Article de revue

L'anthropologue des fêtes

Pages 150 à 154

Citer cet article


  • Bleton, C.
(2000). L'anthropologue des fêtes. La pensée de midi, 1(1), 150-154. https://doi.org/10.3917/lpm.001.0150.

  • Bleton, Claude.
« L'anthropologue des fêtes ». La pensée de midi, 2000/1 N° 1, 2000. p.150-154. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2000-1-page-150?lang=fr.

  • BLETON, Claude,
2000. L'anthropologue des fêtes. La pensée de midi, 2000/1 N° 1, p.150-154. DOI : 10.3917/lpm.001.0150. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2000-1-page-150?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.001.0150


1Une forme est accroupie derrière le buisson, légèrement à l’écart de la foule bruyante et animée qui passe à quelques mètres de là. Après un regard attentif, je comprends qu’elle est comme à l’affût, postée derrière cette haie. Peut-être prépare-t-elle un mauvais coup, mais au lieu d’avoir les yeux braqués sur les gens qui défilent à la lueur des flambeaux, elle relève et baisse la tête alternativement, comme si elle ne cessait de vérifier les lacets de ses chaussures et l’heure à l’horloge du clocher voisin. Ne voyant aucune logique entre ces deux actions, je décide de m’approcher subrepticement et je me coule donc dans le buisson voisin. En ce soir de fête, décidément, les buissons étaient très habités.

2A travers les branches je découvre qu’elle écrit, puis qu’elle regarde, puis qu’elle écrit. Noterait-elle minute après minute l’heure indiquée par l’horloge ? Et dans quel but ? Je me penche, favorisé par la faible lumière des torches. Son crayon est en train de tracer ces lignes :

3Fête de saint Briadin. Alternance de manèges pour enfants. Stands de saucisses frites. Pêche au canard. Défilés de pénitents en longue camisole verte et jaune. Le curé du village en tête de la procession porte la statue du saint tenant quelque chose dans la main (radis, choux, scalp ?). Un homme lève les yeux vers la statue (qu’il voit de dos). Il les reporte sur une pénitente dont la camisole est moins longue et plus moulante que la moyenne. Le regard du paroissien (pratiquant, curieux, masochiste ?) commence à chalouper. Détour­nement de l’esprit de la fête ? Détournement du regard, détournement…

4Troublant. Je regarde à travers les feuilles persistantes du buisson les dernières ouailles de la procession. Il est vrai que la ferveur décroît à mesure que l’on va vers la queue du défilé. Dame Nature reprend alors ses droits, les êtres humains ramènent les rapports sociaux à des valeurs plus primitives. Heureusement, la voie publique limite en général les débordements à des regards un peu appuyés, voire à quelques touchers de surface.

5Les tambours et le fifre s’éloignent. La conversation va sans doute devenir possible. J’envoie ma première question par-dessus une branche poussiéreuse, à la lisière de ce défilé religieux en l’honneur de saint Briadin.

6— Vous n’avez pas de bureau ?

7… du rite. Le paroissien est plus civil que religieux.

8Saisissant, saperlotisant, sismique ! On n’interrompt pas madame au milieu d’une phrase. Je me demande si je dois attendre la fin du a) : paragraphe, b) : chapitre, c) : cahier (roman, essai, thèse ?) pour avoir une réaction orale, mais là aussi je suis de nouveau désarçonné : je remarque que son dos (sous l’épaule et vers la gauche) est secoué d’un frémissement léger. En réalité, j’ose à peine le qualifier. Le tissu léger de la robe ne gêne pas l’observation, car celle-ci (la robe) est particulièrement décolletée dans le dos, et l’entrebâillement consécutif à la position de la dame accroupie révèle ce que le tissu est censé dissimuler dans les manuels de confection.

9Le crayon s’est arrêté, le défilé religieux est loin, un nouveau paragraphe s’est ajouté au précédent (soulagement a posteriori : c’est l’hypothèse b qui s’avère être la bonne) et elle se tourne vers moi :

10— Vous posez toujours des questions ?

11Indescriptible ! Je veux dire que ce n’est pas dans toutes les fêtes que l’on rencontre de tels ensembles. J’y reviendrai. Pour le moment il y a urgence à répondre. Cette torsion du corps émancipant le buste du tissu qui l’enveloppe rend malaisée une conversation cohérente sur un sujet préalablement fixé. Je commence par gagner du temps :

12— Vous n’y répondez jamais ?

13Malgré sa position en déséquilibre notoire, elle n’a pas lâché son crayon ni son cahier perché sur un genou (je comprends le fantasme de certains hommes, qui rêvent d’être cahier), et elle me regarde en fronçant légèrement le sourcil gauche. Depuis cette rencontre, j’ai vainement essayé d’en faire autant. J’ai sondé mon entourage, et je suis formel : il est fréquent de hausser les sourcils, mais jamais de désolidariser l’un de l’autre. Je comprends donc que cette caractéristique biologique est aussi le fruit d’une biographie unique.

14Je m’en ouvre auprès d’elle. Je m’étonne de ce talent qui renvoie à un passé riche en rebondissements. Traumatisme, paralysie idiosyncrasique, impuissance, empreinte fœtale… ? Par ailleurs je sens chez elle que la fièvre du crayon remplace providentiellement son laconisme. Je le sens, je l’énerve. Enfin, je pose la question sésame, celle qui la ramène sur la terre ferme de ses certitudes :

15— Vous faites quoi dans la vie ?

16(J’ai failli ajouter : “A part voyeuse derrière les buissons”, mais ses yeux ont eu raison de mon ironie.)

17— Je suis anthropologue des fêtes.

18J’ai une notion très vague du sens des deux mots qu’elle vient de prononcer. Je ne suis pas encore à la hauteur du dialogue. Je lance une nouvelle question, manière de reprendre en main la conversation.

19— Comment vous appelez-vous ?

20— Harminiah.

21Sur deux questions que j’ai posées, j’ai récolté trois noms que je ne connais pas. Je vais être obligé de m’en remettre à elle pour comprendre les dialogues simples de moins de cinq mots. Elle m’envoie un nouveau regard, suivi d’un battement de cils (je n’ai pas encore parlé de ses cils), et elle reprend la parole.

22— Un anthropologue est un chercheur qui analyse, comprend, et transmet.

23— Des fêtes ? Quelle drôle d’idée.

24— Cela vaut mieux que des enterrements. C’est une fréquentation plus agréable.

25— Si c’est dans les deux cas pour observer des processions derrière un buisson, je ne vois pas la différence.

26La houle légère que je mentionnais naguère n’a cessé de parcourir les parties visibles de son épiderme et, à défaut, le fin tissu de sa robe. Je suis dans un état d’esprit particulièrement réceptif à tout ce qui n’est pas dit dans une conversation.

27— Et vous observez quoi ?

28— Les fêtes. Vous l’avez bien vu, derrière mon épaule, réplique vertement Harminiah.

29— Derrière mon buisson, rectifiai-je, en appuyant sur le mon.

30Je laisse s’instaurer un silence, et je reprends.

31— Qu’est-ce que vous observez, dans les fêtes ?

32— Les gens, les cérémonies. La fête, quoi !

33— Alors vous croisez les gens, ils lèvent une main en l’air, pivotent sur les talons en criant “Olé !” et vous observez.

34— Non, je note. Je note tout.

35— Vous notez “Olé !” ?

36Mes yeux reviennent sur la houle, sur ce frémissement mystérieux. Du jamais vu. Je me demande même si ce mouvement ne vient pas de moi. Je serais par exemple sur une bouche d’aération qui m’enverrait des vibrations imperceptibles à l’œil nu. Je sens que ma raison frissonne, elle aussi. Au point d’avoir oublié d’écouter Harminiah pendant quelques instants. Je reviens donc au son et au sens.

37— … J’ai étudié l’histoire de la fête que je veux observer, et j’observe les rites, tout ce qui dans leur manifestation est une déviation du rite d’origine.

38— Et après ?

39— Je les note.

40— En effet, j’ai vu que vous notiez. Et que faites-vous de toutes ces notes ?

41— Je les rassemble, je les ordonne et je les publie.

42— Vous les publiez ? Et qui les lit ?

43— Des anthropologues, tout le monde, n’importe qui.

44Au moment de lui demander si elle parle toujours par accumulation de synonymes, je remarque que la houle l’amène tout doucement en position de marée haute ; sa façon de me regarder me rappelle l’œil lumineux et clignotant du phare de Belle-Ile-en-Mer un jour de tempête. Je me sens moi-même un peu mer en furie, mais tout va bien. Alors, deux choses se passent simultanément, qui ont pour conséquence une troisième : le cahier tombe, je me précipite pour le ramasser (réflexe judéo-chrétien, résultat incontrôlable d’une éducation bourgeoise, stratégie de séduction, amour effréné pour les cahiers de toutes origines ? Je ne sais) et nos mains se rencontrent sur l’objet. Il est trop tard pour elle de prononcer le traditionnel : “Mais qui êtes-vous, monsieur ?”

45Elle me décoche un sourire triste (ses sourires, j’aurais dû en parler, mais dans un dialogue, tout va trop vite, on n’a le temps de rien) et elle récupère prestement le cahier avant moi. Ma main bredouille dans le vide et remonte distraitement le long de son bras. Ce frôlement, telle une allumette sur son grattoir, déclenche une étincelle de sanglots et je suis bien embarrassé, moi derrière mon buisson et elle derrière le sien, nos bras vaguement tendus au-dessus de l’espace qui nous sépare et nous déséquilibre.

46Une petite éternité s’écoule, bruit de filet d’eau coulant sur les galets. Chacun retourne à sa vie. C’est l’heure des bilans.

47— J’ai été conçue lors d’un tremblement de terre. Je suis l’aînée d’une famille nombreuse.

48Elle a remis son cahier sur le genou (je crois en avoir déjà parlé, c’est une zone passionnante, très rarement cachée par les textiles, sauf sous la forme drastique et irrémédiable du pantalon) et, toujours accroupie, elle se remet à écrire sur son cahier. Son autre main pend le long du corps et ses doigts sont éparpillés par terre. Comme elle est triste, le sourire a disparu, au moins sur la moitié visible de son visage. Rien à dire sur sa robe, toujours étrangère au corps d’anthropologue. Quel rapport, entre un cahier, une fête, une conception ? Penchée sur son cahier, elle ne cesse de le noircir, ne daignant même plus relever la tête. Ses très longs cheveux noirs (de merveilleux cheveux qui, de mon point de vue, auraient pu lui épargner le port de la robe) sont comme un rideau qui se baisse à la fin d’un spectacle, ou qui va bientôt s’ouvrir sur la pièce programmée. Ou alors c’est l’entracte ! Si c’est le cas, il y a toujours des pop-corn, des pubs, un bar ou une cigarette dans les toilettes. Mais dans ces buissons, je ne vois rien de tout cela. Alors, décision nullement déchirante, même si elle peut paraître surprenante, je me réfugie dans ses gènes. Je remonte sa généalogie et j’imagine un couple de jeunes mariés, heureux et paresseux, explorant la carte des séismes du monde entier, lisant les études sérieuses de tous les spécialistes en tremblements de terre, cherchant où passer leur voyage de noces à moindre effort. Je les vois, au Maroc, au Mexique, en Turquie, sondant les pronostics, attendant l’heure de la grande secousse, l’un sur l’autre, sans mouvement, attendant que la terre prenne le relais et mette en branle le grand va-et-vient qui mène à l’origine du monde. Accouchement, famille et nouvelle exploration. Car ce couple veut quand même une famille nombreuse ! Chaque enfant naît dans un pays différent, à la lisière d’un séisme (la chance sourit aux naïfs). Ils possèdent la bibliothèque sismique la mieux documentée de l’univers. J’ai envie de contempler cette équation nouvelle, qui va du séisme au coït pour aboutir à l’anthropologue. J’écarte doucement les cheveux, comme on soulève une tenture dans une église ou dans un musée pour voir ce qui est sans doute interdit. Je rencontre ses yeux, deux mers immenses au milieu desquelles brille le phare de Belle-Ile qui vacille. Quelques larmes s’évadent, ses yeux me regardent, ils ont soudain oublié le passé. Ils se reportent sur le cahier, parcourent les dernières pages qu’elle vient de remplir, se relèvent, et le cahier tombe pour la seconde fois.

49Le frémissement semble avoir gagné la pelouse où nous sommes dissimulés. Dans un geste machinal, elle ramène ses cheveux derrière l’oreille, fronce un sourcil (paresse, handicap ?) et se penche vers moi. La robe, honnêtement, s’efface sous mon regard qui plonge dans les intimités obscures. Un grondement imperceptible s’élève de nulle part. Elle me demande :

50— Vous faites quoi dans la vie ?

51— Je suis anthropologue des anthropologues.

52— Comment vous appelez-vous ?

53— Richter. Karl Richter. Aucun lien de parenté.

54Et je change de buisson, à tout hasard.


Date de mise en ligne : 01/05/2009

https://doi.org/10.3917/lpm.001.0150