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Article de revue

Apprivoiser la pulsion en famille d’accueil

Pages 91 à 95

Citer cet article


  • Vessayre, L.
(2021). Apprivoiser la pulsion en famille d’accueil. Empan, 122(2), 91-95. https://doi.org/10.3917/empa.122.0091.

  • Vessayre, Laure.
« Apprivoiser la pulsion en famille d’accueil ». Empan, 2021/2 n° 122, 2021. p.91-95. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-empan-2021-2-page-91?lang=fr.

  • VESSAYRE, Laure,
2021. Apprivoiser la pulsion en famille d’accueil. Empan, 2021/2 n° 122, p.91-95. DOI : 10.3917/empa.122.0091. URL : https://shs.cairn.info/revue-empan-2021-2-page-91?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/empa.122.0091


Notes

  • [1]
    Centre départemental de l’enfance et de la famille.
  • [2]
    S. Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987, p. 102.
  • [3]
    S. Freud, La vie sexuelle, Paris, Puf, 1997, p. 9.
  • [4]
    S. Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, op. cit., p. 94.

1Un repas du soir comme un autre dans une famille d’accueil, enfants et adultes conversent de manière paisible, quand soudain Victor, 11 ans, évoque d’un ton tout aussi tranquille des actes sexuels entre plusieurs enfants lors d’un après-midi de jeu ; on l’a « forcé » dit-il. Sidération à table.

2Une soirée en famille d’accueil : coup de sonnette, à la porte, deux policiers chargés de retirer de sa famille d’accueil Léo, 14 ans, pour l’amener au cdef [1]; la petite fille accueillie avec lui s’est plainte qu’il venait dans son lit le soir…

3Un retour de week-end : Sacha, 12 ans, parle à son assistante familiale de son séjour au domicile parental, il exprime sa colère et son énervement à l’égard de son cousin qui « met la main sur son sexe ».

4Désarroi d’une assistante familiale quand la jeune fille de 16 ans qu’elle accueille l’informe qu’elle a eu ses premières relations sexuelles, non protégées de surcroît…

5Ces scènes sont extraites de la vie quotidienne d’assistantes familiales, elles ont la particularité de dénuder soudainement et brutalement des visages du sexuel : un premier émoi, une première fois, des jeux ou rencontres sexuels, mais aussi des abus, dans lesquels les questions de consentement se posent. C’est un tsunami pour ces familles, certes à la puissance variable, mais aux retentissements percutants et pas sans conséquences. Précisons qu’autour de ces enfants gravitent déjà un certain nombre d’institutions : les organismes de placement et de justice, les institutions de soins, les structures sociales, et bien sûr les familles biologiques. Ces institutions se retrouvent sens dessus-dessous, noyées sous la déferlante sexuelle…

6Panique donc autour des enfants ; certains sont immédiatement retirés de la famille d’accueil par la police ou leurs familles, les assistantes familiales tremblent, elles risquent également leurs agréments… L’enjeu est de taille. Avec un double retentissement subjectif : sur chacun des adultes en responsabilité, et sur les enfants, celui visé par les actes ou la plainte, celui qui est abusé, les autres enfants de la famille…

7Ces événements se déroulent en famille d’accueil, espace proposé à un enfant quand l’Autre parental défaille ; cet accueil nécessite l’accord des familles, un certain consentement finalement (hormis les placements de justice) à ce que leur enfant grandisse dans un environnement autre, dit secure, et voilà le sexuel qui surgit de façon inattendue, imprévisible, venant rompre le tacite contrat… C’est alors un déchaînement de passions, de peurs, de craintes autour de l’enfant qui redevient l’objet d’un Autre déchaîné, celui-là même que le « placement » avait pour mission de tenir à l’écart. Premier hiatus.

8Nous savons que les modalités de surgissement du sexuel ne sont pas sans inquiétudes chez l’enfant et/ou le jeune, qui peut se sentir en déroute devant cet indicible, et pas sans angoisse chez l’assistante familiale, qui se trouve en première ligne pour en accueillir les multiples effets tout en étant elle-même bousculée par l’écho du sexuel : il réveille des liaisons inconscientes et peut venir toucher au symptôme de chacun.

9Nombre d’accueillantes familiales témoignent de cette résonance, mais aussi de l’angoisse qui peut dans certains cas remettre en question les années passées avec l’enfant, parfois jusqu’à mettre un terme à l’accueil familial. Du simple embarras à la catastrophe subjective pour chaque membre de la maisonnée…

10L’abord du sexuel en institution, qu’elle soit soignante ou familiale, est toujours épineux, comme l’écrivait Freud dans ses Trois essais à propos des éducateurs « qui poursuivent comme “vices” toutes les manifestations sexuelles de l’enfant, sans pouvoir faire grand-chose contre elles [2] ». La question n’est pas nouvelle et plonge dans les mêmes passions et affects les professionnels lorsqu’ils s’y trouvent confrontés tant il n’y a pas de réponse universelle à disposition : comment traiter les percées du sexuel ? Comment en lire les manifestations (du jeu de la découverte des sexes à l’abus ?)

11Freud l’a martelé, « le nouveau-né, en vérité, vient au monde avec de la sexualité [3] », la pulsion est là, il reconnaît rapidement « la régularité d’une pulsion sexuelle durant l’enfance [4] » ; elle circule, cherche par tous les moyens à se satisfaire et il faut tout l’édifice de digues psychiques pour la contenir et l’élever vers des buts plus nobles (la sublimation). Nous savons aujourd’hui l’articulation précieuse de la pulsion sexuelle avec le désir de savoir, un nouage subtil mais ô combien boiteux... Car la pulsion contraint le sujet, qui se trouve piégé dans l’exigence pulsionnelle insatiable.

12Il s’agit en quelque sorte d’apprivoiser la pulsion, sauvage, indomptable et rétive au symbolique, elle échappe à la prise signifiante. Car quand la pulsion franchit les lignes, elle submerge le sujet, c’est une effraction ; se produit alors un étonnant phénomène : cette sexualité, pourtant là depuis toujours (des premières sensations aux premiers émois corporels par le biais des pulsions partielles…), que nous pourrions qualifier de familière car intime au sujet, eh bien lorsqu’elle se dévoile, elle est autre, hors-corps pourrait-on dire, et impacte le corps. Le sexuel est alors éprouvé comme extérieur au sujet, et Lacan nous a éclairés : la jouissance se dévoile.

13C’est avec cette jouissance que le petit sujet a affaire. Dans chaque événement du sexuel, il y aura à en lire les impacts, c’est-à-dire ce qui est aux commandes, ce qui pousse le sujet vers l’autre, vers des pairs, plus jeunes ou plus âgés.

14Le fait que le sexe reste toujours radicalement autre pour le sujet est ce qui le rend si traumatique. C’est aussi ce qui le rend si farouche, impossible à saisir avec des mots, à l’image de l’organe qui bouge qui peut inquiéter le petit d’homme ; beaucoup d’assistantes familiales rapportent l’énigme que constitue ce surgissement du sexuel sur le corps pour l’enfant, elles savent accompagner ces moments de perplexité avec beaucoup de tact et de finesse. Elles rassurent et nomment ce qui se présente afin de ne pas laisser le petit sujet dans la solitude de la jouissance.

15Claude, assistante familiale, m’explique la perplexité de l’enfant autiste qu’elle accueille, les matins, devant son sexe en érection : « Il ne sait pas où il en est, il a des pulsions qu’il ne peut pas gérer, ça occupe très fortement son esprit, je crois qu’il ne comprend pas du tout ce qui se passe. » Claude pose des mots à l’enfant sur cette énigme, nommant cet événement du sexuel qui survient pour tous les petits garçons. Et l’enfant commence à poser des questions : « Pourquoi on ne se promène pas tout nu ? », « Pourquoi il faut fermer la porte de la salle de bains ? », questions auxquelles elle tente de répondre non sans embarras quand se dévoile l’absence de pudeur. Voilà la question qu’elle m’adressera : « Comment gérer ses pulsions au niveau de ses traits autistiques ? »

16C’est une problématique parmi tant d’autres qui se posent quotidiennement, et devant la fréquence des avènements du sexuel qui bouleversent et angoissent enfants et adultes, nous avons proposé une journée de travail autour des questions soulevées dans nos échanges avec les familles d’accueil : comment accueillir la parole des enfants et adolescents ? Comment démêler les questions du consentement, des débordements ? De l’abus ? Comment y répondre ? Comment faire face à la sexualité naissante des adolescent(e)-s accueilli(e)s ? Comment se positionner dans

17ces moments de franchissement ?

18Une journée que nous avons souhaitée clinique avant tout, adressée aux familles d’accueil du service, qui s’est déroulée sous la forme d’un atelier autour de cas cliniques. Nous avons ainsi sollicité plus particulièrement les assistantes familiales de Léo et Victor, au regard de la tonalité de l’abus et des retentissements traumatiques qui ont suivi, ainsi qu’une assistante familiale accompagnant une jeune fille aux prises avec une sexualité débordante.

19Trois situations, trois cas, présentés au cours de la journée par les assistantes familiales et les référents éducateurs, et discutés avec Vanessa Sudreau, psychanalyste à Toulouse.

20Cette journée de travail a été riche d’enseignements, la lecture précise des situations et la discussion au cas par cas ont fait apparaître des points de repère essentiels pour accueillir les manifestations du sexuel chez l’enfant.

21En voici quelques-uns :

22– Si la pulsion est imprévisible et farouche, elle n’en demeure pas moins essentielle dans le développement psychique de l’enfant, elle est un moteur car elle permet aussi l’accroche à l’autre, son trajet ne se fait pas sans l’autre. Aborder ainsi la pulsion produit un certain renversement, la pulsion peut alors « s’apprivoiser », et permettre le circuit des échanges, de la demande.

23– Nous sommes tous en quelque sorte « affligés du sexuel » ! Des « victimes du sexuel », car pour tout un chacun, il est traumatique et nous conduit à inventer nos propres réponses, à chaque fois singulières et intimes, d’où la variété des modalités de jouissance…

24– La pudeur se constitue, elle n’est pas forcément là d’emblée, et dans le cas de Léo, jeune adolescent aux appuis symboliques précaires, il est apparu que la machinerie judiciaire pouvait constituer pour ce jeune un appareil symbolique participant à la constitution d’une pudeur et pouvant contribuer à voiler le sexuel mis à nu… Pour ce jeune, la parole de l’adulte garant de l’autorité semble faire point d’arrêt, parole substitutive au défaut d’intériorisation de la pulsion, une boussole dans son accompagnement ;

25– « Les mots-couverture » : cette formule nous a permis de discuter autour des signifiants actuels, attrapés par les enfants : harcèlement, abus, forçage…, qui les livrent à leur famille d’accueil dans une crudité sans fard, comme Victor. Le mot frappe, fait onde de choc, car il véhicule un sens terrible et des fantasmes de toute sorte : mais que se passe-t-il pour l’enfant qui se loge sous ces mots ? Comment accéder à la version de l’enfant ? Sa version singulière ? L’assistante familiale de Victor a pu témoigner de sa peur à l’écoute des termes employés par l’enfant mais a su délicatement inviter l’enfant à raconter ce qui c’était passé… Elle n’a pas reculé devant le « mot-couverture »… et nous a invités à un usage particulier des signifiants actuels : ils sont à manier au cas par cas.

26Cette journée a d’autre part amené à préciser un certain nombre de termes en les distinguant, notamment sexuel et sexualité : quand le sexuel surgit, qu’il s’actualise dans une parole, un regard, cela ne veut pas forcément dire qu’il y ait de la sexualité. Sexuel et sexualité ne se confondent pas. Il peut en effet y avoir événement, au sens qu’il retentit sur la subjectivité d’un enfant, sans faits avérés : l’événement peut, par exemple, avoir lieu sans sexualité. Si ce statut de l’événement nous ouvre un chemin pour accueillir les paroles des enfants, il peut participer également à dégonfler l’angoisse des accueillants…

27À la fin de cet atelier clinique, les familles d’accueil nous ont livré leur enthousiasme pour cette scansion de travail dans laquelle des voies se sont dessinées pour accueillir les manifestations du sexuel chez les enfants. Nous avons fait un pas vers l’élucidation de ce qui fait « attentat » sexuel (pour reprendre le terme freudien) et les assistantes familiales ont su partager leur expérience, leur savoir et en élaborer un nouveau.

28Qu’est-ce qui fait attentat sexuel ? Où se situe l’événement sexuel ? Ces questions sont les boussoles extraites de cette journée, où les questions de la sexuation et de l’identité sexuée ont aussi pu être abordées. Le traumatisme du sexuel a pu s’inscrire dans nos échanges et nous a montré que même si le sexuel reste farouche, c’est néanmoins pris dans les signifiants de l’Autre et dans les multiples visages de la demande qu’il peut se débusquer afin que l’enfant élabore sa réponse. Sa réponse singulière, intime, mais pas sans l’Autre, pas sans sa famille d’accueil en l’occurrence.


Mots-clés éditeurs : famille d’accueil, pulsion, sexuel

Date de mise en ligne : 02/09/2021

https://doi.org/10.3917/empa.122.0091