Article de revue

Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ?

Pages 50 à 51

Citer cet article


  • Fumey, G.
(2012). Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? La Géographie, 1544(1), 50-51. https://doi.org/10.3917/geo.1544.0050.

  • Fumey, Gilles.
« Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? ». La Géographie, 2012/1 N° 1544, 2012. p.50-51. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-geographie-2012-1-page-50?lang=fr.

  • FUMEY, Gilles,
2012. Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? La Géographie, 2012/1 N° 1544, p.50-51. DOI : 10.3917/geo.1544.0050. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-geographie-2012-1-page-50?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/geo.1544.0050


1 Professeur de littérature et psychanalyste, Pierre Bayard mène une œuvre originale qui croise cette fois-ci le chemin des géographes. Certes, on savait depuis longtemps que Marco Polo avait « inventé » son voyage en Chine (1271-1295), écrit probablement sans avoir dépassé Constantinople. Mais on avait surtout retenu qu’il n’était pas joli de mentir à ses lecteurs. Pierre Bayard, auteur du célèbre « Comment parler des livres qu’on n’a pas lus » revient avec sa démarche qu’il appelle « interventionniste ». Car pour lui, « l’interventionnisme, c’est un fait, pas un choix. Il s’agit d’analyser la place du sujet dans la lecture, surtout le sujet inconscient ». Car l’interventionnisme travaille sur la transformation par l’imagination du réel.

2 Pour Pierre Bayard, l’espace fait partie du réel. Les auteurs ont des pratiques interventionnistes sur les espaces qu’ils décrivent. Chateaubriand a inventé ses descriptions du Mississippi et de la Floride, aussi bien que ses voyages à Corinthe, Mégare ou Éleusis en Grèce. Marco Polo est pris en flagrant délit « de ne pas voir » et d’inventer des hommes à tête de chien et des griffons chinois qui enlèvent les éléphants dans les airs. Édouard Glissant est tout aussi imaginatif à rendre compte de l’île de Pâques qu’il n’a pas pu visiter. Chateaubriand et Jules Verne par son héros, Philéas Fogg, donnent une réponse à la question qui fâcherait le lecteur : pourquoi certains « voyageurs casaniers » nous mènentils en bateau ? Eh bien, parce qu’ils ont « une vision en perspective » qui les conduirait à ne pas se perdre dans les détails de la grande échelle. Henri Michaux était du même avis qu’on lit dans La Vie dans les plis : « Je ne voyage plus. Pourquoi les voyages m’intéresseraient-ils ?/ Ce n’est pas ça. Ce n’est jamais ça./ Je peux l’arranger moi-même, leur pays. »

3 Il n’y a pas que les écrivains qui pratiquent le bobard, il y a aussi les chercheurs. Pierre Bayard cite le cas de Margaret Mead écrivant sur la sexualité des populations de l’île de Samoa alors qu’elle n’a pas enquêté directement. Pourtant Pierre Bayard plaide en sa faveur. Mais en ayant soin de dénoncer d’abord « les ravages de l’observation participante » avec cette « idée naïve qu’il faut être là pour voir et comprendre ». Pour lui, « c’est avec les yeux de l’esprit qu’il convient de voir, non ceux du corps ». Il fustige, ensuite, le mépris qu’on a pour les sujets qui changent de posture quand on les visite. Bayard plaide, enfin, pour la reconnaissance « de la puissance heuristique de l’imagination et de l’écriture ». Ce qui devrait le fâcher avec de nombreux géographes de terrain…

Une affiche de pièce de théâtre pour l’adaptation du fameux roman de Jules Verne, le Tour du Monde en 80 jours

Description de l'image par IA : Illustration de théâtre avec des personnages, des bateaux et des paysages variés.

Une affiche de pièce de théâtre pour l’adaptation du fameux roman de Jules Verne, le Tour du Monde en 80 jours

4 Car la vérité n’est pas « scientifique », elle est « littéraire ». Elle produit du sens, notamment pour les voyageurs casaniers comme Blaise Cendrars qui invente un voyage en transsibérien en faisant interférer la Sibérie avec d’autres espaces. Pour Pierre Bayard, l’observation à distance que pratiquent Chateaubriand ou Marco Polo est la même que celle de Georges Pérec pour lequel la raison du déplacement, c’est l’observation de soi-même. Comment comprendre que Psalmanazar, soi-disant habitant de Formose, ait enchanté si longtemps les Français avec ses fantasmagories ? Sinon parce que les Français désiraient ce type de récit sur cette île de la mer de Chine.

5 Dans le dispositif d’un livre, la fiction est toujours théorique. Mais quand le narrateur est un non-voyageur absolu, cela permet d’introduire de la fiction, d’avoir une parole romanesque. Attention toutefois, car lorsque Steinbeck traverse les États-Unis en transformant la réalité, le New York Times est choqué. Alors qu’en Europe, on accepte volontiers l’idée que l’écriture transforme la vérité dont le statut est différent.

6 Pierre Bayard plaide pour une « critique atopique » qui complèterait l’étude de la mobilité des œuvres par celle de leur mobilité spatiale. Il faut faire tomber la frontière entre l’espace de l’œuvre et l’espace réel, les personnages littéraires émigrant parfois dans notre monde et les écrivains et leurs lecteurs immigrant dans le monde de l’œuvre. C’est peut-être pourquoi Kant qui n’a jamais quitté Königsberg de sa vie est, en dépit des bêtises qu’il a écrites, un grand géographe : son imagination alliée à l’écriture lui permet de rencontrer les autres, de les trouver dans « leur pays intérieur » mieux que par le voyage loin de soi.

Pierre Bayard, Comment parler des lieux où l’on n’a pas été, Éditions de Minuit, 2012

Date de mise en ligne : 23/03/2023

https://doi.org/10.3917/geo.1544.0050