Article de revue

Technique et agency

Pages 169 à 180

Citer cet article


  • Feenberg, A.
(2014). Technique et agency. Revue du MAUSS, 43(1), 169-180. https://doi.org/10.3917/rdm.043.0169.

  • Feenberg, Andrew.
« Technique et agency ». Revue du MAUSS, 2014/1 n° 43, 2014. p.169-180. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-mauss-2014-1-page-169?lang=fr.

  • FEENBERG, Andrew,
2014. Technique et agency. Revue du MAUSS, 2014/1 n° 43, p.169-180. DOI : 10.3917/rdm.043.0169. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-mauss-2014-1-page-169?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdm.043.0169


Notes

  • [1]
    Conférence pour « InSite Workshop on Mobilizing Civil Society to Construct a Sustainable Society », Venise, 2012. Traduite par Anne-Marie Feenberg-Dibon.

Agency politique

1Les citoyens ont des droits, par exemple, le droit de dire ce qu’ils pensent. Cependant, cela ne recouvre pas toute la notion de citoyenneté. Nous ne les considérerons pas citoyens à part entière si ce qu’ils disent ne compte pas. Pour que cela compte, il leur faut ce qu’on appelle en anglais l’agency politique.

2 Il n’y a pas d’équivalent de ce terme en français. Nous nous sommes heurtés à ce problème lors de la traduction de mon livre (Re) penser la technique. Nous avons décidé de traduire le mot agency par l’expression « capacité d’agir ». La capacité d’agir implique trois conditions : le savoir, le pouvoir et l’opportunité.

3 Nous ne parlons pas de capacité d’agir si le sujet ne peut ni prendre ses propres décisions ni contrôler les circonstances. En outre, la capacité d’agir n’existe pas si le consensus est total, comme c’est le cas de pratiques culturelles admises. La capacité d’agir est uniquement pertinente dans les domaines où l’action est personnelle et accomplie en connaissance de cause et où elle est appropriée. La politique en est le meilleur exemple et, dans ce domaine, on appelle capacité d’agir la citoyenneté. La capacité d’agir citoyenne est un droit légitime qui implique le pouvoir d’influencer les événements politiques.

L’ambition technocrate

4 Ceci mène à la question spécifique que je voudrais aborder : Y a-t-il quelque chose que l’on pourrait appeler la capacité d’agir technique ? La technologie donne forme à la vie quotidienne. En un sens, elle est comme les lois qui, elles aussi, encadrent notre existence. Il est donc logique de se demander si nous devrions avoir la capacité d’agir dans le domaine technologique. La réponse technocratique à cette question dit que cette capacité d’agir est impossible dans les domaines où il y a des disciplines technologiques spécialisées comme l’ingénierie. Même si l’intervention était possible, il manquerait à la capacité d’agir les connaissances requises.

5 Non seulement la technocratie exclut les citoyens de la sphère technologique, mais elle étend cette exclusion à la politique sous prétexte que les controverses politiques se résolvent plus facilement si on les traite comme des problèmes techniques. La technocratie est une idéologie qui prétend que les décisions politiques peuvent et doivent être prises par les experts techniques sans la participation de citoyens ordinaires.

6 Il est vrai que souvent la technique, parce qu’elle fait l’objet d’un large consensus, ne prête pas à controverse, mais étendre cette notion à la vie sociale en tant que telle fait problème. D’où provient donc cette extraordinaire extrapolation ? Le développement de vastes systèmes technologiques à la fin du XIXe et au début du XXe siècle semble avoir rendu vraisemblables de telles idées. À cette époque, les chemins de fer et les réseaux d’électricité se sont répandus dans toute la société et ont transformé la vie quotidienne. Ces systèmes sont hiérarchiques, dirigés par les élites techniques et les bureaucrates.

7 Le public acceptait tout simplement ces systèmes et les utilisait sans se poser de questions sur leur nature ou leurs limites. Il ne s’attendait pas à avoir la capacité d’agir dans les chemins de fer et les systèmes électriques. Par extension, selon les technocrates, il ne doit donc pas y avoir de capacité d’agir politiquement dans ce domaine parce que les savants techniciens seraient bien plus capables que les citoyens de prendre les meilleures décisions. Quoiqu’on pense de cette prétention ambitieuse, lorsque le public tente d’intervenir dans les affaires purement techniques, l’argument technocratique paraît particulièrement convaincant.

8 Sur quoi repose cette conviction ? En général, nous considérons les questions techniques comme étant similaires aux questions mathématiques ou scientifiques. Du point de vue philosophique, la question relève de la nature de la rationalité. La plupart des théoriciens politiques pensent que même si les gens ne sont pas d’accord sur les valeurs, ils peuvent l’être sur les faits. Ils pensent qu’un processus rationnel permet de s’entendre sur une même description de controverses, mais que, par contre, les décisions à prendre reposent sur des convictions personnelles. Ces convictions ne sont pas nécessairement irrationnelles car il y a toujours de bons arguments, mais il est certain que, souvent des individus rationnels finissent par ne pas être d’accord. Voilà pourquoi la vortcitoyenneté est si importante : comme aucune procédure rationnelle ne peut éliminer les désaccords, nous devons avoir droit à nos convictions, indépendamment de ce que pensent les autres, même s’ils sont plus nombreux que nous.

9 Cette défense de l’idée de citoyenneté signifie qu’il existe au moins deux types de rationalité : la rationalité scientifique et technique qui fait l’unanimité, et ce qu’on appelle la rationalité normative, qui, elle, ne le fait pas. L’idéologie technocratique fonctionne dans cette structure. Si on pouvait réduire les problèmes considérés comme politiques à des désaccords sur les faits, la citoyenneté ne serait pas nécessaire. Dans le cas de ceux qui refusent d’accepter les solutions techniques correctes, on ne dira pas qu’ils manifestent leur capacité d’agir ; ils sont tout simplement irrationnels et il faut les ignorer.

10 La théorie technocratique est en partie au moins correcte. Personne n’aimerait que les décisions scientifiques et techniques soient prises par référendum. Même si on ne sait pas si les questions politiques doivent être oui ou non décidées par les experts techniques, ceux-ci sont certainement très qualifiés pour construire nos ponts. Mais il y a d’autres façons de voir la capacité d’agir politique et même d’étendre la capacité d’agir à la sphère technique elle-même. Ce sera mon propos dans ce qui va suivre.

L’épistémologie citoyenne

11 La vraie question est de savoir si les utilisateurs et les victimes de la technologie ont des connaissances valables dont ne disposent pas les experts techniques. Autrement dit, les experts techniques sont-ils omniscients ? Cette formulation révèle ce qui rend la technocratie problématique. Les disciplines techniques ont évidemment des lacunes, comme dans tous les savoirs. Il y a des intérêts en jeu, des traditions et, bien sûr, des erreurs. D’autre part, les spécialisations ne correspondent pas toujours à la réalité concrète. Dans le monde réel, tout est mélangé et lié mais, dans le cadre des spécialisations, on tend à isoler et à séparer une coupe transversale de la réalité pour la soumettre au traitement technique. Cela peut mener à des problèmes qu’on n’a pas anticipés. Par exemple, un mécanisme brillamment conçu est peut-être moins brillant si on considère les conséquences médicales pour ceux qui s’en servent. Si son utilisation mène à des complications médicales, il faut faire appel à une autre spécialisation pour affronter les aspects non techniques du système concret formé par le mécanisme et la physiologie des travailleurs qui l’utilisent. Qui sera le premier à reconnaître les limites de la conception utile mais étroite de la réalité de l’ingénieur ? La réponse est évidente.

12 Le savoir peut provenir d’une autre source. Je l’appelle le savoir d’en-bas. Il est fondé sur l’expérience et résulte souvent des effets nocifs de la technologie qu’on a ignorés, ou de leurs potentialités inexplorées que les technologues eux-mêmes n’ont pas identifiées mais que les utilisateurs peuvent imaginer ou même réaliser. Les meilleurs exemples de ces deux catégories sont la pollution industrielle, qui cause des problèmes médicaux, et l’Internet transformé par les utilisateurs. Dans ces cas-là, il se peut qu’en fin de compte tout le monde se mette d’accord sur les faits et que les solutions techniques fassent également l’unanimité. Le mot clé ici est « en fin de compte ». Combien de temps faut-il pour arriver à un consensus rationnel ? Dans certains cas, les grandes entreprises, les pouvoirs publics et même les scientifiques refusent de reconnaître les problèmes pendant des années ou même des décennies. David Hess décrit ce qu’il appelle object conflicts, qui surviennent à propos du design des technologies en question. Ces conflits peuvent durer très longtemps lorsque les grandes entreprises, au départ, méconnaissent les leçons de l’expérience avant de tenter de les intégrer. Lors de ce long interrègne, on conteste les faits, et les conflits ressemblent beaucoup à des disputes politiques. Dans ce contexte, la rationalité consiste à fournir des arguments pour défendre son point de vue et à tolérer les différences d’opinion. C’est exactement ce que nous attendons des citoyens.

13 Ces réflexions sur le savoir technique suggèrent qu’il pourrait y avoir un genre de citoyenneté dans le domaine technologique. En effet, les gens ordinaires ont commencé à se tailler un rôle dans les matières techniques. Revoyons les conditions de la capacité d’agir : le savoir, le pouvoir et l’opportunité. J’ai déjà suggéré que les gens ordinaires ont un savoir utile fondé sur l’occasion appropriée, mais qu’en est-il du pouvoir d’effectuer des changements ?

14 Dans les années 1960, les mouvements réclamant la participation sociale défièrent les technocrates. La nouvelle gauche aux États-Unis demanda la démocratie participative, c’est-à-dire la consultation générale au lieu d’une bureaucratie hiérarchique. En France, en 1968, un mouvement beaucoup plus fort que celui de la gauche américaine réclamait l’autogestion dans les institutions économiques et politiques de la société. Ces mouvements pour la participation furent relayés, dans les années 1970 et 1980, par des mouvements qui se concentraient davantage sur l’environnement et la médecine. Les écologistes réclamèrent des technologies alternatives et la réglementation de technologies en vigueur ; ils obtinrent de grands succès. Ils ont prouvé que la participation publique n’est ni impuissante ni incompétente. Les mouvements dans le domaine médical ont aussi changé les pratiques de façon significative, comme dans le cas de l’accouchement et de l’expérimentation médicale sur les malades du sida. Plus tard, Internet donna l’exemple d’un potentiel technique invisible aux experts mais connu des utilisateurs, qui l’ont réalisé par l’innovation et le hacking. Les utilisateurs ont introduit la communication humaine dans le réseau, ce qui n’avait pas été envisagé par ses créateurs.

15 Dans tous ces cas, on voit comment l’élargissement de la sphère publique incorpore des questions techniques qui n’étaient pas discutables auparavant. Avec l’élargissement de la sphère publique sont apparues de nouvelles formes de la capacité d’agir. Ces mouvements permettent d’expliquer le déclin de l’autorité de l’expert depuis les années 1960. Mais il y a aussi d’autres raisons. Plusieurs bouleversements ont mis à mal les prétentions exagérées de l’idéologie technocratique. La guerre au Viêt-Nam avait été présentée au public comme un problème technique. Ce fut un désastre. L’accident du Challenger, vu par tous les écoliers aux États-Unis et beaucoup d’adultes, révéla les limites du pouvoir technique. L’accident de Three Mile Island discrédita les prétentions d’un contrôle rationnel total sur lequel reposait l’idéologie. Les nouveaux mouvements sociaux liés à l’environnement ont acquis de la crédibilité à la suite de ces échecs de la technocratie.

16 Ce faisant, il s’est formé un nouveau paradigme des relations entre les humains et les machines. L’ordinateur a remplacé dans de plus en plus d’esprits l’ancien paradigme de systèmes techniques à grande échelle. À mesure que les amateurs et les hackers faisaient des prodiges sur l’Internet avec leurs innovations, on a pu voir des exemples brillants d’un nouveau genre de micropolitique technique qui ont amélioré les systèmes techniques établis tout en en subvertissant le design original. Ces initiatives ont remis en question beaucoup de vielles idées sur la technique. Mais nous vivons toujours à l’ombre de ce paradigme. Il nous faut maintenant des théories nouvelles pour rendre compte de la capacité d’agir technologique. Dans ce qui suit, je voudrais proposer l’ébauche d’une telle théorie.

Théorie critique de la technologie

17 J’appelle mon approche une théorie critique de la technologie ou un constructivisme critique. Mon postulat fondamental est que la technique a un biais inhérent. Cela veut dire que la technique n’est ni universelle ni neutre par rapport aux valeurs. Elle est tout aussi chargée de valeurs que les autres institutions qui encadrent notre vie quotidienne. Le biais de la technique n’est pas la déviation d’une pure forme qui serait, elle, totalement efficace. L’efficacité absolue est impossible dans la mesure où le design est toujours relatif à des exigences spécifiques et contingentes. La signification et l’objectif d’une technologie dépendent ainsi de facteurs non techniques.

18 L’opposition générale entre la société irrationnelle et la technologie rationnelle évoquée par l’idéologie technocratique n’a pas de place dans cette théorie. Le design biaisé qui finit par s’imposer dans toute technologie est le cadre qui détermine ce qui est rationnel et efficace. Une fois que les technologies sont bien établies, leur biais spécifique semble évident et inévitable. Nous ne le voyons plus comme un biais et nous assumons que la technologie existante est ce qu’elle devait être. Ceci produit l’illusion qu’il y aurait une forme objective indépendante de choix d’un groupe social particulier.

19 J’emprunte une explication du biais technologique au constructivisme. Les constructivistes défendent l’idée que le design technologique est sous-déterminé par rapport aux considérations techniques. Cela veut dire qu’il y a un choix dans le design et qu’il ne peut pas être déterminé uniquement en nous référant à ce que nous savons de la technologie. Au contraire, le design est formé par beaucoup d’acteurs et ne repose pas sur la raison pure des technologues. Les objets et les systèmes reflètent des intérêts particuliers, c’est-à-dire les intérêts des acteurs qui ont l’influence la plus grande sur le choix du design, surtout dans les premières phases. Au départ, les acteurs ne sont typiquement pas d’accord sur la signification de la nouvelle technologie. Les constructivistes appellent cela la flexibilité interprétative. Il se peut par exemple que différents groupes sociaux veuillent attribuer d’autres objectifs et intérêts à des dispositifs qui pourtant se ressemblent.

20 L’exemple bien connu dans la littérature constructiviste, développé par Trevor Pinch et Wiebe Bijker, est celui de la bicyclette à ses débuts. Au départ, il y avait deux types de bicyclette en concurrence : une bicyclette rapide avec une grande roue avant et une petite roue arrière, et une bicyclette plus sûre et plus stable avec deux roues de la même taille. Chaque design plaisait à des acteurs différents ; la grande roue avant plaisait aux jeunes gens qui aimaient la course, tandis que le design plus stable plaisait à ceux qui voulaient utiliser la bicyclette comme moyen de transport. La plupart des éléments étaient les mêmes et l’objet ressemblait à une bicyclette dans les deux cas, mais en fait il s’agissait de deux technologies différentes que l’on interprétait différemment selon les différents groupes sociaux. Suivant un processus compliqué de développement technique le modèle plus sûr finit par prévaloir. Son triomphe n’était pas dû à une supériorité absolue mais à des développements historiques contingents.

21 La notion de biais technologique prend en ligne de compte des intérêts. Ces intérêts ne doivent pas être compris de façon essentialiste comme des caractéristiques permanentes d’une classe particulière ou de la nature humaine en tant que telle. C’est plutôt que l’interaction avec la technologie fait ressortir des intérêts qui, autrement, seraient restés implicites ou bien n’auraient eu aucune raison d’exister.

22 Les technologies enrôlent les individus dans des réseaux. Ces réseaux associent les individus dans des rôles divers, par exemple en tant qu’utilisateurs de la technologie ou bien comme travailleurs qui la construisent, ou encore comme les victimes d’effets secondaires inattendus. Le design représente mieux certains intérêts que d’autres. Par exemple, les utilisateurs peuvent être bien servis par une technologie qui pollue. Ils découvrent un intérêt pour l’air propre, ce qui ne leur serait jamais venu à l’esprit s’ils n’avaient pas souffert d’asthme ou d’autres affections respiratoires. Nous voyons, dans ce cas, que ce que j’appelle les intérêts participatifs non seulement décident du choix du design mais émergent aussi à partir de ces choix eux-mêmes.

23 Il y a une autre conséquence qui découle de ce concept d’intérêt participatif. Une fois inscrits dans un réseau, les individus sont motivés pour en rectifier les défauts et obtenir un contrôle potentiel sur son développement. Ce contrôle peut ne pas être formel mais devient le point de départ susceptible de mener à des luttes. Le pouvoir d’individus présents dans un réseau est très différent de celui des individus qui n’en font pas partie. En faire partie leur permet d’en identifier les vulnérabilités et de faire pression. Ils obtiennent ainsi une plateforme pour changer les codes du design qui déterminent la forme du réseau.

24 J’utilise l’expression « code technique » pour indiquer le point d’intersection entre le choix social et la spécification technique. Le code technique traduit l’un dans l’autre. Par exemple, le choix de la bicyclette aux roues de la même taille traduisait une demande sociale pour plus de sûreté en une spécification technique pour les roues de la bicyclette. Pareils codes sont incorporés dans le design ainsi que dans les disciplines techniques.

25 Je distingue deux types de codes, le code d’artefacts particuliers et les codes de domaines techniques entiers. Par exemple, le réfrigérateur est un artefact particulier codé en termes de demandes de familles de milieux sociaux spécifiques. La taille standard d’un réfrigérateur varie avec la taille de la famille et la distance au magasin. Les réfrigérateurs à Paris ont tendance à être beaucoup plus petits que les réfrigérateurs conçus pour les banlieues de Californie. C’est à partir de codes qui appartiennent à un grand nombre de domaines techniques qu’on définit le progrès. Le code qui menait le progrès industriel au XIXe siècle exigeait de remplacer la main-d’œuvre qualifiée par des machines. Jusqu’à ce jour, ce code l’emporte dans beaucoup de domaines. Aujourd’hui, le changement climatique inspire de nouvelles normes visant à réduire les émissions de carbone dans beaucoup de domaines.

26 Une fois qu’un code technique est bien établi, les approches alternatives qu’il exclue sont oubliées. Une sorte d’inconscience technologique couvre l’histoire précédente et empêche d’imaginer de futures alternatives. La technologie finit par apparaître comme une nécessité. Aujourd’hui, nous ne pensons pas beaucoup à un futur possible du transport aérien où la vitesse des avions serait de plus en plus grande, mais au moment où le Concorde se développait, c’était un sujet brûlant. Une branche possible du développement du transport aérien est maintenant occultée. C’est cet oubli qui rend plausible l’idéologie technocratique. J’appelle cela l’illusion technique. La citoyenneté technique doit lutter pour vaincre cette illusion, pour réintroduire la contingence dans le domaine technique et faire place à la capacité d’agir.

L’intervention démocratique

27 Ceci me mène à poser des questions sur ce que nous entendons par progrès à la lumière de cette théorie de la capacité d’agir technique. Une façon très répandue de penser le progrès est de le considérer en termes de rationalité croissante des sociétés modernes. Ceci s’appelle la rationalisation dans les théories sociologiques provenant de Weber. Weber appelait rationalisation l’accroissement du calcul et du contrôle dans les activités et les institutions.

28 Il n’est pas difficile de comprendre cette conception du progrès. La capacité de calculer est essentielle pour optimiser l’utilisation des ressources et pour apporter de meilleures innovations technologiques. Le contrôle est essentiel pour empêcher le gaspillage, la corruption et le vol. Une entreprise qui sait maîtriser le calcul et le contrôle réussira mieux. On pourrait appeler moderne toute société fondée sur de telles procédures louables.

29 Cependant, Weber pensait qu’un calcul et un contrôle meilleurs nécessitaient impérativement des systèmes bureaucratiques de gestion. Par conséquent, sa théorie de la rationalisation mène à une conclusion pessimiste. Il nous a prévenus que nous allons vers la « cage de fer » de la bureaucratie.

30 Je ne pense pas que cette supposition soit essentielle à une théorie de la rationalisation. Il est certain que le calcul et le contrôle sont importants mais ils ne sont pas exclusivement compatibles avec la seule gestion hiérarchique. La modernité implique beaucoup plus qu’une meilleure efficacité opérationnelle. Ce que nous devons garder de la notion de rationalisation est l’idée que les moyens techniques peuvent être optimisés par le calcul et l’innovation. Cela peut se faire à travers n’importe quel système de contrôle social, y compris le contrôle démocratique ou un autre contrôle collégial, ou bien à travers ce que je voudrais appeler l’intervention démocratique.

31 Aujourd’hui, on peut voir des interventions démocratiques partout où le public s’engage dans des conflits concernant la technologie. La politique électorale, bien sûr, joue un rôle. Mais il y a beaucoup d’autres interventions démocratiques. Par exemple, il y a des controverses dans la sphère publique qui mènent à des audiences, des procès et des boycottages. La participation publique au design se produit surtout dans l’informatique où on consulte souvent les utilisateurs pour produire de nouveaux programmes et améliorer les anciens. Il y a aussi les appropriations créatives, un genre de réinvention qui modifie les appareils développés par les entreprises pour satisfaire à de nouvelles demandes. Le cas le plus impressionnant est Internet. La structure de base avait été établie par l’État mais elle a été remaniée par des utilisateurs qui avaient des compétences techniques. Leurs innovations, et surtout les applications de communication, ont été très largement adoptées par la communauté des utilisateurs.

32 Le réseau technique forme un monde où ceux qui y sont inscrits vivent leur vie. L’appartenance à pareils mondes technologiques peut produire une sorte d’activisme ponctuel qu’on appelle quelques fois de la micropolitique. C’est une forme spéciale de la capacité d’agir associée à la citoyenneté technologique.

33 La micropolitique se distingue des grandes interventions telles que les élections et les révolutions qui visent le pouvoir de l’État. Souvent, elle ne vise qu’un seul problème et quelques fois ne fonctionne qu’en un seul endroit. Néanmoins, les effets de la micropolitique ne sont pas insignifiants. Il s’agit d’une forme d’activisme spéciale et irremplaçable dans une société technologique. Elle limite l’autonomie des experts et les force à concevoir différemment les mondes qu’ils créent afin qu’ils représentent des intérêts plus divers. Les interventions démocratiques se traduisent en de nouveaux règlements, de nouveaux designs, et mènent quelques fois à l’abandon de certaines technologies. Elles donnent lieu à de nouveaux codes techniques.

La politique civilisationnelle

34 Pour conclure, je voudrais parler de la signification plus large de ces considérations sur la citoyenneté technologique. La politique traditionnelle concerne des lois spécifiques, mais la technique façonne tout un mode de vie. Des changements essentiels comme Internet modifient notre civilisation de fond en comble. Désormais, nous avons besoin d’une nouvelle catégorie de politique de civilisation pour parler de ces changements.

35 Si vous aviez demandé aux gens, en 1960 : Qu’est-ce qu’un ordinateur ?, leur réponse aurait probablement été de dire que c’est un appareil qui sert à calculer et à stocker des données. Aujourd’hui, pour répondre à la même question, on dira que l’informatique se définit aussi comme un moyen de communication. Nous savons que l’impact en a été énorme mais le changement est tellement profond qu’il est difficile de se souvenir de ce qui précédait, c’est-à-dire l’objectif originel de l’ordinateur. Lorsque la nature et l’objectif de l’ordinateur semblent tout à fait évidents, c’est que l’histoire compliquée qui les a déterminés est cachée. On a oublié les interventions démocratiques qui l’ont formée et on suppose que l’ordinateur a ces fonctions communicatives parce que c’est un ordinateur. Ceci montre la tautologie dangereuse que crée l’illusion technique.

36 Aujourd’hui, le changement climatique joue le rôle d’instigateur d’un changement de civilisation tout aussi vaste. Dans le meilleur des cas, les adaptations nécessaires réussiront et paraîtront tout aussi évidentes que l’adaptation de l’ordinateur à la communication. Mais il est difficile de voir où nous allons. L’avenir est ambigu. Ou bien nous maintenons le statu quo qui sera accompagné d’un déclin rapide, ou bien nous construisons un nouveau système industriel. Il est évident que le modèle occidental de richesse ne peut être réalisé pour la planète entière tel qu’il a été réalisé dans un petit nombre de pays avancés. Dans les pays pauvres, le système occidental enrichit une petite minorité tout en intensifiant les divisions de classe. Le problème est la notion de richesse, gravée culturellement et technologiquement, que nous exportons avec nos technologies.

37 La modernisation à l’occidentale se répand à travers la planète et sort beaucoup de gens de la pauvreté mais elle entraîne l’accroissement de la criminalité, de la violence politique, et même des guerres civiles plutôt que les conséquences bénéfiques que les théoriciens avaient prévues.

38 Il n’y a pas de réponse facile aux questions soulevées par ces remarques pessimistes. On ne peut imposer une conception de la richesse. Elle doit provenir d’une évolution des volontés et des préférences de tout un peuple. Un nouveau système fondé sur une conception différente de la richesse qui soit partagée plus facilement ne pourra émerger que par la participation citoyenne qui déterminera la direction du progrès.

39 Nous devons espérer que de telles initiatives démocratiques préserveront les réalisations essentielles telles que la liberté de parole, la liberté de mouvement, l’éducation et l’accès aux nécessités de la vie. Mais pour mettre ces biens à la disposition de tous à l’époque d’une crise écologique, il faudra une nouvelle forme de société avancée technologiquement. Les objectifs essentiels doivent être détachés des porteurs technologiques présents et réalisés de façon à être compatibles avec l’environnement et avec le nombre croissant de populations qui exigent d’être admis à la modernité. Il n’y a que les citoyens technologiques qui pourront le faire en identifiant de nouvelles directions dans le progrès. Il est trop tôt pour abandonner tout espoir, comme beaucoup d’intellectuels occidentaux sont tentés de le faire, mais il n’y a pas encore assez d’évidence pour pouvoir dire avec confiance que le futur de la modernité est assuré.


Date de mise en ligne : 12/06/2014

https://doi.org/10.3917/rdm.043.0169