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Les déplacés : des enfants placés qui ne trouvent pas de place

Pages 46 à 53

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  • Potin, É.
(2013). Les déplacés : des enfants placés qui ne trouvent pas de place. VST - Vie sociale et traitements, 119(3), 46-53. https://doi.org/10.3917/vst.119.0046.

  • Potin, Émilie.
« Les déplacés : des enfants placés qui ne trouvent pas de place ». VST - Vie sociale et traitements, 2013/3 N° 119, 2013. p.46-53. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2013-3-page-46?lang=fr.

  • POTIN, Émilie,
2013. Les déplacés : des enfants placés qui ne trouvent pas de place. VST - Vie sociale et traitements, 2013/3 N° 119, p.46-53. DOI : 10.3917/vst.119.0046. URL : https://shs.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2013-3-page-46?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/vst.119.0046


Notes

  • [1]
    Art. 375 du Code civil définissant les conditions d’application des mesures d’assistance éducative et art. 221-1 du Code de l’action sociale et des familles (casf) présentant les missions de l’Aide sociale à l’enfance (ase).
  • [2]
    Contrat jeune majeur. Un dispositif optionnel d’accompagnement après la majorité.
  • [3]
    « L’oned financera, dans le cadre de son appel d’offres thématique 2006, des recherches portant sur des enfants, des adolescents, voire des jeunes majeurs considérés comme “incasables” par les professionnels de la protection administrative et judiciaire de l’enfance, de la santé physique et mentale, de l’Éducation nationale, etc. Ces jeunes, dont le parcours est souvent parsemé de ruptures les menant d’une institution à une autre, présentent des comportements face auxquels les institutions et les professionnels se sentent démunis. » http://www.oned.gouv.fr/documents/Appel-offres-oned.pdf, consulté le 27 janvier 2009.

1La connaissance des parcours dans le système français de Protection de l’enfance est une préoccupation sociale et scientifique récente (Boutanquoi, 2006 ; Fréchon, 2006). Elle fait suite à des travaux ayant centré leurs investigations sur le devenir à l’âge adulte de ceux qui ont bénéficié d’une mesure de protection (Corbillon et coll., 1990 ; Bauer et coll., 1993 ; Coppel, Dumaret, 1995 ; Fréchon, 2003).

2La connaissance du parcours de placement au moment où il se forme vise à comprendre les modes de production des supports pour l’insertion. Ces supports, qui se construisent dans des contextes socialement situés, relèvent conjointement de la protection civile (sécurité des biens et des personnes) et de la protection sociale (couverture contre les risques sociaux). Le système de Protection de l’enfance n’est pas plus homogène dans ses formes que ne l’est le système familial : entre familles d’accueil et établissements, fratries accueillies et enfants isolés, accueil en milieu urbain ou en secteur rural, sur du court ou du long terme… Ces contextes où évoluent enfants et jeunes offrent des supports sociaux, scolaires, familiaux, économiques, etc. bien différents et leur inscription dans le temps va largement influer la manière dont ils pourront être mobilisés plus tard. Le parcours se construit dans une dialectique qui se nourrit de l’expérience de la famille d’origine et de l’expérience institutionnelle du placement. Dès lors, c’est dans les configurations (Elias, 1991) des parcours que s’élaborent les processus d’affiliation et/ou de désaffiliation. La démonstration visera en premier lieu à comprendre les manières dont se construisent les supports dans la « période protégée » en situant leur contexte de production. Deux types de parcours permettront d’aborder les supports stables mis à disposition dans le cadre de la mesure de placement ; un autre type de parcours, décrit plus longuement dans cet article, permettra d’appréhender une catégorie d’enfants qui ne trouve pas de place dans le placement. Enfin, nous mettrons en perspective ces supports des conditions contemporaines d’intégration afin de pouvoir s’interroger sur les ressources assurées par le système de Protection de l’enfance face à la montée des incertitudes (Castel, 2009). La mesure de protection s’adresse nominativement au mineur ou jeune majeur. Seulement, ce ne sont pas les intérêts individuels de l’enfant/du jeune qui sont protégés mais, au-delà, c’est la société elle-même qui se protège en assurant de bonnes conditions d’évolution à ses futurs citoyens et contribue à maintenir ainsi l’ordre social et la sécurité publique. La protection jugée nécessaire pour l’enfant/le jeune doit être mise en regard de la perception institutionnelle du danger encouru, il s’agit dès lors pour l’institution du placement d’assurer une protection concernant la santé, la sécurité, la moralité, l’éducation et le développement physique [1] des mineurs et jeunes majeurs.

3Nous allons regarder cette protection au travers de la distinction opérée par Robert Castel entre protection et sécurité (Castel, 2003). Il s’agit bien de considérer l’individu comme protégé (bénéficiaire d’une mesure de protection), mais d’interroger sa sécurité dans le placement, dans le parcours. Le placement met en sécurité l’enfant perçu comme étant en danger dans son milieu familial et protège la société contre le risque de voir se développer des pratiques éducatives inadaptées. En cela, il répond à la question de la sécurité civile, celle des biens et des personnes qui paraît assurée de manière exemplaire par le retrait de l’enfant/le jeune de son milieu familial. Outre cette protection civile, il revient au placement de sécuriser socialement l’enfant accueilli, c’est-à-dire de le couvrir contre les risques susceptibles d’entraîner une dégradation de sa situation, voire au-delà dans la mesure où nous parlons d’enfant qui ont plus à construire que d’acquis derrière eux. Il s’agit de les doter socialement, de les « assurer » pour leur permettre d’évoluer favorablement dans leur parcours de vie. Il faut donc interroger ce qui sécurise le parcours de placement à partir des différents supports qu’il peut proposer (familial, affectif, professionnel, scolaire, amical, social, éducatif, etc.).

Des parcours qui construisent des supports stables

4Certains parcours de placement permettent aux enfants de profiter de supports durables. C’est le cas des parcours de ceux que nous avons appelés les « enfants placés ». Ces enfants ont la caractéristique d’être confiés précocement et pour longtemps dans un même lieu d’accueil. Ce lieu d’accueil, après plusieurs années passées ensemble, n’a plus comme particularité principale l’accueil mais le familial. Même si la mesure de placement est ordonnée pour une durée déterminée et courte, les principaux concernés semblent assurés de la continuité du « placement » et/ou des liens créés. Ces parcours sont spécifiques d’une dynamique d’affiliation dans le placement qui tend vers une parenté d’accueil (Cadoret, 1995). Outre le contrat formel d’accueil, ce sont le quotidien, l’expérience et la confiance mutuelle construits au cours du placement qui participent à engager les assistants familiaux ou les éducateurs dans la prise en charge au-delà du cadre strictement professionnel (Potin, 2009).

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Astrid a 20 ans, elle est la troisième d’une famille de huit enfants qui ont tous connu une expérience de placement. Elle est confiée à l’ase depuis près de douze ans et vit chez M. et Mme Ruffin. Au moment de l’enquête, elle bénéficie d’un « contrat jeune majeur » et son inscription dans la famille d’accueil se situe au-delà de la mesure puisqu’elle est la marraine d’un de leurs petits-enfants.

6Les « enfants replacés » connaissent plusieurs mesures, des allers et retours entre domicile familial et placement. L’organisation de ces parcours peut être comparée à celle des parcours des enfants de parents séparés : une forme de garde alternée où se partagent les compétences parentales entre parents et professionnels du placement. L’enfant s’inscrit cependant dans la continuité familiale et le recours au placement est provisoire.

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Au moment de l’enquête, Dylan a 14 ans et cela fait trois ans qu’il est accueilli en famille d’accueil de manière séquentielle (trois jours par semaine et un week-end sur deux). Il considère le placement comme un joker, comme une ressource complémentaire à celles que peut lui offrir son père. Il aimerait bien revenir à temps complet chez son père, mais il sait aussi que dans sa famille d’accueil le modèle et le rôle maternel qui lui sont offerts ne peuvent être assumés par son père.

8La stabilité des supports procure des repères et des modèles d’identification. Pour les enfants dits placés, ce sont la famille d’accueil et ses membres qui seront les modèles et les moteurs de l’accompagnement de l’enfant ou du jeune accueilli. Pour les parcours des enfants dits replacés, c’est la famille d’origine qui demeure la figure familiale principale, mais l’expérience du placement nourrit les adultes et les enfants d’autres références.

Des parcours plus instables : les « déplacés »

9Ceux que nous avons appelés les enfants « déplacés » ont la caractéristique d’avoir été amenés, pour diverses raisons, à changer de lieu d’accueil : une fois, deux fois, trois fois, quatre fois… Ce sont aussi des changements d’établissements scolaires et de référents professionnels qui en découlent. Sans lieu de placement fixe, sans figure socio-affective stable, sans projet, le placement déplace et ne parvient pas à « placer » ces enfants/ces jeunes.

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Anna a 8 ans quand elle est confiée avec son frère et sa sœur à l’ase. Trois enfants, trois familles d’accueil différentes et trois parcours singuliers. Anna va rester neuf ans dans sa première famille d’accueil à Q. À l’adolescence, l’assistante familiale supporte difficilement les sorties et demande à se séparer d’Anna. Elle va changer de famille d’accueil, cette séparation a été très difficile pour Anna et l’adaptation à une nouvelle famille également. Un an après son changement de famille d’accueil, elle est majeure. « Tu as tes copines en dix ans, tu t’habitues à tes copines, t’as ton lycée – j’étais en seconde générale à l’époque –, t’as tout ça et puis du jour au lendemain, tu vois plus personne parce qu’on te fout dans une autre ville ».
(Anna, 20 ans)

11L’enfant investit a minima le placement parce que les conditions de son accueil ne sont pas pérennes ou ne le deviennent qu’au terme de plusieurs changements ; l’épuisement et la peur de créer des liens qui peuvent se voir fragilisés par une rupture font que l’enfant protégé par le placement se retrouve dans une situation où la sécurité n’est pas forcément plus acquise que dans son milieu d’origine. De manière symbolique, l’enfant semble avoir perdu sa place. Michel Giraud (2005) parle de « déterritorialisation » de soi des enfants en quête de liens et de lieux de vie improbables. « L’on voit ainsi des enfants, séparés dès leur plus jeune âge de leur milieu d’origine, socialisés en presque totalité sous l’égide et dans des espaces institutionnels, se métamorphoser quelques années plus tard en adolescents asociaux, en échec scolaire massif, devenir, selon les propres termes des responsables du placement, de véritables friches » (Giraud, 1998, p. 478). Aucune figure stable ne jalonne le parcours. Le placement n’a pas permis de réhabiliter les liens de l’avant-placement et les nouveaux liens créés ne sont pas assurés dans leur continuité. Ce type de parcours est caractéristique d’un processus de désaffiliation.

12L’insécurité se traduit à la fois dans la situation actuelle et dans les possibilités futures s’offrant au jeune. Le sentiment d’insécurité apparaît quand l’individu prend conscience qu’il est à la merci d’événements sans que les ressources lui soient données pour qu’il puisse s’en protéger.

13Au regard du parcours de ces jeunes « déplacés », l’insécurité est objective et géographique mais elle est aussi subjective, sociale et projective. Il semble que deux configurations principales s’articulent autour de ces parcours. Une première, « construite » par le jeune lui-même ou par sa famille d’origine, par des déplacements provoqués parce que le premier déplacement (celui de la famille d’origine vers un nouveau lieu d’accueil) n’a pas été compris et accepté. L’autre configuration est celle d’une « imposition institutionnelle » liée directement au fonctionnement des organes institutionnels, par des déplacements contraints par des modalités propres au lieu d’accueil et où seule l’institution dicte du changement. L’une et l’autre configurations peuvent se succéder dans le parcours des enfants dits déplacés.

14Le parcours géographique de déplacement défait constamment les liens créés, d’abord avec la famille d’origine (tous les « enfants déplacés » ont été séparés des autres membres de la fratrie), avec la scolarité, avec le groupe d’amis du voisinage, etc. La sociabilité des enfants et des jeunes s’entretient dans des pratiques quotidiennes de proximité. Sans moyen de locomotion et limités dans d’autres modes de communication (il n’est pas rare qu’en famille d’accueil le téléphone portable soit mis de côté), les enfants et les jeunes ne peuvent investir que les liens du quotidien et n’ont pas les moyens nécessaires pour perpétuer ceux précédemment créés.

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Noémie a vécu son déplacement géographique comme une privation de liberté. En la déplaçant, on la changeait d’établissement scolaire, on coupait les liens familiaux, etc., on l’isolait : « Mon seul souci, c’était de rester là-bas […] Je voulais pas rester là-bas parce que déjà, je n’avais pas ma famille à côté […] je voyais jamais ma sœur. Quand j’étais là-bas, j’ai dû la voir une fois alors qu’avant j’étais tout le temps avec elle. J’ai jamais été coupée de ma sœur aussi longtemps […] ça m’a fait un peu bizarre ».
(Noémie, 16 ans)

16Le sentiment d’isolement que peuvent ressentir les enfants est lié aux conditions de leur accueil (foyer ou famille d’accueil, présence d’autres enfants accueillis dans la famille d’accueil, âge des autres enfants accueillis…) mais également à la manière dont l’enfant projette le placement. Dans ces projections dans le placement, le rapport à l’avant-placement et les liens qui perdurent occupent une place centrale.

Une scolarité difficile

17Le parcours scolaire de ces « enfants déplacés » est majoritairement celui de la précarité. Celle-ci conjugue différents aspects : précarité géographique, précarité matérielle, précarité des appuis, des encouragements. Le déplacement d’un lieu d’accueil à un autre implique dans la plupart des situations un déplacement d’un établissement scolaire à l’autre. Celui-ci entraîne de fait une réadaptation à un nouvel environnement, à une nouvelle culture d’établissement, à de nouveaux professeurs et camarades de classe. Le(s) déplacement(s) a(ont) mis à l’épreuve les liens jusqu’alors créés et à mesure que les déplacements se multiplient, le tissu se fragilise, ne pouvant s’inscrire dans des repères spatio-temporels stables.

18La précarité matérielle est proportionnelle à ce que le placement offre comme temporalité dans la prise en charge de ces jeunes : l’obligation d’être formé à 18 ou 21 ans. Mais elle s’inscrit aussi dans la prise en charge en cours et dans la mise en regard des besoins actuels dans la rationalisation du type de scolarité suivie.

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« Comme à l’époque, on m’avait pas bien renseignée, je ne savais pas si la ddass allait financer l’école d’infirmières jusqu’au bout. Comme je n’ai jamais eu de réponses, je me suis dit : je vais faire des études courtes comme ça je n’aurai rien à leur demander après. Et je me suis mis en esthétique mais ça ne me plait pas plus que ça. Je regrette mon choix scolaire, j’ai quand même mon cap, j’ai fait ma première année de bac pro, mais je ne suis pas, j’étais pas du tout motivée par ça ».
(Anna, 20 ans)

20Une des questions centrales est également : qu’est-il attendu de la scolarité de ces enfants placés ? À la difficulté de leur trouver un lieu d’accueil « stable » se conjugue une scolarité chaotique. Si ces jeunes peinent à s’inscrire quelque part, comment pourraient-ils se convaincre que certains attendent d’eux quelque chose ? On peut également dans ces situations observer des formes de prédiction créatrice : « Dès lors, le fait même de penser, en connaissance de cause, au vu d’une biographie, d’un “tableau clinique”, que tel individu “ne s’en sortira pas”, induit son avenir dans ce sens » (Petonnet, 1985, p. 310).

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« Il a été dans une famille d’accueil, la première, qui l’a complètement défavorisé. Les paroles qu’il a entendues de sa part viennent systématiquement : “Tu n’y arriveras jamais. T’es plus que nul.” Et ça, c’est resté dans la tête de Gildas, on a beau lui dire qu’il est comme les autres, qu’il peut y arriver […] Mais pour lui, ça a été tellement rabâché par les familles d’accueil que maintenant, c’est très très dur de lui faire comprendre qu’il ne faut pas écouter ce genre de conneries ».
(mère de Gildas, 15 ans)

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A contrario, Joris, inscrit dans un parcours d’« enfant placé », a profité des encouragements de son assistante familiale dans la poursuite d’un parcours traditionnel : « C’est un gamin qu’on voulait mettre en clis, qu’on voulait mettre en segpa […] Mais moi, je sais qu’il peut » (assistante familiale). Et ceci à contre-courant de ce qui a été repéré chez le jeune : « Joris a des grandes difficultés scolaires. C’est un enfant qui relève peut-être d’une orientation spécialisée qui, de toute façon, pour la famille d’accueil, était inentendable ».
(référente de l’Aide sociale à l’enfance – Joris, 16 ans)

23Pour les enfants « déplacés », rien ne semble acquis, le cartable est bien là, mais il s’est vidé aussi vite qu’il s’est rempli. Aucune stabilité ne peut être mise en évidence et aucun support durable ne permet des projets. L’autonomie semble une vaine injonction quand le départ contraint ou choisi de l’institution les oblige peu de temps après la sortie à s’inscrire dans d’autres dispositifs de dépendance institutionnelle parce qu’ils n’ont pas été, dans le placement, suffisamment « assurés ».

24La précarité scolaire est fortement liée aux ressources environnantes. Le tissu relationnel des enfants est très instable. Aucun des « enfants déplacés » n’a conservé de liens avec les lieux d’accueil précédents. Certains ont maintenu des liens avec leur famille d’origine là où d’autres ont mis de la distance. Ce qui paraît clair dans chacune des situations, qu’il y ait ou non conservation du lien, c’est la difficulté des enfants à se situer quelque part. Le lien semble inscrit dans du quotidien, pas au sens « régulier » du terme, mais dans le sens d’une temporalité « au jour le jour ».

De la minorité vers la majorité : où sont les déplacés ?

25De la minorité vers la majorité, l’expérience du placement se modifie profondément. L’anniversaire des 18 ans transforme considérablement les conditions générales de la protection et trie de fait les parcours des jeunes majeurs protégés.

26Cette opération de classification et de sélection des parcours s’effectue à plusieurs niveaux :

  • l’activation du droit au cjm[2] est une démarche individuelle du jeune qui rompt avec les types de prises en charge qui précédaient, où le juge était le décideur, parfois contre l’avis de l’enfant/du jeune. La protection passe d’une logique d’intervention où la mesure s’impose à une logique d’accompagnement où elle vient étayer le projet d’intégration du jeune (Astier, 2007) ;
  • la construction d’un projet « qui vaille soutien » demande au jeune de s’approprier les codes attendus par l’institution. Nathalie Guimard et Juliette Petit-Gats, à partir de l’étude de 200 demandes de mesures jeunes majeurs, mettent en avant trois critères pour bénéficier de cette aide : faire valoir des défaillances familiales, faire preuve d’une volonté manifeste de s’insérer et de quitter le champ de l’assistance, et être en relation avec des travailleurs sociaux (Guimard, Petit-Gats, 2010, p. 125).
Le parcours des enfants « déplacés » est difficilement compatible avec une demande de mesure jeune majeur. Ils sont protégés dans leur minorité bien malgré eux et n’ont pas créé d’attaches suffisantes dans le placement pour que celui-ci puisse être vécu autrement que comme une contrainte. Du côté du système de protection, ces enfants posent aussi des difficultés de prise en charge liées à des comportements jugés inadaptés. Les conditions de l’obtention du cjm les excluent de fait. Ces enfants ont été partout et connaissent souvent toutes les potentialités du système et, pourtant, ils ne sont nulle part. L’institution n’a plus de place pour eux et ils ne trouvent pas leur place ailleurs, dans leur famille d’origine notamment. « […] l’enfant placé qui, au fil des changements de liens et de lieux, perd progressivement sa place au sein du monde social, et s’intègre “naturellement” au sein d’un milieu constitué de pairs en mal de lieux et en mal de liens, milieu qui devient, au fil du temps, un ersatz de “chez-soi” » (Giraud, 2004, p. 242). L’insécurité est à comprendre dans le sens où le jeune ne trouve ni en lui-même ni dans son entourage la capacité d’assurer sa protection (Castel, 2003).

Conclusion

27Plusieurs recherches mettent en évidence la problématique de ces « enfants déplacés » ; sans repères spatio-temporels fixes, sans tissu relationnel. En 1978, Pierre Verdier intitule son ouvrage L’enfant en miettes. D’autres travaux plus récents, ceux réalisés par Michel Giraud en 1998, le travail mené sur le devenir des enfants placés en Seine-Saint-Denis sous la direction de Mihai Georghiu en 2002, ceux menés dans le cadre de l’appel d’offre [3] de l’oned de 2005, soulignent également la difficulté pour une partie des enfants confiés à créer des socles de socialisation durables durant le placement. Au travers de cette catégorie d’enfants, c’est directement la prise en charge institutionnelle qui est remise en question. Échec scolaire, troubles psychiatriques, comportements violents, difficultés relationnelles font que ces jeunes, après plusieurs années de placement, se retrouvent dans des structures d’accueil non traditionnelles. Le sentiment d’abandon et d’isolement est d’autant plus grand qu’ils ne sont plus liés à la vie sociale ordinaire des jeunes de la même classe d’âge.

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La sœur d’Anna est une de ces jeunes qui a grandi et a été socialisée dans l’institution. Au terme de douze années de placement, de multiples changements de lieux d’accueil, elle est accueillie en psychiatrie. Elle a 18 ans, est déscolarisée depuis cinq ans et hospitalisée depuis deux ans. « Moi, on m’appelle en me disant que je dois rendre des comptes et tout ça et ma sœur, j’ai l’impression qu’on la laisse de côté à moitié parce que quand même en deux ans, il y a quelqu’un qui aurait pu lui bouger les fesses pour la mettre à l’école ou la mettre en foyer, mais pas la laisser à l’hôpital tout le temps. Elle est hospitalisée aussi parce qu’elle fait des tentatives de suicide régulièrement […] Ils ont un peu lâché prise, ils ne s’occupent pas à fond d’elle ».
(Anna, 20 ans)

29Dans ces situations, les institutions peinent à trouver une place (un lieu d’accueil adapté) pour ces enfants « incasables » et ces derniers ont des difficultés à construire leur place dans le placement. La mesure de protection n’atteint pas sa mission puisque la position occupée par ces enfants demeure insécurisante malgré la prise en charge institutionnelle. Dans la mesure où ils posent des problèmes aux institutions en termes de prise en charge, où ils mobilisent beaucoup de temps et d’énergie (notes d’incident, réunions de synthèse, mobilisation pour trouver un énième lieu d’accueil, etc.), ce sont les parcours de placement les plus visibles, pourtant, d’un point de vue quantitatif, ce ne sont pas les parcours les plus nombreux.

30Le parcours des « déplacés » s’inscrit dans une logique d’hypo-intégration car le placement n’a pas permis de réhabiliter, voire a mis à mal les liens créés dans l’avant-placement, sans permettre de doter les enfants de supports qui assurent leur intégration ailleurs.

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Date de mise en ligne : 18/09/2013

https://doi.org/10.3917/vst.119.0046