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Espions et agents doubles, les combattants de la Guerre froide à l’œuvre dans La Taupe de John le Carré

Pages 57 à 71

Citer cet article


  • Rey, M.-P.
(2018). Espions et agents doubles, les combattants de la Guerre froide à l’œuvre dans La Taupe de John le Carré. Bulletin de l'Institut Pierre Renouvin, 48(2), 57-71. https://doi.org/10.3917/bipr1.048.0057.

  • Rey, Marie-Pierre.
« Espions et agents doubles, les combattants de la Guerre froide à l’œuvre dans La Taupe de John le Carré ». Bulletin de l'Institut Pierre Renouvin, 2018/2 N° 48, 2018. p.57-71. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-bulletin-de-l-institut-pierre-renouvin-2018-2-page-57?lang=fr.

  • REY, Marie-Pierre,
2018. Espions et agents doubles, les combattants de la Guerre froide à l’œuvre dans La Taupe de John le Carré. Bulletin de l'Institut Pierre Renouvin, 2018/2 N° 48, p.57-71. DOI : 10.3917/bipr1.048.0057. URL : https://shs.cairn.info/revue-bulletin-de-l-institut-pierre-renouvin-2018-2-page-57?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/bipr1.048.0057


Notes

  • [1]
    Marie-Pierre Rey est professeur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et dirige le centre de recherches sur l’histoire des Slaves. Elle est également directrice de l’UMR Sirice 8138.
  • [2]
    Nom du maître espion soviétique génial et glaçant auquel s’oppose Smiley au fil des ouvrages.
  • [3]
    Le titre original en anglais à savoir Tinker, Tailor, Soldier, Spy est dérivé d’une comptine britannique.
  • [4]
    Écrit en cinq semaines, l’ouvrage s’est vendu à plus de vingt millions d’exemplaires.
  • [5]
    John le Carré, Le tunnel aux pigeons, histoires de ma vie, Paris, Seuil, 2018.
  • [6]
    Ibid., p. 313.
  • [7]
    Isabelle Poupin (dir.), Le Carré, Paris, Cahiers de l’Herne, 2018, cité p. 27.
  • [8]
    John le Carré, La Taupe, Paris, Le Seuil, 2001, p. 29.
  • [9]
    Cf. son propre récit des origines : « Je n'ai pas connu ma mère avant mes 21 ans. Je me donne des airs de gentleman alors que je suis merveilleusement mal né. Mon père était un escroc et un repris de justice », in Isabelle Poupin (dir.), Le Carré, op. cit., p. 27.
  • [10]
    Cf. l’interview accordée à George Plimpton à l’été 1996, reproduite dans Isabelle Poussin (dir.), Le Carré, op. cit., p. 84.
  • [11]
    Ibid., p. 84.
  • [12]
    Id.
  • [13]
    Titre original du livre en anglais.
  • [14]
    La Taupe, op. cit., p. 35.
  • [15]
    Ibid., p. 175.
  • [16]
    Ibid., p. 174.
  • [17]
    Ibid., p. 35.
  • [18]
    Id.
  • [19]
    Lucien Bély, Espions et ambassadeurs au temps de Louis XIV, Paris, Fayard, 1990.
  • [20]
    La Taupe, op. cit., p. 126.
  • [21]
    Ibid., p. 409 : « Non, dit Smiley. Ils mettent un point d’honneur à toujours ramener les leurs chez eux ».
  • [22]
    La Taupe, op. cit., p. 38.
  • [23]
    Ibid., p. 82.
  • [24]
    Établis par la taupe.
  • [25]
    La Taupe, op. cit., p. 78.
  • [26]
    Ibid., p. 77.
  • [27]
    Id.
  • [28]
    La Taupe, op. cit., p. 66.
  • [29]
    Id.
  • [30]
    La Taupe, op. cit., p. 44.
  • [31]
    Ibid., p. 61.
  • [32]
    Ibid., p. 54.
  • [33]
    La Taupe, op. cit., p. 59.
  • [34]
    Ibid., p. 62.
  • [35]
    Id.
  • [36]
    « Et je me suis déjà trouvé mêlé à des histoires de double-double jeu, déclara Tarr d’un ton de vertu offensée. Croyez-moi, Mr Smiley, c’est un vrai panier de crabes. », ibidem, p. 55.
  • [37]
    Ibid., p. 76.
  • [38]
    Id.
  • [39]
    Il écrivit ses mémoires sous le titre My Silent War, Londres, Macgibbon & Kee Ltd, 1968.
  • [40]
    La Taupe, op. cit., p. 182.
  • [41]
    Ibid., p. 410.
  • [42]
    Id.
  • [43]
    Cité in Isabelle Poupin (dir.), Le Carré, op. cit., p. 57.

1Premier volume [1] de la Trilogie de Karla[2] dominée par la personnalité de George Smiley, La Taupe[3] publié en 1974, soit onze ans après le phénoménal succès de l’ouvrage L’espion qui venait du froid[4], confirme dès sa sortie John le Carré, alias David Cornwell, dans son statut international de romancier de la Guerre froide. Aujourd’hui âgé de 87 ans, celui qui vient de publier ses mémoires sous le titre Le tunnel aux pigeons, histoires de ma vie[5], y confesse avoir beaucoup menti au fil de sa double vie d’espion et de romancier : « Je suis un menteur. Né dans le mensonge, éduqué dans le mensonge, formé au mensonge par un Service dont c'est la raison d'être, rompu au mensonge par mon métier d'écrivain [6] ».

2Et dans une précédente interview, il déclarait : « D’ailleurs, je n’ai pas besoin d’authenticité. J’ai besoin de crédibilité : une apparence d’authenticité [7]. »

3Et de fait, c’est bien par sa crédibilité, assise sur sa connaissance intrinsèque du milieu des maîtres-espions, autant que par son style sobre et réaliste, dépourvu de tout sensationnalisme, que John le Carré s’est imposé, bouleversant l’écriture du roman d’espionnage.

4Dans cette contribution, il ne s’agira pas de s’attarder sur les qualités littéraires de l’œuvre de John le Carré mais plutôt de cerner ce que cette œuvre, et plus particulièrement son roman La Taupe, a apporté à la connaissance du milieu des maîtres-espions à l’heure de la Guerre froide. Pour ce faire, on reviendra d’abord sur le contexte dans lequel le roman a été écrit ainsi que sur les grandes lignes de l’intrigue. Ensuite on s’intéressera à l’organisation de ces combattants de l’ombre, ainsi qu’à leur psychologie et leur culture de l’entre-soi. Enfin on traitera de la représentation de l’ennemi dans le roman et des motivations qui ont pu pousser certains agents à trahir et à devenir des agents doubles.

Un univers romanesque puisé à la source

5À l’opposé d’un James Bond aussi flamboyant qu’improbable, le héros de La Taupe, George Smiley, maître-espion vieillissant, au physique ingrat, aux lunettes épaisses, trompé et quitté par son épouse, attire a priori peu les suffrages :

6

« Petit, bedonnant et à tout le mieux entre deux âges, il était en apparence un de ces humbles de Londres à qui le royaume des cieux n’appartient pas. Il avait les jambes courtes, la démarche rien moins qu’agile, il portait des vêtements coûteux, mal coupés. (…) C’étaient ou bien les manches qui étaient trop longues ou bien ses bras qui étaient trop courts. (…) [8] »

7Mais très vite, derrière l’homme apparemment ordinaire, surgit une intelligence supérieure, dotée d’un sens magistral de la manipulation qui déroute le lecteur, l’égare et ce faisant, permet à John le Carré de dépeindre, sans grandes scènes d’action et par petites touches, un milieu qu’il connaît de l’intérieur pour en être lui-même issu.

Un espion devenu écrivain

8Né en 1931 à Poole, en Angleterre, abandonné à l’âge de six ans par sa mère Olive battue par son père, escroc violent et repris de justice [9], le petit David Cornwell parvient tout de même à suivre une scolarité brillante au sein de la Sherborne School qui le conduit ensuite à étudier l'allemand et le français à l'université de Berne en 1948-1949. C’est là, alors qu’il n’a pas encore 20 ans, qu’il est pour la première fois approché par les services secrets britanniques et qu’il accepte d’y accomplir pour eux un premier « devoir de veille [10] ». Ayant donné satisfaction, il se voit confier, quelques mois plus tard, durant son service militaire effectué en Autriche, de nouvelles missions, déjà relativement sensibles :

9

« (…) l’une de mes missions consistait à écumer les camps de personnes déplacées à la recherche de faux réfugiés ou de gens dont la situation présentait un tel intérêt pour nous du point de vue du renseignement que nous pouvions envisager de les renvoyer, avec leur consentement, dans leur pays d’origine. Pour quelqu’un comme moi, qui avais à peine vingt-et-un ans à l’époque, c’était une immense responsabilité à un moment extraordinaire de l’histoire. (…) »

10De retour en Angleterre, Cornwell reprend des études à Oxford puis il enseigne quelques mois la langue et la littérature allemandes à Eton avant d’entrer officiellement au ministère des Affaires étrangères. C’est cette position qui lui servira désormais de couverture car il a dès lors « véritablement intégré la machinerie de la Guerre froide [11] ». En 1961, toujours en service actif, successivement affecté au MI5 puis au MI6, il publie, sous le pseudonyme qui fera sa notoriété, un premier roman intitulé L’appel du mort. Toutefois, dès 1964, sa carrière s’interrompt : sa couverture compromise par Kim Philby, membre du MI5 et taupe du KGB, David Cornwell doit définitivement s’effacer derrière John le Carré. Cette expérience qui n’aura duré que 7 à 8 ans et dont il affirme qu’elle constitua « la petite université où j’ai appris ce dont j’ai eu besoin plus tard pour ce que j’allais écrire [12] » irrigue toute son œuvre, dont La Taupe.

Les grandes lignes de l’intrigue

11L’intrigue du roman se résume en quelques lignes. En 1973, George Smiley, mis à la retraite forcée à la suite d’une opération ratée en Tchécoslovaquie, qui a également coûté sa carrière à son patron Control et a grièvement blessé l’agent Jim Prideaux, est discrètement approché par son ancien protégé Peter Guillam, toujours membre des services secrets. Suite à un certain nombre d’indices concordants et à des informations transmises par Irina, espionne soviétique désireuse de faire défection qui sera assassinée avant d’avoir pu passer à l’Ouest, Guillam et Lacon, membre du cabinet du Premier ministre, ont acquis la certitude qu’une « taupe », c’est-à-dire un agent double, a naguère réussi à infiltrer le service de Control et qu’elle y sévit toujours. Les deux hommes confient donc à Smiley la mission de mener l’enquête à l’insu des services eux-mêmes. Reprenant de près les anciens dossiers archivés depuis le début des années 1960, retrouvant d’anciens agents depuis lors écartés, Smiley en vient peu à peu à circonscrire son enquête aux quatre hommes surnommés Tinker, Tailor, Soldier, Spy[13] qui à la suite du limogeage de Control, ont tiré parti de sa chute, à savoir : Percy Alleline, le nouveau patron du service, fils de pasteur, un Écossais vénal, politiquement habile et arriviste [14] ; Roy Bland, fils d’un « docker, syndicaliste passionné et membre du Parti [15] » qui, en révolte contre son père, est devenu un brillant intellectuel infiltré en Pologne puis en Hongrie, spécialiste des États satellites de l’URSS ; Toby Esterhase, un réfugié hongrois avide de promotion [16], responsable de la logistique des opérations secrètes et Bill Haydon, « notre moderne Lawrence d’Arabie [17] », spécialiste de la Russie, un aristocrate brillant, considéré comme un génie « non orthodoxe [18] », lointain cousin et amant d’Ann, l’épouse de Smiley dont ce dernier est désormais séparé. Bientôt resserrée autour de ces quatre personnages dont les zones d’ombre, les ambitions et les mensonges constituent autant de chausse-trappes égarant le lecteur, la quête de la taupe permet à John le Carré de livrer une extraordinaire peinture d’un milieu hors norme.

Des soldats de l’ombre

12Espions et agents doubles ne sont ni nés avec la Guerre froide ni disparus avec elle. Les travaux de Lucien Bély consacrés au secret du roi à l’époque moderne [19] et la toute récente affaire Skripal en témoignent clairement. Mais il est indubitable que la rivalité Est-Ouest, parce qu’elle se jouait aussi sur le terrain de l’idéologie et de la désinformation, a contribué à décupler le nombre des agents, actifs ou dormants, présents de part et d’autre du Rideau de fer et à perfectionner leur organisation et leurs structures, les transformant en véritables soldats de la Guerre froide.

Un milieu qui emprunte beaucoup à la culture et à la discipline militaires

13Des deux côtés du Rideau de fer, c’est bien une discipline militaire qui préside au destin des maîtres-espions. Recrutés très jeunes, ils sont formés physiquement et psychiquement dans des centres et camps d’entrainement soigneusement dissimulés aux regards de la population. Au fil de leurs missions, transplantés de lieu en lieu, de capitale en capitale, ils deviennent peu à peu, à l’instar du maître Karla ou de Smiley lui-même, des soldats froids et aguerris, projetant en permanence sur le monde qui les entoure, un regard « cérébral », apparemment dénué d’émotions. Côté soviétique, beaucoup de ces agents sont d’anciens militaires d’élite qui, rompus aux missions spéciales, forment autour de leur « maître », une véritable armée parallèle :

14

« (…) au milieu d’une nuée de suspects, elle [une archiviste] estima qu’elle avait trois nouvelles recrues de Karla, parfaitement indentifiables. Tous étaient des militaires, tous connaissaient personnellement Karla, tous étaient de dix à quinze ans ses cadets. (…) tous des colonels [20]. »

15Le microcosme des maîtres-espions et des agents est essentiellement masculin. Dans l’organisation britannique, on ne compte que peu de femmes et elles sont le plus souvent archivistes, documentaristes (c’est le cas de Miss Connie Sachs, « l’éternelle fiancée » du service) ou secrétaires : surnommées les « mémés », car elles incarnent la mémoire de l’institution, elles ne sont jamais présentes sur les théâtres d’opérations. A contrario, dans les services soviétiques, les femmes sont plus directement actives, mais elles n’interviennent qu’en appui à des opérations conduites par des hommes. Ainsi d’Irina, opératrice-radio.

16Dans cet univers militaire, camaraderie et fraternité d’armes, souvent forgées dans des épreuves partagées, jouent un rôle essentiel et un certain code de l’honneur y est de rigueur : c’est ainsi que les Soviétiques ont la réputation de toujours rapatrier leurs agents, morts ou vifs [21]. Amitiés voire passions amoureuses se nouent aussi au sein desdits services, mais la suspicion et la méfiance, constitutives du milieu, constituent autant d’entraves aux relations personnelles.

Méfiance, secret et culture de l’entre-soi

17La méfiance est une seconde nature chez l’espion ou l’agent double. Contraints de vivre en permanence sur le qui-vive et dans le danger, ces hommes développent d’impressionnantes facultés d’observation et par peur, intériorisent autant de réflexes qui les démarquent de leurs contemporains :

18

« Lorsqu’il avait emménagé là, ces petites maisons Régence avaient un charme modeste. […] Maintenant des stores métalliques protégeaient les fenêtres du bas et pour chaque maison trois voitures encombraient la chaussée. Par habitude Smiley les inspectait au passage, contrôlant lesquelles étaient familières et lesquelles ne l’étaient pas ; et parmi celles qu’il ne connaissait pas, lesquelles avaient des antennes et des rétroviseurs supplémentaires, lesquelles étaient les fourgonnettes que préfèrent généralement ceux qui font une planque. Il faisait cela en partie comme exercice de mémoire, un petit jeu de Kim à lui pour préserver son esprit de l’atrophie de la retraite, tout comme d’autres jours il apprenait par cœur les noms des magasins sur le trajet que suivait le bus pour aller jusqu’au British Museum ; tout comme il savait combien de marches il y avait entre chaque étage de sa maison et dans quel sens s’ouvrait chacune des douze portes.
Mais Smiley avait une autre raison, qui était la peur, la secrète peur qui suit chaque professionnel jusqu’au tombeau. La peur, pour tout dire, qu’un jour, d’un passé si complexe que lui-même n’arrivait pas à se souvenir de tous les ennemis qu’il s’était faits, l’un d’eux le retrouve et lui demande des comptes [22]. »

19Espions et agents changent de passeports comme d’identités, rien dans leur quotidien n’est spontané, fortuit, ou abandonné au hasard. En témoignent « les signaux de sécurité », systématiquement mis en œuvre : « Si je portais mon col ouvert, elle savait que j’avais inspecté les lieux et que la voie était libre. Si je le portais fermé, annuler le rendez-vous jusqu’à la solution de secours [23]. »

20De même, ils multiplient les précautions d’usage pour acheminer les informations jugées les plus cruciales : « Les rapports écrits [24] adressés de Londres à Karla au Centre de Moscou, même après codage, étaient coupés en deux et envoyées par des courriers séparés, d’autres à l’encre sympathique, sous la correspondance normale de l’ambassade [25]. »

21Ils usent de couvertures qui permettent de dissimuler leurs véritables activités :

22

« Viktorov est lui-même un vieux professionnel d’une grande astuce. (…) Il a comme couverture le poste d’attaché culturel et c’est ainsi qu’il correspond avec Karla. En tant qu’attaché culturel Polyakov, il organise dans les universités et les associations britanniques des conférences sur les problèmes culturels de l’Union soviétique, mais son travail nocturne en tant que colonel Gregor Viktorov consiste à donner ses consignes à la taupe Gérald suivant les instructions envoyées du Centre par Karla et à recueillir ses rapports [26]. »

23Les agents décrits par John le Carré n’ont pas la panoplie des gadgets de James Bond mais ils n’en recourent pas moins à des objets et des techniques qu’ils sont les seuls à maîtriser ; ainsi, au sujet des microfilms secrets : « Quiconque ouvrait le boîtier comme il ne le fallait pas voilait aussitôt le film [27]. »

24Soumis à une tension de chaque instant, ils pratiquent « un entre-soi » protecteur qui les pousse à recourir à un jargon spécifique dont le roman regorge d’exemples : la filature est une « filoche [28] » les « lampistes » ont en charge « le guet, les écoutes, le transport et les planques [29] » ; « les chasseurs de scalps » « formés à l’époque héroïque de la Guerre froide, quand le meurtre, l’enlèvement et le chantage pur et simple étaient monnaie courante » sont affectés aux basses œuvres : « ils étaient là pour se charger des actions rapides qui étaient trop salissantes ou trop risquées pour les permanents à l’étranger [30]. »

25Partageant les mêmes comportements et les mêmes attitudes, les agents se reconnaissent souvent entre eux : « (…) Irina, l’espionne soviétique, avoua à Tarr qu’elle (…) savait que Tarr était du métier également ; elle le voyait bien à son air perpétuellement en alerte et à sa façon d’écouter avec les yeux [31]. »

26Et la réciproque est tout aussi vraie car tout bon professionnel britannique est en mesure de repérer un agent soviétique, même dormant :

27

« C’est toujours les petits détails que je remarque, confia-t-il, s’adressant toujours à Smiley. Prenez seulement la façon dont il s’était installé. Croyez-moi, Monsieur, si nous avions été dans cet endroit nous-mêmes, nous n’aurions pas pu trouver une meilleure place que Boris. Il était tout près des sorties et de l’escalier, il avait une excellente vue sur la porte principale et sur ce qui se passait, c’était un droitier et il était couvert par un mur à sa gauche. Boris était un professionnel, M. Smiley, pas de doute là-dessus [32]. »

28Toutefois, au-delà des réseaux de camaraderie et d’amitié et des passions amoureuses, c’est bien la solitude qui domine l’univers physique et mental de l’espion.

Le poids de la solitude et ses effets

29Formé et entraîné dans des structures collectives, le maître-espion, une fois en mission, n’en est pas moins un loup solitaire, évoluant en marge du monde « réel » : « Un hôtel après l’autre, une ville après l’autre, avec même pas le droit de parler naturellement aux indigènes ni d’obtenir un sourire d’un étranger, voilà comment elle décrivait sa vie [33]. »

30Artificielle, lourde à supporter tant elle est marquée par une tension permanente, cette vie au présent qui interdit toute projection dans le futur, a de part et d’autre du Rideau de fer, des effets analogues : les espions (qu’il s’agisse de Jim Prideaux abîmé dans sa chair ou de Connie ou Irina, marquées dans leur esprit) apparaissent le plus souvent comme des êtres « cabossés », en souffrance. Agents soviétiques comme britanniques boivent beaucoup (gin, scotch, vodka…) au fil du roman. À la différence de l’univers de James Bond où l’alcool apparaît comme un marqueur d’identité virile, la propension à boire chez le Carré n’est pas l’apanage des hommes : « Je lui avais apporté une bouteille de vodka et en quinze secondes elle en avait sifflé la moitié [34]. »

31L’alcool y est plutôt triste, rarement festif ; « on se beurre [35] » pour fuir son mal de vivre et plus d’un membre des services a été, de manière plus ou moins avouée, contraint de démissionner en raison de son alcoolisme… On le voit, la représentation de l’espion et de son milieu n’a rien d’héroïque ou de romantique. Or, il en va de même de l’image de l’ennemi.

L’ennemi dans La Taupe : un autre soi-même en miroir ?

32Par nature insaisissable, l’ennemi donne lieu à une représentation ambiguë qui se dévoile en miroir.

L’ennemi : une représentation en miroir ?

33La Guerre froide est extrêmement présente dans le roman : de-ci de-là, il est fait allusion à quelques villes (Vienne, Prague, Berlin, Londres…) qui, véritables théâtres d’opérations des agents et des espions, constituent des lieux emblématiques voire mythiques de la rivalité Est-Ouest. Les espions y habitent, ils s’y cachent ou s’y poursuivent. Mais au fil des pages, nulle description détaillée des lieux ni du contexte historique de la Guerre froide elle-même. Ce qui intéresse le Carré, c’est de faire ressentir à son lecteur, les atmosphères, les ambiances et de lui faire prendre conscience que dans le regard des hommes qui s’y combattent ou s’y traquent, ces villes finissent toutes par se ressembler.

34De ces lieux peu différenciés, se dégage une image de l’ennemi qui échappe largement aux stéréotypes du genre. Certes, l’ennemi suprême, le maître-espion soviétique, Karla, celui dont on ne connaît ni le vrai nom ni la véritable identité, est décrit comme un homme à abattre ; mais dans le même temps, ce combattant tout dévoué à sa mère patrie, froid et sans émotion apparente, apparaît aussi, dans un subtil jeu de miroirs, comme une sorte d’alter ego de Smiley. Et ce n’est pas par hasard si, lors de leur unique rencontre-duel, Smiley croit – mais en vain — pouvoir « retourner » Karla en lui prêtant son mode de pensée et ses propres affects.

35Or, cette proximité des univers mentaux comme le caractère ténu des différences comportementales qui sépare les agents en action de part et d’autre du Rideau de fer, ne peuvent que favoriser la porosité des contacts et par-là même, entre des hommes érigeant au rang de chef-d’œuvre l’art du mensonge et de la dissimulation, favoriser la trahison.

Au cœur du roman, la taupe

36Au fil du roman, nombreuses sont les allusions aux agents qui une fois démasqués, sont approchés pour être retournés, échangés, vendus ou passés « au stock » comme des marchandises dont la valeur varie au gré des personnalités et des situations. Les affaires de double voire triple jeu sont légion [36]. Mais c’est bien sûr la taupe qui incarne la quintessence de la trahison.

37Irina, en donne dans le roman la définition la plus aboutie : « Une taupe est un agent de profonde pénétration ainsi appelé parce qu’il s’enfonce profondément dans la texture de l’impérialisme occidental [37] ».

38Toujours selon Irina, 15 à 20 ans au minimum sont nécessaires pour implanter une taupe, lui construire un parcours crédible et l’installer au cœur de l’État étranger qu’elle doit travailler à espionner, voire à déstabiliser. Et plus loin, le Carré, toujours via Irina, de faire directement allusion à l’affaire Philby et au groupe des « cinq de Cambridge » :

39

« La plupart des taupes anglaises avaient été recrutées par Karla avant la guerre et étaient issues de la haute bourgeoisie, c’étaient même parfois des aristocrates et des nobles dégoûtés de leurs origines et qui étaient devenus secrètement des fanatiques, beaucoup plus que leurs camarades de la classe laborieuse anglaise qui sont paresseux. Plusieurs avaient demandé à s’inscrire au Parti quand Karla les arrêta à temps et les orienta vers des missions spéciales [38]. »

40Car de fait, dans la guerre secrète à laquelle espions et agents se livrent à partir de la seconde moitié des années 1930, aux côtés des compagnons de route qui affichent ostensiblement leurs sympathies politiques, il y a, et ce sont les plus précieux, ces soldats de l’ombre, souvent brillants, qui en rupture avec leur milieu et leur éducation, passent à l’ennemi.

Haydon, quels ressorts pour quelle trahison ?

41Le beau Haydon, « notre Lawrence d’Arabie », brillant et charismatique, est évidemment l’incarnation de Philby auquel David Cornwell doit d’avoir été trahi.

42Recruté comme une taupe dormante par les Soviétiques dès le début des années 1930, et entré au MI6 en 1940, Philby, démasqué en 1962, est contraint de fuir en URSS où il vivra jusqu’en 1988 [39].

43S’il arrive que l’argent soit un des ressorts de la trahison, ce ne fut le cas ni pour Philby ni pour Haydon : comme Philby, le personnage littéraire appartient à une vieille famille de l’establishment britannique ; comme Philby, il en maîtrise tous les codes et les privilèges et fait figure de dandy éblouissant et faussement dilettante :

44

« Il appartenait à cette société d’avant-guerre dont on nous a dit qu’elle avait disparu pour de bon, et qui parvenait tout à la fois à avoir un comportement détestable et de nobles sentiments. Son père était juge d’appel, deux de ses sœurs avaient épousé des aristocrates ; à Oxford il fréquentait plutôt les gens de droite qui n’étaient pas à la mode que ceux de gauche qui l’étaient, mais jamais de façon forcée. […] Il avait des relations dans toutes les ambassades et consulats du Moyen-Orient, et il les utilisait sans vergogne. Il s’attaquait sans effort aux langues exotiques, et quand 39 arriva, le Cirque mit la main sur lui. […] Il fit une guerre éblouissante. Il était partout à la fois, héroïque et charmant ; il était peu orthodoxe et parfois scandaleux. La comparaison avec Lawrence était inévitable [40]. »

45Dans le roman, les motivations qui poussent à la trahison s’avèrent assez confuses. Durant son arrestation, la confession à laquelle se livre Haydon à son vieux camarade Smiley, exprime une profonde haine du Pentagone et du modèle américain, une vive colère face au déclassement britannique et une sorte de passion esthétique et morale pour le marxisme qui aux yeux de Smiley, « compensait ses insuffisances d’artiste et son enfance sans amour [41] ». Dans ce puzzle bien complexe qui ne rappelle que partiellement la trajectoire de Philby, puisque ce dernier était a contrario un communiste convaincu, difficile de distinguer l’essentiel de l’accessoire et de repérer les vrais ressorts d’une trahison devenue au fil des années « une affaire d’habitude  [42]. » Toutefois, cette confusion ne poussa ni Cornwell ni le Carré à l’indulgence. Car face à cette trahison qui livra des secrets d’État et causa de nombreuses morts, le pardon, ni pour l’ancien membre des services secrets britanniques ni pour le romancier, ne fut jamais envisageable. Certes, Philby parvint à échapper à tout châtiment en trouvant refuge à Moscou mais il n’en resta pas moins pour l’agent David Cornwell « un enfoiré de première [43] » ; quant à John le Carré, en justicier tout-puissant, il choisit dans La Taupe d’assassiner Haydon, en une ultime victoire du bien sur le mal et… une revanche de la fiction sur le réel.


Mots-clés éditeurs : Espion, Grande-Bretagne, Littérature, Philby, Union soviétique

Date de mise en ligne : 26/11/2018

https://doi.org/10.3917/bipr1.048.0057