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Article de revue

Clinique des liens familiaux dans une famille lesboparentale

Pages 37 à 52

Citer cet article


  • Ducousso-Lacaze, A.
  • et Grihom, M.-J.
(2017). Clinique des liens familiaux dans une famille lesboparentale. Dialogue, 215(1), 37-52. https://doi.org/10.3917/dia.215.0037.

  • Ducousso-Lacaze, Alain.
  • et al.
« Clinique des liens familiaux dans une famille lesboparentale ». Dialogue, 2017/1 n° 215, 2017. p.37-52. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-dialogue-2017-1-page-37?lang=fr.

  • DUCOUSSO-LACAZE, Alain
  • et GRIHOM, Marie-José,
2017. Clinique des liens familiaux dans une famille lesboparentale. Dialogue, 2017/1 n° 215, p.37-52. DOI : 10.3917/dia.215.0037. URL : https://shs.cairn.info/revue-dialogue-2017-1-page-37?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dia.215.0037


Notes

  • [1]
    Pour une présentation de cette recherche financée par l’Agence nationale de la recherche, voir l’éditorial du présent numéro.
  • [2]
    L’analyse exhaustive des outils ne peut entrer dans ce cadre, elle donnera lieu à un article prochainement.
  • [3]
    Précisons qu’Océane sait qu’elle a été conçue par insémination artificielle avec donneur.

1 Les recherches cliniques sur l’homoparentalité référées à la psychanalyse ne sont plus inexistantes comme elles ont pu l’être voici quelques années. Un nombre non négligeable de publications cherche à rendre compte de l’expérience de la parentalité chez des adultes homosexuels (Ducousso-Lacaze, 2004, 2014 ; Ducousso-Lacaze et Grihom, 2010 ; Naziri, 2010 ; Naziri et Feld-Elzon, 2012). En revanche, les recherches référées à la psychanalyse concernant les enfants élevés en famille homoparentale en sont encore à leurs débuts (Moget et Heneen-Wolff, 2015) et aucune étude n’est centrée sur l’approche du mode de construction des liens familiaux du point de vue des parents comme des enfants.

2 Notre objectif ici est de proposer un exemple d’étude de l’élaboration des liens au sein d’une famille avec deux mères et deux enfants conçues par insémination artificielle avec donneur (iad) en Belgique. En référence aux travaux psychanalytiques sur les liens familiaux, nous nous centrerons sur les deux polarités classiques des liens familiaux : celle qui œuvre à la structuration et à l’organisation sur la base de la différenciation (les enjeux œdipiens et leurs conséquences : le refoulement, la référence à la différence des sexes et des générations, l’articulation entre la dimension narcissique et la dimension instituée, la transmission intergénérationnelle) ; celle qui dans le lien relève de processus inconscients au service de formes d’indifférenciation (les enjeux pré-œdipiens, les fantasmes de mêmeté, la transmission transgénérationnelle). Nous effectuons ce travail à partir de données cliniques recueillies aux niveaux générationnels des parents et des enfants. Nous chercherons à comprendre la transmission (ou non-transmission) des polarités du lien de la génération des parents à celle des enfants et comment elles participent à l’articulation des différents liens familiaux entre eux.

Recueil des données cliniques

3 Au moment où nous rencontrons cette famille, Éliane et Michelle sont âgées respectivement de 44 et 39 ans. Éliane a porté les deux enfants : Émeline, 9 ans, et Océane, 11 ans. Michelle a tenté de porter le deuxième enfant mais n’a pas pu. Elle a adopté les deux filles peu après s’être mariée avec Éliane. Le dispositif de recherche est celui de la recherche devhom[1] : il propose aux deux mères un entretien clinique de couple, puis la libre réalisation d’un arbre généalogique selon la perspective dégagée par Claudine Veuillet-Combier (Katz-Gilbert, Darwiche et Veuillet-Combier, 2015) ; aux enfants, un dessin de famille, la passation de cinq planches du cat, la réalisation d’un génogramme et un entretien. Les données ne peuvent être présentées ici de manière exhaustive et, pour les enfants, nous ne présenterons que les données obtenues avec Océane.

Le couple et le choix d’objet homosexuel

4 Sur le thème de l’histoire du couple, le récit d’Éliane et Michelle actualise un soi conjugal où prédomine l’usage du « on » et du « ensemble » sans l’expression d’individualités différenciées ; tout ce qu’elles ont fait ensemble depuis vingt ans : vivre ensemble, évoluer ensemble dans leur métier. Lorsqu’elles abordent l’histoire de leur homosexualité, elles tiennent à présenter leur expérience comme similaire. Pour Éliane : « Ça a toujours été une quasi-évidence même dans l’enfance. […] Donc j’ai grandi en sachant que j’étais lesbienne, tout le temps, en fait. » « Moi aussi, dit Michelle qui mobilise alors une croyance infantile, quand j’étais petite, […] j’étais persuadée que tout le monde était homosexuel […]. Je pensais que l’hétérosexualité n’était pas normale. […] J’ai eu un énorme choc, le jour où j’ai compris… » Cette croyance est probablement sous-tendue par une théorie sexuelle infantile selon laquelle les enfants naissent du commerce sexuel entre personnes de même sexe. Mais le « choc » dont parle Michelle révèle un conflit intrapsychique entre le désir sous-tendant la croyance infantile et l’épreuve de la réalité. On peut entendre ici un « je sais bien mais quand même » (Ducousso-Lacaze, 2004) : je sais bien qu’existe l’hétérosexualité et son rôle dans la conception des enfants mais, quand même, la part infantile de moi continue à croire que n’existe que l’homosexualité. Le récit de la mêmeté débouche sur l’évocation d’un conflit psychique où le retour, sous forme de « choc », de la référence à l’autre sexe, rejetée ou refoulée dans la croyance infantile, joue un rôle majeur.

5 Cette évocation est vite interrompue par Michelle : « … Donc je n’ai pas fait de coming out… » Le récit de la similarité des expériences reprend. Éliane : « Moi, j’ai jamais non plus fait vraiment de coming out… J’en ai jamais fait auprès de ma mère. J’en ai fait un auprès de mon père » – une dénégation est à l’œuvre puisqu’elle parle finalement d’un coming out. Michelle précise alors « quand ils ont divorcé », ce qui permet à Éliane de dire : « J’ai dû faire mon coming out quand j’avais une vingtaine d’années auprès de mon père. » La suite navigue entre évitement du conflit et conflictualisation : « Et donc, il a réagi comme il fallait, car il a dit : ça ne me pose aucun problème. Si j’ai bien compris, ça lui a quand même posé quelques problèmes après. » Puis l’évitement l’emporte : « […] Une fois que ça a été dit, ça a été dit, ça n’a pas donné lieu à des mises au point. »

6 La croyance infantile de Michelle semble alors revenir sur le devant de la scène, articulée à l’imago maternelle : « Et du coup, dit-elle, je crois que je n’ai jamais non plus envisagé que ça pourrait me poser des difficultés pour avoir des enfants. […] avec raison je pense d’ailleurs, puisque j’ai pas réussi à les porter moi, que ma mère avait eu un peu de mal à tomber enceinte et je pense que si j’avais été hétérosexuelle, ça aurait nettement été plus compliqué pour moi d’en avoir. » Ici la croyance infantile est articulée avec l’imago maternelle. Le mouvement psychique est double : on observe l’identification à l’imago maternelle en difficulté pour engendrer et, dans le même temps, un mouvement de différenciation par rapport à elle. Alors que le psychologue reformule : « Votre mère a eu des difficultés… », Michelle ajoute : « … à tomber enceinte. Donc, je pense que c’était effectivement plutôt plus facile en étant lesbienne. » Phrase qui exprime à la fois le mouvement de différenciation et de triomphe vis-à-vis de l’imago maternelle et le mouvement d’identification à Éliane enceinte. Ce fantasme de triomphe trouve un écho chez Éliane qui dit alors : « Ah oui ! Pour moi, ça a toujours été une évidence. À la fin de l’adolescence, je pense même que j’avais un sentiment de libération et de bonne humeur qui était lié à cette conscience. »

7 Toutes deux tiennent à dire la quasi-identité de leurs expériences subjectives : travailler, vivre ensemble, mais aussi avoir une expérience similaire de l’homosexualité. L’interfantasmatisation qui sous-tend ce soi conjugal semble s’enraciner, notamment, dans un fantasme infantile de Michelle attribuant une supériorité au choix d’objet homosexuel même pour avoir des enfants. Pourtant des conflits, plus ou moins refoulés ou déniés, dans le rapport à l’autre sexe et aux images parentales sont à l’œuvre et, quoi qu’elles en disent, leurs expériences subjectives ne sont pas identiques.

Le pouvoir de procréation du donneur

8 Dans nos recherches, les thèmes du choix du mode de procréation et du rapport au tiers de procréation (Gross, 2012) sont propices à l’émergence de la différence et du conflit psychique. Michelle et Éliane avaient-elles d’autres solutions que le recours à l’iad ? Michelle : « Avoir un copain qui donne, ça c’est une situation de fragilité juridique telle ! Puisque le parent social n’existait pas pour la loi française, alors que le parent biologique a tout pouvoir… » Une irruption fantasmatique semble infiltrer l’argumentation juridique et Michelle se reprend : « Enfin, tout pouvoir, en tout cas partagé avec l’autre parent. » Qu’en est-il du pouvoir imaginaire attribué par Michelle aux donneurs grâce auxquels ses deux enfants ont été conçues ? Suit un mouvement d’évitement : « On était un couple […] on voulait être parents toutes les deux », où domine la référence à une forme d’indifférenciation – et probablement une forme de dédouanement : « Donc, en France on n’avait pas tellement d’autres solutions. » Michelle trouve un dégagement grâce à une anecdote plaisante sur leurs enfants, mais le thème des donneurs resurgit brusquement comme s’il avait constitué le contenu réprimé de l’ensemble de la séquence : « Mais voilà […] on s’est posé la question au départ de savoir si ce seraient des donneurs anonymes ou des donneurs… voilà, avant de réaliser qu’on pouvait se poser toutes les questions du monde, mais qu’on n’avait pas le choix [rires]. » Les pensées liées aux donneurs semblent envahir l’espace psychique et parler d’absence de choix semble les dédouaner de la responsabilité du choix et signifier la rencontre avec leur limite (castration) en tant que couple de femmes.

9 Puis les tentatives pour circonscrire les représentations liées au donneur échouent. Ainsi Éliane dit : « Un donneur anonyme, pour moi, ça m’allait bien parce que je trouvais qu’il ne manquait rien dans ma famille et qu’on n’avait pas besoin d’avoir une autre figure, a priori. » S’agit-il d’une dénégation ? Très vite après, la figure expulsée de la famille revient via la culture sous le vocable de « papa » : « Mais je pense que la société, surtout en ce moment d’ailleurs, avec ces histoires de petits rennes qui cherchent leur papa… – Des petits rennes qui cherchent leur papa ? – Oui, il y a beaucoup de films pour les enfants sur des histoires de petits rennes qui cherchent leur papa […] Un papa pour Noël. » L’anonymat semble insuffisant pour protéger du retour du papa (« pour Noël », c’est-à-dire demandé par les enfants ?).

10 Puis, pour Michelle, la figure du donneur revient via le souvenir de leurs démarches en Belgique : « Ils nous ont demandé si on voulait que ce soit le même donneur de sperme, ce qui nous a un peu ahuries parce que pour nous, anonyme, c’est anonyme [rires]. […] Mais comme ils nous ont rappelées juste après pour dire que, de toute manière, il n’y avait plus de sperme de ce donneur-là, aussi, on n’a même pas pu [rires] leur dire qu’on assumait l’anonymat et que, pour nous, ça pouvait pas être le même… le même donneur. » Alors que nombre de couples lesbiens recourent au sperme du même donneur afin de fonder le lien fraternel entre les enfants (Ducousso-Lacaze, 2004), Éliane et Michelle, elles, sont surprises par cette possibilité. Comme si elles ne pouvaient que se défendre contre le pouvoir de procréation du donneur.

11 Comment y pensent-elles ? Éliane : « Moi j’ai de la gratitude vis-à-vis du donneur et des donneurs en général. D’ailleurs je me sens une sorte de dette morale. » Mais le conflit psychique est toujours là : « Maintenant, ça m’occupe pas souvent, enfin, je veux dire… j’y pense jamais […] une gratitude en même temps… ça m’occupe pas beaucoup l’esprit. » Alors qu’Éliane exprime de la gratitude et recourt, probablement, à des dénégations, Michelle, elle, ne dispose d’aucun mécanisme de défense ni de dégagement : « Ouais, moi, euh… bah ouais, ouais, enfin, en même temps [rires] euh oui, oui, c’est bien. Non, c’est… » ; devant son malaise, le psychologue jugera préférable de changer de thème. On pense au « choc » évoqué par Michelle à propos de sa compréhension du rôle de l’hétérosexualité. Les représentations liées au(x) donneur(s) sont plus inquiétantes pour Michelle, qui n’a pas porté les enfants, que pour Éliane, comme si elle était sans défense vis-à-vis de la toute-puissance imaginaire du biologique (des donneurs).

Ambivalence à l’égard des images parentales

12 Avec le thème de la réaction de leurs parents au projet d’enfant surgit l’expression de l’ambivalence, ce qui tranche avec la banalisation à propos du coming out. Serait-ce parce qu’elles parlent maintenant à partir de leur position subjective de « parents de » et non « d’enfants de » ? Par ailleurs, Michelle se fait le porte-parole de cette ambivalence et soutient Éliane pour exprimer la sienne. Ainsi, celle qui peine à parler du donneur soutient l’autre pour parler du lien aux générations antérieures et assumer l’ambivalence.

13 Pour Michelle, ses parents « ont toujours un petit côté cynique et d’un côté ils n’assument pas qu’ils sont contents… », mais le problème est ailleurs : il faudrait surtout « qu’ils soient moins présents et éviter qu’ils se mêlent de tout […] ma mère beaucoup plus, enfin, ma mère énormément ». À l’image maternelle envahissante est associée une image paternelle soumise : « Ma mère dirige beaucoup mon père. »

14 Éliane banalise la réaction de ses parents : « Ils ont fait les choses assez normalement », puis paraît en difficulté. Michelle parle alors du père d’Éliane : « Il oublie les anniversaires des enfants mais se vante d’être un grand-père gâteau. » Éliane peut dire : « Ah oui, alors qu’il ne l’est pas du tout. » Selon elles, c’est un homme « toujours entre deux avions », qui s’est peu occupé de ses deux filles. Marié quatre fois, il a tendance à penser comme sa femme du moment.

15 Les deux images paternelles sont en difficulté de différenciation par rapport aux images maternelles ou féminines, mais sont différentes. Quel lien entre ces images paternelles et les difficultés que rencontrent les deux femmes avec les représentations du tiers de procréation ?

Images grand-parentales et secret de famille

16 L’expression de l’ambivalence à l’égard des images parentales va se préciser à partir du discours sur les grands-parents, suite à l’interpellation de Michelle : « Vous ne nous avez pas interrogées sur nos grands-parents ! » Éliane parle alors de sa grand-mère morte avant la naissance d’Océane : « Elle aimait beaucoup Michelle… », cette dernière ajoute : « Oui, c’est pour ça que je pensais aux histoires de coming out, mais les grands-parents nous ont accueillies… » Ainsi s’exprime le sentiment de ne pas avoir été accueillies par les images parentales. Comme si restait une souffrance du côté de la reconnaissance par les parents. Éliane déploie une image de grand-mère idéalisée : bien que catholique, elle avait un esprit critique, a fortiori pour soutenir sa petite-fille. Michelle précise qu’il s’agit de la grand-mère paternelle et le psychologue demande : « Et du côté maternel ? » Éliane : « En fait il y a une coupure du côté de ma mère. » Elle raconte qu’elle croyait que la mère de sa mère était morte avant d’apprendre, à 30 ans, qu’elle venait à peine de mourir et que sa mère avait une sœur. Elle pense que le père de sa mère est mort quand elle était petite mais n’en sait pas plus : « Il y a un énorme trou noir du côté de ma mère. » La formule condense les effets du secret familial avec lequel Éliane a grandi.

17 Michelle veut surtout parler du père de sa mère : « Mon grand-père est totalement fan de ses petites-filles [lapsus : il s’agit de ses arrière-petites-filles]. » Le processus d’idéalisation domine : « Mon grand-père a toujours été plus que fan de moi. [Rires] Il a arrêté de fumer le jour où je suis née… et il est… Il a toujours été prêt à absolument tout accepter et tout… » Sous-jacents au processus d’idéalisation se devinent des enjeux œdipiens : « D’après ce que dit ma mère, elle a toujours perçu ses parents comme plutôt réactionnaires et pas ouverts et je pense que ça l’a un peu énervée, mais à partir du moment où il a compris que j’étais lesbienne, c’était la chose la meilleure du monde. – Et ça a énervé votre mère, en fait ? – Ce sont surtout les cigarettes qui l’avaient beaucoup énervée, parce qu’il l’avait enfumée pendant toute son enfance, toujours… et le jour où je suis née, il a dit : Non, non, mais c’est mauvais, bon, ça suffit… [rires] » Le sentiment de victoire sur l’image maternelle s’articule à une configuration œdipienne où l’image idéalisée du grand-père garantit que la victoire est possible. Pas étonnant dès lors que Michelle dise ensuite qu’elle tenait à se marier surtout pour que son grand-père ait des droits vis-à-vis d’Océane et Émeline.

18 Cette configuration œdipienne semble jouer un rôle de premier plan dans la structuration des liens de couple et de filiation et nous apprenons qu’Océane et Émeline sont alleés à l’école primaire de Michelle enfant et que Michelle y est déléguée des parents comme l’était sa mère. Dans ce lieu, elle dit se sentir reconnue comme mère par les institutrices, notamment la directrice qui l’a connue enfant. Ainsi se rejoue, pour l’éducation des enfants, le mouvement de rivalité et d’identification à l’égard de l’image maternelle soutenu par le sentiment d’être reconnue par une figure tierce.

19 D’autre part, tout au long de l’entretien, Michelle introduit des repères temporels et symboliques dans le récit d’Éliane sur ses propres parents et grands-parents. Comme si, au sein de l’alliance inconsciente du couple, elle avait pour fonction, en appui sur sa propre structuration œdipienne, de maintenir la référence à l’institution de la parenté face à « l’énorme trou noir » qui menace d’indifférenciation la famille d’Éliane. Ajoutons que, lors du dessin en couple de l’arbre généalogique, Michelle s’octroie le rôle de celle qui figure par des carrés les membres des deux lignées dans leurs générations et octroie à Éliane le rôle d’inscrire les prénoms dans les carrés.

Position et place d’Océane dans ses liens et sa généalogie

Océane et la lignée de Michelle

20 Examinons maintenant les productions d’Océane sous l’angle de la dynamique des liens mue par les mouvements antagonistes et complémentaires de la différenciation et de l’indifférenciation. Océane témoigne d’un investissement certain au cours de la réalisation du génogramme (voir figure p. 51). Elle commente sa production à la fin sans pour autant associer spontanément sur les membres de la généalogie figurés. Si elle recourt aux éléments de la consigne : deux icônes distinguant les sexes, rond et carré ; deux traits horizontaux pour l’alliance ; un trait descendant partant du lien d’alliance pour attacher les enfants, elle les adapte aussi selon son désir. Ainsi, elle choisit d’inscrire l’initiale du prénom dans l’icône masculine ou féminine ; elle ne mentionne aucun patronyme et surtout elle interprète sur l’ensemble du génogramme le tracé des liens. En effet, ses liens de filiation ou d’alliance placent les membres au regard les uns des autres, dans le respect de leur position dans la parenté, sans les relier au sens strict : aucune icône n’est accrochée à aucun des vecteurs signifiant le lien. Les couples sont donc unis relativement. Les descendants ne disposent que d’un lien vis-à-vis duquel ils se distribuent. Est à l’œuvre une tension entre sa capacité à sémiotiser (recourir à du code) et sa tendance à sémantiser (inscrire un sens idiosyncrasique dans sa production).

21 La construction de la généalogie met en rapport les deux lignées maternelles, sur quatre niveaux de générations articulés de façon classique. L’organisation produite est conforme à son âge. L’ordre de sa réalisation est logique et s’appuie sur sa connaissance de la parenté : elle procède par lignée puis par étage générationnel. La double différence des sexes et des générations aux niveaux figuratif comme verbal est effective. Pourtant, différents éléments de sens travaillent en sourdine ce texte-figure (Grihom et Laflaquière, 2004). Une erreur se produit dès le départ, annulée en recommençant sur l’autre face de la feuille. En effet, elle débute par les arrière-grands-parents du côté de Michelle et place en dessous un homme, « C », et le couple de ses grands-parents avec une inversion quant au sexe de chacun d’eux. Elle surcharge alors l’initiale du grand-père. Quel sens inconscient se dévoile dans ce lapsus plumae ? Tout d’abord une affiliation préférentielle à Michelle : « J’ai deux mamans, Michelle… », dit-elle, s’arrêtant soudain ; ensuite un attachement marqué et une affiliation au père de Michelle, Pierre : « Ma sœur, elle, s’entend plus avec mamie Hélène et moi, plus avec Pierre » ; enfin et surtout, dans la reconnaissance de sa bévue, une ascendance commune de ses deux grands-parents confirmée par la présence du frère de sa grand-mère (C). Lors de l’entretien, elle dit : « Euh bah, en fait, là, j’avais commencé avec les parents de Pierre et j’ai commencé à faire la… la mamie Hélène et son frère. Donc ça n’allait pas [rires] parce que ça aurait été bizarre que les parents de Sylvie… les parents de Daniel soient les parents de mamie Hélène. Bah, ils sont mariés, donc, ça serait un petit peu bizarre. »

22 Derrière la connaissance de la parenté affleurent des logiques d’indifférenciation. D’une part, une possible confusion entre générations (Sylvie est l’arrière-grand-mère) basée sur un fantasme de mêmeté à partir d’un seul couple d’ancêtres, évocateur de la filiation narcissique imaginaire (Guyotat, 1995). D’autre part, une indifférenciation entre couple fraternel et couple conjugal qui traduirait un fantasme de mêmeté. Ces éléments altèrent-ils par la suite la connaissance de sa position dans la parenté ? Étudions les enjeux de filiation, d’alliance et de germanité.

23 L’orientation préférentielle pour la lignée de Michelle se concrétise avec le nouveau génogramme. Elle inscrit les grands-oncles et grands-tantes connus et moins connus (elle met des points d’interrogation et de suspension), insistant particulièrement sur deux « frères » dont les icônes ont un trait surchargé pour « corriger » la confusion initiale de genre. Claude, le frère de sa grand-mère, est positionné très près de sa sœur et est le seul élément séparateur entre les deux lignées de grands-parents. Sa place est centrale. Ce couple fraternel prend une position d’ascendants du couple d’Éliane et Michelle. On trouve Océane et sa sœur dans la continuité de ces couples en se centrant sur les positions – les liens de filiation étant peu discriminants. Hadrien, le frère de Michelle, figuré comme femme avec sa future femme, est rectifié en homme et sa liaison avec sa future épouse est l’objet d’une invention sémiotique : ce couple d’abord du même sexe puis différencié est uni par trois traits horizontaux : une union notable dans la production.

24 L’insistance sur les figures masculines est nette dans la lignée de Michelle. Ainsi, l’arrière-grand-père d’Océane (grand-père de Michelle) est connu et idéalisé pour avoir été comme un père pour sa petite-fille. Il aurait tout donné mais pas pour sa fille Hélène – c’est le même discours que tient Michelle. En outre, la position du frère d’Hélène fait penser à une relation avunculaire, le frère de la mère semblant investi d’une fonction paternelle.

25 Du côté des enfants, la filiation s’inscrit par un seul lien à partir de leurs « deux mamans » et les positions sont parlantes. Océane est au-dessous de Michelle et sa sœur au-dessous d’Éliane. La mêmeté apparue après le premier raté du génogramme concerne bien la filiation d’Océane à Michelle. La filiation de Michelle et d’Océane semble reposer sur des fantasmes de mêmeté tempérés par la figuration d’un tiers pourvoyeur de jouissance et évitant la castration : le grand-père de Michelle pour Michelle ; celui d’Océane pour Océane. La figure du donneur pourrait fantasmatiquement s’originer dans celle d’un homme qui n’est pas le père institué dans le cas de Michelle. Le déplacement de sa filiation sur un couple fraternel pour Michelle (sa grand-mère et le frère de celle-ci) irait aussi dans le sens d’une annulation de la fonction différenciatrice du père institué.

26 La première partie du génogramme mobilise nettement une connaissance de la parenté et une sémantisation marquée juste voilée par la structure d’ensemble.

Des logiques d’indifférenciation

27 Dans les autres productions de l’enfant [2], des éléments vont dans le sens des fantasmes de mêmeté. Au dessin de famille, la différenciation des sexes et des générations est présente, l’engendrement semble essentiellement maternel. La difficulté de différenciation ressort dans le dessin et avec l’attribution de métiers aux cinq adultes présents. Océane est en peine pour dire ce qu’elle a symbolisé. Cette figuration et son impensé évoquent le moment de surprise du couple parental face à l’identité du donneur « anonyme » et la mêmeté associée au travers du choix d’objet comme du choix professionnel. Les planches du cat proposées confirment la différenciation des sexes et des générations mais aussi la difficulté à trouver une place reconnue dans la filiation : l’enfant est dans une position de soumission au désir des adultes avec un sentiment de solitude. Le conflit œdipien est présent. Océane a peu de sécurité interne et l’angoisse de castration est prévalente. Les figures parentales ne sont pas protectrices et imposent de la mêmeté avec un certain sadisme. Toutefois, Océane témoigne d’un plaisir à raconter et fait preuve d’imagination.

28 Du secret semble transiter par les liens intersubjectifs et « faire famille » : secret sur le rapport au donneur [3] assorti de refoulement, sur l’origine, donc, même si le fantasme de scène primitive est structurant, sur l’identité de la mère de la grand-mère d’Éliane, sur ce « trou noir » évoqué lors de l’entretien, secret sur la sexualité de façon plus large. Le cat incite à penser une mêmeté qui « mange » les différences sous couvert de pactes dénégatifs dans la famille – cf. à ce propos l’entretien parental sur le donneur. Que contient le sperme du donneur, qui est-il, ne va-t-on pas ingérer du même en le prenant pour origine sexuée ? Quel secret ou tabou doit connaître Océane pour subjectiviser sa place dans la filiation et sortir du cumul de l’identique entre mères et filles ? En résumé, trois dimensions paraissent intriquées chez elle en lien avec la problématique parentale et la dynamique du lien de couple : celle du secret sur les origines d’une part, celle d’un secret généalogique d’autre part, enfin la nature des fantasmes narcissiques à l’œuvre.

Océane et la lignée d’Éliane

29 Venons-en à ses modes de connaissance et de représentation de sa filiation du côté d’Éliane. Un degré de confusion plus important y règne. Éliane est affiliée à son père, Pascal – un homme à femmes –, et à sa dernière compagne. Même si la mère d’Éliane figure entre une autre épouse de son père et sa propre sœur, elle n’est repérable comme mère d’Éliane qu’à partir de la lignée des ascendants. Ni sa position ni les liens ne permettent d’établir la filiation d’Éliane à sa mère. Océane a pourtant réussi à donner le change en faisant figurer la dernière compagne de Pascal – dont elle parle en termes affectueux – en position de grand-mère. Les parents de Pascal sont morts et semblent mal connus tandis que les parents de sa grand-mère Adèle sont évoqués au travers d’un récit de rupture associant la sœur de sa grand-mère. Le « trou noir » d’Éliane perturbe la filiation instituée pour Océane. Soulignons l’investissement d’Océane pour sa famille avec la présence des fratries à toutes les générations à partir des grands-parents.

30 La position de l’ensemble de la généalogie met les ascendants en limite de feuille et libère un espace d’un tiers de page au-dessous des derniers-nés. Cette sémantisation peut signifier que de nouveaux maillons de la chaîne des générations peuvent voir le jour.

31 Si l’on met en rapport la réalisation d’Océane avec les fonctions psychiques et parentales de ses deux mères, la lignée de Michelle évoque une lignée plutôt paternelle, bien repérée et assez bien connue en dépit du travail des logiques souterraines de désir décrites. L’accès à la double différence témoigne de l’existence de tiers symboligènes. « Je désigne par là tous ceux qui […] participent d’une façon ou d’une autre à l’effectuation des fonctions paternelles » (De Neuter, 2011). Lors de l’arbre généalogique parental, Michelle structurait la généalogie pour qu’Éliane y inscrive les noms. Or, Éliane achève l’arbre par la filiation d’Océane et de sa sœur, tracées en bleu à la différence des autres filiations. Éliane se relie à ses deux filles par l’alliance et à sa mère porteuse d’une énigme générationnelle. Elle inscrit des points dans les icônes des grands-parents abandonnant tandis qu’Océane y écrit ses points d’interrogation. Les mêmes incertitudes sont écrites dans le génogramme d’Océane et dans celui de sa mère Éliane.

Conclusion

32 La situation analysée est tout à fait singulière et une erreur serait de croire que l’on peut, à partir d’elle, tenir un discours général sur ces configurations familiales. Nous avons eu l’occasion d’effectuer des études cliniques de couples lesbiens au fonctionnement très différent (Ducousso-Lacaze, 2014) et, pas plus que les couples hétérosexuels, les couples homosexuels ne sont identiques les uns aux autres. Pourtant, comme souvent pour les études de cas, la singularité suggère des pistes de réflexion qui la dépassent. Nous insisterons sur trois points.

33 Tout d’abord, relevons que bien des paramètres de la transmission psychique inconsciente, sur trois générations au moins, sont à prendre en compte si l’on veut saisir le fonctionnement familial et la manière dont les enfants y sont inscrits. Un secret familial dans la lignée d’Éliane, des imagos paternelles « défaillantes » dans les deux lignées semblent mettre le couple en difficulté dans le rapport subjectif au(x) donneur(s) et à l’autre sexe et dans la transmission d’une fonction phallique. Les enjeux du couple pour le maintien du lien suscitent du conflit chez Océane qui s’en fait l’héritière et semble ne pas pouvoir questionner son origine. Pour autant, de la différenciation est aussi à l’œuvre. Océane, du côté de Michelle, a affaire à un lien différenciateur des positions selon les générations. La mère sociale semble ici avoir une fonction de tiers soutenant l’accès au symbolique même si, pour Océane, le lien à Michelle est aussi porteur d’une mêmeté tendant à confondre le conjugal et le fraternel. Et, par ailleurs, Océane sait bien quelque chose de son origine bien qu’elle soit contrainte de l’habiller au moyen de fantasmes. Le couple parental est en position d’héritier d’une transmission psychique dans laquelle le pôle de l’indifférenciation grève, sans les éliminer, les effets structurants du pôle de la différenciation. En cela cette situation n’est guère éloignée des situations que nous rencontrons dans notre clinique quotidienne auprès des familles, quelles que soient leurs configurations.

34 D’autre part, les conflits psychiques dans le rapport au tiers de procréation tels qu’ils apparaissent dans cette situation sont à la fois singuliers et illustratifs des conflits psychiques vécus par les couples hétéro ou homosexuels qui recourent à un tiers de procréation. Comme le souligne Diane Ehrensaft (2010), et comme nous avons pu le montrer ailleurs, ces couples ne peuvent échapper à l’exigence de se représenter ce tiers de procréation et la représentation d’un « gentil monsieur » (Ehrensaft, 2010) ou d’un « généreux donneur » (Ducousso-Lacaze, 2004) constitue une défense contre la complexité des fantasmes à l’œuvre. La référence d’Éliane à un sentiment de dette et les difficultés de Michelle, elle qui n’a pu porter les enfants, face à la puissance procréatrice du donneur, illustrent cette complexité. Dans toutes ces situations, homo ou hétéro, le discours sur le tiers de procréation peut osciller entre la représentation d’un objet partiel et celle d’un objet total, sous-tendue par des projections de contenus fantasmatiques vécus comme plus ou moins dangereux et de mécanismes de défense de l’ordre du clivage, du déni, du refoulement (Ehrensaft, 2010). Comme le montre l’approche du discours d’Océane, les difficultés des adultes pour faire avec ces fantasmes peuvent retentir sur l’élaboration par l’enfant d’un savoir sur son origine. Ajoutons que la situation étudiée suggère que la transmission psychique inter et transgénérationnelle joue un rôle déterminant dans la manière dont le fonctionnement familial parvient à mettre en représentation la complexité des fantasmes en rapport avec le tiers de procréation.

35 Enfin, comme nous l’avons dit sans insister, cette situation suggère que, dans un couple de femmes, l’une des deux, la mère sociale en l’occurrence, peut se faire représentante de la ou des fonctions paternelles. Nous rejoignons en cela les analyses récentes d’Émilie Moget et Susann Heneen-Wolff (2015). Nos propres analyses cliniques rappellent que c’est aussi en tant qu’elle est inscrite dans une lignée où sont présents des « tiers symboligènes » que la mère sociale peut jouer ce rôle-là.

Description de l'image par IA : Arbre généalogique dessiné par Michelle et Éliane avec plusieurs branches et nœuds.
Arbre généalogique réalisé à deux par Michelle et Éliane
Description de l'image par IA : Dessein de génogramme avec des symboles et des lettres.
Génogramme réalisé par Océane

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Mots-clés éditeurs : arbre généalogique, génogramme, Homoparentalité, liens familiaux, psychanalyse, transmission psychique

Date de mise en ligne : 10/04/2017

https://doi.org/10.3917/dia.215.0037