les malentendus, génération après génération, furent transmis de manière compulsive.

2Mais voici qu’à leur tour sont devenus visibles des désirs et lisibles des appels qui, au fil du temps, et parfois avec violence, ont fini par inverser le sens habituel du regard. Car, des lieux mêmes (lieux fictifs ou non-lieux, peu importe) d’où avait surgi l’utopie méditerranéenne, sont montées, par marées successives, des aspirations agrégées dans une autre utopie, version contemporaine des jardins d’Alkinoos où les arbres porteraient des fruits toute l’année, l’utopie de l’abondance dont nos sociétés dites développées suggèrent depuis si longtemps déjà, par leurs gesticulations, leurs simulacres et leurs réclames, le trompeur accomplissement.

3Cette utopie qui est sans doute aussi complexe que l’autre, aussi peu maîtrisable, et aussi décisive dans le grand jeu des mentalités, mais que, par ethnocentrisme, on serait tenté de considérer comme une utopie à rebours, n’est pas seulement repérable dans les migrations et les émigrations, ou dans les espérances plus ou moins clairement proclamées qu’elles véhiculent. Elle sous-tend de plus en plus, et même tend comme on le dit d’un arc, des œuvres sur lesquelles, tout imprégnés encore de notre vieille utopie, nous commençons seulement à porter le regard. C’est en tout cas ce qu’incitaient à penser, l’automne dernier, quelques-uns des films projetés pendant le Festival du cinéma méditerranéen de Montpellier – films par la suite soustraits à la curiosité du grand public, faute de distribution et de perspectives de rentabilité satisfaisantes, ce qui montre au passage que la nouvelle utopie, comme il fallait s’y attendre, se heurte à son objet même.

4Pour l’un de ces films, sans doute le plus bouleversant, Al Abwab Al Moghlaka (Les Portes fermées) d’Atef Hetata, auquel fut attribuée l’antigone d’or, l’action se situe au Caire pendant la guerre du Golfe. Une femme, que son mari a répudiée, s’éprend de l’instituteur auquel elle a demandé des cours particuliers pour son fils, un adolescent que fascinent en même temps les mirages de la société de consommation et la sournoise sollicitude des intégristes. Le drame ainsi noué se dénoue dans la tragédie avec le meurtre des amants par l’adolescent. Dans un autre film, Yara de Yilmaz Arslan, une jeune Turque s’évade de la maison de son oncle car elle veut à tout prix retourner en Allemagne où elle a fait ses études, et si elle y parvient, c’est au prix de la folie et de l’amnésie.

Atef Hetata est né le 10 décembre 1965 à New York et vit au Caire. Il obtient en 1988 son diplôme de l’Ecole polytechnique de l’université du Caire (département communication). Dès 1989, il est assistant réalisateur sur plusieurs longs métrages : Alexandrie encore et toujours (Y. Chahine), Mendiants et orgueilleux (A. El-Bakri), Mercedes (Y. Nasrallah).
Il réalise son premier court métrage, Salut Barbès, à l’occasion du stage “Université d’été, découverte du cinéma en France” à la femis en 1989. Après deux autres films courts, il signe en 1998 son premier long métrage : Les Portes fermées.
Ses films : Salut Barbès (cm-1989) ; Violon (cm-1991) ; La Fiancée du Nil (cm-1993) ; Les Portes fermées (1998).

5Ces films, comme d’autres projetés dans le même festival, sont le fait de réalisateurs à qui le monde occidental n’est pas étranger (Atef Hetata est né à New York, Yilmaz Arslan vit en Allemagne), et qui ont compris le parti dramatique qu’ils pouvaient tirer de la confrontation des utopies. Les scénarios fonctionnent presque toujours sur un mode binaire : rassurer par des promesses et inquiéter par des menaces, évoquer dans des retournements successifs ce qui est souhaitable et ce qui est détestable, révéler la peur de l’impuissance et manifester la volonté de puissance, montrer l’avers et le revers de l’utopie qui, dans ce monde méditerranéen, est à l’état d’émulsion, comme une promesse fragile, sans cesse menacée. A travers quoi l’on comprend à quel point la société occidentale, dont le modèle faustien est inscrit au cœur de cette nouvelle utopie, y est en même temps tenue pour enviable par l’accès qu’elle ouvre aux jouissances, et détestable pour ce qu’elle donne raison à Baudrillard quand il dit de cette société dont les moteurs se sont emballés que ce n’est plus elle qui pense le monde, mais le monde qui la pense…

6Il serait par trop simpliste d’opposer une fiction à l’autre, la nouvelle utopie à l’ancienne, et de ne voir dans ces circonstances que désir d’abondance, d’ascension, de pouvoir et de revanche d’un côté, et de l’autre : fragile rémanence, dans la fièvre mondialiste, d’une haute spiritualité ou d’un âge d’or philosophique. Mieux vaudrait comprendre que nous avons projeté l’image de la vieille utopie méditerranéenne sur les lieux mêmes de sa création, qu’elle y a déteint par force sur les acteurs d’une nouvelle utopie, et que dès lors celle-ci nous arrive avec des scintillements et des images dans lesquels nous reconnaissons nos propres fantasmes. Il fut un temps où nous avons accompagné Ulysse jusqu’à Ithaque, Ulysse nous revient maintenant dans l’habit de l’immigré. Il fut un temps où le monde méditerranéen était l’Ailleurs idéal, nous sommes devenus aujourd’hui, par le mirage de nos performances économiques, l’Ailleurs que désirent nombre de Méditer­ranéens et que diabolisent ceux que le désespoir a conduits vers l’intégrisme.

Yilmaz Arslan est né en 1968 à Kazaanli (Turquie). En 1975, il s’installe en rfa. En 1988, il participe à la création de la troupe de théâtre Eté-Hiver. Il écrit et met en scène sa première pièce de théâtre : Impuissance de la vie quotidienne. Il réalise en 1992 son premier moyen métrage intitulé Passages, film réalisé avec et sur les jeunes personnes handicapées dans un centre de réhabilitation.
Filmographie : Yara

7Ainsi, par des échanges mystérieux et parfois rhizomatiques, par des à-coups insidieux ou violents, s’affrontant ou se frottant l’une à l’autre, les deux utopies, la déclinante et la naissante, peu à peu se sont contaminées et, dans la transformation sociale dont nous sommes tous en même temps les spectateurs et les agents, elles ont pris une part qu’il serait imprudent de sous-estimer. En regardant les films méditerranéens les plus récents, à Montpellier, l’automne dernier, on aurait pu rappeler ce que, dans une préface à sa traduction de Moby Dick, écrivait jadis Jean Giono : “L’homme a toujours le désir de quelque monstrueux objet. Et sa vie n’a de valeur que s’il la soumet entièrement à cette poursuite.” Car tel est sans doute le point de similitude et d’affrontement entre les utopies aujourd’hui confrontées : la force – quand ce n’est pas la férocité – du “monstrueux” désir, et souvent même, dans les cercles successifs de l’impulsion, le désir de ce désir… Il y aurait donc une forme de sagesse à comprendre que, si l’utopie se cherche dans l’histoire, l’histoire ne se fait pas sans utopie, et une forme de prudence à se souvenir que chacun porte en soi, comme ces films le montrent, un peu de l’utopie de l’autre. Cela permettrait peut-être d’atténuer les violences, de taire les anathèmes et de réduire les exclusions.


Date de mise en ligne : 01/05/2009

https://doi.org/10.3917/lpm.001.0144