Article de revue

Dans l’histoire de l’Asie avec SAS

Pages 85 à 97

Citer cet article


  • Tertrais, H.
(2018). Dans l’histoire de l’Asie avec SAS. Bulletin de l'Institut Pierre Renouvin, 48(2), 85-97. https://doi.org/10.3917/bipr1.048.0085.

  • Tertrais, Hugues.
« Dans l’histoire de l’Asie avec SAS ». Bulletin de l'Institut Pierre Renouvin, 2018/2 N° 48, 2018. p.85-97. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-bulletin-de-l-institut-pierre-renouvin-2018-2-page-85?lang=fr.

  • TERTRAIS, Hugues,
2018. Dans l’histoire de l’Asie avec SAS. Bulletin de l'Institut Pierre Renouvin, 2018/2 N° 48, p.85-97. DOI : 10.3917/bipr1.048.0085. URL : https://shs.cairn.info/revue-bulletin-de-l-institut-pierre-renouvin-2018-2-page-85?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/bipr1.048.0085


Notes

  • [1]
    Hugues Tertrais est professeur émérite à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, fondateur du Centre d’histoire de l’Asie contemporaine (CHAC). Dernières publications : L’Asie pacifique au xxe siècle, Paris, Armand Colin, 2015 ; 1945-1954. Regards sur l’Indochine, Paris, Gallimard/Ministère de la Défense, 2015 ; Atlas de l’Asie du Sud-Est, Paris, Autrement, 2014.
  • [2]
    Gérard de Villiers, Mes carnets de grand reporter, Paris, Éditions Filipacchi, 1993. Accessibles sur Gallica, ils se déclinent en sept chapitres qui sont autant de pays – quatre sont en Asie, puisque c’est ici le propos : Birmanie, Cambodge, Afghanistan, Brunei.
  • [3]
    Mission à Saigon, Paris, Plon, 1970, p. 7-8.
  • [4]
    Le disparu de Singapour, Paris, Plon, 1976, p. 103.
  • [5]
    Tornade sur Manille, Paris, Plon, 1981, p. 9 et p. 21.
  • [6]
    Mission à Saigon, Paris, Plon, 1970, p. 17-18.
  • [7]
    Ibid., p. 12.
  • [8]
    Ibid., p. 125.
  • [9]
    Ibid., p. 11.
  • [10]
    Roulette cambodgienne, Paris, Plon, 1974, p. 76.
  • [11]
    Tornade sur Manille, Paris, Plon,1981, p. 10.
  • [12]
    Le disparu de Singapour, Paris, Plon, 1976, p. 68.
  • [13]
    Ibid., p. 153 et 204.
  • [14]
    Ibid., p. 77.
  • [15]
    Roulette cambodgienne, Paris, Plon, 1974, p. 38.
  • [16]
    Ibid., p. 7-9.
  • [17]
    L’héroïne de Vientiane, Paris, Plon, 1972, p. 252.
  • [18]
    Roulette cambodgienne, Paris, Plon, 1974, p. 12.
  • [19]
    Ibid., p. 32 et p. 59.
  • [20]
    Mission à Saigon, Paris, Plon, 1970, p. 253.
  • [21]
    Le disparu de Singapour, Paris, Plon, 1976, p. 251.
  • [22]
    Ibid., p. 9 et p. 27, p. 74 ou p. 191.
  • [23]
    Ibid., p. 14.
  • [24]
    Mission à Saigon, Paris, Plon, 1970, p. 153
  • [25]
    La solution rouge, Paris, Plon, 1991, p. 247
  • [26]
    Jacqueline Rémy Hospital, « La série SAS de Gérard de Villiers : un cas de littérature populaire (1965-1997) », dirigée par Christiane Moatti (Université Paris 3) et soutenue en 1999.

1Son altesse sérénissime, SAS, donc, héros de la série, apparaît comme un mercenaire de haut vol intervenant sans état d’âme dans les coulisses sombres des conflits internationaux, zones de non-droit où, bien sûr, tous les coups sont permis pourvu qu’ils soient efficaces [1]. Malko Linge n’est pas américain, mais il travaille pour la CIA, son employeur – ou son client – principal sinon unique, qui l’appelle ponctuellement pour renforcer ses équipes : « une barbouze de luxe » selon ses propres termes. Sa rémunération – au forfait sans doute – n’est pas connue, mais son budget n’a apparemment pas de plafond – il interviendrait aussi gracieusement, à l’occasion. Dans ses moments de « grande solitude », il rêve aux améliorations que ses activités permettront d’apporter au château qu’il entretient en Autriche et où l’attend une mystérieuse Alexandra. Le rapprochement est-il voulu ? Ce ressortissant de l’empire qui domina l’Europe, jusqu’à la fin du xixe siècle, travaille pour l’empire qui domine le monde à la fin du xxe siècle – lui-même alors à son tour fragilisé.

2Gérard de Villiers (1929-2013), l’auteur à succès de cette littérature de gare à gros tirage, dont chaque roman peut en effet se lire en un trajet, a publié quelque 200 titres entre 1965 et 2013. 10 % environ concernent l’Asie, une Asie principalement orientale, l’Extrême-Orient de la tradition, et dans une moindre mesure, le monde indien et sa périphérie, du Sri Lanka au Népal, avec une prédilection pour l’Asie du Sud-Est, sa diversité et sa complexité. Aidé par une première carrière de journaliste-grand reporter, son parti pris est celui du réalisme, de la vraisemblance [2].

Au cœur de l’Histoire

3Un SAS se lit en effet « comme si on y était » et l’auteur était célèbre pour ses repérages sur les théâtres qu’il met en scène. Il y a d’abord les lieux, sites remarquables, villes ou pays : à la différence d’Hergé, qui déplace son héros Tintin dans de vrais pays, mais également dans des contrées fictives, de Villiers parachute en général le sien dans des lieux bien identifiés et affichés en couverture : Embuscade à la Khyber Pass (1983) pointe par exemple ce col mythique donnant accès à Kaboul dans un sens, et ouvrant dans l’autre sens, depuis les montagnes afghanes, sur la vaste plaine indo-gangétique ; Le disparu de Singapour (1975) s’ouvre lui sur un plan du centre-ville, où il n’est cependant pas toujours aisé de suivre – même pour qui connaît les lieux – le parcours des uns ou des autres. Accessoirement, l’auteur a le sens de la formule, qui caractérise au plus juste lieu ou situation, non sans quelque ironie : en pleine guerre du Vietnam, plus précisément au lendemain de l’offensive du Têt, la mission diplomatique américaine à Saigon est décrite comme une « boîte à chaussures en béton armé percé d’ouvertures en losange dont les parois auraient eu vingt centimètres d’épaisseur ». Si l’on y ajoute la couleur blanche, tout le monde peut reconnaître le singulier bâtiment posé au centre de Saigon – détruit après 1975. « C’était certainement la seule ambassade au monde, ajoute-t-il, à avoir été construite selon les normes du mur de l’Atlantique [3]… »

4SAS est dans l’Histoire. L’or de la rivière Kwai (1968), met en fiction la disparition, l’année précédente, de Jim Thomson, ancien de la CIA devenu Jim Stanford sous la plume de Gérard de Villiers. Aujourd’hui encore, la légende demeure quant à cette disparition, alors que la société Jim Thomson commercialise toujours une soie de qualité. Trente-trois ans plus tard, en 2001, un assassinat collectif, dont est notamment victime le roi Birendra, se produit dans le Palais royal de Khatmandou : il donne naissance au roman Le roi fou du Népal (2002). Entre ces deux ouvrages et plus largement, le répertoire chronologique des aventures asiatiques de SAS, constitue en effet un discours sur l’histoire, la date de publication de chaque roman étant liée de près ou de loin à un événement marquant dans la zone.

5La série commence en 1965 en Turquie (SAS à Istamboul, 1965), soit l’année même du déclenchement de la guerre du Vietnam, et le poids de l’histoire en Asie n’est pas loin : le troisième opus, Mission apocalypse (1965), met en cause un certain Yoshico Tacata, nationaliste japonais qui n’a pas digéré la défaite de son pays vingt ans plus tôt. Sous le Japon, la Chine ! L’implication de Pékin en soutien du Viêtcong, l’adversaire communiste des Américains au Sud-Vietnam, ressort dans Les trois veuves de Hong Kong (1968) sous la forme d’un complot visant le Coral Sea, porte-avions américain de retour d’opérations au Vietnam et attendu à Hong Kong. Le roman sort en 1968, année marquée par l’offensive du Têt. Mission à Saigon (1970), le roman suivant, est consacré aux difficultés américaines dans le Sud-Vietnam de l’après-Têt. Mais, en marge du conflit, les grandes manœuvres diplomatiques sino-américaines ont commencé, avec la question du siège chinois aux Nations-Unies, tombé en 1945 dans l’escarcelle de Chiang Kai-shek. Alors que l’Assemblée générale s’apprête à basculer en faveur de Pékin, Cyclone à l’ONU (1970) met à nouveau en scène le Japon, ou plutôt certains de ses agents, qui mettent tout en œuvre – chantages compris – pour l’en empêcher. Pékin fera en effet son entrée dans la Maison de verre en 1971, après le vote de la résolution 2 758. Mais, pour l’heure, la guerre continue en Indochine : elle sert de cadre à L’héroïne de Vientiane (1972), avec un jeu de mots transparent sur le premier terme du titre : alors qu’une prometteuse négociation rapproche les frères ennemis du royaume, sous les auspices de l’ambassade des États-Unis et dans la perspective d’une sortie de guerre dans la péninsule, les profits de l’opium pourraient la contrarier. Deux ans plus tard au Cambodge, en pleine guerre civile, un autre blocage empêche toute négociation, que souhaite Washington : il est cette fois question d’éliminer un officiel, le général Krom, qui bloquerait tout accord avec « l’autre côté » (Roulette cambodgienne, 1974) et de le faire avant que l’ambassadeur Dean, auparavant ambassadeur au Laos, non personnellement cité, ne prenne ses fonctions.

Le poids du conflit vietnamien

6L’épisode « guerre du Vietnam » proprement dit se clôt d’une certaine manière avec Le disparu de Singapour (1976), où l’indispensable « chef de station » de la CIA est l’ex n° 3 de la Centrale à Saigon qui n’en avait pas supporté l’abandon précipité en 1975. Après leur humiliant départ du Vietnam, les Américains ne sont plus très populaires en Asie du Sud-Est, comme il ressort de la réplique d’une certaine Linda, mise en confiance par un intermédiaire : « Je ne parle jamais à des étrangers. Ils sont bêtes et croient tout savoir. Les Américains surtout. Vous n’êtes pas Américain [4] ? » Mais de gros stocks d’armes – de quoi équiper 300 000 hommes – avaient été abandonnés au Vietnam, dont il fallait se préoccuper.

7Bref retour en Chine, où « l’ouverture et les réformes » promues par Deng Xiaoping après la mort de Mao Zedong sont décidées fin 1978, après que la Chine a fait la guerre au Vietnam, et appliquées à partir de 1979. Mais qui est Deng Xiaoping ? Shanghai Express (1979) suggère l’existence d’une « taupe » soviétique dans son entourage, dont l’identification et la neutralisation, à la faveur de l’exfiltration de cette dernière, supposent une collaboration entre « services » chinois et américains.

8Mais la guerre du Vietnam continue de hanter la série : dans Tornade sur Manille (1981), la CIA entreprend de protéger le président Ferdinand Marcos d’une tentative d’assassinat – il a levé la loi martiale en janvier et annoncé une élection présidentielle, qui se déroulera en juin. William Carter, responsable de la CIA sur place, est lui aussi « un ancien du Vietnam et de l’Asie ». La suite se complique : notre « héros » se substitue à un autre « ancien » : Hans Voguel, ancien légionnaire allemand « fait prisonnier par le Vietcong en 1954 » et « retourné par les communistes » – après avoir « travaillé à l’instruction de l’armée nord-vietnamienne », il a été récupéré par « les services tchèques et est-allemands ». Alors que Malko et l’Américain qui l’emploie survolent la côte vietnamienne entre Bangkok et Manille, où en 1975 des « grappes de Vietnamiens » essayaient de fuir l’ex-grande base américaine, le premier ne put s’empêcher d’ironiser, donnant « un coup de coude à son voisin : “Bill, vous voyez en bas, c’est Danang… Ça ne vous rappelle rien ? L’Américain devint aussitôt blanc comme sa chemise. Malko soupira cruellement : espérons que notre petite équipée se terminera mieux [5]…” »

9Les titres suivants s’accrochent aussi à des événements bien répertoriés. Mort à Gandhi (1986) annonce l’assassinat par une militante tamoule, mais cinq ans plus tard, du fils d’Indira Gandhi, elle-même assassinée comme son Premier ministre de fils. Les Amazones de Pyongyang (1988), supposées dépêchées par Kim Jong-Il pour inquiéter les athlètes américains, collent à l’événement des JO de Séoul, précisément organisés cette année-là dans la capitale sud-coréenne et qui marquent l’avènement du pays dans le club des « puissances », comme les JO de Tokyo avaient symbolisé en 1964 le « retour » du Japon. Croisade en Birmanie (1990) évalue les chances d’Aung San Suu Kyi, peut-être proche d’un général birman, de jouer un rôle politique – ce qui se produira, mais bien plus tard. La solution rouge (1991), sort l’année de l’accord de Paris sur le Cambodge, permettant le retour à la paix et du prince Sihanouk à Phnom Penh. Une solution rouge ? L’auteur imagine une alliance entre communistes Khmers rouges proprement dits, refoulés dans la zone frontalière, avec ceux ralliés au Vietnam autour de Hun Sen, à Phnom Penh, et leur retour au pouvoir, qu’il faut bien sûr empêcher. Hong Kong express (1997) est enfin publié l’année de la rétrocession de l’île à la Chine, après cent cinquante-cinq ans sous drapeau britannique, etc.

Une valeur documentaire ?

10Bien inscrits dans l’Histoire, les romans de Gérard de Villiers ont-ils pour autant valeur historique, voire peuvent-ils servir aux historiens de la période au-delà du repérage chronologique ? Non, sans doute, car ils restent dans le registre de la fiction, mais la réponse est à nuancer selon que l’on s’intéresse aux situations considérées ou à la réalité des complots déjoués.

11Pour qui connaît les lieux, ou les a connus à l’époque, le décor est en général bien campé – traditionnellement en début de roman. Le héros n’avait jamais vu « une ville aussi sale, bruyante, anarchique » que la capitale sud-vietnamienne : « un magma de buildings lépreux et laids, hérissés de barbelés et de sacs de sable, de masures en tôle ondulée, avec quelques villas, reste du colonialisme, isolées dans leurs barbelés, de bâtiments vieillots et décrépits. » En effet ! Car il est vrai qu’au lendemain de l’offensive du Têt, béton et barbelés dominent le paysage. L’hôpital américain, le Third Field Hospital, ressemblait ainsi « à tous les hôpitaux du monde », sinon que « deux blockhaus flanquaient l’entrée, recouverts de grillages à cause des grenades. Saigon était en guerre vingt-quatre sur vingt-quatre [6] ».

12L’ambassade américaine est elle-même, on le sait, bien protégée. L’auteur ne mentionne cependant pas ici qu’elle jouxte la représentation française – une petite porte permet même de passer de l’une à l’autre. Mais la défiance américaine reste totale vis-à-vis de l’héritage français et du colonialisme qui y est attaché. Au centre de Saigon, la symbolique hôtelière l’illustre : d’un côté du théâtre municipal, devenu Chambre des députés, le moderne hôtel Caravelle est réputé « n’abriter que des Américains », ce qui lui avait valu un attentat au plastic quelques mois plus tôt – un risque que ne courrait apparemment pas le Continental, sur la terrasse duquel aucune grenade ne s’était égarée en vingt-cinq ans de guerre – « Seules, les mauvaises langues prétendaient que (ses) propriétaires payaient régulièrement une dîme au Vietcong » (Mission à Saigon, 1970, p. 12). SAS ne va pas jusqu’à préciser que le Continental appartient depuis toujours à la famille Franchini quand le propriétaire du Caravelle, situé de l’autre côté de la rue, se trouve être l’archevêché catholique de Saigon. Même s’ils soutiennent depuis 1950 la guerre qui a d’abord opposé les Français aux communistes vietnamiens, les représentants de Washington ne ratent pas une occasion de marquer leur différence… Dans l’exemple de l’hôpital américain qui vient d’être cité, un capitaine vietnamien avait proposé d’emmener une victime à Graal, hôpital français « plus près », mais s’était attiré une vive réaction du patron de la CIA à Saigon. « Zansky le foudroya de son œil bleu : “C’est un Américain. Il ne va pas à Graal [7]” ».

13Intéressant est également l’affichage que se donnent les États-Unis au Vietnam, et sans doute ailleurs dans le tiers-monde : leur anticolonialisme se teinte de modernité, en particulier par la promotion qu’ils semblent faire des femmes vietnamiennes : durant son séjour, Malko « avait droit à une voiture de service avec téléphone, conduits par une Vietnamienne, comme toutes les voitures de l’ambassade ». En effet, les grandes « américaines » à boîte automatique, pilotées par de frêles Vietnamiennes se frayant un passage dans des nuées de deux-roues, faisaient alors sensation dans le paysage [8].

14En général, les agents américains parlent la langue des pays où ils sont envoyés. « Vous avez suivi vos six semaines de cours, j’espère ? » lui lance en guise d’accueil le patron local de la CIA, avant de poursuivre la conversation en vietnamien, avec ce commentaire adressé au lecteur : « Tous les agents de la CIA et de la DIA (Defence Intelligence Agency) envoyés au Vietnam prenaient des cours accélérés de vietnamien par la méthode audio-visuelle [9] ». Mais il n’y avait pas que le vietnamien. Le chef de station de Phnom Penh morigénait aussi les Khmers dans leur langue [10].

L’image de l’Asie

15En contrepartie, si l’on peut dire, l’image que donne Gérard de Villiers de l’Asie dans la série SAS présente un côté quelque peu inquiétant – peut-être est-ce sa contribution personnelle… L’Asie est-elle affaire de sentiment ? Sur la route de Manille, Hans Vogel et Malko Linge, le premier candidat à assassiner le président Marcos, le second à l’en empêcher, semblent partager le même discours : « L’amour de l’Asie était bien le seul point commun entre Malko et l’homme dont il usurpait l’identité [11] ». Pour autant, « Les Jaunes », cupides et tous corrompus, y sont affublés de tous les maux relevant du racisme. Ce qui revient le plus souvent est le côté compliqué, dissimulé et violent de l’Asie, comme s’il y a toujours quelque chose, un « non-dit » derrière la façade, qui peut se transformer en cauchemar. Une jeune Singapourienne oppose le « rire gêné de l’Asie » à des questions posées par Malko sur son père, que lui-même recherche [12]. « Les Jaunes » ont mauvaise presse.

16Dans cette surenchère de violences affichées, la Chine est suspecte de toutes les turpitudes, Proposition est ainsi faite à Malko, pour plus de discrétion, d’être déplacé dans un cercueil, mais il se méfie de cette façon « bien chinoise de se débarrasser de lui ». Il retrouve finalement l’homme qu’il recherchait dans une situation tragique qu’il s’acharne à décrire : écorché vif et à l’agonie. En connaisseur notre héros indique « reconnaître » tout de suite « le “Leng Tche” le supplice des cent morceaux, inventé par la Dynastie Mandchou quatre cents ans plus tôt ! (…) C’était machiavélique et parfaitement oriental [13] ». Ainsi, en 1975, même la moderne Singapour « était un monde bizarre, malsain, clandestin. Là, il retrouvait l’Asie qu’il connaissait [14] ». Le Vietnam n’est pas en reste : pour mieux renseigner une méthode particulièrement insupportable permettant de « tenir » un informateur, l’auteur croit bon de préciser qu’il s’agit d’une « méthode vietnamienne [15] ».

17Chacun des romans de la série, dont la tonalité « sexe et violence » est une marque de fabrique, comporte des passages de ce genre, avec ses variantes nationales bien sûr. La cruauté s’affiche au Cambodge : « Ce qu’il y a de meilleur chez les communistes, c’est le foie », ainsi commence l’un des deux romans consacrés au Cambodge en guerre. On apprend vite en effet que si le soldat de Phnom Penh a délesté de son foie, au poignard, un combattant khmer rouge grièvement blessé, c’est « pour le manger. Pour prendre les vertus de l’ennemi [16] ». Dans ces conditions, la grande réconciliation entre Khmers, même si l’ambassadeur de Washington à Phnom Penh la souhaite et y travaille, n’était pas pour tout de suite. Autre culture nationale, une « solution à la laotienne » existait bien, faite de réconciliation nationale et que le même ambassadeur américain, alors à Vientiane, avait promu. Il reste que l’un des (sinistres) héros du roman, le prince Lom Savath, « roi » des Méos et de l’opium, est finalement incinéré et coulé dans un gros lingot d’argent [17].

18« En Asie, la cruauté était toujours à fleur de peau », souligne le narrateur [18]. Mais elle s’enracine aussi dans la superstition, y compris chez ses plus hauts dirigeants. Pour le responsable de la CIA à Phnom Penh, qui pense trop connaître l’Asie, c’est un point de non-retour : « Maintenant, je sais qu’ils sont plus forts que nous. Différents aussi ! Comment voulez-vous que j’explique à un type assis derrière un bureau à Washington que le Palais de Chamcar-Mon du maréchal Lon-Nol (chef de l’État) est plein de devins, de mages, de brahmanes hérités de Sihanouk. Il ne fait rien sans les consulter. Certains doivent être jour et nuit à sa disposition… » Est-ce pour cette raison que les armes circulent en Indochine en dehors de toute rationalité occidentale ? « Et vous pouvez me croire, affirme l’homme de la CIA à Phnom Penh. Je suis en Asie du Sud-Est depuis 22 ans (soit le début des années 1950…). J’ai vu successivement les Chinois du Kuomintang, les Vietnamiens, les Laotiens, les Cambodgiens vendre leurs armes à l’ennemi. La seule différence c’est que maintenant on le sait [19]… »

Vraies « taupes » et « fake news »

19Dans l’univers de « taupes » qui est le quotidien de Malko, la palme revient sans doute à Saigon, dont le roman qui lui est consacré suggère, dès les premières pages, que le colonel Thuc, chef de la police sud-vietnamienne, est sans doute un agent communiste, à la tête, donc, d’un double réseau de pouvoir – et quel pouvoir ! À deux doigts d’accéder à de plus hautes fonctions, il sera démasqué grâce à Malko et contre l’incrédulité du « chef de station » de la CIA sur place, puis disparaîtra dans l’explosion de son hélicoptère [20]. Tout cela est plausible, comme le fait, également crédible, que l’agent soviétique écoulant des armées américaines abandonnées au Vietnam était un « honnête » banquier chinois [21].

20Singapour était déjà un îlot de prospérité, dominant l’espace sous-développé de l’Asie du Sud-Est, donc une protection idéale : certes la ville en chantier produisait des « clapiers en béton de trente étages, dont les fenêtres se hérissaient de perches à tendre le linge sans lesquelles un chinois ne peut pas vivre » ; également la rivière de Singapour, d’où s’élevait une odeur insoutenable croupissait au milieu, « encombrée de jonques plates et larges ». Mais cette « petite dictature bien propre », selon une formule qui revient plusieurs fois dans l’ouvrage, prise « dans le carcan étouffant de l’Ordre nouveau du Premier ministre Lee Kuan Yew [22] », étalait sa richesse : les gratte-ciels flambants neufs de Shenton Way, abritant « pratiquement toutes les banques du monde (constituaient) l’orgueilleux symbole de la richesse du minuscule État, tout juste vieux de dix ans » ‒ l’indépendance de la cité-État ne remonte en effet qu’à 1965. Gonflée par l’immigration, « Singapour était aussi chinoise que Pékin, mais s’efforçait de la cacher avec une pudeur touchante [23] » : la « langue officielle » restait le malais et les activités intellectuelles abandonnées à des membres de la minorité indienne – c’est le cas du journaliste de la Far Eastern Economic Review, que l’on voit disparaître dans les premières pages du roman – mais seul le lecteur sait dans quelles abominables conditions, dévoré par des crocodiles.

21Un certain nombre d’erreurs entachent finalement les récits de SAS, pourtant si bien renseignés – ou imaginés : alors que l’on croit pouvoir reconnaître certains personnages complotant – ou presque – à la terrasse du Continental de Saigon, comme le journaliste vietnamien Chanh, des erreurs de langues se produisent : la longue et élégante robe vietnamienne appelée ao dai devient aï-dam sous la plume de notre auteur, par exemple quand « deux Vietnamiennes en aï-dam le croisèrent dans une grande envolée de soie [24] ». Certains événements font enfin gravement désordre. Dans La solution rouge[25], Malko liquide en personne Ta Mok, l’un des chefs légendaires des Khmers rouges, au fusil à lunettes sur les bords du Mékong, intimement convaincu d’avoir épargné au Cambodge une nouvelle « solution rouge ». Mais le vrai Ta Mok ne serait mort qu’en 2006, une quinzaine d’années plus tard ! Il est vrai qu’il n’y avait pas, au moment des faits, de bureau officiel de la CIA à Phnom Penh…

22Certains des romans « de SAS » ont fait l’objet d’analyses détaillées ; Jacqueline Remy Hospital a également consacré une thèse de littérature française à Gérard de Villiers, « un cas de littérature populaire », se proposant d’en comprendre le succès constant  [26] ; mais il reste sans doute du travail pour qui veut se replonger dans telle ou telle situation. Luxe garanti – on a omis de signaler avec quelle régularité Gérard de Villiers mettait en avant ses « marques » préférées (J&B pour le whisky, Air France pour voyager, Seiko pour donner l’heure… Frayeur aussi, pour qui ne craint pas le spectacle de la torture ou de l’érotisme torride de « l’Asie ». Dépaysement garanti en tout cas, tant on voyage en temps réel avec SAS. Pour le reste, la valeur documentaire de la série n’apparaît pas négligeable. Resterait à entreprendre, si elle est possible, la mesure de sa « réception » et de son impact, à la fois dans le public visé et chez les spécialistes concernés.


Mots-clés éditeurs : Cambodge, CIA, Crises internationales, États-Unis, Vietnam

Date de mise en ligne : 26/11/2018

https://doi.org/10.3917/bipr1.048.0085