S'abonner
Article de revue

Les luttes des enseignants-chercheurs et leurs contradictions

Face aux politiques néolibérales : action et inaction collectives

Pages 59 à 68

Citer cet article


  • Geay, B.
(2022). Les luttes des enseignants-chercheurs et leurs contradictions Face aux politiques néolibérales : action et inaction collectives. La Pensée, 412(4), 59-68. https://doi.org/10.3917/lp.412.0059.

  • Geay, Bertrand.
« Les luttes des enseignants-chercheurs et leurs contradictions : Face aux politiques néolibérales : action et inaction collectives ». La Pensée, 2022/4 N° 412, 2022. p.59-68. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-2022-4-page-59?lang=fr.

  • GEAY, Bertrand,
2022. Les luttes des enseignants-chercheurs et leurs contradictions Face aux politiques néolibérales : action et inaction collectives. La Pensée, 2022/4 N° 412, p.59-68. DOI : 10.3917/lp.412.0059. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-2022-4-page-59?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lp.412.0059


Notes

  • [1]
    Isabelle Bruno, à vos marques, prêts… cherchez ! La stratégie européenne de Lisbonne, vers un marché de la recherche, Le Croquant, coll. « Savoir/Agir », 2008 ; Isabelle Bruno, Pierre Clément et Christian Laval, La Grande mutation. Néolibéralisme et éducation en Europe, Syllepse, 2010 ; Christian Laval et Louis Weber (coord.), Le Nouvel ordre éducatif mondial, Syllepse-Nouveaux Regards, 2002 ; Christian Laval, L’École n’est pas une entreprise : le néolibéralisme à l’assaut de l’enseignement public, La Découverte, 2004 ; Ch. de Montlibert, Savoir à vendre. L’enseignement supérieur et la recherche en danger, Raisons d’agir, 2004.
  • [2]
    Bertrand Geay (coord.), La Protestation étudiante. Le mouvement du printemps 2006, Raisons d’agir, coll. « Cours et travaux », 2009.
  • [3]
    Pierre Bourdieu, Homo Academicus, Minuit, 1984.
  • [4]
    Une enquête spécifique a été conduite sur le mouvement de 2009. D’une part, on a obtenu l’accès au fichier des adhérents du SNESup-FSU, fichier qui comportait des informations relatives à l’âge, au sexe, à la discipline, au statut, au lieu d’exercice et aux éventuels mandats syndicaux. D’autre part, on a interviewé une dizaine de protagonistes du conflit (syndicalistes du SNESup-FSU et du SGEN-CFDT, membres de SLR et SLU, membres éminents et non affiliés de la « Coordination nationale des universités »).
  • [5]
    Bertrand Geay, Le Syndicalisme enseignant, La Découverte, coll. « Repères », 2005.
  • [6]
    Sylvia Faure et Charles Soulié, avec Mathias Millet, Enquête exploratoire sur le travail des enseignants-chercheurs. Vers un bouleversement de la « table des valeurs académiques » ?, rapport d’enquête, juin 2005, p. 37.
  • [7]
    Bertrand Geay, La Protestation étudiante, op.cit.
  • [8]
    Franck Poupeau, Frédérique Matonti, « Le capital militant. Essai de définition », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 155, décembre 2004, p. 5-12.

1 L’enseignement supérieur et la recherche sont, depuis une vingtaine d’années, aux prises avec une contre-réforme d’ampleur, d’inspiration néolibérale, dans un contexte marqué par l’accroissement des effectifs dans les universités et par la diffusion du new public management dans l’ensemble des services publics [1]. En 1998, la « Loi sur l’innovation et la recherche » du ministre socialiste Claude Allègre promeut un rapprochement entre les universités et les entreprises. L’année suivante, les ministres européens de l’Enseignement supérieur, réunis à Bologne, déclarent qu’ils souhaitent créer un « Espace européen de l’enseignement supérieur ». Mais c’est surtout la stratégie relative à la « Transition vers une économie compétitive, dynamique et fondée sur la connaissance », adoptée par le Conseil européen réuni à Lisbonne en mars 2000, qui détermine l’agenda des politiques publiques pour les années 2000. L’évaluation, le classement et le dénivellement des financements attribués aux équipes et aux établissements en sont les principaux instruments.

2 On voit se dessiner, par touches successives, un processus de réforme marqué par l’affaiblissement du cadrage national des diplômes de l’enseignement supérieur, la concurrence accrue entre individus, équipes et établissements, et le développement dans tous les domaines du fonctionnement par appels à projets et des emplois précaires, la fusion à marche forcée des laboratoires et des établissements, le contournement de leurs instances collégiales et l’instauration de principes de gestion managériaux.

3 L’adoption de la loi Libertés et responsabilités des universités (LRU) en 2007 constitue un tournant, avec le transfert de la gestion budgétaire aux établissements, le renforcement des pouvoirs des présidents d’université et l’introduction d’une « modulation » du service d’enseignement des personnels enseignants-chercheurs, en fonction de leur productivité scientifique. La loi de Programmation de la recherche, adoptée en 2020 sous la présidence d’Emmanuel Macron, consolide ce processus de transformation, avec en particulier la réduction des prérogatives du Conseil national des universités au profit des présidences d’université, la création de contrats à durée indéterminée de droit privé ainsi que le développement des emplois d’enseignants-chercheurs contractuels.

4 Sous les trois quinquennats, l’ensemble de ces dispositions législatives et réglementaires est complété par le lancement des Programmes d’investissement d’avenir, qui encouragent le lancement de vastes programmes de recherche et de conglomérats de laboratoires, d’équipes pédagogiques ou d’établissements, contribuant à un accroissement des inégalités de dotation et de la précarité de l’emploi de l’ensemble du secteur.

Un monde professionnel hiérarchisé et polymorphe

5 Face à ces bouleversements, qui affectent les conditions d’exercice, les statuts et la notion même de service public, comment les personnels ont-ils réagi et quel rôle a joué le syndicalisme ? Pour comprendre ce qui s’est joué ici, il faut tout d’abord faire un détour par les spécificités de l’univers professionnel de l’enseignement supérieur et de la recherche.

6 Les professions d’enseignant, d’enseignant-chercheur et de chercheur, qui constituent les professions dominantes dans cet univers, sont elles-mêmes divisées sous de multiples rapports : inégalités des charges d’enseignement, structuration hiérarchique, clivage entre statutaires et précaires, entre disciplines d’enseignement et de recherche, ou entre courants intellectuels et écoles scientifiques, luttes interindividuelles pour la reconnaissance.

7 Lorsqu’on observe de façon systématique les réunions intersyndicales et les assemblées générales de personnels, comme on a pu le faire à l’échelle d’une université entre 2002 et 2006 [2], on retrouve en particulier les grands principes de différenciation décrits par Bourdieu dans Homo Academicus[3]. Selon un premier axe, qui oppose les facultés temporellement dominées aux facultés temporellement dominantes, mais aussi le culte de la science désintéressée à celui de la science pratique, le refus des honneurs au goût des mondanités académiques et finalement la distance à l’attachement à l’ordre social, on voit les facultés se distribuer selon un continuum qui va des sciences au droit et aux sciences économiques, avec, non loin du premier pôle, les lettres et les sciences sociales, et non loin du second, la médecine. Un second axe oppose principalement les formes de reconnaissance précoces et canoniques, les mieux à même de contribuer à la notoriété scientifique ou intellectuelle, aux formes de reconnaissance plus incertaines, telles que celles liées aux carrières étalées dans le temps ou aux mandats électifs. Dans les moments de mobilisation de basse intensité, les participants à l’action collective se recrutent de façon privilégiée du côté des facultés temporellement dominées et des formes de reconnaissance plus incertaines.

8 On retrouve cette structuration dans les logiques qui sous-tendent l’adhésion et la prise de responsabilité au sein du syndicat majoritaire, le SNESup-FSU, dont on a pu analyser la base d’adhérents pour une année-charnière de la période étudiée : 2008-2009 [4]. Cette année-là, 55,7 % des 7 886 adhérents relèvent du secteur sciences, 33,6 % du secteur lettres-SHS, 4,5 % du secteur droit-économie-gestion et 1,2 % du secteur santé. Les statutaires en position intermédiaire forment le gros des troupes avec 47,7 % des adhérents maîtres de conférences (MCF), 29,3 % de professeurs issus du second degré, de lecteurs ou d’assistants, 19,3 % de professeurs des universités et seulement 3,4 % de contractuels ou vacataires. On voit par là que les sciences constituent clairement le principal pôle du syndicat majoritaire et qu’il existe une sorte de continuum des disciplines, selon un principe de différenciation qui oppose « la science pour la science » à la science mise au service de l’action et des positions établies, plus proches des logiques économiques et des professions libérales. Ainsi, là où Bourdieu n’appréhendait le syndicalisme qu’à partir des carrières syndicales, on peut remobiliser son analyse pour comprendre les degrés d’adhésion au principe de l’action syndicale lui-même.

9 L’analyse de la base des adhérents du syndicat majoritaire permet aussi de vérifier une observation faite lors des réunions syndicales et des assemblées générales : dans les rangs du syndicat majoritaire comme dans les mobilisations de basse intensité, les personnels précaires sont fortement sous-représentés et les plus mobilisées sont plutôt ceux dont les statuts se lient des enjeux de reconnaissance et de progression de carrière, comme les MCF ou les professeurs issus du second degré. À noter par ailleurs la plus faible proportion de femmes parmi les adhérents, comme c’est également le cas dans l’ensemble des enseignants-chercheurs, et le fait que les syndiqués sont bien plus représentés dans les fractions les plus âgées de la profession.

10 Les principes à l’œuvre dans l’adhésion au syndicat majoritaire se renforcent lorsque l’on s’intéresse à la prise de responsabilité syndicale. Ainsi, 60,3 % des responsables syndicaux locaux et 59,5 % des responsables syndicaux nationaux font partie du secteur disciplinaire sciences et 25 % des responsables syndicaux locaux et 28,6 % des responsables syndicaux nationaux font partie du secteur lettres et SHS. De même, on retrouve une surreprésentation des MCF, des professeurs de statut second degré et des tranches d’âge les plus élevées (où il faut peut-être davantage trouver un effet de génération plutôt qu’un véritable effet d’âge). Comme dans nombre d’organisations syndicales, les responsables se recrutent aussi plus souvent chez les hommes.

11 Cette exploration des logiques d’adhésion et de mobilisation au sein du syndicat majoritaire des enseignants-chercheurs suggère de nombreuses pistes d’interprétation de ce qui se joue lors des mobilisations universitaires. Mais, précisément parce que les fractions les plus organisées du groupe professionnel des enseignants-chercheurs ne sont pas nécessairement en capacité d’impulser des actions collectives d’un niveau suffisant pour contrer les décisions des pouvoirs publics, il faut également élargir la focale à l’ensemble des groupes sociaux en présence. L’activité professionnelle et l’activité syndicale s’exercent en réalité dans des microcosmes institutionnels, eux-mêmes fortement segmentés entre personnels de l’enseignement et de la recherche, personnels administratifs et techniques et étudiants, microcosmes qui sont aussi presque mécaniquement clivés par les processus proprement politiques qui découlent du fait que les établissements sont régis par des instances électives.

12 Le syndicalisme reflète ces divisions en épousant souvent les contours des catégories administratives et par le fait que les différentes fédérations ou confédérations sont inégalement représentées dans les différentes professions et peuvent jouer des logiques centrifuges qui affectent cet univers [5]. Ainsi la FSU y est présente à travers au moins quatre syndicats différents (le SNESup, le SNCS, le SNEP et le SNASUB), reflète davantage les identités professionnelles des enseignants-chercheurs et des chercheurs statutaires et alterne entre logiques de mobilisation collective et logiques de sélection des candidats aux fonctions électives. L’UNSA est davantage représentée chez les agents administratifs et campe à l’inverse sur une logique de défense individuelle face à des pouvoirs le plus souvent exercés par les représentants des enseignants-chercheurs et chercheurs statutaires.

13 Pour autant, les principes de solidarité interprofessionnelle et les projets sociopolitiques portés par les organisations syndicales peuvent aussi constituer un point d’appui pour travailler au dépassement des divisions catégorielles, là où les organisations strictement corporatives mettent un point d’honneur à les cultiver. Le statut de fonctionnaire et, depuis l’après-guerre, le statut-cadre de la Fonction publique – avec tout ce qui en découle sur la régulation du temps de travail, de la rémunération et des carrières – et, surtout depuis 1968, le fonctionnement collégial à base d’instances électives ont en ce sens permis de renforcer et perpétuer le rôle joué par les organisations syndicales tout en pouvant aussi être utilisés dans des logiques plus strictement corporatives. Nombre de professionnels se tiennent quant à eux à distance de toute logique d’action collective, y compris chez certains chercheurs ou enseignants-chercheurs des secteurs sciences, et peut-être plus encore lettres et SHS, dont les prises de position s’exercent d’abord de façon individuelle, à l’image des professions artistiques, l’engagement syndical pouvant être pensé comme antinomique avec la carrière scientifique.

14 L’organisation concrète du travail – l’absence de cours quotidiens, le caractère diffus des activités de recherche et, depuis une trentaine d’années, l’annualisation du service des enseignants-chercheurs – est également peu favorable à l’organisation d’arrêts de travail ou d’initiatives concertées. Malgré tout, le syndicalisme, et notamment le syndicat majoritaire de la profession – le SNESup-FSU –, dispose d’un poids non négligeable dans ce secteur par le biais des processus électifs et de la défense individuelle, par la force propulsive acquise par le syndicalisme enseignant à une échelle plus large et par le fait que nombre d’enseignants du supérieur sont issus de l’enseignement secondaire.

15 En définitive, le fait marquant de cet univers professionnel est que les fonctionnements institutionnels ordinaires, mais aussi les référents identitaires à partir desquels peuvent se construire les mobilisations y sont multiples. Cette diversité des principes organisant la profession se retrouve dans les différents modes de représentation qui caractérisent le groupe : syndicats fédérés (FSU, CSEN) ou confédérés (CGT, CFDT), unions syndicales (UNSA, Solidaires), associations disciplinaires (de chimistes, juristes, sociologues, etc.) et plus récemment associations transversales telles que Qualité de la science française, Sauvons la recherche (SLR) ou Sauvons l’université (SLU). On pourrait adjoindre à cette liste la Conférence des présidents d’université (CPU) qui a obtenu des pouvoirs publics un rôle de représentation de l’ensemble de la « communauté universitaire ». Chaque organisation, pérenne ou provisoire, de statut syndical, associatif ou institutionnel, agit selon sa combinaison spécifique de principes plus ou moins corporatifs ou interprofessionnels, de positionnements politiques plus ou moins marqués et selon tout un répertoire de formes d’action et de représentation des groupes professionnels (de la défense de cas individuels à la grève, en passant par le vote, la manifestation ou la promotion de normes de fonctionnement).

16 Enfin, pour comprendre les ressorts de l’inaction et de l’action collective dans la période récente, il faut souligner que la seconde vague de « massification » de l’enseignement supérieur, le développement de la contractualisation entre l’état et les établissements et la multitude de tâches nouvelles qui ont découlé des réformes ont profondément modifié les conditions de travail des enseignants-chercheurs [6]. Le mouvement général d’allongement des études a produit un nombre de vocations excédant largement le nombre de postes statutaires offerts, de sorte que nombre de jeunes universitaires ont eu le sentiment d’avoir été plus rigoureusement sélectionnés que leurs prédécesseurs pour ensuite être affectés à des postes aux conditions dégradées. L’entrée dans la fonction de maître de conférences, qui s’apparente dans certaines disciplines à un véritable parcours du combattant, est ainsi bien souvent marquée par un double sentiment de soulagement et de désillusion.

L’alchimie des mobilisations d’ampleur

17 Face aux réformes de la fin des années 1990 et du tout début des années 2000, les mobilisations restent relativement faibles chez les personnels. Les syndicats marqués à gauche, comme ceux de la FSU, de la CGT et de Solidaires, critiquent les orientations néolibérales des réformes, organisent parfois des réunions d’information ou des assemblées générales, mais sans parvenir à rassembler des segments suffisants des personnels pour initier des actions plus importantes. Les étudiants sont plus nombreux à entrer dans l’action collective, à l’initiative là aussi des syndicats les plus à gauche, comme SUD Étudiants, la Fédération syndicale étudiante (FSE) et certaines assemblées locales de l’UNEF, ainsi que d’étudiants non syndiqués des mouvances libertaires et spontanéistes, dites « autonomes ». Des mouvements de grève reconductible se développent, en particulier à l’automne 2003, contre la réforme LMD et le projet de loi sur l’autonomie des universités, avec plusieurs dizaines de milliers de participants lors des manifestations.

18 Chez les chercheurs et les enseignants-chercheurs, on observe des dynamiques de mobilisation plus larges avec le mouvement SLR, qui se développe au sein des grands organismes de recherche, puis des laboratoires universitaires en 2003 et 2004, autour d’une menace de démission collective des directeurs d’unités de recherche, pour exiger des financements pérennes et un plus grand nombre de postes statutaires, à rebours des transformations d’inspiration néolibérale. Si l’on a en tête les logiques structurales évoquées plus haut, croisant les différenciations disciplinaires et les aspirations liées au statut et à la carrière, le dispositif de mobilisation SLR apparaît comme en capacité d’agréger plus largement que les dispositifs syndicaux ordinaires. Par son objet et ses modes d’action, il parvient à unifier, au-delà des noyaux militants habituels, mais avec la participation des principaux syndicats un vaste ensemble de disciplines situées du côté de la science désintéressée (sciences, sciences humaines, lettres), des fractions traditionnellement les plus disposées à l’action syndicale à celles qui adoptent plus volontiers la posture distanciée d’une identité professionnelle fondée sur l’excellence scientifique. Dans les années qui suivent, le mouvement reste actif et certains de ses représentants rejoignent le gouvernement socialiste en 2012, contribuant à un relatif refinancement de la recherche publique, mais sans bouleverser le cours des transformations de l’enseignement supérieur et de la recherche.

19 En juillet 2007, au moment de l’adoption de la LRU, les syndicats des personnels et des étudiants marqués à gauche sont particulièrement critiques, de même que le collectif SLR, mais aucune action collective d’ampleur n’est initiée. L’UNEF estime avoir obtenu une avancée essentielle avec la non-inscription dans la loi de la hausse des frais d’inscription. La situation évolue à l’automne. Les courants de gauche du syndicalisme étudiant (tendances minoritaires de l’UNEF, FSE et SUD-Étudiants) parviennent à mobiliser de larges secteurs des universités contre un texte de loi pourtant technique et a priori éloigné des questions qui intéressent au premier chef les étudiants, le mouvement victorieux de 2006 contre le Contrat-première-embauche étant encore présent dans les mémoires [7]. Le SNESup-FSU, SUD-éducation, la CGT-éducation et le SNPREES-FO soutiennent les revendications, mais localement seules quelques poignées de syndicalistes appuient les actions de grève avec blocage des locaux décidées au sein des assemblées générales. Ces grèves étudiantes ne parviennent pas au retrait de la LRU, mais sont l’occasion d’une radicalisation des fractions les plus mobilisées, avec en particulier le développement de la mouvance « autonome ». Chez les personnels enseignants-chercheurs, la véritable nouveauté vient de l’émergence du collectif SLU, créé à la suite d’une tribune collective parue dans le journal Le Monde à la fin novembre. Plus implanté dans les facultés de lettres et SHS que SLR, plus centré sur les questions universitaires, ce collectif défend les savoirs généralistes et le fonctionnement collégial de l’université.

20 Mais c’est seulement un an plus tard qu’une mobilisation plus vaste se fait jour. Lors des assemblées générales organisées par les sections syndicales des universités, le public est plus nombreux que d’ordinaire. L’application de la LRU est en cause, avec la mise en œuvre chaotique de ses différentes mesures et la perspective, dans de nombreux établissements, d’une application accélérée du volet de la loi prévoyant le transfert aux établissements de la gestion du patrimoine et du recrutement des personnels. Vient aussi en débat la suppression d’un millier de postes programmée au budget 2009. Enfin, l’application prochaine de la « modulation du service » des enseignants-chercheurs suscite de vives inquiétudes. En novembre et décembre, un mouvement se développe dans les IUT autour de la question des moyens spécifiques qui leur sont attribués. Au mois de janvier, sont également diffusés les projets de mesures visant à créer des masters assurant la formation des enseignants des premier et second degrés, projets qui font craindre un effondrement des publics et du niveau des masters existants, en même temps qu’un démembrement du statut d’enseignant dans l’ensemble de l’Éducation nationale. Ce qui se cherche alors, dans les discussions qui traversent les réunions syndicales, les assemblées générales ou les débats informels entre collègues, c’est la manière d’entrer dans l’action, en signifiant que toute la profession est appelée à se mobiliser, par-delà les clivages et les manières de faire habituels.

21 La coordination intercatégorielle de l’université Paris 1, qui regroupe de nombreux militants syndicaux (FSU, UNSA, CGT, FO, UNEF, FSE et SUD) et des non syndiqués, réunit une AG le 8 janvier 2009, qui invite l’ensemble des établissements à la tenue d’une première Coordination nationale des universités (CNU), le 22 janvier suivant. Dans une certaine improvisation, une plate-forme reprenant l’ensemble des revendications des différentes catégories de personnels est alors adoptée. Les principaux syndicats sont présents et soutiennent l’initiative. Une motion en forme d’ultimatum lance un slogan et une date pour le démarrage d’une mobilisation de toute la « communauté » universitaire : « Le 2 février, l’université s’arrête ». Le discours relatif à l’état de la recherche française prononcé le même jour par le président de la République est perçu comme une véritable provocation et contribue au succès de la seconde CNU, qui marque le véritable point de départ du mouvement. Dans le cadre symbolique de l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne et en présence de nombreux journalistes, 47 établissements sont représentés, ainsi que la quasi-totalité des organisations syndicales, ainsi que des associations professionnelles, dont SLU et SLR, et des sociétés savantes. Est adopté le principe selon lequel les délégations des universités à la CNU associeront enseignants, personnels administratifs et techniques et étudiants ; est également ébauchée la méthode de prise de décision, par la recherche d’un large « consensus ». L’idée d’une grève à géométrie variable – administrative, totale ou « active », avec présence sur les lieux de travail et initiatives symboliques – vient donner un contenu au slogan : « L’université s’arrête ! ».

L’expansion de l’espace de la lutte

22 On voit par là que le démarrage de cette mobilisation d’ampleur s’explique en première analyse par une sorte d’effet d’accumulation, avec la diffusion, de juin 2007 à janvier 2009, de multiples informations qui viennent accréditer l’idée qu’un projet d’ensemble est à l’œuvre, par la convergence d’analyse entre de multiples courants syndicaux et professionnels et une sorte de cadrage politique opéré par le pouvoir politique lui-même. Le sentiment qui s’est exprimé alors, dans les AG de janvier et février, c’est que les projets gouvernementaux s’attaquent à la collégialité et l’indépendance des personnels et laisse entrevoir une forme de « caporalisation » de la profession et d’extension sans précédent de la rationalité gestionnaire. La « modulation des services » apparaît également comme une menace individuelle pour nombre d’enseignants-chercheurs craignant de se voir définitivement assignés aux seules activités d’enseignement.

23 La configuration particulière dans laquelle débute le mouvement de 2009 offre ainsi l’occasion d’exprimer nombre d’aspirations, d’insatisfactions et de craintes liées aussi bien aux conditions d’entrée dans la profession qu’aux manières d’y exercer et d’y faire carrière. Les jeunes MCF y sont représentés en nombre, de même que les doctorants et, souvent, les enseignants issus du second degré. De la même façon, la distribution géographique de la mobilisation fait sens. Alors qu’à l’occasion des précédents mouvements, les universités de province étaient généralement mieux représentées, les universités parisiennes et notamment les établissements issus de l’ancienne Sorbonne, mais aussi l’ENS et l’EHESS, sont cette fois plutôt en pointe. La nationalisation du mouvement se trouve ainsi facilitée par une conjonction singulière d’intérêts, de craintes ou d’aspirations. Ainsi, les jeunes MCF exerçant à Paris et, plus largement, les fractions professionnelles dominées des établissements de la capitale ont pu entrer en révolte contre un bouleversement institutionnel et statutaire qui leur promettait l’assignation durable à leur position, voire une dégradation de leur condition, dans le cadre d’établissements que leurs équipes présidentielles entendaient transformer au plus vite pour les positionner dans la compétition internationale de la nouvelle « économie de la connaissance ». Les personnels des établissements de province ou ceux plus généralement situés en position périphérique pouvaient quant à eux estimer que leurs formations et leurs laboratoires de recherche seraient les premières victimes des logiques de concurrence que ne faisait qu’accentuer l’ensemble des dispositions adoptées.

24 Le mouvement de 2009, compte tenu de son objet, mais aussi du travail politique réalisé au cours des années antérieures et dans les quelques semaines où l’action démarre, voit la dynamique d’agrégation constituée au moment du mouvement SLR s’élargir encore, avec les apports des fractions moins mobilisées par les enjeux scientifiques ou menacées pour leur avenir, des jeunes précaires de l’enseignement et, de façon tout à fait exceptionnelle, de secteurs disciplinaires rarement à l’unisson des « bastions » syndicaux, comme le droit ou les pôles les plus « classiques » et les plus « droitiers » de certaines disciplines comme l’histoire ou la littérature.

25 Cette expansion exceptionnelle de l’espace professionnel de la mobilisation [8] s’accompagne d’une valorisation des attributs les plus singuliers de la profession, induisant une sorte d’éclectisme des symboles de l’engagement. Les cours « alternatifs » se multiplient en même temps que les motions et pétitions ; la ronde des obstinés et les lectures publiques de La Princesse de Clèves cohabitent avec les traditionnelles manifestations. Chacun conserve son style particulier : tel enseignant de sciences humaines organise des projections-débats lorsque tel enseignant de droit arbore la toge en signe de protestation. Cette convergence improbable ne cesse d’être valorisée tout au long du mouvement, constituant à la fois un atout pour la reconnaissance externe de la mobilisation et un handicap pour le développement d’une dynamique intercatégorielle de mobilisation.

26 D’emblée difficile, en raison du « retard » de la mobilisation des enseignants-chercheurs sur celle des étudiants, l’articulation entre les actions conduites par les deux catégories reste problématique dans nombre d’universités. Constatant à la fois la faible effectivité ou la faible visibilité de la mise en œuvre du slogan « L’université s’arrête » et l’aspect corporatif des actions des enseignants-chercheurs, les groupes étudiants les plus mobilisés prennent dans bien des cas l’initiative de « radicaliser » l’action, en recourant aux modalités éprouvées lors des mouvements antérieurs, au premier rang desquelles le « blocus » des locaux universitaires. Les tensions provoquées par ce type de clivage, ravivées à partir du mois d’avril lorsque la question du « rattrapage des cours » se pose de façon de plus en plus aiguë, rendent très difficiles l’achèvement de l’année universitaire. Ainsi, ce mouvement au long cours prend fin avec le sentiment d’un relatif échec, même s’il a malgré tout permis de mettre en suspens, dans tous les établissements qui le souhaitent, la mise en œuvre de la « modulation des services ».

27 L’action reprend dans des conditions proches au cours de l’hiver 2019-2020, à l’occasion de l’adoption de la Loi de programmation de la recherche (LPR). Dans un esprit proche de celui du mouvement de 2009, une coordination nationale se met en place et certains départements et UFR décident de réduire leurs activités et parfois d’interrompre les cours. Plus encore qu’en 2009, le texte est critiqué par des organisations et instances diverses, y compris par la Conférence des présidents d’université, l’Académie des sciences et le Conseil économique, social et environnemental. Le recours au registre expressif est particulièrement valorisé, avec par exemple l’organisation de flash mobs, au cours des manifestations ou dans les universités. La mobilisation permet le retrait des mesures jugées attentatoires aux libertés académiques, notamment de l’article de loi qui stipulait que « Les libertés académiques s’exercent dans le respect des valeurs de la République ». Mais les dispositions favorables à une compétition accrue entre équipes et établissements, la création des CDI de mission et la faiblesse des financements pérennes accordés aux établissements ne sont pas remis en cause.

28 Le cycle d’actions collectives observé des années 2000 à 2020 montre dans quelles conditions, face à la transformation néolibérale de l’enseignement supérieur, les professionnels de l’enseignement et de la recherche parviennent à se mobiliser, en prenant simultanément appui sur les organisations syndicales, sur les instances de représentation institutionnelle et sur des collectifs de mobilisation permettant d’agréger symboliquement et pratiquement les multiples fractions qui composent cet univers professionnel. Pour autant, ces conditions de félicité de la mobilisation enferment leurs propres limites, la mobilisation des seuls enseignants-chercheurs ne permettant pas d’imposer le retrait des mesures principales et la mise en œuvre de dispositions alternatives. La réussite de dynamiques de mobilisation intercatégorielles constitue ainsi un véritable enjeu, qui supposent de prendre en compte les ressorts et les temporalités spécifiques qui peuvent caractériser les actions conduites par chacune des catégories concernées. En ce sens, en dépit de ses défauts d’implantation, le syndicalisme peut encore jouer un rôle décisif dans les conflits universitaires. Sous réserve qu’y soient constamment remises en débat les missions fondamentales de l’université, mais aussi les manières d’y construire des solidarités entre catégories professionnelles ou entre personnels et usagers.


Mots-clés éditeurs : enseignants-chercheurs, réformes de l’enseignement supérieur

Date de mise en ligne : 23/01/2023

https://doi.org/10.3917/lp.412.0059