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Article de revue

Accompagner les mineurs placés dans un monde connecté : quel rôle pour les familles d’accueil ?

Pages 82 à 90

Citer cet article


  • Potin, É.
(2021). Accompagner les mineurs placés dans un monde connecté : quel rôle pour les familles d’accueil ? Empan, 122(2), 82-90. https://doi.org/10.3917/empa.122.0082.

  • Potin, Émilie.
« Accompagner les mineurs placés dans un monde connecté : quel rôle pour les familles d’accueil ? ». Empan, 2021/2 n° 122, 2021. p.82-90. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-empan-2021-2-page-82?lang=fr.

  • POTIN, Émilie,
2021. Accompagner les mineurs placés dans un monde connecté : quel rôle pour les familles d’accueil ? Empan, 2021/2 n° 122, p.82-90. DOI : 10.3917/empa.122.0082. URL : https://shs.cairn.info/revue-empan-2021-2-page-82?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/empa.122.0082


Notes

  • [1]
    Avertissement : le contenu de cet article reprend des éléments publiés dans l’ouvrage Le smartphone des enfants placés. Quels enjeux en protection de l’enfance ? À ce titre, nous remercions à la fois les coauteurs de l’ouvrage, Gaël Henaff et Héléne Trellu, ainsi que les éditions érès.
  • [2]
    Du point de vue du jeune et du professionnel.

1Accueillir un enfant chez soi réclame le partage de l’intimité familiale, de l’espace domestique et de ses équipements. Aussi, dans la logique de l’accueil, celui qui arrive est pourvu de pratiques, d’expériences, d’équipements… À son arrivée, le bagage de chaque enfant se pose dans la famille d’accueil. Dans ce bagage qu’il déplace, il y a bien sûr les objets qui témoignent de son histoire singulière, de ses attachements, d’autres qui comportent une visée plus fonctionnelle et, de plus en plus souvent, ce bagage contient également des instruments technologiques tels que le smartphone, la tablette ou l’ordinateur. Mobiles et parfois très petits, ils pénètrent discrètement avec le mineur dans son lieu d’accueil et constituent un cordon technologique (Douarin et Caradec, 2010) le reliant aux univers sociaux traversés auparavant. Les familles d’accueil questionnent aujourd’hui les manières de faire avec ces instruments socio-numériques, qu’ils soient les leurs et mis à disposition des mineurs accueillis ou qu’ils soient ceux des mineurs. Quel est leur rôle dans l’accompagnement des mineurs dans un monde connecté ? Leur revient-il de les équiper ? Comment peuvent-ils préserver l’espace familial ? Comment les usages de ces instruments connectés peuvent-ils contribuer au cadre de la protection ?

2Cet article propose, à travers le prisme particulier des usages des dispositifs socio-numériques juvéniles, d’observer les spécificités de l’accueil familial. Deux éléments paraissent particulièrement heuristiques pour conduire cette observation : les logiques qui sous-tendent l’équipement et les usages en famille d’accueil ; la permanence de l’accueil qui oriente vers une négociation continue. La manière dont les assistants familiaux cohabitent avec les dispositifs socio-numériques des mineurs qu’ils accueillent permet de regarder à la fois comment ce rapport traduit leur position professionnelle spécifique au sein de la protection de l’enfance, mais aussi les marges de manœuvre que cette position leur offre. 

3Cette contribution [1] repose sur un travail de recherche intitulé « La correspondance numérique dans les mesures de placement au titre de l’assistance éducative » (Potin et coll., 2018 ; Potin, Henaff et Trellu, 2020) soutenu par la mission de recherche Droit et justice et par l’Observatoire national de la protection de l’enfance. Il s’appuie sur près d’une centaine d’entretiens auprès de mineurs, de parents et de professionnels de la protection de l’enfance, dont vingt-quatre assistants familiaux.

Une position professionnelle intermédiaire entre fonctionnement familial et cadre de l’accueil

4Tous les mineurs placés bénéficient d’argent de poche mis à leur disposition par l’Aide sociale à l’enfance (ase). Cependant, les modalités de gestion de cet argent ne sont pas les mêmes selon le type d’accueil. En accueil familial, un accompagnement est souvent proposé dans la gestion de l’argent de poche, sur le modèle de celui des enfants de famille (Cadoret, 1995). Ainsi, Isabelle Fréchon souligne qu’en famille d’accueil 72 % des jeunes (17-20 ans) ont un compte bancaire et 58 % ont accès à une carte de retrait. Ils sont par ailleurs deux tiers à mettre de l’argent de côté. Les jeunes accueillis en établissement collectif (mecs ou foyers de l’enfance) ne sont que la moitié à avoir un compte bancaire et seulement 48 % à mettre de l’argent de côté (Fréchon et coll., 2016).

5En décalant la focale sur les instruments numériques, l’obtention de l’instrument ou l’abonnement qui lui est associé, nous retrouvons les mêmes formes de distinction entre accueil familial et accueil collectif. Ainsi, l’obtention d’un instrument numérique en famille d’accueil fera l’objet d’un effort d’économie ou d’un cadeau à l’occasion d’un anniversaire ou de Noël. Le plus souvent, cet équipement concerne le smartphone, qui peut être octroyé en concertation avec les services de l’ase ou à la seule initiative de la famille d’accueil en fonction de ce qu’elle perçoit des besoins du jeune et de sa demande.

6« C’est moi qui ai acheté les portables à la fratrie que j’ai parce qu’ils ont des parents qui ne sont pas fiables, qui s’alcoolisent beaucoup. Donc, j’ai retrouvé les filles plusieurs fois sur le bord de la route, à m’attendre là depuis deux heures. Je me suis dit : ce n’est pas possible, je ne peux pas les laisser comme ça… Donc, c’est moi qui leur ai acheté leur premier portable » (assistante familiale, entretien individuel).

7La question du paiement de l’abonnement est rarement mentionnée dans le contrat d’accueil et repose essentiellement sur les professionnels de l’accueil, principalement les assistants familiaux, quand la famille ne prend pas en charge le forfait ou les cartes prépayées.

8« Il y a des assistantes familiales qui vont mettre le portable à leur nom à elle, payer l’abonnement, quitte à prélever sur l’argent de poche du jeune. Elles s’autorisent, elles, à le faire et, en même temps, il n’y a pas d’autre solution si le jeune est en conflit avec ses parents, pour qu’il puisse avoir un portable. Sinon, il faut que ce soit, comme il est mineur, c’est l’autorité parentale qui doit ouvrir une ligne à son nom à lui » (référente ase, entretien individuel).

9« C’est beaucoup les assistantes familiales qui payent le téléphone et le forfait, peu de familles d’origine payent l’abonnement » (assistante familiale, entretien individuel).

10Les assistants familiaux s’engagent eux-mêmes à contracter les abonnements pour les jeunes, ce qui leur permet aussi d’avoir un regard sur la consommation et de la réguler si nécessaire. Le wifi domestique est mis le plus souvent à la disposition de tous, même si certaines familles aménagent les temps de connexion. Cette tendance ne veut pas dire que tous les assistants familiaux s’engagent à ouvrir un espace socio-numérique individuel aux jeunes accueillis. L’engagement dans l’abonnement est lié à la perception de leur rôle (négocié avec les services de l’ase), aux besoins du mineur et aux ressources dont ceux-ci disposent par ailleurs.

11Sébastien a eu son premier téléphone à l’âge de 16 ans, il vit en famille d’accueil : « En fait je ne voyais pas l’intérêt [d’en avoir un avant], puisque le service m’aurait payé un truc à crédit, donc je ne voyais pas l’intérêt. Parce que ça m’aurait fait payer encore plus cher que si je prenais un forfait. Mais le service ne voulait pas prendre de forfait. ».

12Ni le service ni l’assistant familial ne souhaitait prendre de forfait à sa charge pour Sébastien. Il a donc attendu et plus tard, il a récupéré l’ancien téléphone de son frère, plus âgé que lui : « C’est celui que mon frère avait avant, et ça faisait déjà, ça faisait déjà trois ans qu’il l’avait » (mineur placé accueilli en famille d’accueil, 16 ans, entretien individuel).

13Son frère a dorénavant une activité professionnelle, c’est lui qui paye le forfait de Sébastien. Avant que Sébastien ne soit équipé, l’assistante familiale lui prêtait son téléphone portable personnel pour qu’il puisse échanger avec son frère.

14Deux modèles d’équipement se distinguent en fonction du type d’accueil : familial ou collectif. Qu’il s’agisse des instruments individuels (smartphone, tablette ou ordinateur portable) ou des instruments plus collectifs (ordinateur fixe, wifi), des logiques d’équipement, de la régulation du temps pour les usages juvéniles, des formes de surveillance, etc. Les familles d’accueil décident pour elles-mêmes et pour les mineurs accueillis. Ces décisions ne font pas (ou rarement) l’objet d’un règlement intérieur affiché à l’entrée de la maisonnée et ne sont pas forcément stables dans le temps. Elles sont négociées en prenant en compte les habitudes familiales de la maisonnée (et notamment les pratiques des membres de la famille, adultes et enfants), le cadre de l’accueil (prescription du juge et/ou du service gardien), la connaissance de la situation du mineur et la qualité de la relation entretenue dans l’accueil. Les familles d’accueil disposent de marges de manœuvre que n’ont pas les accueils collectifs (mecs ou foyers de l’enfance) à la fois en termes d’adaptabilité des décisions familiales et de négociation continue. Reste cependant qu’elles sont tenues par le cadre de l’accueil qui leur donne moins de souplesse que des parents ayant à leur charge au quotidien leurs propres enfants et où les décisions se prennent en concertation plus ou moins étroite avec l’autre parent et l’enfant. Les familles d’accueil sont donc dans une zone intermédiaire de décision : elles disposent de plus de marge que dans l’accueil collectif mais, au regard d’un fonctionnement familial ordinaire, elles doivent faire avec les contraintes du système de protection de l’enfance qui édicte un certain nombre de règles visant à encadrer l’accueil.

15Dans les mecs et autres lieux d’accueil collectif, les éducateurs sont guidés par des règles écrites qui ont été explicitées et font référence. Si une situation nouvelle se présente, ces règles sont rediscutées au sein de l’équipe éducative et font ensuite office de jurisprudence. Les professionnels sont moins isolés : des espaces, des outils et des moments formels de régulation collective (réunion, supervision, cahier de liaison…) ou informels (échanges au moment de la prise de service, repas…) permettent d’échanger sur les situations et les positionnements à adopter.

Permanence de l’accueil et connexions familles d’accueil-famille d’origine

16A contrario de l’accueil collectif où les éducateurs bénéficient d’horaires de travail indiqués dans une planification d’équipe, où l’alternance des professionnels fait partie du modèle d’organisation, les assistants familiaux sont pour leur part dans une logique de permanence de l’accueil où les horaires de travail suivent le rythme des temps familiaux de manière diurne et nocturne. Cette permanence amène donc vers des formes de négociation continue prises dans le quotidien familial et s’appuyant sur les acteurs en présence, adultes et enfants de la famille ainsi que mineurs accueillis.

17Sonneries, vibrations, écrans allumés… les « animations » dans l’espace d’accueil amènent des pauses dans le courant des autres activités. Ces pauses sont observées, elles peuvent être à justifier et éventuellement à raconter (C’était qui ? Pourquoi ?). Qu’elles soient source de satisfaction ou d’insatisfaction, elles sont une fenêtre qui s’ouvre le plus souvent sur un « ailleurs ». De la même manière, ce qui est vécu « ici » fait l’objet de partage avec d’autres. Ainsi s’entrelacent des univers qui s’alimentent mutuellement. La correspondance familio-numérique développe des formes d’interconnaissance plus ancrées dans les expériences quotidiennes d’un côté comme de l’autre. Ainsi, les lieux d’accueil sont les témoins de l’ordinaire de la vie familiale. Et les familles d’origine peuvent suivre l’ordinaire de la vie en famille d’accueil. Cette porosité fait l’objet de régulations sur ce qu’on peut dire, ce qu’on peut montrer, écrire… Les familles d’accueil peuvent craindre que leur foyer soit envahi par la présence à distance des parents.

18L’accueil familial a la particularité de superposer espace professionnel et espace familial et d’engager tous les membres de la famille de l’assistant familial dans l’accueil (conjoint, enfants). Certaines familles cherchent alors à préserver leur intimité et elles peuvent refuser aux mineurs confiés la diffusion de photographies prises à leur domicile ou interdire les vidéos. Se pose centralement la question du partage de l’intimité familiale. Toutes les familles aujourd’hui sont amenées à réfléchir avec leur propre enfant sur les informations qui les concernent et qui sont diffusées notamment via les réseaux socio-numériques : mise en scène du mineur, des frères et sœurs, des parents, de la chambre, du logement… Les règles familiales se construisent progressivement au gré des usages, des publications, afin de préserver à la fois le mineur qui publie mais également l’intimité familiale. Le quotidien de l’accueil dans le cadre d’un placement est régi par deux types de règles : les règles de la vie familiale, souvent implicites, qui s’apprennent en partageant l’expérience du groupe familial ; les règles institutionnelles de l’accueil, qui sont formalisées avec un tiers (notamment le référent ase) garant de la relation entre famille d’accueil et enfant placé. Le deuxième type de règles est discriminant, dans la mesure où celles-ci ne s’adressent qu’aux enfants accueillis et pas aux conduites des enfants de famille (Potin, 2009). Pour les mineurs accueillis et dès lors que la méfiance domine, le cloisonnement entre l’espace d’accueil et les publications dans l’espace socio--numérique peut introduire une forme de discrimination, avec le sentiment du côté du mineur d’un partage limité de son espace de vie.

19Cependant, les récits rapportés par les mineurs sur la situation familiale peuvent faire l’objet d’une communication entre parents et famille d’accueil et à l’inverse, les récits des mineurs sur les événements de la famille d’accueil peuvent faire l’objet d’une interpellation des professionnels de la part des parents.

20« Quelquefois sans calculer mais quelquefois en calculant parce que la situation pouvait être problématique ou interpeller, en tout cas, leur famille sur :“Tiens, t’as vu comment ça se passe dans ma famille d’accueil !” On explique au jeune qu’il ne peut pas… On explique, après, on ne peut pas toujours tout contrôler, mais je crois que les familles d’accueil sont devenues aussi plus méfiantes quand elles sont en difficulté avec un jeune ou quand elles savent que la famille, derrière, peut être procédurière, tout interpréter, et qu’elles sont en présence de toutes les nouvelles technologies, parce que maintenant, tout peut tout faire. C’est-à-dire quasiment tout le matériel peut faire des photos, peut accéder à Internet. Donc, elles vont être beaucoup plus vigilantes à la manière dont le jeune va utiliser le matériel et à ce qu’il peut mettre en place derrière. Parce qu’il y a eu aussi des conversations téléphoniques enregistrées avec des téléphones portables et réécoutées, après, à la maison, communiquées à la maison : une assistante familiale rouspétant un jeune pour le rangement de la chambre ou des choses basiques mais avec des mamans qui pouvaient dire : “elle n’a pas le droit de…” » (référente ase, 26 ans d’ancienneté, entretien individuel).

21Ces récits construisent des liens, favorisent une interconnaissance mutuelle. Cette interconnaissance permet de ne pas figer les représentations que les enfants ont de leurs parents et des professionnels ; que les parents ont de leur enfant et du lieu d’accueil ; que les professionnels ont des enfants et des parents. Cette représentation dynamique et croisée atténue le processus de séparation lié à la mesure de placement. Elle engage de fait deux espaces où le mineur prend le rôle d’intermédiaire. Sans équipement, le lien est principalement régulé par les droits de visite, d’hébergement et de correspondance, même si les acteurs familiaux peuvent construire également des petits espaces autonomes de rencontre à côté de ceux initialement prévus.

22Identifier les besoins et accompagner les échanges réclament de la part de l’assistant familial une connaissance fine des situations : celle du jeune mais aussi celle de son interlocuteur. Quand les parents mettent en difficulté les enfants dans les échanges, l’assistant familial peut témoigner des réalités vécues par le parent pour faciliter la compréhension des attitudes parentales, parfois décalées des attentes juvéniles.

23Anna a un portable depuis ses 14 ans, depuis qu’elle est scolarisée en dehors de la commune de résidence de sa famille d’accueil. L’assistante familiale était à l’initiative de l’équipement et règle l’abonnement mensuel. Très vite, les échanges mère-fille ont pris place dans le cadre de l’accueil, principalement sous la forme de sms. Alors même que l’assistante familiale est opposée aux rendez-vous téléphoniques sur le téléphone fixe du domicile d’accueil, elle est tout à fait favorable à ces échanges familiaux spontanés : « Les textos comme ça, quand les parents ne sont pas revendicatifs, c’est un lien qui peut être sympa. » En même temps, l’assistante familiale relève une configuration nouvelle : celle de l’accompagnement des échanges familiaux : « [Anna] a aussi été confrontée au fait que sa maman ne réponde pas tout le temps ou n’écrive pas tout le temps, surtout quand elle annule une visite. Après, il n’y a plus de nouvelles pendant trois ou quatre jours. Du coup, c’est l’inquiétude qui monte. […] Je vois bien, je connais bien Anna. Je lui dis “tu n’as pas encore de nouvelles de ta mère ?” elle dit “Ben, non, elle ne m’a pas appelée, elle a annulé la visite, machin…”. Je dis “tu connais maman. Tu sais bien qu’elle a aussi ses faiblesses et que du coup, si elle ne peut pas, elle ne peut pas” […] Mais on sent bien qu’[Anna] assume quand même beaucoup de choses, des absences de sa mère, par rapport à tout ça, beaucoup plus qu’avant, automatiquement. Et comme c’est quelqu’un qui ne va pas venir s’exprimer facilement face à ça, je suis toujours obligée, moi, d’aller la chercher en lui disant “ il y a quelque chose qui ne va pas ?”, et puis “tu n’as pas de nouvelles de maman ?”. J’ai 99 % de chances de tomber sur la bonne réponse. C’est vrai que ça peut être bénéfique pour le lien, maintenant, il y a ce revers aussi » (assistante familiale, entretien individuel).

24À travers la situation d’Anna, on mesure combien l’accompagnement de ces échanges s’inscrit dans une relation éducative soutenue par une expérience partagée et l’interconnaissance qui en découle.

25La connaissance fine et sensible des situations amène l’assistante familiale à décrypter, à décoder chez le jeune des difficultés qui pourraient, pour d’autres, passer inaperçues. De même, parce que le jeune est en confiance dans un environnement dont il maîtrise les codes et références, il saura exprimer des sentiments, des émotions qui sont autant de signaux adressés à son environnement d’accueil pour y trouver un soutien, une aide, un espace d’échange. Pour garantir ces interactions, seuls une interconnaissance et un engagement mutuel du jeune vis-à-vis du lieu d’accueil, et vice versa, sont les moteurs d’une relation éducative soutenante et soutenue. Cet idéal relationnel ne doit pas masquer la diversité des expériences relationnelles. Ainsi, si la gestion des pratiques numériques dans l’accueil donne à voir la qualité de certains engagements construits, notamment mais pas seulement, par le temps passé ensemble, elle donne aussi à considérer d’autres relations plus timides ou désincarnées reposant sur une professionnalité en quête de repères qui peine à trouver des références dans la relation et s’applique à en trouver ailleurs, mais parfois sans succès. L’âge des mineurs à leur arrivée en famille d’accueil et la stabilité de leur placement vont largement alimenter la qualité de la relation éducative. Ainsi, un mineur arrivé précocement et sans instruments personnels va être accompagné par l’assistant familial dans la transition vers les usages des dispositifs socio-numériques. Un mineur plus âgé, déjà équipé et avec des usages installés, va se confronter au cadre de l’accueil et aux règles familiales. Celles-ci peuvent évoluer pour s’y adapter ou, au contraire, chercher à s’imposer contre les usages préétablis. « L’enfant arrivé plus grand prête moins à l’expression de sentiments maternels ; il ne peut plus être “fait à sa main” comme les petits trognons et autres “enfants-joyaux”, mais porte une histoire déjà longue de difficultés familiales ou de placements douloureux. Il séduit rarement d’emblée » (Cadoret, 1995, p. 156) Dans la deuxième configuration, les face-à-face mineur-assistant familial peuvent être nombreux et moteurs de conflits où peine à s’installer une relation éducative qui dépasse une logique d’accueil. Par l’ordinaire qu’elle offre, la famille d’accueil met, souvent malgré elle, le mineur dans un entre-deux propice à la comparaison entre famille d’origine et famille d’accueil. Dans ce face-à-face, outre les conditions matérielles, ce sont les valeurs qui diffèrent. Toute la difficulté réside donc dans la présentation au mineur de nouvelles manières de vivre et de faire sans disqualifier ses précédentes pratiques. Le dilemme est de taille pour chacune des parties : soit la famille d’accueil intègre le mineur dans ce qu’elle conçoit comme les « bonnes » pratiques familiales et désigne par défaut celles qui sont « mauvaises » ; soit elle laisse à l’enfant la possibilité de conserver les usages et pratiques qui précédent mais, de fait, le laisse à la marge d’un nouveau groupe et mode de vie familial.

26L’identification d’un besoin d’accompagnement et la justesse [2] du positionnement à adopter en conséquence reposent pour beaucoup sur l’interconnaissance. Du côté du jeune, il doit savoir ce qu’il peut montrer, de quelle manière et à qui. Ce qui témoigne de la maitrise de l’environnement d’accueil dans lequel il évolue. Du côté du professionnel, il s’agit de pouvoir identifier les modes d’expression du jeune, d’être attentif aux non-dits. C’est-à-dire de connaître ses singularités dans le contexte particulier qui est le sien en termes de parcours familial et d’accueil.

Conclusion et ouverture

27Parce qu’elles occupent une position intermédiaire spécifique, entre le familial et le professionnel, et aussi parce qu’elles sont inscrites dans la permanence du quotidien, les familles d’accueil disposent de marges de manœuvre dans le modèle qu’elles peuvent offrir aux mineurs accueillis. L’obtention des instruments numériques et des abonnements, les usages et les formes d’accompagnement témoignent de cette position négociée au sein du cadre de l’accueil. Cependant, en regard de ces marges, l’isolement de l’activité peut également devenir une faiblesse quand la relation avec le mineur accueilli peine à s’amorcer ou quand les normes familiales ne rencontrent pas l’expérience du mineur. Dès lors, la diversité des lieux d’accueil est une ressource importante pour s’adapter aux besoins et aux situations des mineurs.

28Qu’elles soient technophiles ou technophobes, les familles d’accueil transmettent des normes d’usage aux mineurs qu’elles accueillent. Grandir dans un monde connecté implique d’être accompagné pour s’y repérer, pour l’usage de dispositifs adaptés à la maturité des enfants. Cependant, ce qui fait la richesse de l’accueil familial, c’est avant tout l’inscription dans un univers privé organisant par lui-même les règles de vie et de fonctionnement familial. Si la plupart des familles d’accueil sont aujourd’hui équipées et connectées, certaines résistent et cette résistance est aussi un point d’appui pour réfléchir sur des modalités diversifiées d’accueil. Si les séjours de rupture ont cherché jusqu’à maintenant à modifier le cadre ordinaire d’évolution des mineurs, par exemple en changeant de pays ou en proposant une navigation au large, il est fort probable qu’à l’avenir ces séjours de rupture puissent être des formes de déconnexion numérique.

Bibliographie

  • Cadoret, A., 1995. Parenté plurielle : anthropologie du placement familial, Paris, L’Harmattan.
  • Douarin, L.L. ; Caradec, V. 2010. « Les grands-parents, leurs petits-enfants et les “nouvelles” technologies… de communication », Dialogue, n° 186, p. 25-35.
  • Fréchon, I. ; Marquet, L. ; Breugnot, P. ; Girault C. 2016. « L’accès à l’indépendance financière des jeunes placés », rapport final onpe.
  • Potin, É. 2009. « Vivre un parcours de placement. Un champ des possibles pour l’enfant, les parents et la famille d’accueil », Sociétés et jeunesses en difficulté. Revue pluridisciplinaire de recherche, n° 8.
  • Potin, É. ; Henaff, G. ; Trellu, H. 2020. Le smartphone des enfants placés. Quels enjeux en protection de l’enfance ?, Toulouse, érès.
  • Potin, É. ; Henaff, G. ; Trellu, H. ; Sorin, F. 2018. « La correspondance numérique dans les mesures de placement au titre de l’assistance éducative », mission de recherche Droit et justice, Observatoire national de la protection de l’enfance.

Mots-clés éditeurs : accueil familial, correspondance numérique, mineurs placés, objets techniques, protection de l’enfance

Date de mise en ligne : 02/09/2021

https://doi.org/10.3917/empa.122.0082