Convivialisme et individualisme altruiste
- Par Sylvain Pasquier
Pages 181 à 190
Citer cet article
- PASQUIER, Sylvain,
- Pasquier, Sylvain.
- Pasquier, S.
https://doi.org/10.3917/rdm.043.0181
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Notes
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[1]
Le convialisme pourrait bien souffrir de ce suffixe, comme semble l’attester ses premières réceptions chez un public élargi.
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Le phénomène caractérise l’ensemble des engagements. Céline Béraud [2006] relève chez les jeunes prêtres ce même refus de voir considéré leur propre engagement comme un sacrifice.
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Il s’agit de l’exemple d’une scène improvisée de théâtre forum organisé par le Conseil de la vie associative de la ville de Caen dans une manifestation qui invitait à la réflexion sur les freins des jeunes à l’engagement bénévole. Plus généralement, le conflit de génération, dans les associations, se manifeste par l’opposition de deux postures militantes.
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[4]
Enquête collective menée par des étudiants de deuxième année de licence du département de sociologie de l’université de Caen-Basse-Normandie.
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« Le renonçant se suffit à lui-même, il ne se préoccupe que de lui-même. Sa pensée est semblable à celle de l’individu moderne, avec pourtant une différence essentielle : nous vivons dans le monde social, il vit hors de lui » [Dumont, 1983, p. 38].
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Faute de pouvoir développer ce point, je renvoie, entre autres, à la lecture d’Aldo Haesler [2005 ; 2006].
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L’ouvrage récent de Fabienne Brugère [2013], représente une conciliation particulièrement intéressante où la revendication d’un individualisme positif cherche à s’inscrire dans une tradition française et européenne.
1« Le Manifeste convivialiste se propose d’expliciter ce que partagent toutes les initiatives qui sont déjà en train de le bâtir et leur philosophie implicite commune. » La visée ainsi exposée se défend d’imposer une doctrine ou une utopie conçue dans le ciel des idées. La quête de sens de ces initiatives ne peut se satisfaire d’un discours se posant en surplomb de leurs pratiques. Plus généralement, la simple évocation d’un mot en « isme » suscite aujourd’hui le rejet dans l’opinion [1]. Il ne saurait être question de proclamer une idéologie reposant sur « la prétention au monopole d’un bien prédominant » et tendant à une domination au nom d’un bien posé comme universel [Walzer, 2013, p. 34]. Repérer ce qu’ont en commun des actions indiquant une transformation sociale possible et souhaitable et en construire le discours commun afin de les aider à accoucher du monde autre dont elles seraient grosses nécessite d’interroger les formes de solidarité dans lesquelles elles se manifestent et peuvent converger. Le convivialisme ne peut donc échapper à une discussion sur l’individualisme pour interroger les types de solidarité auxquelles aspirent les personnalités contemporaines et qui se manifestent dans les associations et les différents collectifs aujourd’hui. Une société conviviale ne peut émerger que si elle est mise en œuvre par et pour les personnalités qui y aspirent ; elle ne peut aussi perdurer qu’à favoriser – pour ne pas dire les produire – la réalisation de ces personnalités qui y verront aussi la meilleure façon de vivre-ensemble. Aussi, les propositions du Manifeste ont certainement des affinités fortes avec ces formes qui se laissent reconnaître comme relevant d’un « individualisme altruiste ».
Quel individualisme dans les associations aujourd’hui ?
2 Il se noue, dans les associations, un type de lien social particulier. Sa particularité consiste dans une position qui le place en marge des institutions traditionnelles et explique pourquoi ce type de lien peut être recherché, plus ou moins intensément et selon diverses modalités, à différentes époques. Tocqueville avait clairement pointé le lien entre individualisme et association dans la nouvelle société américaine du XIXe siècle. Mais le constat du penseur libéral n’est pas contredit par le développement de l’associationnisme au XIXe siècle à l’origine d’un mouvement ouvrier s’efforçant de créer une solidarité émancipatrice afin de pallier la fin des protections traditionnelles et répondre à la domination imposée par la société industrielle. Jean-Louis Laville a ainsi cherché à caractériser ce lien en le situant entre les deux chaises d’un principe sociétaire reposant sur l’adhésion volontaire et d’un principe communautaire recherchant un lien comparable par sa force à un attachement organique [Laville, Sainsaulieu, 1997]. Cette singularité du lien associatif entre individus est donc inscrite dans l’histoire de la modernité et une enquête historique remontant plus loin dans le temps nous montrerait certainement qu’un tel type d’affiliation a pu exister antérieurement dans des sociétés où l’individualisme n’était pas une valeur dominante.
3 Les deux dernières décennies ont vu les associations connaître un succès grandissant qui se traduit par différents chiffres. Une certaine stabilisation du nombre des engagements semble toutefois à l’œuvre depuis une dizaine d’années. On peut l’expliquer, d’une part, par la saturation d’un accroissement trouvant nécessairement ses limites et, d’autre part, par le succès de collectifs qui attirent des personnes prêtes à s’engager transitoirement et pour qui les associations pourraient représenter des structures trop formalisées ou institutionnalisées. Ce dernier point est plus sensible dans les engagements des jeunes qui, d’une façon générale, manifestent plus fortement l’ensemble des évolutions du secteur associatif. Ainsi, les raisons à l’origine du déversement des engagements des partis politiques, des syndicats ou des grandes fédérations vers des associations nouvelles, dans les années 1980-1990, jouent aujourd’hui contre elles, au bénéfice de regroupements plus informels et moins pérennes. Cette tendance a été encouragée, malgré eux, par les discours publics et les pratiques influencées par les plus grosses structures en appelant à une professionnalisation des associations. En favorisant un « isomorphisme institutionnel », ils ont accrédité les raisons éloignant certaines personnes des associations.
4 Cette évolution a également pu apparaître comme une nouvelle poussée de l’individualisme. La personnalisation des engagements et leur caractère de plus en plus transitoire, comme l’a relevé notamment Jacques Ion [1997] à travers le passage de la carte timbrée du parti aux post it des diverses affiliations associatives, n’ont fait que se confirmer et s’amplifier depuis. Il apparaît aussi clairement que cette personnalisation est de plus en plus revendiquée. Cela se traduit par la disparition des formes de discours sacrificiel, tenu auparavant par des responsables associatifs qui « donnaient leur vie » à l’association et lui sacrifiaient parfois vie familiale et/ou carrière professionnelle [2]. Cette dernière posture est d’ailleurs caricaturée sous la figure de présidents grincheux qui, voulant s’accrocher à leur pouvoir, veulent tout faire sans déléguer et cherchent à perpétuer leur légitimité par « les sacrifices passés [3] ». Aujourd’hui, la norme serait plutôt de revendiquer la recherche d’une réalisation de soi qui se satisfait dans le plaisir, l’acquisition et la valorisation de certaines compétences et, last but not least, la convivialité.
5 Un rapport de recherche récent sur les « intérêts d’être bénévole » en arrive ainsi à cette conclusion :
« La nature du “bénévolat” semble avoir profondément changé en l’espace d’une génération. Du devoir, voire de la mission, sous couvert d’altruisme, on est passé à une forme privilégiée de la réalisation de soi avec l’avènement d’un “individualisme relationnel” où la notion de plaisir devient déterminante » [Sue, Peter, 2011, p. 25].
7 Une enquête plus modeste, menée dans le cadre d’un enseignement de « sociologie des loisirs » et interrogeant le bénévolat en tant que loisir, confirme l’importance du plaisir, de la reconnaissance et de la réalisation de soi dans l’activité bénévole sans que celle-ci soit exclusive du besoin d’aider les autres, bien au contraire [4]. Comme dans le rapport suscité, les propos recueillis associent « plaisir et utilité ». Ainsi, la notion d’aide demeure très présente mais la nouveauté est qu’elle est aujourd’hui évoquée comme un besoin, comme un plaisir et comme source de réalisation de soi. La satisfaction qui se dit dans l’évocation du « sentiment d’être utile », source de valorisation et de reconnaissance, se redouble de celle affirmant qu’il est « agréable d’aider ». Ces éléments nous font rejoindre la conclusion tirée à propos de l’analyse de l’une des classes de discours « projet de développement personnel » identifiée par les auteurs du rapport :
« C’est un engagement bénévole dont l’utilité est positive pour la société mais tout autant pour l’individu lui-même. La satisfaction personnelle vient en partie du don à l’autre. Altruisme teinté d’individualisme donc, où se côtoient motivations altruistes et motivations plus personnelles » [ibid.].
9 François de Singly avait déjà mis en avant cette notion d’« individualisme relationnel » et s’est fait le chantre de la thèse selon laquelle celui-ci crée aujourd’hui du lien. Il « peut être ni égoïste ni immoral. Il devient source et soutien d’un lien social dont les propriétés diffèrent du lien moderne pensé par la “sociologie classique” » [de Singly, 2003, p. 175]. Il se réfère aussi à Michael Walzer et à la notion d’« universalisme réitératif » [1992, p. 114- 133] pour caractériser un lien à la fois personnel et de proximité qui, par l’élargissement des horizons de nos expériences particulières, peut tendre à l’universel.
10 Les « maussiens » ne manqueront pas de voir là une illustration de la tension à l’œuvre dans toute action sociale, ou dans tout don, entre intérêt et désintéressement. Il importe aussi de remarquer que cette intrication, telle que la manifeste aujourd’hui l’engagement associatif, repose sur l’opposition tranchée des acteurs entre l’action intéressée et l’action désintéressée. Ils peuvent ainsi s’avouer déconcertés par l’ambivalence de leurs engagements dont le véritable sens veut reposer sur la gratuité du geste sans renier l’intérêt égoïste dont celui-ci est porteur. Cette tension est plus particulièrement pesante pour les jeunes bénévoles, à qui l’on présente l’activité associative – et qui l’envisagent donc aussi – comme un tremplin vers un emploi [Hély, 2009]. Cette ambivalence ne doit pas être interprétée trop vite comme le reflet de la personnalité individualiste et égoïste de cette tranche d’âge, comme sont tentés de le faire les aînés. Elle est avant tout le fait des invocations à la valorisation et à la professionnalisation de l’activité bénévole portées par la communication des structures « représentatives » du secteur et des pouvoirs publics. Ces revendications pour la reconnaissance, en effet, ne parviennent pas à se dire dans un autre langage que celui de « l’intérêt à » qui occulte le sens de « l’intérêt pour » [Caillé, 2004, p. 275].
11 L’interprétation donnée par les auteurs du rapport dans les termes d’un « individualisme relationnel » à partir de l’interrogation « des intérêts d’être bénévole » risque de tomber dans le même travers. Si, d’après ce travail, se trouve confirmé le fait que les individus contemporains ont besoin des autres pour leur épanouissement et que l’on découvre à quel point ils en ont aujourd’hui une conscience de plus en plus explicite, l’opposition entre individualisme et altruisme, à l’œuvre dans les modes d’engagement qui posaient le primat du collectif sur l’individu, semble encore présider à l’étude. Le rapport parle d’un « basculement » ou d’une « inversion des motivations », laissant entendre que l’affaire se joue entre les deux pôles d’une opposition éternelle. Or le principe philosophique selon lequel l’autre, la personne individuelle, peut-être visée comme fin tout autant et dans le même temps que la mienne relativise à lui seul cette opposition. En témoignent les réactions laissant supposer que l’action bénévole de laquelle la personne ne retire rien est certainement une action qui, selon elle, n’apporte rien à l’autre. Le thème de la « convivialité », récurrent dans beaucoup d’entretiens, peut, plus subtilement, signifier et valoriser un effacement des positions dans une relation d’aide dont il convient de dépasser l’asymétrie initiale. Une telle logique selon laquelle il n’y a pas de contradiction entre individualisme et altruisme, et qui les voit se conforter l’un l’autre dans les mêmes pratiques, justifie l’expression d’« individualisme altruiste » qui n’apparaît plus, dès lors, comme un oxymore.
L’individualisme peut-il être convivial ?
12 L’opposition entre individualisme et altruisme, que les engagements associatifs remettent en cause dans de nouveaux arrangements, renvoie à celle entre individu et société, fondatrice de la modernité et de la conscience qu’elle a développée d’elle-même. La montée de l’individualisme, diagnostiquée de façon récurrente, a donc été interprétée massivement non seulement comme la fin de formes traditionnelles de lien social mais aussi comme contradictoire avec toute forme de solidarité. Pourtant, les auteurs chez qui les critiques courantes de l’individualisme ont le plus puisé y voyaient à la fois une menace et une valeur en soi. Sur ce point, un jeune Marx et un Durkheim, en appelant chacun à des formes de solidarité devant combattre l’individualisme de la société industrielle, n’ont rien à envier à un Tocqueville et à la tradition libérale.
13 La célèbre opposition de Louis Dumont entre holisme et individualisme a encouragé, par sa diffusion, celle entre individu et société chez ceux, notamment, qui ont oublié son caractère idéologique. Mais le changement d’idéologie, et de la domination de l’une sur l’autre, se réalise, en fait, sur fond d’une permanence qui voit la société composer différemment avec chacune d’elles. Les sociétés holistes ne se caractérisent pas tant par l’absence d’individualisme que par sa contention ou son rejet. La réciproque vaut certainement pour les sociétés contemporaines qui, en posant l’individu comme valeur première, mettent la structure sociale à son service. La figure du renonçant, cet individualiste contraint à réaliser son autosuffisance en quittant le monde d’une société holiste, atteste du premier cas [5] ; les sectes ne répètent-elles pas aujourd’hui cette figure en l’inversant quand elles coupent avec la société des individus pour soumettre ceux-ci à leur ordre collectif ? Le raisonnement de Dumont rappelle souvent le parallélisme persistant entre individu et société – malgré le basculement d’une idéologie à l’autre :
« Chez Platon l’homme particulier est conçu comme une société […] chez les modernes la société, la nation, est conçue comme un individu collectif » [Dumont, 1966, p. 23].
15 Si notre situation présente n’est peut-être déjà plus tout à fait celle-là, nous sommes conduits à poursuivre en pointant dans cet esprit que l’individu qui a pour finalité de faire de sa personne une société doit en passer nécessairement par « faire société » avec les autres. L’opposition entre holisme et individualisme et, avec elle, celle des sociologies qui s’en réclament, est ainsi conduite à céder la place à une anthropologie et une sociologie de la relation [6].
16 Norbert Élias, quant à lui, a démontré la nécessité de sortir d’une opposition entre individu et société en explicitant comment leur visée respective et apparemment contradictoire ne peut se réaliser qu’à la condition que soit réalisée la visée des deux. Aussi, après lui et son ouvrage, s’est imposé le thème d’une « société des individus » et, avec lui, l’idée selon laquelle toute nouvelle forme de solidarité doit être celle de personnalités fortement individuées. Les formes les plus vertueuses de la socialisation seront ensuite de plus en plus pensées comme celles qui permettent la meilleure individuation.
17 Malgré cela, l’individualisme est resté stigmatisé comme un égoïsme et est le plus souvent rejeté moralement et politiquement sous cette étiquette uniforme. La montée en puissance du néolibéralisme, ces trois dernières décennies, explique largement ce rejet en illustrant une position valorisant l’égoïsme au nom de l’individualisme. L’expression de Margaret Thatcher, « There’s nothing such as society », est devenue célèbre. Une telle posture opposant radicalement individu et société ne pouvait que susciter la réaction en miroir, confirmant cette opposition pour en inverser normativement la priorité : la solidarité est incompatible avec l’individualisme. Aussi, la position qui s’oppose le plus radicalement à cet individualisme néolibéral n’est pas un anti-individualisme mais un autre individualisme dont la réalisation repose sur un vivre-ensemble convivial, une sociabilité dont la condition de félicité est de faire que l’expression de l’individualité de chacun permette celle de tous.
18 Cette figure d’un individualisme altruiste telle qu’elle se manifeste aujourd’hui n’est pas aussi nouvelle qu’elle en a l’air. Elle apparaît comme la descendante d’autres formes, qui n’ont pas toutes bénéficié d’une configuration sociale leur faisant place. Ne retenir de la modernité que la figure d’un individualisme revendiquant son autonomie et son autosuffisance, au point de finir par revendiquer un égoïsme rationnel et calculateur, c’est oublier la figure jumelle d’un individualisme romantique qui n’a eu de cesse d’aller toujours davantage vers les autres pour se voir révéler son propre moi. Simmel [1989, p. 284 et suiv.], en opposant un « individualisme latin » à un « individualisme germanique », semble indiquer que ces figures et leur opposition ont des racines anciennes. Avec la modernité, c’est l’opposition entre l’« individualisme quantitatif », héritière du premier, et l’« individualisme qualitatif », incarnation du second, qui exprime au mieux les tiraillements des personnalités contemporaines. Ce sont deux conceptions qui peuvent opposer les individus entre eux et qui s’affrontent dans leurs dilemmes moraux et leurs conflits intérieurs. Charles Taylor [1998] a depuis retracé la généalogie de cette figure en montrant qu’elle était porteuse d’une véritable éthique et que son idéal d’authenticité pouvait agir comme une norme sociale dans laquelle la fidélité à soi s’éprouve dans la relation à autrui. Elle apparaît donc profondément morale par rapport à un individualisme égoïste et autosuffisant, à qui l’on peut contester cette caractéristique [Spitz, 1993]. Mais là encore, cela peut rappeler l’Antiquité grecque et romaine à propos de laquelle Michel Foucault a montré que le souci de soi n’était pas antinomique du souci de la cité et en constituait même le préalable nécessaire [Foucault, 1984]. Le catalogue de ces références incline également à penser que ces deux figures représentent les deux faces d’une même médaille qui peuvent se trouver inégalement exposées selon les configurations.
19 Le Manifeste convivialiste paraît dans un contexte où un tel individualisme qualitatif et moral est revendiqué de plus en plus ouvertement. La scène politique sur laquelle il est conduit à s’engager ne sera pas celle d’une opposition entre individu et société, égoïsme et solidarité, mais entre des idéaux individualistes contradictoires. L’opposition des priorités normatives entre individu et société s’efface aujourd’hui devant la valorisation de la relation, des idéaux de la rencontre et de la convivialité. Dans les faits, l’individualisme altruiste peine encore à surmonter le complexe récurrent attaché à l’amalgame de l’individualisme et de l’égoïsme. Il n’y parvient qu’en brandissant l’opposition radicale de sa revendication d’interdépendance à celle d’autosuffisance de son frère ennemi néolibéral. Cette difficulté est aussi liée au fait que ces positions, tout en apparaissant aujourd’hui comme radicales, puisent largement dans la tradition libérale : elles semblent ainsi concilier les deux voies opposées du projet d’émancipation de la modernité. Les théories du care, ainsi que celle des capabilités, apparaissent comme les plus représentatives de cette conciliation et influencent fortement la déclaration d’interdépendance en laquelle consiste le Manifeste convivialiste [7]. La commune vulnérabilité et la nécessaire solidarité ne sont pas exclusives de finalités sociales, culturelles et politiques visant prioritairement la réalisation de nos « individualités singulières » [Manifeste convivialiste, 2013, p. 27]. Les paradigmes du don et de la reconnaissance viennent compléter sans contradiction cet ensemble qui s’affirme de plus en plus comme une mouvance préfigurant certainement un mouvement.
20 Ces différentes perspectives et les considérations morales [ibid., p. 29] mises en avant par le Manifeste relèvent clairement d’un individualisme conçu positivement et s’opposant à celui qui a occupé le devant de la scène avec la modernité : face à l’affirmation d’autonomie et d’autosuffisance, il rappelle la fragilité des personnes et du monde. Non seulement cet individualisme peut être convivial mais la convivialité – pour ne pas dire le convivialisme – lui est consubstantielle. Elle est fortement mobilisée dans les entretiens par les personnes valorisant le lien associatif et apparaît, plus généralement, comme le type de lien auquel aspirent les personnalités contemporaines. Elle dit, selon elles, la qualité d’une relation heureuse entre des individus détachés de leurs liens organiques pour qui l’espace de sociabilité devient une scène privilégiée de la quête et de la réalisation de soi. Dès lors, si le convivialisme est une doctrine qui doit faire sens pour les engagements contemporains, cela sera en tant qu’individualisme altruiste.
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