Conversation avec Daniel-Henri Pageaux
- Par Charif Majdalani
Pages 17 à 22
Citer cet article
- MAJDALANI, Charif,
- Majdalani, Charif.
- Majdalani, C.
https://doi.org/10.3917/dio.246.0017
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- Majdalani, C.
- Majdalani, Charif.
- MAJDALANI, Charif,
https://doi.org/10.3917/dio.246.0017
1 Charif Majdalani (1960), Chef du département de lettres françaises à l’université Saint-Joseph de Beyrouth. Il est l’auteur à ce jour de quatre romans tous publiés au Seuil : Histoire de la Grande Maison (2005) ; Caravansérail (2007) ; Nos si brèves années de gloire (2011) et Le Dernier seigneur de Marsad (2013). Sans qu’on puisse parler d’une tétralogie, ils constituent une fresque ou une épopée du Liban depuis la fin du xix e siècle jusqu’aux années d’épreuves et de guerres, à travers le destin mouvementé de familles et de clans. La critique a relevé une écriture éblouissante, alternant baroque et lyrisme.
2 *
3 Comment concevez-vous et menez-vous l’expérience romanesque ?
4 L’écriture romanesque naît chez moi d’une double fascination, celle que j’éprouve face à la marche du temps et aux mutations historiques et celle que me procure la pure contemplation de notre habitation du monde, des beautés et des moirures des jours. C’est sans doute pour cela que je ne cesse de décrire des familles dans le train paisible de leur quotidien aussi bien que dans leur confrontation à l’Histoire, aux métamorphoses, aux changements qui les affectent et les transforment. Tout cela, je le fais de la manière la plus naturelle, parce que l’expérience romanesque se mêle intimement à celle de la vie. Le roman n’est qu’une mise en ordre en même temps qu’un questionnement de tout l’immense catalogue de spectacles, de récits et de scènes de vie emmagasinés sans fin, et qui constituent le tissu même de l’existence.
5 Quelles sont vos recherches actuelles en tant qu’universitaire ?
6 Je travaille essentiellement sur le contemporain et sur ses rapports au genre poétique. Mes intérêts les plus récents ont porté sur l’écriture de l’éloge. J’ai étudié la résurgence d’une forme de « pindarisme » dans la poésie de Claudel (dans les Cinq Grandes Odes, bien évidemment), puis dans les textes de Saint-John Perse et d’autres poètes, tel Walt Whitman. Puis j’ai tenté de déplacer l’analyse vers des textes romanesques où certaines caractéristiques de l’éloge poétique et lyrique sont fortement présentes, comme dans l’Invention du Monde d’Olivier Rolin par exemple. Simultanément, j’ai tenté de découvrir quelque chose de plus « anacréontique » dans la poésie dite du renouveau lyrique, chez J. C. Pinson ou chez James Sacré, et le dépassement chez ces poètes de la pure mediocritas d’Horace vers quelque chose dans quoi le quotidien et notre résidence sur la terre offrent des moments de foudroyantes beautés et ouvrent sur une expérience plus large de notre humanité. Puis j’ai de la même façon essayé de voir si (et comment) tout cela pouvait se retrouver aussi dans le roman aujourd’hui.
7 Comment vivez-vous le dialogue des cultures ?
8 Cela a-t-il un sens pour vous ?
9 « Dialogue des cultures » est une expression que je trouve trop consensuelle, je préfère parler de mélanges, de métissages culturels, ou encore d’identités plurielles. C’est évidemment une de mes grandes passions. J’avais d’ailleurs écrit sur cela il y a une dizaine d’années un petit essai ludique intitulé Petit traité des mélanges, et sous-titré Du métissage culturel considéré comme un des beaux-arts. C’était même mon premier livre, publié à Beyrouth. J’y faisais, sous forme d’abécédaire, une sorte de recension de tous les domaines dans lesquels l’acculturation puis le métissage qui en résulte peuvent se manifester, dans les mœurs, les langues, les religions, dans la cuisine, dans l’architecture et aussi dans l’onomastique ou les paysages. J’y faisais également l’historique des époques où l’acculturation a été forte, ses grands moments, ses faillites et ses merveilles oubliées. Cela dit, il ne faut pas oublier que les mélanges et les identités plurielles qui en découlent, sont rarement le produit d’échanges pacifiques et de dialogues. Ils naissent lorsque des individus ou des groupes dominés sont forcés de s’adapter aux cultures dominantes, essentiellement pour des raisons de survie. Cela aboutit à des ajustements, à des abandons de traits culturels au bénéfice d’autres, et plus souvent au réaménagement de certains modes d’être et de certaines coutumes. Ces processus débouchent finalement sur des synthèses nouvelles, sur la création de solutions culturelles inédites et peuvent, avec le temps, aboutir à des phénomènes de véritables métissages linguistiques, religieux, comportementaux. L’histoire est jalonnée de ce genre de faits, qui se généralisent au xx e siècle où la colonisation et les phénomènes de migrations, puis l’ouverture du monde sur lui-même ont abouti à des phénomènes d’acculturation très larges, l’ensemble des peuples de la planète se trouvant dans l’obligation d’aménager leurs propres cultures pour les sauvegarder dans leur contact avec celles de l’Europe occidentale. Les hommes sont aujourd’hui confrontés de toute part à l’altérité et à la pluralité presque obligée de leurs modes de comportement. Et si le monde passe actuellement par l’une des phases sombres de son histoire, caractérisée par la résurgence violente des revendications identitaires, ce n’est là qu’un paradoxe apparent, tant il est probable que c’est dans les difficultés à gérer individuellement et collectivement ces pluralités que se trouve l’origine des forces de repli sur les identités uniques et de la brutalité de leurs revendications. Quoiqu’il en soit, et pour revenir à votre question, tout cela me passionne sans doute parce que je suis moi-même le produit d’un processus historique d’acculturation. Je suis assez content d’appartenir à ce que l’on a l’habitude d’appeler les chrétiens arabes, une dénomination en elle-même explosive tant elle réunit deux termes qui semblent plus que jamais antagonistes, le mot « arabe » renvoyant dans l’imaginaire de la plupart des gens à la notion d’Islam. Les chrétiens arabes sont le résultat d’un processus d’acculturation qui commence avec l’adoption par les chrétiens d’Orient de la langue arabe dans leur quotidien puis dans leur liturgie et aboutit à leur rôle de leaders dans la renaissance arabe elle-même à partir de la fin du xix e siècle où ils ont été le vecteur de l’occidentalisation des sociétés du Moyen-Orient, de leur ouverture à la modernité. C’est peut-être d’ailleurs une des raisons de l’acharnement à les annihiler, comme cela se produit actuellement. Cela dit, ma passion pour les phénomènes de métissages culturels n’est pas chez moi le résultat d’un sentiment d’appartenance, mais d’un intérêt véritablement esthétique. Si l’acculturation ne se produit jamais de gaieté de cœur, mais dans la confrontation et la nécessité de la survie, elle aboutit toujours au bout du compte, avec le temps, à des résultats magnifiques, dans les mœurs au quotidien, dans la cuisine, dans la langue, dans l’architecture et cela peut devenir un objet de véritable contemplation. Dans mon livre, hélas désormais quasi introuvable, j’en faisais l’inventaire ludique et admiratif.
10 Quelle place tient le modèle du roman familial dans votre optique personnelle (esthétique et idéologie) ?
11 Dans mes livres, les familles sont toujours liées à un lieu, une maison, un quartier, voire un pays. Mon premier ouvrage, Histoire de la grande maison, qui est un peu le tronc à partir duquel tout le reste s’est développé, je l’ai écrit sous « l’emprise » de textes comme Cent ans de solitude ou Absalon Absalon !, ces grands récits de fondation et de généalogie. La fondation d’une lignée et celle d’un domaine, la grandeur d’un nom et sa décadence face aux événements et au passage du temps sont d’ailleurs des thèmes que je n’ai pas complètement fini d’explorer. Ils me servent aussi bien à raconter un monde (celui du Liban d’avant la guerre civile) et sa marche vers son crépuscule qu’à mettre en scène des itinéraires individuels ou à relire l’Histoire à partir d’autre chose que ce que l’imaginaire national et l’historiographie officielle en font. Par ailleurs, certains critiques, parmi lesquels mon ami Dominique Viart, ont considéré mon premier livre, pour sa forme et certains de ses partis-pris narratifs, comme un « récit de filiation », sur le modèle de ce que font des romanciers comme Pierre Michon. Cela me convient parfaitement, parce que Vies minuscules de Pierre Michon a été pour moi une lecture capitale qui a certainement hanté mon propre travail de remontée dans la mémoire familiale, par bribes, hésitations, interrogations. Cette restitution du passé m’aura également servi à montrer comment se construisent les mythologies, comment l’ignorance et les conjectures, les dissimulations et les réinventions aboutissent à la constitution des légendes tant familiales que collectives et nationales.
12 Quelles réflexions souhaitez-vous apporter sur ce que l’on appelle « francophonie », à la fois au plan de la langue et à celui d’une certaine culture ? Quelle serait, selon vous, l’articulation entre les deux ?
13 La langue pourrait apparaître comme un des éléments constitutifs les plus importants d’une culture, par quoi s’exprimerait son être même. Or elle ne l’est pas tant que ça, ou en tout cas beaucoup moins que deux autres traits majeurs auxquels les peuples semblent être davantage attachés, à savoir la religion et la cuisine. Lorsque des groupes traversent le temps, ou l’espace, ils conservent avec un attachement jaloux leurs coutumes religieuses et culinaires, mais ils renoncent à leur langue et en adoptent facilement d’autres. Les minorités acquièrent celles des groupes majoritaires, les immigrés celles des pays d’accueil. C’est la preuve que les langues ne reflètent pas l’âme des nations, ni leur caractère supposé, qu’elles ne sont que des instruments que chaque groupe humain peut s’approprier et façonner à son image. Et aussi chaque individu, notamment bien sûr les écrivains et les poètes. C’est là une problématique qui évidemment se pose à moi sans cesse, lorsqu’on me demande comment j’arrive à exprimer le monde qui est le mien avec une langue qui ne l’est pas. Or il y a là deux absurdités. La première, c’est celle que je viens de soulever, à savoir ce poncif ridicule selon lequel une langue n’est faite que par et pour une culture ou une nation. L’autre, c’est que l’on refuse d’admettre que le français est bien ma langue maternelle, puisqu’il était littéralement la langue de ma mère, celle dans laquelle j’ai lu mes premiers livres, voire tous mes livres. Les aléas de l’Histoire font qu’il y a des Libanais, et pas quelques-uns, qui ont acquis la langue française avant, ou mieux, que la langue arabe. Ce n’est ni le résultat du colonialisme, ni un choix utilitaire lié à l’émigration, c’est un fait porté et justifié par les relations anciennes de certaines communautés libanaises avec l’Europe. En ce sens, le français fait partie de l’histoire plurielle du Liban et de l’identité culturelle libanaise, donc de la mienne. Du coup, mon rapport à cette langue est exactement le même que celui qu’entretient avec elle n’importe quel écrivain français. Aucun écrivain n’écrit jamais avec sa langue maternelle, avec la langue qu’il a reçue de l’école ou de ses parents. On ne devient écrivain, je crois, que lorsqu’on a imposé à la langue qu’on a reçue en partage sa propre personnalité, sa propre marque, son style, lorsqu’on la tord, qu’on la tourne et la retourne pour en faire quelque chose de neuf, lorsqu’on se l’approprie absolument. Si l’on admet cela, on comprend mon double désespoir d’écrivain « francophone » : je dois sans cesse prouver, d’une part, que je peux écrire sur mon univers en français, d’autre part, que ce français n’est pas « le » français, mais « mon » français, ma langue propre, comme pour tout écrivain, et que tout cela n’a plus rien à voir avec mon identité culturelle mais bien avec mon identité individuelle.
14 Comment lisez-vous le triple intitulé de ce numéro : « Passages, frontières, métissages » ?
15 Il y a une différence entre les deux premiers termes et le troisième. Les deux premiers, « passages » et « frontières » empruntés à la géographie renvoient à l’idée du contact ou du repli, du lien ou de sa rupture, du mouvement vers l’autre ou de son empêchement, de l’existence distincte de deux entités qui vont l’une vers l’autre ou pas. Le troisième, si on l’envisage du point de vue de l’histoire des cultures, relève de quelque chose de plus fondamental, de l’ordre de la synthèse, de ce qui mélange et confond les termes, de ce qui dans l’individu ou le groupe ne permet plus de distinguer ce qui est l’apport de soi ou de celui de l’autre. Bien évidemment, pour que le métissage, et avant lui le long processus d’acculturation qui y aboutit, puissent avoir lieu, il faut le contact géographique, le lien, il faut aussi un partage de territoire à partir duquel les rapports s’établissent, les passages divers s’effectuent, constituant les premiers pas dans le lent processus d’acculturation, puis de synthèse et de métissage. Si ce processus n’a pas lieu, nous nous trouvons alors face à des sociétés qui se partagent des territoires en vivant plus ou moins en bonne entente sans trop se mélanger, ou en se mélangeant avec le moins de risque possible. Or le métissage culturel est évidemment un risque pour toute société, mais un risque fascinant, surtout pour les minorités ou les individus et les communautés transplantées ou migrantes. Sauf évidemment qu’il arrive que les groupes majoritaires, parfois confrontés à ce même risque par leur contact avec les minorités, réagissent par le refus, comme si cela n’en valait pas la peine ou menaçait leur intégrité culturelle. C’est alors l’irruption, assez classique, du nationalisme ou, pire, de l’intégrisme religieux dont le rêve est toujours de s’approprier les territoires, de refuser de partager la géographie. Cela peut aller très loin, lorsque les discours nationalistes, et plus violemment ceux des intégrismes et leur obsession de puretés religieuse ou culturelle, se déplacent du champ géographique au champ historique. L’uniformisation que prônent les nationalismes et les intégrismes abolit l’existence physique de l’autre sur le même territoire, mais elle finit également par l’exclure de l’Histoire. Nationalisme et intégrisme n’admettent pas de passé commun avec d’autres groupes que les leurs. Ils se vivent toujours dans une référence immédiate à une époque fantasmée des origines, origines toujours forcément rêvées comme sans mélanges. Cela aboutit à nier l’existence de tout ce qui, entre ce temps mythique et le présent, a pu avoir « lieu » sur le territoire commun, c’est-à-dire à nier tout ce que l’Histoire a apporté comme mélanges, comme liens, comme passages. L’obsession de pureté aboutit ainsi à nettoyer non plus seulement l’espace géographique mais aussi le temps historique.
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Date de mise en ligne : 05/08/2015
https://doi.org/10.3917/dio.246.0017