Introduction. Le séminaire de recherche de l’École de santé, « Santé, souffrance et institutions »
- Par Blandine Humbert
Pages 137 à 139
Citer cet article
- HUMBERT, Blandine,
- Humbert, Blandine.
- Humbert, B.
https://doi.org/10.3917/trans.176.0137
Citer cet article
- Humbert, B.
- Humbert, Blandine.
- HUMBERT, Blandine,
https://doi.org/10.3917/trans.176.0137
Notes
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[1]
Constitution de l’Organisation mondiale de la santé ; en ligne : https://www.who.int/fr/about/governance/constitution.
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[2]
Voir Fabrice Gzil, « L’éthique du soulagement de la souffrance », Espace éthique/Île-de-France, 2023, https://www.espace-ethique.org/parcoursFDV2.
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[3]
Paul Ricœur, « La souffrance n’est pas la douleur », dans Claire Marin et Nathalie Zaccaï-Reyners (éd.), Souffrance et douleur. Autour de Paul Ricœur, Paris, PUF, 2013, p. 13-34 ; en ligne : https://doi.org/10.3917/puf.marin.2013.01.0013.
1 L’OMS propose de définir la santé comme « un état de complet bien-être physique, mental et social [1] ». Dans une définition aussi large, il nous semble retrouver un héritage antique : la recherche de l’ataraxie – soit une absence de troubles – des stoïciens ou des épicuriens, qui nous conduirait au bonheur. La santé deviendrait alors la condition sine qua non pour devenir heureux. Mais si elle est un fait total de bien-être, comment intégrer la question de la souffrance dans l’expérience humaine ? La souffrance deviendrait- elle antinomique à tout bonheur ? Si le silence des organes pouvait faire consensus pour définir la santé physique, pourrait-on considérer que l’absence de trouble, si nous considérons les émotions, serait un état de bonne santé mentale ? Les considérations cliniques de psychologie amènent à penser une forme de continuum comme de rupture. Il y a continuum, car l’homme fait l’expérience d’états dépressifs. Il y a rupture lorsque de l’état dépressif nous entrons dans la dépression, qui est pathologique.
2 S’il existe un consensus large pour désormais penser que la douleur, ou la douleur totale (concept développé par Cicely Saunders [2]), mérite d’être soulagée au maximum des moyens d’analgésie que nous possédons, la question de la souffrance semble plus difficile à traiter. La souffrance n’est pas la douleur, nous enseignait Ricœur [3], quand bien même la douleur peut engendrer la souffrance. S’il s’avère que nous semblons de mieux en mieux connaître les différentes molécules chimiques pour soulager un type précis de douleur, la question de la souffrance est autrement plus redoutable. Redoutable, non pas parce qu’il est simple de soulager la douleur : si tel était le cas, l’analgésie développée actuellement suffirait, or il existe encore des douleurs rebelles que nous peinons à soulager. Cependant, la douleur, en tant qu’inscrite dans un corps, semble plus matérielle. Comment soulager la souffrance ? La souffrance est à la frontière entre le corps et l’âme : nexus où tout semble s’entremêler. La souffrance ajoute à la douleur la question du sens, de la liberté de l’homme et de sa condition humaine. La souffrance oblige à poser la question de l’intelligence face à l’absurde – chemin qui initie petit à petit une quête de la sagesse ?
3 Derrière ces questions redoutables se tisse la question de la condition humaine : l’homme est marqué par le tragique. Peut-il s’en affranchir sans y perdre quelque chose ? Au fond, ne pouvant réellement soigner la souffrance, ne sommes-nous pas en train d’opérer un glissement qui nous amène à l’anesthésier ? Mais en l’anesthésiant, n’est-ce pas l’homme – sujet, personne – que nous anesthésions et peu à peu que nous amoindrissons ? Un des paradoxes terribles de l’homme, cet être de milieu, serait qu’à diminuer sa capacité à pâtir dans l’expérience du négatif et du mal, l’on amoindrirait en même temps sa capacité à jouir dans les expériences positives du bonheur, voire de la béatitude, ou tout simplement de l’amour.
4 Nous avons donc lancé notre séminaire de recherche le 20 novembre 2023, Ségolène Perruchio et moi-même abordant la question de la souffrance et de son accompagnement par les soins palliatifs. S. Perruchio, chef de service de l’hôpital Puteaux Rives de Seine, alors encore vice-présidente de la SFAP, nous a ainsi conté l’expérience clinique de la douleur et de la souffrance au lit du patient. Avec beaucoup d’humanité, elle nous a expliqué comment elle se mettait à l’école de l’homme souffrant en fin de vie, pour essayer de le soulager, de l’accompagner et tenir ainsi le pacte de non-abandon de la société auprès de tous ceux qui traversent l’épreuve de la maladie, l’épreuve de la fin de vie, de l’agonie. Si elle concevait une différence entre douleur et souffrance, la douleur étant majoritairement le fait du corps dirions-nous classiquement, et la souffrance le fait de l’esprit, il n’empêche qu’elle nous alertait d’ores et déjà : son expérience clinique lui disait qu’une douleur massive, totale, insoulageable, manifestait toujours une souffrance. L’expérience clinique, faite de tâtonnement et d’herméneutique, dans l’incertitude, ne permettait pas de séparer radicalement douleur et souffrance. Utile pour la clinique, pour la guider et l’orienter, il fallait néanmoins penser le continuum entre ce qui relève de la douleur et ce qui relève de la souffrance. Nous avions exploré ensemble la question de l’incarnation pour tenter de travailler la souffrance.
5 Se sont alors ensuivies de nombreuses et fort belles interventions : qu’il me soit permis de citer ici l’ensemble des participants quand bien même vous ne pourrez lire que quelques-uns d’entre nous. Jean-Louis Griguer et David Le Breton travaillaient la question d’une distinction entre douleur et souffrance, tandis que Marine Sahut d’Izarn, Eugenia Caceres et Charlotte Gauthier récusaient toutes formes de dolorismes tout en observant un glissement juridique entre douleur et souffrance. Y a-t-il un droit de ne pas souffrir ? Christian Heslon et Anne- Solen Kerdraon venaient alors nous faire travailler la belle notion de temporalité : des âges de la vie à la survenue du tragique. « Pathei mathos », « souffrir pour comprendre », cette expression des tragiques grecs souligne non pas que la souffrance est bonne, mais qu’à travers elle une connaissance inédite de l’homme et du monde est donnée, et qu’elle est parfois un élément constitutif de la perception pratique et de la compréhension correcte de la situation d’être homme. C’est ce fil du pathei mathos que nous avons essayé de tirer avec Faroudja Hocini et Bruno Dallaporta. Ils venaient nous enseigner sur l’expérience du mal et du malheur pour travailler au cœur des souffrances les plus destructrices et les plus radicales, l’ambivalence des désirs de mort et de vie. Alors le sens ? C’est pour cela qu’en mai, avec Nicolas Delafon et Alexandre Scaggion, nous avons ouvert le moment proprement théologique de notre séminaire de recherche, car la Croix du Christ, expérience de souffrance, n’est-elle pas une expérience de l’amour ? Or dans l’extrême passivité de la Croix, reste toujours une liberté qui s’offre et qui affirme « Ma vie, c’est moi qui la donne ». Brice de Malherbe venait conclure cette première année pour offrir une réflexion sur la communion et nous lancer dans la deuxième année portant sur la réflexion éthique. Sont ici présentés quatre moments forts de notre séminaire. Nous vous souhaitons désormais une bonne lecture et redisons notre gratitude à la revue Transversalités qui a accepté de nous ouvrir ses pages pour nous permettre de partager nos réflexions.