Article de revue

Conversation avec Daniel-Henri Pageaux

Pages 12 à 16

Citer cet article


  • Dalembert, L.-P.
(2014). Conversation avec Daniel-Henri Pageaux. Diogène, 246-247(2), 12-16. https://doi.org/10.3917/dio.246.0012.

  • Dalembert, Louis-Philippe.
« Conversation avec Daniel-Henri Pageaux ». Diogène, 2014/2-3 n° 246-247, 2014. p.12-16. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-diogene-2014-2-page-12?lang=fr.

  • DALEMBERT, Louis-Philippe,
2014. Conversation avec Daniel-Henri Pageaux. Diogène, 2014/2-3 n° 246-247, p.12-16. DOI : 10.3917/dio.246.0012. URL : https://shs.cairn.info/revue-diogene-2014-2-page-12?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dio.246.0012


1 Louis-Philippe Dalembert (1962), né à Port-au-Prince (Haïti), se partage aujourd’hui entre son pays natal, Paris et l’Italie. Poète, nouvelliste, critique littéraire et romancier, il a reçu le Prix du Livre rfo pour L’Autre face de la mer (1998) et le prestigieux Prix Casa de las Américas (Cuba) pour son roman Les dieux voyagent la nuit (2006). Parmi ses dernières publications, son roman Ballade d’un amour inachevé (2013) a pour cadre l’Italie et le tremblement de terre de 2009 aux Abruzzes. S’il s’est inscrit, au début, dans la grande tradition d’un réel merveilleux et d’un néobaroque caraïbe, il a imposé un style propre, mêlant à sa profonde foi dans l’homme humour et poésie.

2 *

3 Vous avez fait vos débuts littéraires avec un recueil (double) de poésie pour lequel vous avez d’ailleurs reçu un prix. Et vous continuez à écrire et publier des poésies. Que représente pour vous cette écriture poétique ? Diffère-t-elle de l’écriture romanesque et si oui, pourquoi ? Il y a cependant, à l’évidence, complémentarité. La question « que vous apporte la poésie que ne vous donne pas le roman » a-t-elle un sens ?

4 La poésie est à la fois une parole de transgression, dérangeante donc, et d’inconfort pour le poète en quête de vérité, sa vérité. Elle est le lieu où tant l’homme que le poète se risquent. Où aucune stratégie n’est possible. D’où une première différence avec l’écriture romanesque. Je suis d’une génération qui est née et a grandi sous une dictature héréditaire. À l’époque, je croyais la poésie capable de renverser la dictature, de déplacer, comme la foi, des montagnes. C’est par là que je suis entré en littérature avec, à l’âge de dix-neuf ans, un premier recueil de poèmes plus que maladroit. Lors, mon adolescence ne concevait la poésie qu’engagée dans le combat en faveur des plus démunis et de la libération du pays étranglé.

5 Un geste politique donc, au sens où l’entendait Sartre. Une parole qui traduit sa conscience d’être au monde et qui, dans l’Haïti de l’époque, pouvait difficilement faire abstraction du réel. Depuis, mon rapport à la poésie a évolué. Aujourd’hui, je sais qu’un poème d’amour, surtout dans un tel contexte politique, peut se révéler tout aussi subversif par sa capacité à se réapproprier son humanité (dé)niée par le totalitarisme.

6 Le rapport à la poésie se situe aussi dans l’urgence de dire. Dans l’irrué, selon le mot d’Édouard Glissant, de la parole. Ce besoin ne supporte guère d’être renvoyé à une date ultérieure, comme cela peut se passer avec la prose. Certes cette parole, il faudra l’apprivoiser plus tard, par petites touches de polissage. C’est le cas pour mon poème pour accompagner l’absence, publié en 2005, mais dont le premier jet date des premiers jours de l’année 2001. Il s’agissait d’élaborer, en terre étrangère, un deuil fondamental. Dans la solitude et l’absence des rituels ancestraux. Et, à chaque retrouvaille, renouer avec et prolonger le rythme laissé en jachère : celui du poème comme celui des rites. Conjurer la douleur tout en la ravivant.

7 La poésie, pour finir, est rythme. D’où la tendance à dire, en les écrivant, mes textes à haute voix, et à les corriger en fonction de cette seule musique. Ce rythme, intérieur d’abord et avant tout, ne peut être partagé que s’il est vrai. C’est en ce sens qu’il est transgression.

8 Depuis votre naissance en Haïti et après des études en France, les voyages, les séjours dans divers pays se sont multipliés. Que représentent pour vous ces expériences de l’étranger ? Ce mot « étranger » a-t-il une signification à vos yeux ? Diriez-vous, pour reprendre un terme en usage actuellement, que vous êtes un écrivain « nomade » ?

9 On est toujours le métèque de quelqu’un, non ? Pour moi, c’est d’abord au sens où on l’entendait dans la Grèce antique, à savoir étranger à la cité, tout en y étant domicilié, et en participant à la vie culturelle et à la défense de cette cité. Il relève aussi d’un questionnement philosophique plus vaste auquel tout être humain est confronté à un moment ou un autre de sa vie : « D’où viens-je ? Où vais-je ? Y a-t-il une vie après la mort ? » Et avant que d’être étranger dans un pays donné, l’être humain ne le serait-il pas sur Terre ?

10 En revanche, je ne me considère pas comme un écrivain « nomade », bien que vivant, depuis longtemps déjà, à cheval sur plusieurs pays, langues et cultures, sans toutefois – et c’est important – avoir jamais perdu contact avec le lieu de départ. Dans mon esprit, le nomadisme, comme l’exil ou l’errance, participe d’un phénomène « subi ». On ne choisit pas de naître dans une culture ou une famille nomade.

11 D’où l’idée de vagabondage, plus parlante pour moi à la fois d’un point de vue culturel et personnel. Elle se traduit par une obsession du déplacement – et de son pendant, l’ailleurs – ramenée pour une grande part de l’enfance. Au-delà de l’aspect personnel, elle relève, chez l’individu, de la prise de conscience de sa liberté, laquelle est liée de manière intrinsèque à celle de son humanité et du caractère éphémère de celle-ci.

12 C’est ce qui explique la migration, les déplacements incessants des personnages dans mes romans. Les langues aussi, outils nécessaires pour entrer en vagabondage, se mélangent. Tout comme les genres : passage de la poésie à la prose, vice versa. Mais plus important encore, c’est le vagabondage dans le temps, celui qui va de l’enfance à l’âge adulte et vice versa, qui m’intéresse.

13 Cette manière solaire d’être au monde a aussi sa face sombre. Le personnage de L’Île du bout des rêves rapporte ainsi : « Ma grand-mère disait souvent qu’elle aidait les gens à passer. […] Peut-être le fait d’aider les gens à passer est-il un moyen de ne pas se regarder passer soi-même. Moi, je bourlingue la vie. […] La notion de demeure m’est étrangère. Je ne m’en vante pas. C’est un constat, qui a son lot de liberté certes, mais aussi de mélancolie, parfois ; de solitude, par moments ».

14 Dans mon recueil de poèmes Transhumances, j’écris : « L’étranger en marche sur la terre / n’a jamais le geste sûr / ni la parole juste / et son offre d’affection / souvent résonne de maladresse ». Un peu comme l’albatros du poète.

15 Il semble que, parmi les références littéraires et culturelles qui sont les vôtres, à travers vos œuvres, les littératures et les cultures d’Amérique (du sud comme du nord) comptent beaucoup. Quelles sont vos réflexions ou réactions face à ce que l’on peut tenir pour des « présences » actives ? Y en a-t-il d’autres aussi importantes pour vous ?

16 Présences actives, et conscientes. On n’écrit jamais seul ; mais toujours dans l’écho, conscient ou inconscient, des lectures qui nous auront marqué en tant que lecteur. Il en est de même des cultures dans lesquelles on a grandi ou qui nous ont façonné et/ou fasciné. On en trouve les résonances dès mon premier recueil de nouvelles, Le Songe d’une photo d’enfance. Tout comme le début de mon dernier roman, Ballade d’un amour inachevé, est une manière de dialogue à distance avec Cent ans de solitude de García Márquez. C’est en arrivant en Europe, à l’âge de vingt-trois ans, que j’ai pris conscience de (et habité) mon américanité. Par-delà les idéologies qui rattachaient les Noirs du continent américain à l’ancienne métropole européenne, puis à une Afrique mythique à défaut, pour la grande majorité, de pouvoir retracer le nom de ses ancêtres.

17 Cela étant, je puise aussi mes références ailleurs, dans la littérature et la culture italiennes par exemple comme en témoigne Ballade… Rue du Faubourg Saint-Denis est une tentative de dialogue encore plus poussée avec La Vie devant soi d’Émile Ajar/Romain Gary. Peut-être un jour établirai-je une reconnaissance de dette envers les grands classiques russes, qui ont marqué mon adolescence.

18 La question de l’identité, d’une identité, a-t-elle pour vous un sens et si oui lequel ?

19 Nous vivons une époque étrange où, pour une grande partie du monde, celle qui a accès aux progrès technologiques, la planète n’a jamais paru aussi petite. D’où peut-être la peur, pour certains, de se perdre en tant qu’individu et culture. Cette peur, à l’origine de nombreuses tensions dans le monde, favorise le repli identitaire, les nationalismes de plus en plus étriqués. Les strates identitaires qui me (con)figurent en tant qu’Américain, mieux Caribéen, sont bien trop visibles, à cause, entre autres, d’une historicité plus récente que dans d’autres cultures, pour prétendre revendiquer une quelconque « pureté ». Aussi suis-je donc insensible à cette crainte.

20 L’ouverture à l’Autre ne signifie pas pour autant renoncement à soi. Mais cette présence à soi ne se conjugue ni dans la peur ni dans l’exclusion. Elle me permet plutôt d’aller vers l’Autre, d’être en partage ou en relation, d’égal à égal. Et pour cela, il faut savoir d’où l’on vient ; autrement dit, qui on est. Cette relation, je l’envisage sans rapport de soumission ni de domination. En d’autres termes, toutes les identités se valent, dans le respect de l’humanité de l’Autre et de la sienne propre.

21 Vous écrivez en général en français, mais vous avez publié aussi en langue « créole ». Que représente pour vous ce qu’on nomme la « francophonie » (ou les francophonies) ? Pouvez-vous nous confier quelques remarques ou observations sur cette double inspiration en matière linguistique, voire au plan poétique de l’écriture ?

22 Je ressens toujours un malaise à parler de mon rapport à l’écriture en l’associant à la ou aux francophonie(s). Ce malaise tient à une certaine acception du concept de francophonie(s), que le temps n’aura pas réussi à débarrasser de sa perception de sous-département de la France. D’où l’éternelle question : « Pourquoi écrivez-vous en français ? » que l’on pose aux écrivains de langue française nés hors de France.

23 En fait, cette question tient du rapport du Français à sa propre identité, dans l’expression de laquelle la langue joue un rôle quasi exclusif. Souvent, ce que veut entendre l’interlocuteur hexagonal comme réponse, c’est une déclaration d’amour à la langue française, à la France donc, un rapport de l’ordre du fétichisme qui exclurait la relation aux autres langues. Mais pour l’écrivain, mono ou plurilingue, la langue première, l’instrument de communication des linguistes, est d’abord et avant tout un outil de travail.

24 Pour ma part, mon rapport à l’écriture ne s’enferme pas dans l’utilisation d’une seule langue. J’écris en français et en créole. Les deux participent de mon identité et me permettent de dire ma vision du monde. Je ne me sens lié à la langue française que dans la mesure où elle fait synthèse en moi. Synthèse entre les différents lieux où j’ai vécu, et qui m’habitent encore lors même que je les ai quittés. Synthèse entre l’enfant que j’ai été et l’adulte que je suis devenu. Entre le croyant d’hier, élevé dans le respect strict du sabbat, et l’agnostique d’aujourd’hui.

25 Synthèse aussi et surtout entre les langues avec lesquelles j’ai vécu et continue de vivre au quotidien. Ma voix, au départ, devait se situer entre le français des livres et le créole. Ma formation et mon vagabondage y ont ajouté l’espagnol, l’anglais et surtout l’italien. Voire l’allemand, le portugais et l’hébreu. Depuis plus de vingt-cinq ans, je vis dans l’utilisation et j’écris dans l’écho constant de mots venus de partout. Ainsi l’espagnol et l’italien irriguent mon écriture de manière parfois invisible mais non moins présente. C’est entre ces langues, ces cultures qui quelque part me traversent, que je tente de tracer ma langue, ma voix d’écrivain. Dans le refus de tout enfermement, linguistique ou identitaire.

26 Que vous inspire le triple intitulé de ce numéro spécial de Diogène : « Passages, frontières, métissages » ?

27 Plus que l’espace, souvent restrictif sur le plan identitaire, je crois profondément que l’homme habite le Temps. D’où le concept de « pays-temps », développé dans Le Crayon du bon dieu n’a pas de gomme en relation au contexte du roman éponyme, devant l’impossibilité pour le narrateur de retrouver un personnage qui avait marqué son enfance. Impossibilité, en fait, de réhabiter son enfance, cet autre pays de soi, comme on se réinstallerait sur une terre laissée des années auparavant. Et quand on est longtemps parti, au retour, on a souvent l’impression que tout, ou presque, a changé par rapport à un illo tempore qu’on a gardé en mémoire. J’imagine volontiers l’existence humaine comme un vagabondage où, de la naissance à la mort, l’on passe les frontières, s’arrêtant d’une auberge à une autre, les pays-temps, pour une période plus ou moins longue jusqu’à la destination finale. Et dans ces auberges, on fabriquerait des petits bâtards réfractaires à toute idée d’authenticité ou de pureté. Parce qu’ils appartiennent à un temps – un pays – et à un autre.


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Date de mise en ligne : 05/08/2015

https://doi.org/10.3917/dio.246.0012