Article de revue

Économie du système scolaire chinois

Pages 399 à 410

Citer cet article


  • Secondat, E.,
  • avec des notes de Vatin, F.
(2020). Économie du système scolaire chinois. Revue du MAUSS, 55(1), 399-410. https://doi.org/10.3917/rdm.055.0399.

  • Secondat, Edel.,
  • et al.
« Économie du système scolaire chinois ». Revue du MAUSS, 2020/1 n° 55, 2020. p.399-410. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-mauss-2020-1-page-399?lang=fr.

  • SECONDAT, Edel,
  • avec des notes de VATIN, François,
2020. Économie du système scolaire chinois. Revue du MAUSS, 2020/1 n° 55, p.399-410. DOI : 10.3917/rdm.055.0399. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-mauss-2020-1-page-399?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdm.055.0399


Notes

  • [1]
    Le texte qui suit constitue l’un des chapitres d’un ouvrage d’Edel Secondat, en cours d’écriture : « La Chine de Xi : une société modèle ? ».
  • [2]
    Cette configuration est étrangement proche de celle qui avait cours en France avant les lois Ferry. L’enseignement n’était pas gratuit, mais les communes avaient l’obligation d’ouvrir une école, si elle n’existait pas, et d’assurer l’accueil gratuit des enfants d’indigents. La démocratisation scolaire réalisée par la IIIe République repose ainsi paradoxalement sur le principe de gratuité généralisée, pour les riches comme pour les pauvres. C’est là une considération qui mériterait d’être plus méditée qu’elle ne l’est. (Note de François Vatin.)
  • [3]
    Assurément, en France, même si des « petits cadeaux » pour attirer sur son enfant les bonnes grâces des enseignants peuvent exister, le corps enseignant n’est pas ainsi corrompu. Pourtant, un mécanisme équivalent est à l’œuvre : si les parents ne sont pas satisfaits du service public offert, ils ont toujours la possibilité de s’adresser au secteur privé. Ainsi, les plus riches ont bien, à la différence des plus pauvres, la possibilité de négocier la qualité de la prise en charge scolaire.
  • [4]
    Un tel mécanisme est systématiquement à l’œuvre dès lors que la formation est payante et que l’évaluateur est interne à l’institution de formation. C’est le cas dans les « grandes écoles » françaises privées où il est exclu d’échouer dès lors que l’on a respecté les règles formelles imparties. Même si la formation est gratuite, les institutions sélectives ont intérêt à faire réussir à tout prix leurs étudiants, puisque leur échec serait finalement celui de l’institution. Dans les universités publiques, privées du droit de sélectionner à l’entrée, le « taux d’échec » qui résulte de la composition du public qui y entre est d’ailleurs mis à leur débit, comme s’il était la conséquence de leur mauvaise efficacité formative. (Note de François Vatin.)
  • [5]
    Sous l’Ancien régime, l’examen mandarinal avait lieu une fois par an pendant la saison sèche. On installait des tables sur la place publique et chacun pouvait passer scruter les candidats et être témoin de leur probité.
  • [6]
    « 一考定终身 » : un examen détermine/définit/assure toute la vie, selon l’adage. Utilisé comme adjectif ou nom, le pictogramme 定 a même la valeur de « tranquille, tranquillité ».
  • [7]
    Le caractère socialement sacralisé du baccalauréat comme rite de passage de la fin de la scolarité obligatoire évoque sa place dans la société française. Pourtant, en France, cette dimension rituelle de l’examen ne conduit aucunement au contrôle sévère de sa qualité. C’est que le baccalauréat, pourtant hiérarchisé (filières et mentions), ne conditionne aucunement l’accès à l’enseignement supérieur. Formellement premier grade universitaire, le baccalauréat donne accès aux licences universitaires, mais non aux autres formations de l’enseignement supérieur. Ainsi, d’autres modalités de régulation de l’accès aux cursus d’enseignement supérieur ont-elles dû être mises en place. De façon suggestive, la plateforme nationale Parcoursup, comme son ancêtre APB, organise un classement indépendant des résultats au baccalauréat et avant même que ceux-ci soient connus. (Note de François Vatin.)
  • [8]
    Cette question se pose aussi dans un pays comme la France, mais sous d’autres modalités. Le système de formation s’est progressivement mis en place au cours des xixe et xxe siècles dans le contexte d’une idéologie méritocratique. La bourgeoisie traditionnelle était une bourgeoisie d’argent : « censitaire » comme on le disait au xixe siècle (ceux qui paient le cens, c’est-à-dire l’impôt). À cette bourgeoisie censitaire, est venue progressivement s’ajouter une bourgeoisie « capacitaire » dont la légitimité reposait sur le titre scolaire. Mais, au xxe siècle, avec la généralisation du salariat, le titre scolaire est devenu une condition indispensable pour accéder à tous les emplois d’élite. La bourgeoisie qui, jusqu’alors, se reproduisait pour une part sans passer par l’école (transmission familiale du capital) a en conséquence massivement investi l’espace scolaire, réduisant d’autant plus les possibilités d’un ascenseur social par l’école. (Note de François Vatin.)
  • [9]
    De plus en plus d’établissements français, même publics, ont renoncé à délivrer des diplômes de droit français au profit de diplômes certifiés par des organismes anglo-saxons : diplômes de « bachelor » en lieu de licence, de MBA en lieu de master, de PhD en lieu de doctorat, sans compter les labellisations propres aux écoles de gestion. (Note de François Vatin.)
  • [10]
    Beaucoup d’étudiants, en France, ne choisissent par leur cursus. Une large partie des étudiants inscrits à l’université le sont « par défaut » parce qu’ils n’ont pas été acceptés dans les filières sélective de leur choix. (Note de François Vatin.)
  • [11]
    Les boutiques de luxe parisiennes demandent désormais une pièce d’identité à leurs clients et interdisent aux Chinois d’acheter plus de cinq articles par mois ; en effet, la contrebande asphyxie les boutiques ouvertes en Chine par les marques de luxe.
  • [12]
    Peut-on en dire de même en France ? (Note de François Vatin.)
  • [13]
    Sur ce plan non plus, il n’est pas sûr que le système éducatif français soit plus vertueux. Comme on l’a vu, on travaille peu dans de nombreuses filières d’« excellence » (école d’ingénieur, a fortiori de gestion) dont la fonction est plutôt d’organiser la sortie de leur clientèle en mobilisant les réseaux d’anciens que de fournir une formation fondamentale. Dans de nombreux cursus universitaires, le niveau trop faible des étudiants interdit un travail sérieux. Pour conserver des effectifs, les enseignants sont portés à attribuer malgré tout les diplômes, répercutant progressivement en licence, puis en master, les travers du baccalauréat. (Note de François Vatin.)
  • [14]
    La tradition (en crise) veut qu’à l’âge de 30 ans une personne soit mariée, employée, ait assuré sa descendance et soit prête à soutenir ses parents (« 三十而立 »).
  • [15]
    On ne saurait assimiler les modalités du contrôle politique de la société en France et en Chine. Pourtant, la question politique étudiante présente d’étonnantes similitudes. Après mai 1968, la population étudiante a été jugée politiquement dangereuse, ce qui a conduit à privilégier son installation dans des campus éloignés des centres-villes. La tendance a changé au cours des années 1980-1990 quand les implantations d’établissements d’enseignement supérieur sont devenues un enjeu pour les villes dans la concurrence des territoires. Mais la politique universitaire est restée, jusqu’à ces dernières années, dominée par la peur de la révolte étudiante, ce qui a conduit, par exemple, à retarder jusqu’en 2017 l’introduction de la sélection à l’entrée en master qu’imposait pourtant logiquement la réforme LMD de 2003 ! On ne parque pas les étudiants dans les campus pour les contrôler, mais on pousse la jeunesse bachelière à s’inscrire à l’université, même quand elle n’en a aucun désir, pour peser à la baisse sur les chiffres apparents du chômage. Comme en Chine, la politique universitaire répond à d’autres objectifs que ceux de formation proprement dits. (Note de François Vatin.)

J’ai connu Edel Secondat alors qu’il était étudiant en master de sciences économiques et sociales à Nanterre. Il a réalisé son troisième semestre de master (M2) dans le cadre d’un échange avec une université en Chine. Il a récemment repris contact avec moi en m’envoyant ce texte, produit de son expérience d’étudiant et de lecteur de français dans les universités chinoises.
Ce document, que l’on doit considérer comme un témoignage plus que comme une étude scientifique, m’a paru mériter d’être publié, moins peut-être pour ce qu’il dit de la Chine dans sa spécificité propre que par le miroir déformant que nous renvoie cette analyse caustique du cas chinois sur l’état de notre propre système d’enseignement supérieur. J’ai donc complété ce texte de notes comparatives relatives au cas français.
François Vatin

1Le titre scolaire est par essence un bien non marchand. A contrario, le système scolaire chinois apparaît comme une institution au sein de laquelle tout, ou presque, s’achète et se vend, de l’école primaire à l’université.

2Alors que la Chine occupe une place de plus en plus importante dans l’espace économique, politique, mais aussi culturel mondial, une telle configuration mérite qu’on s’y intéresse. La question déborde en effet l’espace chinois car son incidence bouscule les systèmes scolaires dans de nombreux pays. Le système scolaire chinois n’est en effet pas en mesure d’accompagner de façon satisfaisante le développement et l’ouverture du pays. En conséquence, la solution trouvée par les acteurs pour remédier aux insuffisances locales et répondre aux contraintes de la modernisation du pays consiste, pour ceux qui en ont les moyens, à envoyer leurs enfants faire leurs études supérieures à l’étranger.

3Cette note s’appuie sur l’expérience de deux séjours en Chine : le premier en tant qu’étudiant dans une université de commerce international et d’économie sur le littoral durant le deuxième semestre de l’année 2014, le second durant deux années universitaires pendant lesquelles j’ai travaillé, du mois de septembre 2017 jusqu’au mois de juillet 2019, comme lecteur de français dans les universités de finance et d’économie ainsi que de communication d’une grande ville chinoise. J’ai ainsi fréquenté régulièrement les universités chinoises entre 2014 et 2019.

Professeur : une charge achetée sur le marché

4Comme pour de nombreux autres emplois en Chine, l’accès au professorat nécessite d’en acheter la charge. Dans les écoles et lycées, les professeurs fonctionnaires sont présélectionnés lors d’un concours, mais ils doivent ensuite acheter leur affectation dans l’école de leur choix auprès des décideurs académiques. Quant aux vacataires, leur nomination est entièrement à la discrétion des directeurs d’école, qui sont leurs supérieurs hiérarchiques et qui monnayent leurs faveurs. L’existence d’un concours devrait garantir la qualité professionnelle des professeurs fonctionnaires. Nous verrons que ce n’est pas vraiment le cas. Mais, de toute façon, la majorité des enseignants est recrutée sous statut de vacataire.

5Les universitaires sont recrutés de façon discrétionnaire par les directeurs d’université. Chaque université a ses propres critères. Être docteur, avoir publié, avoir étudié à l’étranger, être membre du Parti sont autant de critères qui peuvent être pris en considération, mais il n’y a pas de règles impératives. Dans certaines universités bien classées, seul un doctorat validé à l’étranger peut permettre de prétendre à un poste de professeur, dans d’autres, un niveau Master suffit. Certains professeurs sont recrutés uniquement pour publier afin de faire grimper l’université dans les classements mais ne se voient pas assignés d’heures de cours. Dans ce cas, le rapport de force entre les pourvoyeurs de postes et les professeurs s’inverse : les universités chinoises sont capables de débourser des sommes élevées pour débaucher un grand « publiant » dans une université étrangère.

6Une charge de professeur fonctionnaire dans une université de second rang se négocie en 2019 à 80 000 euros environ pour un salaire mensuel escompté de 2 000 euros, hors primes (le retour sur investissement, calculé sur le salaire officiel, est donc d’environ trois ans). Une charge d’instituteur fonctionnaire dans une bonne école primaire coûte quant à elle environ 40 000 euros pour un salaire mensuel de 1 300 euros. Ces sommes sont payables en espèces ou en nature. Les bouteilles de Moutai, un alcool blanc de collection avec lequel, raconte-t-on, Mao aurait soigné ses plaies durant la Longue Marche, sont souvent utilisées comme monnaie pour les pots-de-vin. Dans chaque quartier, il existe des bureaux de change qui vendent et rachètent ces bouteilles. Chacune est équipée d’une puce électronique qui permet de vérifier son authenticité. La bouteille de cinquante centilitres se vendait en 2019 275 euros.

7Une fois en place, charge au nouveau professeur de rentabiliser son investissement. Il a toute latitude pour faire de son poste une affaire fructueuse en faisant commerce de tout ce qui dépend de lui [Jing Lin, 2010]. La demande pour ses services émane non des élèves mais de leurs parents. Parmi les services facturés, il y a, d’abord, les examens et diplômes [Postiglione, 2010]. Ces marchandises sont toutefois de qualité médiocre puisque les diplômes sont donnés d’office à tous les inscrits. Le prix du diplôme est donc en quelque sorte inclus dans les frais d’inscription. Bien mieux monnayables sont les services qui permettent à l’élève d’atteindre un bon niveau.

8On n’achète donc en vérité un examen qu’en cas d’urgence, si l’on est dans l’impossibilité de le réussir « à la loyale ». Les parents qui achètent les diplômes sont donc ceux dont les enfants ont déjà échoué à leur scolarité… Les autres se sont assurés de la capacité de leurs enfants à réussir leurs examens sans devoir soudoyer le personnel enseignant. À l’école primaire, le bien déterminant est la place de l’enfant dans la salle de classe. Chaque place a un prix : celles au premier rang sont les plus chères. Au dernier rang, on trouve les enfants dont les parents n’ont pas pu ou pas voulu payer [2]. La scolarisation des enfants étant obligatoire, le professeur est obligé de garder dans sa classe les « passagers clandestins », que, de plus, depuis les années 2000, il ne peut plus frapper, surtout s’il enseigne en ville.

9Au lycée, où les élèves se préparent à l’entrée à l’université, il est important pour les parents de s’assurer de la disponibilité des professeurs vis-à-vis de leurs enfants. Le baccalauréat chinois est le seul diplôme chinois qui a une réelle valeur. Les enseignants n’ont pas le temps de s’investir personnellement au service de la quarantaine d’élèves dont ils ont la charge. Les parents paieront pour que l’on s’occupe de leur enfant [3]. La « rémunération » du professeur est en partie indirecte et s’appuie sur les avantages professionnels dont disposent les parents : l’agent immobilier mettra à disposition ses bonnes adresses, le guichetier au cinéma offrira les places et le pop-corn, le garagiste prendra soin de la voiture familiale, etc. Les parents qui ne disposent pas de ressources monnayables peuvent offrir aux professeurs les produits du quotidien. Il faut noter également les envois de colis dans les écoles qui se transforment en hangars sous l’afflux de cadeaux.

10Comme nous l’avons vu, la possibilité faite aux professeurs de vendre des notes et les examens est limitée par le fait que ces derniers n’ont en pratique aucune valeur. De toute la scolarité, une seule note va compter : celle obtenue le jour du bac. Seuls les élèves bien classés à la suite de cet examen pourront accéder à l’université. À l’université, en revanche, tous les élèves achèvent leur dernière année d’étude par l’obtention d’un diplôme [4].

Un système de notation

11Les enseignants sont notés, sanctionnés et payés en fonction des résultats de leurs élèves [Postiglione, Jiao, Gyasto, 2010]. Ils encouragent donc la fraude des élèves lorsqu’ils surveillent des examens et ne font jamais échouer un de leurs étudiants lorsqu’ils corrigent eux-mêmes leurs copies. À l’université, les enseignants sont, de plus, surveillés par des aspirants au Parti, qui font régulièrement des rapports à l’administration. Dans les universités publiques, les salles de classe sont filmées par trois caméras : l’une filme le tableau, la seconde, le professeur, la troisième, les élèves. Ces films sont enregistrés et archivés mais également visionnés en direct depuis une salle de vidéosurveillance. Finalement, dans les universités chinoises les seules personnes à être évaluées et notées sont les professeurs.

12Les institutions universitaires ne prévoient pas de procédure en cas d’échec d’un élève aux examens. Une session de rattrapage a bien lieu en théorie, quoiqu’aucune salle ne soit prévue pour l’organiser et qu’en pratique aucun élève ne soit jamais tenu d’y participer. Elle ne sert à rien puisqu’un professeur ne peut réglementairement pas y envoyer plus de 5 % de ses élèves et que, de toute façon, après rattrapage, tous les élèves devront avoir définitivement validé leur examen. Ne pas se présenter aux examens n’est pas non plus un facteur pénalisant pour un étudiant. Le diplôme reste en attente de validation jusqu’à ce que l’étudiant se décide à aller voir son professeur pour lui demander une note. En cas de mésentente personnelle avec un professeur, l’étudiant pourra attendre quelques années que le cours change de titulaire. De toute façon, la cérémonie de remise des diplômes est organisée avant la période des examens du dernier semestre. On peut ainsi se voir remettre son diplôme avant même d’avoir passé l’examen.

Le baccalauréat

13Un seul examen compte vraiment : le baccalauréat. Maître étalon des épreuves scolaires à la chinoise, il est l’héritier de la longue tradition mandarinale [5]. Il consacre la fin de la scolarité obligatoire, mais surtout, il est « l’examen qui détermine la vie [6] ». Le baccalauréat a une fonction clé dans le système éducatif chinois puisque c’est lui qui détermine l’accès, en fonction de leurs notes, des élèves dans les différentes universités. Cette entrée à l’université est le seul verrou véritable du système puisqu’elle conduit mécaniquement à l’obtention du diplôme final. Ainsi la note obtenue lors du baccalauréat a-t-elle la valeur d’un diplôme d’études supérieures [7].

14Comme tous les autres examens, le baccalauréat s’achète et se vend, mais à un prix très élevé et dans un grand secret. Affaiblir moralement le baccalauréat mettrait en cause toute l’organisation de la société chinoise. La solidité de cet examen est indispensable pour assurer la cohérence du système éducatif et, partant, du pacte social : sans lui, comment justifier que certains n’aient pas accès à l’université ? Comment concevoir un « ascenseur social » et offrir un mode de sélection des élites autre que l’argent [8] ? Cet examen fonde sa réputation sur un système de correction sophistiqué, conçu pour enrayer la corruption : chaque copie est corrigée par plusieurs professeurs inconnus de l’élève. Pendant l’examen, les caméras présentes dans les salles de classe sont utilisées pour la surveillance des candidats, ce qui n’est jamais le cas à l’université. Signe de l’importance symbolique de l’épreuve, on demande aux automobilistes de ne pas klaxonner dans les rues le jour où les élèves composent.

Extériorisation de l’allocation des diplômes

15Dans ce contexte, les examens non achetables et non falsifiables (si tant est qu’il en existe vraiment) deviennent des valeurs refuges. Parmi ceux-ci, il y a les examens de niveau de langue anglo-saxons (IELTS, TOEFL) ou français (DELF). Les universités se financent d’ailleurs en partie grâce à ces examens puisqu’elles louent chaque semaine leurs locaux aux organismes de certification. Ces examens peuvent aussi être achetés, mais ils sont chers (il faut compter 600 euros en 2019 pour le DELF niveau C2). Les passer « à la régulière » constitue donc une économie importante pour la plupart des foyers. De plus, les séances d’examen sont surveillées par des employés qui ne sont pas rémunérés en fonction du taux de réussite des élèves, à l’inverse des examens universitaires. Ces certifications ont complètement remplacé les diplômes chinois dans le domaine linguistique : ils sont les seuls à être utilisés sur le marché du travail mais également au sein des universités. L’admission en master ou le départ dans une université étrangère seront conditionnés à leur obtention.

Sortir du système chinois

16Il n’est pas surprenant que faire sortir son enfant du système scolaire chinois soit l’objectif premier de tous les parents d’élèves, et ce au plus tôt, parfois même dès avant le lycée [Zhang, 2016]. Dès l’école maternelle, les enfants apprennent l’anglais dans des jardins d’enfants où tous les professeurs sont étrangers [Hu, 2002]. Ces écoles privées coûtent environ 4 500 euros par an en 2019. Les lycées privés les plus chers ne forment, quant à eux, pas au baccalauréat chinois, mais, directement, au baccalauréat américain [9]. Celui-ci, plus facile et moins sélectif que l’examen chinois, permet d’envoyer son enfant aux États-Unis pour qu’il y fasse ses études supérieures.

17À l’université, les parents les plus fortunés envoient leurs enfants le plus rapidement possible dans les universités étrangères. Des centaines d’entreprises se sont ouvertes pour organiser le placement à l’étranger des étudiants chinois. La destination importe peu, même si les États-Unis constituent le premier choix. On ne choisit pas non plus sa spécialité. Si une place à l’étranger est disponible, on la réserve et on s’adapte ensuite [10]. Photographie, sculpture, comptabilité, hôtellerie, littérature médiévale : on peut tout faire, pourvu qu’on le fasse à l’étranger. La langue n’est pas non plus une barrière puisque des formations en anglais (voire en mandarin) ont été ouvertes dans les universités des pays du monde entier pour accueillir ce public. Apprendre une langue spécialement pour étudier à l’étranger est par ailleurs une pratique courante.

18Toute la jeunesse dorée chinoise va se former à l’étranger, jusqu’à la fille du président Xi, qui fut étudiante à Harvard. C’est ainsi que les compétences techniques les plus pointues sont acquises. Seule la contrainte financière retient les parents d’envoyer leurs enfants à l’étranger. Les étudiants, une fois hors des frontières chinoises, développent donc des stratégies pour financer leurs études. La plus connue, particulièrement développée en France, est la contrebande. Elle consiste à envoyer par colis, depuis l’étranger, des produits taxés en Chine ou bien potentiellement contrefaits, tels les accessoires de luxe ou des articles de pharmacie [11].

La fonction sociale de l’Université

19Dans le contexte chinois, le rôle de l’école reste d’apporter à la population des connaissances fondamentales : lecture, écriture, calcul. Cette mission est, d’une certaine manière, accomplie efficacement [12]. En revanche, on peut se demander à quoi sert le système éducatif public après l’école primaire. Le passage par l’université, notamment, semble n’être qu’une perte de temps. Les élèves n’y étudient en effet qu’accidentellement : étudier est certes une activité à leur disposition. Mais, comme apprendre et obtenir un examen sont deux activités sans aucun rapport, elle n’est nullement indispensable [13]. Il arrive assurément que certains étudiants sortent de l’université en ayant réellement étudié : c’est qu’ils ont préféré l’activité « étude » à l’activité « courrier » ou « sport » qui, toutes, donnaient également accès au diplôme.

20En fait, l’université apparaît comme un système de contrôle social et politique de la jeunesse instruite. Les étudiants vivent à six par cellule. Ces cellules sont fermées de onze heures du soir à six heures du matin. Les entrées et sorties des dortoirs et du campus sont contrôlées par des gardes et, de plus en plus souvent, par des systèmes de lecture d’empreintes digitales. Les étudiants qui ne rentrent pas aux heures prescrites sont punis : leurs noms sont affichés sur un « panneau de la honte » et ils peuvent être condamnés à faire plus de sport. Les campus sont souvent éloignés des centres-villes et sont construits de telle manière qu’il soit possible de ne jamais en sortir. Les élèves vont et viennent à leur guise durant la journée, mais une bonne partie d’entre eux ne sort pour ainsi dire jamais du campus. Ils n’ont, en effet, que peu de raison de le faire puisque tout ce qui est nécessaire à la vie quotidienne est disponible à l’intérieur du campus.

21En fait, l’université apparaît comme un centre de détention « douce » qui permet de garder sous contrôle la population potentiellement la plus dangereuse pour l’ordre établi. Pendant les années où ils entrent dans une phase de réflexion, d’émancipation, voire de contestation naturelle vis-à-vis des générations précédentes, les étudiants constituent souvent le fer de lance de la contestation sociale. Les placer à l’université est donc un excellent moyen de les contrôler. Une fois sortis du système universitaire, ils doivent trouver un travail rapidement et remplir leurs obligations familiales (se marier, se loger, avoir un enfant avant la ligne fatidique des trente ans [14]). Ils n’ont plus le temps de s’occuper de politique [15].

22La question du contrôle politique des étudiants chinois s’est posée de manière cruciale après les événements de 1989. Pourtant, la défaillance du système éducatif chinois prend sa source bien avant, dans la Révolution culturelle (1966-1976). Au cours de cette période, les écoles et universités ont été fermées, beaucoup de professeurs ont été incarcérés, voire exécutés, et les étudiants ont été envoyés à la campagne dans le cadre d’un « retour à la terre ». En 1989, le système éducatif chinois n’était pas encore totalement remis de ces années de chaos qui ont provoqué la désalphabétisation d’une génération entière. Les événements de la place Tian An Men n’ont pu manquer de convaincre les pouvoirs publics de conserver un contrôle politique fort sur le système éducatif au détriment de son dynamisme intellectuel.

Conclusion

23La situation politique chinoise interdit d’envisager sérieusement une réforme du système scolaire qui mette fin aux maux que nous avons analysés. Celui-ci restera en l’état tant que le régime aura les mêmes impératifs de contrôle de la population. Or le développement de l’économie chinoise a produit de forts besoins de compétences diverses, ainsi qu’une concurrence féroce sur le marché de l’emploi, qui a entraîné la classe moyenne dans une véritable frénésie éducative. Il en a résulté une exportation massive d’étudiants chinois vers les universités du monde entier. Le seul facteur limitant l’envoi des étudiants chinois à l’étranger est le pouvoir d’achat (en progrès constant et rapide) de leurs parents. Mais, en important ces étudiants, les pays d’accueil risquent fort d’importer aussi la corruption éducative chinoise.

24La Chine n’est pas confrontée à une fuite des cerveaux car la majeure partie des étudiants partis faire des études à l’étranger reviennent. Au contraire, elle doit gérer le retour des cerveaux, de plus en plus nombreux, formés à l’étranger. C’est l’ouverture d’esprit et les exigences nouvelles de cette population qui finira peut-être par mettre en péril le régime.

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Date de mise en ligne : 10/07/2020

https://doi.org/10.3917/rdm.055.0399