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Un flic suédois derrière le rideau de fer. Maj Sjöwall et Per Wahlöö, L’homme qui partit en fumée, 1966

Pages 73 à 84

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  • Virgili, F.
(2018). Un flic suédois derrière le rideau de fer. Maj Sjöwall et Per Wahlöö, L’homme qui partit en fumée, 1966. Bulletin de l'Institut Pierre Renouvin, 48(2), 73-84. https://doi.org/10.3917/bipr1.048.0073.

  • Virgili, Fabrice.
« Un flic suédois derrière le rideau de fer. Maj Sjöwall et Per Wahlöö, L’homme qui partit en fumée, 1966 ». Bulletin de l'Institut Pierre Renouvin, 2018/2 N° 48, 2018. p.73-84. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-bulletin-de-l-institut-pierre-renouvin-2018-2-page-73?lang=fr.

  • VIRGILI, Fabrice,
2018. Un flic suédois derrière le rideau de fer. Maj Sjöwall et Per Wahlöö, L’homme qui partit en fumée, 1966. Bulletin de l'Institut Pierre Renouvin, 2018/2 N° 48, p.73-84. DOI : 10.3917/bipr1.048.0073. URL : https://shs.cairn.info/revue-bulletin-de-l-institut-pierre-renouvin-2018-2-page-73?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/bipr1.048.0073


Notes

  • [1]
    Fabrice Virgili est directeur de recherche CNRS à l’UMR Sirice. À propos de l’histoire suédoise, il a codirigé, en collaboration avec Annette Wieviorka, Raoul Wallenberg, Sauver les Juifs de Hongrie, Paris, Payot, 2015 et publié une édition critique des mémoires de Raoul Nordling, Sauver Paris, Mémoires du consul de Suède, Paris, Petite bibliothèque Payot, 2012.
  • [2]
    Maj Sjöwall et Per Wahlöö, L’homme qui partit en fumée, Paris, Payot et Rivages, 2008, p. 114.
  • [3]
    Mitzi M. Brunsdale, Encyclopedia of Nordic Crime Fiction: Works and Authors of Denmark, Finland, Iceland, Norway and Sweden Since 1967, Jefferson, Mac Farland, 2016, p. 505.
  • [4]
    Fabrice Virgili et Annette Wieviorka (dir.), Raoul Wallenberg. Sauver les Juifs de Hongrie, Paris, Payot, 2015.
  • [5]
    Michel Tatu, « Le chef du gouvernement soviétique aurait eu une discussion orageuse avec les ministres suédois », Le Monde, 1er juillet 1964. Michel Tatu (1933-2012) est le correspondant du journal Le Monde à Moscou de 1957 à 1964, il suit logiquement les déplacements de Khrouchtchev à l’Ouest. L’année suivant il devient correspondant pour l’Europe orientale et ce jusqu’en 1969.
  • [6]
    Maj Sjöwall et Per Wahlöö, L’homme qui partit…, op. cit., p. 104.
  • [7]
    Maj Sjöwall et Per Wahlöö, L’homme qui partit…, op. cit., p. 163.
  • [8]
    Michael Tapper, Swedish Cops, From Sjöwall and Wahlöö to Stieg Larsson, Bristol ; Chicago, Intellect Ltd, 2014, p. 58.
  • [9]
    Michael Tapper, Swedish Cops…, op. cit., p. 77.
  • [10]
    Armelle Cressard, « Cet été, l'inspecteur Martin Beck mène l’enquête », Le Monde, 9 juillet 1995.
  • [11]
    Henning Mankell, « Préface », Maj Sjöwall et Per Wahlöö, Roseanna, Paris, Payot et Rivages, 2008, p. 8.
  • [12]
    Tibor Valuch, « A Cultural and Social History of Hungary 1948-1990 », in László Kósa (ed.), A Cultural History of Hungary in the Nineteenth and Twentieth Centuries, Budapest, CEU Press, 2000 et, plus recent, Roman Krakovský, L’Europe centrale et orientale. De 1918 à la chute du mur de Berlin, Paris, Armand Colin, 2017.
  • [13]
    Heino Nyyssönen, « Salami reconstructed », Cahiers du monde russe, vol. 47, n° 1-2, 2006.
  • [14]
    Barry Forshaw, Death in a Cold Climate. A Guide to Scandinavian Crime Fiction, Palgrave-Macmillan, 2012, p. 16.
  • [15]
    Michael Tapper, Swedish Cops…, op. cit., p. 83.

1« L’eau était chaude et la vapeur avait une odeur de soufre [1]. Szluka dépassa les clients allongés, franchit la colonnade, posa son porte-documents sur le rebord du parapet et s’assit dans l’eau. Beck fit comme lui [2]. » Que font un policier suédois et son homologue hongrois quand ils se retrouvent à Budapest ? Ils se rendent aux Bains, ici les Bains Palatinus de l’île Marguerite sur le Danube par une chaude journée du mois d’août 1966.

2Si le plus grand nombre connaît aujourd’hui les noms d’Henning Mankell et de Stig Larsson, figures devenues quasi-universelles du polar suédois, beaucoup ignorent que ce genre a déjà un demi-siècle. En effet, dans les années 1960, un couple aux noms autant suédois qu’imprononçables en français, Maj Sjöwall et Per Wahlöö (« Cheuval et Va-leu ») jettent les bases de ce qui est devenu « une école », celle du polar scandinave. Un enquêteur – les enquêtrices n’arriveront que plus tard –, époux et père, d’une famille peu sensible au charme des heures supplémentaires, des vacances interrompues, des réveils au milieu de la nuit et des états d’âme prolongés, se retrouve rapidement en instance de divorce. Une satire sociale acide du « modèle suédois » et une confrontation quotidienne à une bureaucratie policière, une hiérarchie tatillonne et quelques collègues parfaites incarnations du Svenson, terme désignant le beauf suédois qui ne se distingue ni par sa vivacité d’esprit, ni par sa capacité à changer ses habitudes et encore moins à prendre des risques.

3Un homme donc passablement désabusé par sa vie professionnelle comme familiale qui, ceci expliquant cela, vit dans un état chroniquement dépressif. Maj Sjöwall et Per Wahlöö brossent ainsi le portrait de l’inspecteur Beck au fur et à mesure qu’il parvient à résoudre les enquêtes dont il est chargé au long des dix épisodes d’une série intitulée « Le roman d’un crime » et publiée de 1965 à 1975. Ce fut un succès jamais démenti, près de 10 millions d’exemplaires vendus, de nombreuses traductions et adaptations, à la radio, la télévision et au cinéma [3].

4Mais que va faire Martin Beck à Budapest ? Il est légitime de se poser la question tant la série, et cela deviendra une marque de fabrique du polar suédois, est une immersion dans ce pays nordique, avec ses lacs, ses forêts, ses archipels, ses kanelbullar (brioches à la cannelle) et ses noms dignes du catalogue IKEA alors encore méconnu hors du royaume. Le deuxième opus des enquêtes de Martin Beck est le seul qui se passe hors de Suède. La critique du confortable et protecteur modèle suédois, État-providence en société capitaliste bâti patiemment par plus de quatre décennies de gouvernement social-démocrate, passe ici par Budapest. Cette escapade de l’autre côté du rideau de fer est-elle une façon de renvoyer deux paradis dos à dos ? D’ajouter du piment, du paprika devrions-nous dire, géopolitique à une banale affaire de disparition ?

Disparaître à Budapest, une manie suédoise ?

5Car, dès le début, l’intrigue est posée comme une affaire de Guerre froide. L’on est sans nouvelle d’un journaliste de renom, en déplacement à Budapest. Les UD (Utrikesdepartementet – Affaires étrangères) s’en préoccupent logiquement, les services secrets tout autant. Et plutôt que de s’adresser aux autorités hongroises, ils décident d’envoyer incognito et officiellement « en vacances » Martin Beck. C’est une convocation urgente aux UD qui vient à la fois empêcher l’inspecteur de rejoindre sa famille dans une île de l’archipel au large de Stockholm, et étendre le territoire de ses enquêtes, non seulement hors de Suède, mais « derrière le rideau de fer » comme lui dit son interlocuteur des UD à propos de la disparition du journaliste travaillant à la fois pour la télévision et l’un des principaux hebdomadaires du pays qui l’avait justement envoyé en mission à Budapest. Clin d’œil supplémentaire, le journaliste réside habituellement à Stockholm, son adresse Flemminggatan, que l’on pourrait croire une invention propre à laisser le lecteur dans l’attente d’un nouveau James Bond (même si son auteur, Ian Fleming, ne prend qu’un seul « m ») si cette rue n’existait réellement dans la capitale suédoise. James Bond dont on apprend que le supérieur de Martin Beck va voir le dernier film, Thunderball (Opération tonnerre) sorti en décembre 1965 sur les écrans suédois.

6Une fois acquis que l’inspecteur accepte de mener l’enquête « sans ordre de mission officiel », l’un des interlocuteurs s’inquiète de la possibilité d’une nouvelle « affaire Wallenberg », allusion que fait frémir son partenaire : « c’était justement le nom qu’il ne fallait pas prononcer ». En effet, ce ne serait alors pas la première fois qu’un Suédois disparaitrait sur les bords du Danube. Raoul Wallenberg, l’un des héritiers de la famille d’industriels et de banquiers la plus puissante de Suède, avait été envoyé pour sauver les Juifs de la ville menacés d’être déportés vers les chambres à gaz de Birkenau, comme l’ont été, sous la supervision d’Adolf Eichmann, tous les autres – près de 400 000 – Juifs du pays [4]. Arrivé le 9 juillet 1944, il œuvre pendant six mois pour empêcher la reprise des convois de déportation, placer le plus grand nombre de Juifs de la ville sous la protection consulaire suédoise puis, à partir d’octobre et l’arrivée au pouvoir de Ferenc Szálasi, éviter par les négociations comme par la corruption que les Croix fléchées perpétuent des massacres à grande échelle. À la mi-janvier 1945, la ville tombe aux mains de l’Armée rouge, les combats cessent, les Juifs sont enfin définitivement sauvés. Mais Raoul Wallenberg, convoqué par les nouvelles autorités le 17 janvier, ne donnera plus jamais signe de vie. Commence ainsi un long feuilleton diplomatico-mémoriel entre la Suède, la Hongrie et l’URSS. L’affaire Wallenberg empoisonne justement les relations suédo-soviétiques dans ce début des années 1960. Alors qu’en 1957, Moscou avait fait savoir que Raoul Wallenberg était décédé d’une crise cardiaque à la Loubianka, le siège du NKVD, en 1947, le gouvernement suédois dispose d’indices sérieux laissant penser que leur compatriote était encore en vie après cette date. Lors d’une visite officielle de Nikita Khrouchtchev dans la capitale suédoise en juin-juillet 1964, ce dernier menace « d’interrompre les entretiens politiques avec M. Tage Erlander (le Premier ministre suédois de 1946 à 1969) et de quitter immédiatement la Suède [5] » suite à l’insistance de ce dernier à propos du sort de Raoul Wallenberg. Un an plus tard, à la mi-juin 1965, c’est à l’occasion d’une visite à Moscou – Leonid Brejnev a remplacé depuis octobre 1964 Nikita Khrouchtchev au poste de secrétaire général du Parti communiste d’Union soviétique (PCUS) – que le Premier ministre suédois évoque à nouveau l’affaire Wallenberg, puis en septembre de la même année son gouvernement présente un livre blanc dans lequel plusieurs témoignages laissent penser que Raoul Wallenberg était encore en vie en 1955 et en 1961. Beaucoup en Suède pensent que c’est toujours le cas à l’été 1966. Ce n’est que cinquante ans plus tard, en 2016, que l’administration suédoise déclare le diplomate suédois officiellement mort.

7Ainsi, non seulement, Raoul Wallenberg a disparu sur les bords du Danube, mais son sort incarne plusieurs décennies de relations entre Stockholm et Moscou sur fond de Guerre froide. En sera-t-il de même avec le journaliste Alf Matsson ? L’UD semble le craindre. Quoi qu’il en soit, le billet d’avion est pris dans les meilleurs délais et l’inspecteur s’envole pour Budapest, via Berlin et Prague.

Franchir le rideau, un parfum de l’Est

8C’est avec un Iliouchine 18 de la compagnie tchécoslovaque Československé státní aerolinie ČSA que Martin Beck s’envole vers l’est, avec une première escale à l’aéroport Schönefeld de Berlin Est où il boit une « très bonne bière », une Radeberger. Effectivement produite en RDA, elle était destinée à l’exportation, d’où sa présence à l’aéroport. Puis, après un bref arrêt à Prague, il parvient une fois la nuit tombée à Ferihegy, l’aéroport de Budapest. Là, l’attente du taxi est plus longue que le passage à la douane, « rondement mené ». Dès ce passage de frontière, celle du rideau de fer, les images classiques sont troublées, les comparaisons inhabituelles. Quand le « touriste Beck » passe la frontière sans même une fouille un peu prolongée de ses bagages, les services de l’immigration suédois de l’aéroport d’Arlanda sont décrits particulièrement soupçonneux. Ils avaient en effet signalé à la police les nombreux visas et villes visitées de « l’autre côté » par le journaliste disparu : Varsovie, Prague, Budapest, Sofia, Bucarest, Constantza, Belgrade. Voyages qui paraissent pourtant bien normaux à l’inspecteur Beck pour un journaliste « expert » des questions relatives à l’Europe de l’Est, même si cette expertise se réduit au monde des sports et de la variété.

9À plusieurs reprises, les auteurs prennent soin d’évoquer l’Est comme relevant d’une parfaite normalité. Destination touristique d’abord, l’adjoint de Martin Beck, Lennart Kollberg revient justement de s’être fait rôtir sur les bords de la mer Noire à Mamaïa en Roumanie. À Budapest, Martin Beck découvre que la saison estivale bat son plein, les hôtels sont remplis et aux embarcadères des croisières fluviales le flux est continu entre les passagers qui descendent ou montent à bord. C’est d’ailleurs l’image bien paisible d’un vapeur, avec une épaisse fumée noire cependant, que l’éditeur choisi en couverture et s’il existe des queues devant les magasins, ce n’est ici que devant les guichets de la compagnie fluviale. Quant au journaliste disparu, la police hongroise se demande s’il n’est pas simplement en vacances sur le lac Balaton. Car comme l’assène finalement le policier Hongrois : « Il n’arrive plus jamais rien de très dramatique ou de très passionnant chez nous. Ce n’est pas comme dans votre pays, à Londres, ou à New York [6]. »

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Description de l'image par IA : Couverture de livre avec un bateau fumant. Titre en suédois, auteur Maj Sjöwall & Per Wahlöö.
Couverture de la première édition suédoise, Maj Sjöwall och Per Wahlöö, Mannen som gick upp i rök. Roman om ett brott, Stockholm, Norstedt, 1966.

11Budapest serait-elle la ville la moins criminogène du monde ? pourrait se demander Martin Beck en la découvrant à son réveil. Sa fenêtre donne sur le Danube qui coule « calme et paisible » puis au-delà les collines de Buda aux « courbes douces » et aux villas éparpillées.

12Les auteurs agrémentent l’enquête lors de son séjour aux bords du Danube de plusieurs références touristiques et de clichés propres à la capitale hongroise, Fischsuppe largement assaisonnée de paprika, barack (alcool d’abricot) à l’apéritif, un orchestre qui joue une valse de Strauss, quand ce n’est pas du Liszt (Bartok n’est évoqué que pour la rue qui porte son nom Bartók Béla ut) et le métro connu pour être le premier d’Europe. Un roman policier est souvent un parcours, une visite, la plus souvent urbaine, la découverte d’une atmosphère soit propre au crime, pluie sur l’asphalte, obscurité, crissement de pneu, soit au contraire de contrastes, c’est selon, et le corps reste le principal élément du paysage, mais justement ici point de corps. Ni même ceux de l’insurrection de 1956, dix ans plus tôt, dont Martin Beck remarque les nombreux impacts de balle sur les façades au crépi écaillé, mais sans en préciser l’origine. Difficile en effet de ne pas les voir, ils étaient encore là au début des années 2000. Le lecteur n’en oublie pas cependant qu’il se trouve à l’Est. Un remorqueur battant pavillon soviétique hale trois péniches de pétrole, dont Martin Beck, manifestement calé en géographie, imagine qu’elles arrivent de Batoum sur la mer Noire. Quand il prend le taxi, c’est pour la place Karl Marx et il embarque à bord d’un bateau dénommé Jeune garde (Ifjú gárda) duquel il remarque l’étoile rouge au sommet du Parlement.

La critique d’un modèle

13L’intrigue se joue sur une affaire assez classique de trafic de drogue, à ceci près que l’Est devient paradoxalement un sas pour ôter toute suspicion aux douanes occidentales envers une marchandise venue de Turquie. La drogue n’est transférée en Hongrie que pour y être achetée par des clients de l’Ouest en devises occidentales (livres, dollars ou marks). « Dans les pays capitalistes, on estime qu’il n’y a rien de bien intéressant à faire passer en contrebande quand on vient du bloc oriental [7]. » Les voyageurs trafiquants ont alors toutes les chances de passer sans encombre la douane suédoise. Quant à la police hongroise, aucune vente de chanvre n’ayant lieu sur son territoire, elle n’avait que peu de raisons d’être alertée. Les trafiquants viennent de l’Ouest : deux Allemands sans scrupule qui exploitent sexuellement une jeune hongroise – ancienne championne de natation déchue – jouant de leur richesse en devises et de son addiction à la drogue. Ils la chargent de séduire Martin Beck. Elle s’invite alors dans sa chambre, se dénude et s’offre à lui. Les auteurs, nous sommes en 1966, décrivent la scène de manière très crue, « le vagin était ouvert et enflé, des sécrétions coulaient entre ses doigts », ce qui dans la traduction française bien plus pudique, mais en lui retirant la force de la critique sociale, donne : « elle saisit la main de Beck et, lentement, la posa sur son pubis ». Le registre porno-anatomique adopté par les auteurs et non par le traducteur français fonctionne comme une dénonciation d’une sexualité de la domination. Le volume I de la série, Roseanna, portait sur un crime sexuel, et Per Walhöö avait en 1964 quitté un journal pour lequel il travaillait régulièrement afin de protester contre sa nouvelle politique éditoriale érotico-pornographique [8]. Contrairement à James Bond, et à toute une cohorte d’agents secrets ou de détectives privés, Martin Beck refuse ce corps de femme soumis et marchand ; il garde le contrôle, prie la jeune hongroise de se rhabiller et lui appelle un taxi. La dénonciation de la violence sexuelle n’est pas ici celle d’une pathologie psychique, d’une perversité parmi d’autres, mais bien celle d’un système de domination masculine et capitaliste. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, l’escapade de l’autre côté du mur est un moyen pour les auteurs de développer leur critique marxiste de la société capitaliste suédoise.

14En couple depuis 1961, les deux coauteurs ont également en commun leur engagement communiste dans le Sveriges kommunistiska parti SKP. Comme le souligne Michael Tapper, auteur d’une longue étude sur la littérature policière suédoise, leur projet était de réaliser en dix volumes un long roman permettant de disséquer les structures de la société contemporaine, d’analyser la fonction sociale du crime, et les différentes morales à l’œuvre parmi les individus. Le criminel n’est plus pensé comme un être isolé, mais envisagé dans ses relations sociales ; le crime, quand bien même son auteur serait pathologique, n’en demeure pas moins une manifestation sociale. Leur choix est de privilégier le contexte socio-psychologique et non seulement individuel, d’envisager le crime comme l’expression d’une frustration sociale dans une société répressive [9].

15En 1985, dix ans après la mort de son compagnon, Maj Sjöwall résumait en une formule ce qui avait été leur intention commune : « Nos livres sont le roman d’un crime, le crime perpétré par la social-démocratie sur la classe ouvrière suédoise [10]. » On ne peut être plus clair.

16Maj Sjöwall et Per Wahlöö avaient dans un premier temps décidé d’avancer masqués, de s’adresser d’abord au lecteur de polar en proposant des récits à l’apparence la plus apolitique possible. Ils ont manifestement du mal à s’y tenir, dès la deuxième page de Roseanna, le premier volume, un touriste vietnamien se trouve parmi les enfants qui observent l’arrivée d’un navire dans l’écluse de Borenshult sur le canal Göta. Dans la préface de la dernière édition française, Henning Mankell en souligne l’incongruité : « Un touriste vietnamien ! En Suède, en 1965 ! Il ne devait pas y en avoir beaucoup. Mais à travers ce détail, les auteurs font allusion à un événement historique majeur pour ma génération : la guerre du Vietnam [11]. » Dès le deuxième volume avec L’homme qui partit en fumée et le « passage à l’Est », l’intention des auteurs devient explicite.

17Que faire en Hongrie si ce n’est démonter les lieux communs de la propagande anticommuniste et pour, par effet de miroir, dénoncer « le totalitarisme du consensus » imposé par la social-démocratie au pouvoir pratiquement sans discontinuer depuis 1921 ?

18Si la Budapest de Martin Beck est si éloignée des visions habituelles des littératures de la Guerre froide, ce n’est pas par la seule exagération des effets du « socialisme du goulash », expression qui désigne la période d’ouverture culturelle [12] et d’amélioration sensible des conditions matérielles d’existence à partir des années 1960 [13]. Peu importe la réalité ou non du paradis socialiste. Au point que la police hongroise, quand elle ne prend pas de bains, ne s’offusque pas qu’un policier étranger, de l’Ouest qui plus est, vienne enquêter sur son sol. Et alors que Martin Beck, encore victime de ses clichés d’Occidental, croit être l’objet d’une filature policière, il est au contraire sauvé par l’inspecteur Szluka et ses adjoints d’une tentative d’assassinat sur les quais du Danube, non loin du Pont Elisabeth et aux pieds du mont Gellert. Comme pour toute la série du Roman d’un crime, le sujet du volume demeure la Suède, et c’est là que se dénoue l’intrigue de L’Homme qui partit en fumée, à Hagalund, dans la banlieue nord de Stockholm. Ainsi, les enjeux géopolitiques importent peu, les fluctuations de la neutralité suédoises, jusqu’à l’hostilité de plus en plus forte vis-à-vis des États-Unis sous les gouvernements d’Olof Palme dans les années 1970, sont marginaux. La critique est sociale, elle ne prend jamais la dimension d’une agit-prop caricaturale [14], bien au contraire ; Maj Sjöwall et Per Wahlöö dessinent avec précision le portrait de la société dans laquelle ils vivent, tout en construisant les intrigues avec le sens du détail, de l’atmosphère et du crescendo.

19Quoique surnommé depuis le Swedish Maigret, l’inspecteur Beck ne traîne pas sa quête solitaire entre une pipe bien tassée et un bœuf carottes au quai des Orfèvres ; il est un flic parmi d’autres. Pas de super héros, mais le cadre collectif du travail ordinaire, y compris avec des imbéciles. Son divorce, vers le cinquième volume de la série, est tout simplement un fait sociologique vraisemblable de la Suède des années 1960 et « les problèmes d’estomac » de l’inspecteur Beck augmentent au fur et à mesure de la crise du « dernier stade du capitalisme [15] ». Per Wahlöö meurt en 1975 à l’âge de 48 ans, quinze ans avant la chute du mur ; il ignore que c’est plutôt « le dernier stade du socialisme réel » qu’il est en train d’observer.


Mots-clés éditeurs : Hongrie, Police, Rideau de fer, Social-démocratie, Suède

Date de mise en ligne : 26/11/2018

https://doi.org/10.3917/bipr1.048.0073