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Une histoire sociale à l'italienne ?

Pages 21 à 31

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  • Salvati, M.
(2008). Une histoire sociale à l'italienne ? Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 100(4), 21-31. https://doi.org/10.3917/ving.100.0021.

  • Salvati, Mariuccia.
« Une histoire sociale à l'italienne ? ». Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2008/4 n° 100, 2008. p.21-31. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2008-4-page-21?lang=fr.

  • SALVATI, Mariuccia,
2008. Une histoire sociale à l'italienne ? Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2008/4 n° 100, p.21-31. DOI : 10.3917/ving.100.0021. URL : https://shs.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2008-4-page-21?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ving.100.0021


Notes

  • [1]
    « Il nostro genio speculativo », Il Contemporaneo, 11 juin 1955, cité dans Eugenio Garin, La cultura italiana tra Otto e Novecento, Bari/Rome, Laterza, 1962, p. 269
  • [2]
    Philosophe, historien et critique littéraire, Benedetto Croce (1866-1952) fonde son système sur la critique du positivisme et sur la réforme de la dialectique hégélienne. Il s’oppose aux pseudo-concepts des sciences (la sociologie est définie comme une « science chancelante ») et seules la philosophie ou la logique sont en mesure d’étudier les concepts purs ou universels, lesquels servent à leur tour à définir la réalité. La philosophie devient donc la méthodologie de l’histoire.
  • [3]
    Giovanni Gentile (1875-1944), ministre de l’Éducation lors du premier gouvernement de Mussolini, fonde l’Institut fasciste de culture et l’Enciclopedia italiana qu’il dirige jusqu’à sa mort. En tant que philosophe, il veut dépasser l’idéalisme de Hegel en élaborant le concept d’« acte » (rencontre entre réel et rationnel, volonté et pensée) ; en tant qu’homme politique, il propose d’aller au-delà du libéralisme en identifiant le public et le privé, l’État et la société, la politique et la morale. Historien, Gioacchino Volpe (1876-1971) consacre ses premières recherches importantes aux mouvements religieux au Moyen Âge ; il critique la politique d’Antonio Giolitti et, après avoir adhéré au nationalisme, se tourne vers le fascisme. Il y consacrera d’ailleurs plusieurs livres importants.
  • [4]
    Dal feudalesimo al capitalismo, 2, 1978 ; L’immagine fotografica, 3, 1979 ; Scienza e tecnica nella cultura e nella società dal Rinascimento a oggi, 4, 1980 ; Intellettuali e potere, 5, 1981 ; Il paesaggio, 6, 1982 ; Economia naturale, economia monetaria, 7, 1983 ; Malattia e medicina, 8, 1984 ; Insediamenti e territorio, 9, 1985 ; La Chiesa e il potere politico dal Medioevo all’età contemporanea, 1986. La série s’interrompt ensuite pendant dix ans.
  • [5]
    Dora Marucco, « La storia sociale : caratteri, originalità, limiti della ricerca in Italia », in Dieci interventi sulla storia sociale, actes du séminaire de janvier 1980 à Turin, Turin, Rosenberg & Sellier, 1981, p. 83-100.
  • [6]
    Pour l’histoire urbaine, la revue se réfère soit au colloque organisé en 1973 par Quaderni storici, soit au début de Storia urbana, soit à Lucio Gambi, « I valori storici dei quadri ambientali », in Storia d’Italia, Annali, t. I : I caratteri originali, Turin, Einaudi, 1972, p. 5-60 ; sur l’industrialisation et les rapports entre ville et campagne, sont cités Stefano Merli, Proletariato di fabbrica e capitalismo industriale, Florence, La Nuova Italia, 1973 ; Pasquale Villani, Gruppi sociali e classe dirigente all’indomani dell’Unità, in Storia d’Italia, Annali, t. I : Dal feudalesimo al capitalismo, Turin, Einaudi, 1978 ; Andreina De Clementi, « Appunti sulla formazione della classe operaia in Italia », Quaderni storici, 11 (32), 1976, p. 684-728 ; sur le rapport entre famille et communauté, elle renvoie à Franco Ramella, « Famiglia, terra e salario in una comunità tessile dell’Ottocento », Movimento operaio e socialista, 23 (1), 1977, p. 7-44 ; concernant le lien entre famille et industrialisation, c’est à la Fondation Basso que va naître en 1981 la nouvelle revue d’histoire de femmes Memoria ; sur la stratification sociale après les luttes de 1968, est mentionné le huitième numéro de Classe (1974).
  • [7]
    Cette institution est l’équivalent italien du Comité d’histoire de la deuxième guerre mondiale. Il fédéra un réseau qui compta jusqu’à 61 instituts régionaux.
  • [8]
    Le groupe de recherche est né en 1967 avec l’objectif de rassembler et de publier des documents sur l’histoire de l’Italie entre 1943 et 1945. Dans les années 1970, le projet assume une dimension de recherche en histoire sociale à partir du volume Operai e contadini nella crisi italiana del 1943-1944, Feltrinelli, Milan, 1974 ; suivi de Gloria Chianese, Guido Crainz, Marco Da Vela et Gabriela Gribaudi, Italia 1945-1950 : conflitti e trasformazioni sociali, prés. de Luigi Ganapini, Milan, Franco Angeli, 1985.
  • [9]
    Gloria Chianese, Guido Crainz, Marco Da Vela et Gabriela Gribaudi, ibid.
  • [10]
    Alberto M. Banti, « La storia sociale : un paradigma introvabile ? », in Cristina Cassina (dir.), La storiografia sull’Italia contemporanea : atti del convegno in onore di Giorgio Candeloro, Pisa, 9-10 novembre 1989, Pise, Giardini, p. 183-208, en partie repris dans Genèses, « Storie e microstorie : l’histoire sociale contemporaine en Italie (1972-1989) », 3, 1991.
  • [11]
    Concernant les actes des congrès de la Fondazione Basso, voir Mariuccia Salvati (dir.), Storia sociale e storia del movimento operaio, Milan, Angeli, « Annali della Fondazione Basso, 4 », 1982 ; id. (dir.), Cultura operaia e disciplina industriale, Milan, Angeli, « Annali della Fondazione Basso, 6 », 1983 ; concernant le séminaire de janvier 1980 à Turin, voir Dieci interventi sulla storia sociale, op. cit. ; concernant le congrès de Mantoue, voir Cesare Bermani et Franco Coggiola (dir.), Memoria operaia e nuova composizione di classe : problemi e metodi della storiografia sul proletariato, Rimini, Istituto de Martino/Maggioli Editore, 1986.
  • [12]
    On trouve, dans cette série, Franco Ramella, Terra e telai : sistemi di parentela e manifattura nel biellese dell’Ottocento, Turin, Einaudi, 1983 ; Alessandro Portelli, Biografia di una città. Storia e racconto : Terni, 1830-1985, Turin, Einaudi, 1985 (un des premiers livres qui utilise de manière massive et originale les sources orales) ; Maurizio Gribaudi, Mondo operaio e mito operaio : spazi e percorsi sociali a Torino nel primo Novecento, Turin, Einaudi, 1987, trad. fr., id., Itinéraires ouvriers : espaces et groupes sociaux à Turin au début du xxe siècle, trad. de l’it. par Marie-Claude Rykebusch, Paris, Éd. de l’EHESS, 1987 (qui a suscité en son temps un vaste débat dans l’historiographie « ouvriériste ») ; Maurizio Bertolotti, Carnevale di massa 1950, Turin, Einaudi, 1991 (dédié à une analyse des rapports entre culture populaire et culture du parti communiste). Dans la même lignée de recherches, voir le tout récent Mauro Boarelli, La fabbrica del passato : autobiografie di militanti comunisti (1945-1956), Milan, Feltrinelli, 2007.
  • [13]
    Gabriella Gribaudi, Mediatori : antropologia del potere democristiano nel Mezzogiorno, Turin, Rosenberg & Sellier, 1980 ; id., A Eboli : il mondo meridionale in cent’anni di trasformazioni, Venise, Marsilio, 1990.
  • [14]
    Comme cela a déjà été mis en évidence par Arnaldo Bagnasco, se développe dans les régions centrales et du Nord-Est de l’Italie, au cours des années 1970, un modèle de configuration industrielle particulier fondé sur la synergie entre les petites et moyennes entreprises (d’origine familiale) et les réseaux administratifs et associatifs du territoire. Ce modèle est tout aussi différent du Sud (lui-même très différencié) que du Nord-Ouest où règne depuis longtemps la grande industrie. (Arnaldo Bagnasco, Tre Italie : la problematica territoriale dello sviluppo, Bologne, Il Mulino, 1977)
  • [15]
    Paride Rugafiori, Uomini macchine capitali : l’Ansaldo durante il fascismo, 1922-1945, Milan, Angeli, 1981 ; Duccio Bigazzi, Il Portello : operai, tecnici e imprenditori all’Alfa Romeo 1906-1926, Angeli, Milan, 1988 ; Francesco Piva et Guiseppe Tattara (dir.), I primi operai di Marghera : mercato, reclutamento, occupazione 1917-1940, Venise, Marsilio, 1983 ; Stefano Musso (dir.), Tra fabbrica e società : mondi operai nell’Italia del Novecento, Milan, Feltrinelli, 1999.
  • [16]
    Nicola Gallerano, « Fine del caso italiano ? La storia politica tra “politicità” e “scienza” », Movimento operaio e socialista, 1-2, 1987, p. 5-25.
  • [17]
    Pour les références bibliographiques, voir Contemporanea, « Le città italiane nell’Ottocento », Salvatore Adorno (dir.), 10 (2), 2007 ; Giuliano Lapesa, « Gli studi sulle città meridionali in età contemporanea : tra storia del Mezzogiorno e storia urbana », Meridiana, 57, 2006, p. 169-190.
  • [18]
    J’ai approfondi cet aspect il y quelques années dans Mariuccia Salvati, « Histoire contemporaine et analyse comparative en Italie », Genèses, 22, 1996, p. 146-159. Concernant l’histoire des régions, signalons que la série de la maison d’édition Einaudi Storia delle Regioni (dont l’arc chronologique considéré est normalement celui de l’histoire d’Italie après l’unification en 1861) a débuté en 1977 avec le volume Piemonte, sous la direction de Valerio Castronovo ; le deuxième, Veneto, sous la direction de Silvio Lanaro, paraît seulement en 1984 ; les principaux volumes sur les régions méridionales suivront, toujours dans les années 1980. De nombreux séminaires et débats nationaux et internationaux ont été dédiés aux volumes de cette série.
  • [19]
    L’histoire des villes et des territoires représente pour l’Italie une sorte de conjonction entre micro et macro, entre pluralité et uniformité. Cela se reflète dans d’importants travaux de synthèse historique de l’Italie républicaine, comme Paul Ginsborg, Storia d’Italia dal dopoguerra a oggi : società e politica 1943-1988, Turin, Einaudi, 1989 ; Silvio Lanaro, Storia dell’Italia repubblicana, Venise, Marsilio, 1992 ; plus récemment Guido Crainz, Storia del miracolo italiano : culture, identità, trasformazioni tra anni cinquanta e sessanta, Rome, Donzelli, 1996 ; id., Il paese mancato : dal miracolo economico agli anni ottanta, Rome, Donzelli, 2003.
  • [20]
    Andrea Sangiovanni, Tute blu : la parabola operaia nell’Italia repubblicana, Rome, Donzelli, 2006.
  • [21]
    Voir Michele Nani, « Storia contemporanea ieri e oggi : la produzione della contemporaneistica italiana nello specchio delle riviste (1987, 1994, 2001) », ‘900, 11, 2004, p. 75-84.
  • [22]
    Paolo Capuzzo (dir.), Genere, generazioni e consumi : l’Italia degli anni Sessanta, Rome, Carocci, 2003 ; Andrea Rapini, La nazionalizzazione a due ruote : genesi e decollo di uno scooter italiano, Bologne, Il Mulino, 2007.
  • [23]
    La revue Zapruder, storie in movimento : rivista di storia della conflittualità sociale est née en 2003. Le roman Gomorra dénonce sans pitié la Camorra napolitaine et ses liens avec l’économie internationale. Il s’agit du premier livre d’un jeune écrivain, Roberto Saviano, et de l’événement littéraire de l’année, de par l’intérêt qu’il a suscité et les ventes exceptionnelles enregistrées (Roberto Saviano, Gomorra : viaggio nell’ impero economico e nel sogno di dominio della Camorra, Milan, Mondadori, 2007 ; trad. fr., id., Gomorra : dans l’empire de la camorra, trad. de l’it. par Vincent Raynaud, Paris, Gallimard, 2007).

1Peut-on parler d’une histoire sociale spécifiquement italienne ? Les arguments en faveur de cette thèse, au vrai, abondent, tant l’histoire sociale, dans la Péninsule, a été marquée par la forte proximité qu’elle entretenait avec les forces politiques. Mais ce constat, valable dans les années 1950-1960, a au fil du temps été invalidé, le dialogue avec les historiographies étrangères et l’appel à de nouveaux concepts et à de nouvelles méthodes induisant de profonds changements. Au point, peut-être, de laminer une forme de spécificité italienne...

2« Je pense que vu de l’extérieur […] nous donnons certainement l’impression de gens qui savent très bien comment la société italienne devrait être, mais qui ne savent absolument pas comment elle est [1]. » Ainsi s’exprimait, en 1955, Norberto Bobbio, un des philosophes ayant le plus marqué, par sa constance et sa rigueur, la culture politique de l’Italie républicaine. Net, ce jugement dénonce précocement le hiatus caractéristique des sciences sociales nationales qui, contrairement à ce que l’on peut croire, a mis du temps à s’estomper, même au cours des décennies suivantes. Le changement a été fort lent et il faut remonter au début du 20e siècle pour retrouver les causes d’un retard dû aux obstacles que la sociologie a rencontrés pour s’affirmer en Italie. Après un effort intéressant opéré, entre les deux siècles, pour suivre les évolutions européennes en la matière, intervinrent tout d’abord la condamnation formulée par l’idéalisme de Benedetto Croce [2] et, ensuite, la profonde défiance du régime fasciste (et de son philosophe officiel Giovanni Gentile) à l’égard de toute analyse sociale échappant à son idéologie. Bien entendu, les études portant sur la société italienne ne cessèrent pas entre les deux guerres ; c’est d’ailleurs dans les années 1920 que furent nationalisés les instituts publics de recherche économique et sociale qui existent aujourd’hui encore et qui, comme dans toutes les sociétés industrialisées, naquirent au début du siècle grâce aux professionnels, aux syndicats, au patronat, aux municipalités et aux chambres de commerce. Citons, par exemple, l’Institut national de statistiques (Istituto nazionale di statistica, ISTAT), l’Institut national d’économie agraire (Istituto nazionale di economia agraria, INEA) et l’Institut national d’urbanisme (Istituto nazionale urbanistica, INU). C’est également dans cette période que le Conseil national de recherche (CNR) fut institué et que se développèrent, parallèlement à la naissance de nouveaux ordres professionnels (journalistes, architectes), les réseaux associatifs des disciplines historiques (Junte centrale des études historiques). Mais une fois que le régime fasciste eut nationalisé et centralisé les différents instituts de recherche, restait à établir leurs orientations et leurs contenus ; là aussi, comme on le vit dans les années 1930, les décisions furent prises au sommet et l’ensemble fut soumis à l’idéologie impérialiste et xénophobe du fascisme, toujours sous couvert de résultats « scientifiques » obtenus par les associations nationales déjà existantes, qu’il s’agisse de la Société géographique (1867) ou des instituts démographiques et statistiques que la Direction générale de la démographie et de la race, née en 1938, fut chargée de coordonner.

3Il n’est pas question ici de s’étendre sur les vicissitudes des historiens italiens qui soutinrent massivement les thèses de Giovanni Gentile et de Gioacchino Volpe [3], lesquelles s’effondrèrent durant la deuxième guerre mondiale. Il s’agit plutôt de pointer la toute nouvelle attention que l’historiographie porta au mouvement ouvrier dans l’après-guerre (la première revue s’appelait précisément Movimento operaio, 1949-1956). En l’absence de références théoriques sérieuses d’un point de vue sociologique pour les raisons citées ci-dessus, ces études furent surtout inspirées par le marxisme. Pourtant, celui-ci fut lui aussi différemment interprété, soit en fonction de la lutte des classes, soit en fonction des rapports de production, c’est-à-dire du rôle précoce de l’organisation politique et syndicale dans l’Italie du Nord, mais toujours au travers d’un historicisme dominant.

Impact de la sociologie

4La sociologie, elle, existait officiellement dans les années 1950, bien qu’elle ne soit enseignée qu’à l’université de Florence. En revanche, l’apprentissage des techniques sociologiques dans les relations industrielles se développa à l’intérieur des centres d’études que géraient des entreprises ou des syndicats grâce aux sollicitations des experts américains du plan ERP. Les études sur la société contemporaine s’effectuèrent donc hors du cadre universitaire, dans de nouveaux instituts proches des partis de gauche – même si ceux-ci les contrecarrèrent bien souvent afin de limiter leur indépendance. De nouvelles méthodes furent expérimentées (enquêtes, interviews, sources orales…) et plusieurs disciplines s’y intéressèrent (histoire, sociologie, anthropologie) afin de pratiquer une recherche de terrain s’adressant, de façon originale, aux classes ouvrières et populaires du Sud et du Nord qu’excluaient les récits historiques traditionnels portant sur l’Italie unifiée.

5Dans cet engouement pour les sciences sociales, les sollicitations vinrent également de grands entrepreneurs (c’est le cas d’Adriano Olivetti à Ivrea et de la maison d’édition Comunità), d’écrivains attentifs à la réalité dans laquelle ils vivaient, généralement en province, comme Robert Scotellaro dans le Sud ou Gianni Bosio et Danilo Montaldi dans la plaine du Pô, voire de militants engagés dans des associations, des syndicats et des partis politiques, qu’ils fussent catholiques ou marxistes.

6Soulignons que ces premiers travaux de sociologie historique se présentaient souvent comme des monographies de communautés ou de territoires et qu’ils suscitèrent une spécialisation très italienne dans le domaine de la sociologie rurale et urbaine. Les échanges culturels, pourtant, étaient nombreux et précoces. Dès les années 1950 se nouèrent des relations avec la France – de par les affinités politiques des groupes marxistes affichant leur solidarité dans la guerre d’indépendance algérienne –, puis avec l’Angleterre, tandis que le Sud attirait de préférence les chercheurs anglo-saxons notamment en socio-anthropologie (Edward Banfield, Anton Block) et en socio-économie (Percy Allum, Robert Putnam).

7Il était alors inévitable que perdure, encore en 1955, une fracture entre les projets d’une société idéale et la connaissance réelle de cette même société, et que l’ouverture aux sciences sociales ait peiné, même à gauche, à s’émanciper d’une vision téléologique du rôle du mouvement ouvrier dans l’histoire. 1955, pourtant, fut l’année du congrès international des sciences historiques à Rome, congrès durant lequel Ernest Labrousse intervint en se demandant si les historiens marxistes ne devaient pas aborder l’histoire sociale de la bourgeoisie indépendamment de son rôle éthico-politique. Cet épisode eut de fortes répercussions en France sur le plan méthodologique (sources et instruments), comme sur le plan historiographique (rappelons simplement l’école d’Adeline Daumard). L’Italie, en revanche, fut épargnée, en raison du manque d’indépendance des sciences historiques et sociales que nous avons évoqué. Elles en étaient encore au point d’essayer de se libérer de l’historicisme sans tomber pour autant dans le plus pur technicisme. Le marxisme avait bien apporté quelques corrections au contenu de l’idéalisme, mais il n’avait en rien changé la méthode : on modifiait en fait l’aspect téléologique du nation building, en substituant au rôle politique tenu par les classes bourgeoises et intellectuelles le rôle des travailleurs et des partis populaires. Mais il ne s’agissait en rien d’omettre, dans l’étude de la société, une classe sociale portant l’étendard de l’histoire. Par conséquent, ce fut dans un premier temps l’histoire économique qui se chargea de réécrire, dans les années 1950 et 1960, l’histoire de l’Italie. Elle se concentra sur ses déterminants, sur son mode de développement et sur ses particularités, sur le thème du dualisme territorial enfin. Dans ce dernier cas, la violente confrontation historiographique qui opposa – en s’inspirant du livre Il capitalismo nelle campagne (le capitalisme dans les campagnes) d’Emilio Sereni (1947) –, Rosario Romeo, Alexander Gerschenkron et Luciano Cafagna ne fut pas conditionnée par l’appartenance aux blocs du communisme et de l’anticommunisme, malgré la fracture de 1956.

Nouveaux regards

8Ceci dit, les critiques émises à l’encontre du parti communiste au sujet des événements en Hongrie trouvèrent un écho dans les nouvelles revues (Rivista storica del socialismo, 1958 ; Studi storici, 1959 ; Annali de l’Institut Feltrinelli, 1958), ainsi que dans certaines recherches, y compris communistes, portant sur les origines du mouvement ouvrier. Elle dépassèrent le caractère éthico-politique du mouvement ouvrier à travers la fondation « structurelle » des processus d’agrégation. L’intérêt de l’historiographie marxiste italienne pour l’historiographie anglaise contemporaine (Eric Hobsbawm, Maurice Dobb et, plus tard, Edward P. Thompson) contribua à cette évolution et déplaça l’attention centrée sur les problèmes de formation d’un État uni vers la question des origines du capitalisme et de la révolution industrielle. En retour, il permit aussi au marxisme anglo-saxon de découvrir Gramsci.

9Vers 1961, anniversaire du premier centenaire de l’unification italienne et date du recensement où les salariés du secteur industriel atteignirent 38 % contre 30 % pour le secteur agricole, s’achèvent les recherches qui, redéfinissant l’historiographie italienne du 19e et du 20e siècles, avaient nourri d’importants débats, même au niveau international. La position centrale de la classe ouvrière à l’intérieur des conflits des années 1960 stimule une nouvelle lecture des étapes marquantes du développement économique italien, lecture fondée sur la masse de documents relatifs à la formation de cette classe ouvrière durant les vingt dernières années du 19e siècle (Stefano Merli).

10En parallèle, la nouvelle sociologie organise ses premiers congrès : la rencontre internationale de Stresa en 1959 succède au congrès des sociologues italiens tenu à Milan en 1958. Par rapport à la décennie précédente, l’atmosphère a bien changé et plusieurs jeunes chercheurs formés à l’étranger réintègrent désormais les universités de la Péninsule. Les étudiants sont nombreux et les débats entre les différentes écoles ouverts, qu’il s’agisse des approches de type fonctionnel et marxiste, de l’utilisation de l’enquête et du recours aux sondages, des témoignages et des statistiques quantitatives, de l’influence française et de l’influence américaine. Cette nouvelle discipline exerce une attraction croissante sur les jeunes, et les distances prises par rapport à l’instrumentalisation de la recherche, le désir à la fois d’indépendance vis-à-vis des autorités et de proximité avec les sujets étudiés constituent autant d’éléments nouveaux. Ces évolutions ne restent pas sans effets sur l’université où apparaissent de nouvelles sections et de nouvelles écoles, sans parler de nouvelles facultés qui, comme celle de Trente, donneront largement naissance au mouvement de Mai 68.

Mai 68 et ses suites

11Pour témoigner de ce climat, citer une fois encore Norberto Bobbio s’impose, en affirmant que Mai 68 facilite la diffusion de l’image d’une société telle qu’elle devrait être et entrave l’étude de la société telle qu’elle est. L’ampleur impressionnante du mouvement étudiant, son alliance revendiquée avec la classe ouvrière, le sentiment d’appartenir à un mouvement global de génération, les difficultés croissantes d’une classe politique incapable de se régénérer en raison du célèbre veto ad excludendum du parti communiste donnèrent soudain l’impression que la société idéale était à portée de main et favorisèrent l’idée d’un renversement, tout d’abord culturel, vaste et partagé. On eut tout d’un coup l’impression que la société était telle que les historiens et les sociologues militants, les intervieweurs des immigrés méridionaux à Turin et à Milan l’avaient vue, enquêtée et enregistrée. S’ajoutait en outre la volonté de bouleverser les hiérarchies sociales et leurs mœurs, ce qui n’était certes pas prévu par ces lointains témoins. Paradoxalement, en 1968 (et surtout en 1969), les enquêtes sociologiques sur les conflits ouvriers fleurirent tandis que, dans le domaine de l’historiographie, on vit d’abord un retour à une approche essentiellement politique plaçant au centre le PCI et son groupe dirigeant et privilégiant les moments forts de l’affrontement politique du pays. Il fallut attendre les années 1970 pour assister à la naissance de l’histoire sociale.

12Du point de vue universitaire et éditorial, certaines dates marquantes de cette décennie méritent d’être rappelées. En 1973, les maîtrises d’histoire furent instituées ; en 1975, les éditions Einaudi entamèrent la publication des volumes Storia d’Italia, dirigés par un comité scientifique interdisciplinaire de renommée internationale (l’influence de l’école des Annales prédomine) qui devint d’emblée une référence incontournable, grâce, également, à la série monothématique parallèle des Annali[4]. De nouvelles revues vinrent grossir les rangs de celles qui existaient déjà : Quaderni storici (1969), Rivista di storia contemporanea (1971), Storia urbana (1977), Società e storia (1979), Passato e presente (1982). N’oublions pas non plus la contribution de certaines études sociologiques et politiques de ces années-là : Saggio sulle classi sociali de Paolo Sylos Labini (1974), Sistema politico e società civile de Paolo Farneti (1971), Disoccupazione intellettuale e sistema scolastico de Marzio Barbagli (1974), Tre Italie de Arnoldo Bagnasco (1977). Elles offrirent toutes, même aux historiens, une clé de lecture indispensable de la société italienne.

13Mais où en étaient les recherches en histoire sociale ? Les principaux résultats, classés par thèmes, furent mentionnés dans un bilan récapitulatif de cette décennie [5], conçu à la manière de l’étude de Hobsbawm « From Social History to the History of Society » qui privilégiait donc une vision « large » de la notion d’histoire sociale. Dans ce bilan apparaissaient alors plusieurs histoires : histoire des villes – qui regroupait des chercheurs de différentes disciplines –, de l’industrialisation et des classes dirigeantes, du monde agricole et de la formation de la classe ouvrière, de la famille et des relations avec la communauté, histoire, enfin, du taylorisme et de la classe ouvrière. Ces recherches se focalisaient surtout sur la période courant de l’Unité au fascisme [6].

14Si ces thèmes appartiennent bien à l’histoire sociale, que signifie revendiquer une « histoire sociale » dans la conjoncture particulière que représentaient les années 1970 en Italie ? La question appelle une double réponse. Il s’agissait, en premier lieu, d’une toute nouvelle version de l’historiographie du mouvement ouvrier qui avait émergé dans les années 1950. Cette formule connut alors le succès, en raison de sa rencontre avec Mai 68 et parce qu’elle se présentait comme un instrument de contestation de l’historiographie liée aux partis officiels. Au mitan des années 1970, le terme « histoire sociale » est ainsi associé à l’histoire « vue d’en bas » : conflits, regroupements spontanés, importance accordée à la vie quotidienne au dedans et en dehors de l’entreprise, aux aspirations, aux cultures, aux relations de genre, etc., autant de sujets inédits qui s’opposaient à l’histoire politique. Ce sont les nouveaux mouvements, ouvriers et féministes, qui contribuèrent à ce changement, ainsi que les échanges croissants avec des chercheurs étrangers. Reflétant cette nouvelle exigence, un groupe de recherche se forma à Milan, au début des années 1970, auprès de l’Institut national d’histoire du mouvement de Libération [7]. Il entendait se pencher sur les aspects socio-économiques de la crise italienne de 1943 et, plus généralement, sur le rapport entre conflits de classe et désintégration du « Home Front » durant les dernières années du fascisme [8]. Sur les rapports entre fascisme et modernisation, le débat des historiens de l’économie reprit vigueur, tandis que le spectre de l’histoire sociale s’élargit, d’une part en embrassant l’après-guerre [9] et, d’autre part, en s’interrogeant sur l’adhésion au fascisme. Cette dernière discussion fut stimulée par la parution des premiers volumes de la biographie de Mussolini due à Renzo De Felice et, dans ce cas précis, la confrontation méthodologique (histoire sociale contre histoire politique) perdurera tout au long des années 1980, accompagnée d’antagonismes personnels et de dangereux durcissements dans les différents groupes.

La microstoria

15Dans les années 1970, apparut une deuxième réponse, plus originale, à la question « qu’est-ce que l’histoire sociale en Italie ? » : il s’agit de la microstoria. Une reconstruction d’Alberto M. Banti en éclaire le sens. Il souligne la signification heuristique de la proposition avancée par le groupe des Quaderni storici[10] : la microstoria offre le seul exemple de contestation consciente des mécanismes de cause à effet et d’agrégation massive de l’historicisme qui dominaient encore en Italie – qu’il s’agisse de l’historicisme idéaliste ou marxiste –, en faveur d’une méthode inductive, centrée sur l’observation des processus de choix et d’action des individus. Les références théoriques s’appuyaient sur trois grands courants : Karl Polany et Edward P. Thompson d’abord, la network analysis ensuite, l’individualisme méthodologique enfin. Banti précisait également que si la collaboration avec les sciences sociales dans l’histoire contemporaine était surtout d’ordre macrohistorique et se limitait à la labour history, la proposition de la microstoria s’enrichissait au contact de Carlo Ginzburg. Ce dernier ajoutait en effet d’importants éléments de différenciation par rapport au défi lancé par Edoardo Grendi et Giovanni Levi. Même si cette deuxième version utilisait dans son analyse la même unité d’échelle que la microstoria, les méthodes et les objectifs différaient. Dans la microstoria, ce n’était plus l’aspect culturaliste qui prédominait, mais le côté relationnel. En conclusion, Banti s’interrogeait : pourquoi cet ambitieux projet ne se transforma-t-il pas en une légitime hégémonie culturelle ? Cela fut-il seulement dû à des défauts de communication et à un manque de clarté au niveau de la définition ? En réalité et a posteriori, la récente édition italienne (2006) de Jeux d’échelles sous la direction de Jacques Revel (1998), entièrement consacrée à l’illustration du caractère novateur du paradigme microhistorique, ne semble en rien annoncer un échec historiographique. Bien au contraire, même l’histoire contemporaine reconnaît désormais la validité du paradigme, étant elle aussi directement concernée par les problèmes d’« échelles » dus à la globalisation.

16Il convient toutefois, avant de revenir sur cette conclusion, de voir où et quand s’est déroulée la confrontation entre les diverses versions de l’histoire sociale. Le débat universitaire se structure pour sa part au sein des revues d’histoire appartenant à des courants de pensée opposés ; mais à la fin des années 1970 le concept d’« histoire sociale » suscite l’intérêt d’un public plus large et implique directement des instituts (Feltrinelli, Basso, De Martino) et des revues d’histoire du mouvement ouvrier (Classe, 1969 ; Primo Maggio, 1973 ; sans oublier Movimento operaio e socialista, créé précédemment). Ces publications n’appartenaient pas à la sphère universitaire et étaient politiquement orientées, même si elles restaient indépendantes. Cette confrontation directe opposant les deux versions méthodologiques de l’histoire sociale se concentra sur quelques années – , entre 1977 et 1981. La Fondation Basso fut l’un des premiers lieux de ces rencontres, grâce à la collaboration de Georges Haupt qui suscita la venue à Rome d’historiens tels que Michelle Perrot, Rolande Trempé et Jürgen Kocka. Ceux-ci présentèrent le débat, dont on parlait déjà dans les revues françaises, anglo-saxonnes et allemandes, sur l’histoire sociale et l’histoire du mouvement ouvrier à un public jeune et sans appartenance politique, là se situant le fait nouveau par rapport aux débats de l’après-guerre. Toujours à Rome, en avril 1979, le congrès « Culture ouvrière et discipline industrielle » offrit une importante contribution pour définir le contexte historique et méthodologique dans lequel la classe ouvrière s’était construite durant sa deuxième phase (re-making), c’est-à-dire au moment de la nationalisation des masses : stratégies urbaines, processus institutionnels de disciplinement social, participation à la représentation politique, organisation scientifique du travail, etc. Ces avancées furent possibles grâce à la participation de certains des plus éminents chercheurs de la labour history anglo-saxonne (History Workshop, Journal of Social History) et de membres des nouveaux courants de l’histoire sociale française provenant du Mouvement social ainsi que de son rival Recherches. Pour la labour history, le débat se poursuivra lors d’autres rencontres à Milan (mai 1979, Fondation Feltrinelli), à Turin (janvier 1980) puis à Mantoue (1981) où se tint un congrès de trois jours, organisé par l’Institut De Martino, durant lequel les différentes tendances de l’histoire sociale italienne furent représentées. Ces courants se situaient ouvertement à cheval entre militantisme politique et discipline scientifique, entre marxisme et foucaldisme, entre ouvriérisme et gender studies reflétant, de façon plus générale, des approches différentes des antagonismes sociaux [11].

17C’est à ce niveau-là que les routes de ces deux tendances se séparent. La microstoria présente finalement des recherches capables d’illustrer les vertus du paradigme annoncé dix ans plus tôt, avec la domination d’une approche micro dans les études concernant l’ère moderne, tandis que le recours au macro prévaut pour l’ère contemporaine, mais pas seulement, comme en atteste la collection Microstorie créée par la maison d’édition Einaudi en 1981 [12]. Ayant été davantage marquée par ses liens avec la politique, la labour history subit fortement les contrecoups d’une tendance qui récusait désormais le principe d’une histoire militante, placée au service des groupes politiques. Si cette idée n’était pas exclusivement italienne, l’illusion qu’il était possible d’utiliser immédiatement la recherche scientifique dans les conflits ouvriers, elle, l’était. Dans le même temps, de nouveaux types de rapport devinrent possibles entre recherche et militantisme. Les études sur la famille et le travail des enfants se développèrent dans le cadre des women’s studies. Les sources orales furent par ailleurs de plus en plus exploitées en histoire sociale, que le sujet relève de l’histoire de la classe ouvrière, de l’histoire des femmes ou de celle des déportations. Dans l’ensemble de ces domaines, les influences internationales furent particulièrement intenses et les catégories macro glissèrent manifestement vers les relations intersubjectives, locales, micro. En revanche, l’université italienne ostracisa les cours d’histoire sociale, parfois subrepticement enseignée sous l’appellation d’« histoire du mouvement ouvrier ». Ainsi, l’histoire des femmes ne fut qu’irrégulièrement enseignée dans le cadre de l’histoire contemporaine, avant qu’un cours officiel ne soit institué à Bologne en 1998.

18Sous bien des aspects, à la fin des années 1980, les deux courants minoritaires à l’université sont moins éloignés que ce que l’on aurait pu imaginer au début de la décennie.

La fin de l’exception italienne ?

19Un double mouvement convergent incite à poser la fin de l’exception italienne. C’est ainsi, en effet, que l’on doit considérer le chantier ouvert en 1982 par le groupe des « jeunes » des Quaderni storici sur le thème des bourgeoisies durant l’ère libérale, opus qui se situe entre l’histoire politico-institutionnelle, l’histoire sociale et l’histoire économique. À partir de là, va naître un volume d’histoire comparée, en collaboration avec une importante recherche européenne menée par Jürgen Kocka à Berlin portant sur ce même thème. De même, des monographies inspirées par l’histoire sociale de l’ère contemporaine défendront une approche tranchant avec la micro-analyse, tout en se montrant attentives à la network analysis[13]. On peut dire que les travaux de recherche dédiés aux bourgeoisies ont par certains côtés représenté une réponse aux questions abordées à l’époque par la labour history ; en ce qui concerne la révision de certains concepts (bourgeoisie, « couches intermédiaires », classes moyennes, etc.), des vues de l’histoire sociale, différentes mais complémentaires – tout du moins dans la version « structuraliste » – se sont rencontrées. Les aspects relationnels et culturels au sein des configurations sociales, le rôle de l’autoreprésentation, l’aspect central du rapport avec les institutions dans la construction de l’identité de groupe, autant d’éléments qui constituent des points de repère privilégiés pour observer la société furent donc découverts par d’autres voies.

20La labour history dut aussi tenir compte des profondes modifications de la société italienne au tournant des années 1980. Rappelons simplement la marche des quarante mille cadres de Fiat à Turin contre la poursuite des grèves, la réduction du nombre d’ouvriers dans les grandes usines à la suite de la crise industrielle, la fort originale réponse italienne dans les régions de la troisième Italie [14]. Alors que la catégorie de classe, ambitionnant une validité générale, montrait ses limites face à la variété des hiérarchies de statuts (typiques d’une société industrialisée), la labour history déplaçait progressivement l’objet de ses études vers l’histoire d’entreprises, vers les recherches dans les archives du personnel, délaissant ainsi les conflits collectifs et les expressions de la solidarité ouvrière. Le lien qui unit l’ouvrier à son métier fut ainsi démystifié et apparut une réalité, typiquement italienne, que caractérisaient la précarité de l’emploi, le caractère transitoire de la condition ouvrière et la mobilité des ouvriers qualifiés [15].

21Que conclure de ces réflexions ? L’histoire sociale, comme on l’entend dire bien souvent, n’a-t-elle pas su produire en Italie de recherches novatrices aptes à renverser la tendance excessive du « tout-politique » de l’histoire contemporaine contre laquelle elle s’était insurgée ? Cette réponse serait à la fois injuste et incomplète. L’histoire sociale (microstoria comme labour history) non seulement a produit des travaux de recherches adéquats au contexte social italien, mais a également rénové d’autres domaines, en introduisant une optique sociale dans l’étude des institutions, des réalités territoriales, des administrations et des professions. Seul un champ attend peut-être d’être modifié, celui de l’histoire politique. Celui-ci a entre-temps perdu son rôle dominant au sein de l’histoire contemporaine et a, aussi et surtout, cherché ses références théoriques vers la science politique.

22En 1987, Nicola Gallerano recensa la production des plus éminentes revues nationales d’histoire contemporaine. Face au déclin, en Italie comme ailleurs, de l’histoire politique et face à l’essor de l’histoire sociale, il se demandait si le « cas italien » où avait dominé une histoire politique « à la fois descriptive et idéologique » n’était pas en train de se refermer. En fait, il remarquait qu’« une nouvelle histoire politique » se profilait « essentiellement sous la forme d’une histoire institutionnelle et administrative » [16]. Gallerano s’est révélé bon prophète. Le « cas italien » utilisant l’histoire sociale de façon militante s’achève effectivement à la fin des années 1980, conscient qu’il s’agit, aussi, de la fin d’une expérience de toute une génération.

23Ce constat ne signifie pas pour autant que l’historiographie sociale n’ait pas vécu avec passion les nouveaux projets culturels. 1987 marque aussi la naissance de Meridiana, la revue de l’Institut d’histoire et de sciences sociales du Sud de l’Italie (IMES). Cette revue signe un véritable tournant dans l’historiographie et suscite un vif enthousiasme, tant au niveau culturel qu’au niveau méthodologique, grâce à une lecture novatrice de l’histoire des régions du midi. D’une certaine façon, l’IMES reprend le débat sur le dualisme et les origines du capitalisme dans les années 1950, en critiquant sa vision de fond : celle d’une modernisation ayant pour unique modèle les pays d’Europe du Nord. L’ouverture interdisciplinaire et globale sur le concept de modernité permet à Meridiana d’apparaître, tout du moins dans un premier temps, comme un point de référence original pour mener des études alliant les dimensions régionale et mondiale.

24Un autre thème caractérise l’histoire sociale italienne : l’histoire des villes. Les méthodes, les disciplines et les sources se mêlent, et on retrouve le rôle de l’associationnisme et des patrimoines, des professions et de l’administration. Les villes représentent un point de rencontre naturel entre l’histoire sociale et l’histoire des institutions. Cette dernière a certainement été durant les vingt dernières années l’une des variantes les plus appréciées de l’histoire sociale, grâce, là aussi, au lien qui s’est tissé de plus en plus consciemment avec les régions. Les villes ont été au centre d’une imposante vague d’études au début des années 1990, suscitant un regain d’intérêt considérable pour le municipalisme et le réformisme entre le 19e et le 20e siècles. Depuis, elles n’ont cessé de fournir un point de vue disciplinairement intégré à l’histoire contemporaine [17]. Cette clé de lecture nous permet même de redécouvrir aujourd’hui les études faites sur les communautés rurales et urbaines des années 1950 – antérieures donc à la vague « ouvriériste » –, grâce auxquelles, nous l’avons vu, avait émergé un aspect original de la sociologie italienne.

25Rappelons, pour conclure, qu’en 1989, lors d’un congrès sur l’administration des villes en Europe, certains historiens provenant de différents champs de l’histoire sociale se retrouvèrent et s’entendirent pour promouvoir une association nationale qui deviendra l’année suivante la Société pour l’étude de l’histoire contemporaine (Società per lo studio della storia contemporanea, SISSCO) et qui inscrivait le rapport entre histoire, sciences sociales et comparatisme comme l’un de ses premiers objectifs méthodologiques [18]. Cela signifiait, en fait, que la coexistence d’approches macro et micro était admise, les principaux buts étant de favoriser la circulation des travaux de recherche, de débarrasser l’histoire politique de son caractère provincial, et de réduire la part de la chronique et de l’idéologie, comme le demandait Nicola Gallerano. Cependant, dans le cas italien, le comparatisme semble aller de pair avec un intérêt tout particulier pour les « voies caractéristiques » et non nationales marquant ainsi la présence de différences spécifiquement « régionales », lesquelles s’étaient déjà frayées un chemin dans les publications consacrées à l’histoire des villes et à l’histoire des régions. Allons plus loin : à partir de l’histoire des régions et en particulier des divers « mezzogiorni » italiens, une affinité grandissante s’est créée avec la microhistoire de l’époque moderne, à commencer par les référents théoriques communs (Karl Polany, Edward P. Thompson) [19].

Une histoire globalisée ?

26Il est maintenant bien difficile de faire apparaître ce qui est aujourd’hui spécifique de l’historiographie sociale en Italie : d’ailleurs, les collaborations avec des collègues européens se multiplient et, dans chaque branche de l’histoire sociale, la comparaison atténue les particularités. Même si, par certains aspects, c’est encore la politique qui dicte le programme de recherche, les travaux (et pas seulement les études influencées par la sociologie) se concentrent sur l’analyse des milieux dirigeants, les professions, l’administration, l’école et l’université, le marché du travail. Ils soulignent la constante anomalie de ce pays et l’inadéquation de sa classe dirigeante, qui s’accentue aujourd’hui plus encore avec la crise d’un cycle de production axé sur les grandes usines et le travail taylorisé [20].

27C’est plutôt l’histoire sociale en tant que discipline reconnue au niveau international qui est en train de changer ses traits caractéristiques. En effet, lors d’une récente reprise du bilan de 1987 sur l’historiographie italienne, remis à jour en intégrant les données de 1994 et de 2001 [21], le recul de l’histoire politique et le léger déclin de l’histoire sociale ont pu être confirmés, évolution congruente aux tendances internationales. L’histoire culturelle les met aujourd’hui en danger. Tandis que ce « tournant » culturel semble surtout intéresser en Italie les chercheurs du 19e siècle, l’histoire sociale du 20e siècle englobe de nouveaux thèmes, tels que la consommation, les mœurs et les générations [22]. Les travaux historiques se nourrissent d’apports de l’anthropologie comme on le souhaitait déjà dans les années 1970 mais, cette fois-ci, dans le cadre d’une confrontation avec l’historiographie mondiale animant le débat sur l’histoire sociale de façon tout à fait imprévue : il ne s’agit plus désormais de réduire l’« échelle » pour vaincre une histoire politique nationale et irrémédiablement « artificielle », mais de jouer à l’échelle globale pour « rendre plus provinciale » l’Europe et sa lecture de l’évolution moderne (Dipesh Chakrabarty).

28Pour ce qui est de l’Italie, même si selon plusieurs chercheurs de la nouvelle génération (voir la revue Zapruder) l’histoire sociale s’inspire toujours de la société telle qu’elle devrait être, c’est peut-être du côté des arts et de la littérature (comme le suggère le récent ouvrage de Roberto Saviano, Gomorra) que nous devons nous tourner pour trouver une peinture désenchantée de la société telle qu’elle est [23].

29(traduit de l’italien par Agnès Roche)


Mots-clés éditeurs : histoire sociale, historiographie, labour history, microstoria, sciences sociales

Date de mise en ligne : 20/10/2008

https://doi.org/10.3917/ving.100.0021