Les bombardements navals et opérations amphibies de la fin du xviie au long xixe siècle
- Par Michèle Battesti
Pages 17 à 43
Citer cet article
- BATTESTI, Michèle,
- Battesti, Michèle.
- Battesti, M.
https://doi.org/10.3917/strat.114.0017
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- Battesti, M.
- Battesti, Michèle.
- BATTESTI, Michèle,
https://doi.org/10.3917/strat.114.0017
Notes
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[1]
Sauf références contraires, cette étude s’appuie sur l’œuvre de l’amiral Raoul Castex. Dans ses Théories stratégiques, Castex traite à plusieurs reprises ces thématiques : « Attaque et défense des côtes et territoires », chap. II, t. I, p. 152-177 ; « Raids. Bombardements. Coups de main », chap. III, t. V, p. 57-83, « Les opérations combinées dans la stratégie », p. 87-104.
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[2]
Marc Russon, Les Côtes guerrières. Mer, guerre et pouvoirs au Moyen Âge. France. Façade océanique (xiiie siècle-xve siècle)¸ Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004.
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[3]
Guillaume Lécuillier, « “Quand l’ennemi venait de la mer” Les fortifications littorales en Bretagne de 1683 à 1783 », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, n° 114-4, 2007, p. 2-14.
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[4]
Adolphe-Nicolas Rocard, Notice historique sur les batteries de côte, Paris, Challamel, 1883 ; Victor-Joseph-Charles Fabre, Étude sur le rôle et l’organisation des batteries de côte, Paris, Berger-Levrault, 1887.
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[5]
Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du xixe siècle, t. 5, p. 265.
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[6]
Projectile ellipsoïdal en fer rempli de poix, de poudre, de grenades, de balles creuses et muni comme les bombes d’une fusée.
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[7]
C. Benoit, capitaine d’artillerie, « Navires de guerre et batteries de côte. Opérations de l’escadre américaine à Santiago de Cuba », Revue d’artillerie, t. 54, avril-septembre 1899, p. 20-21.
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[8]
Ibid., p. 22.
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[9]
François-Ernest Fournier, La Flotte nécessaire, ses avantages stratégiques, tactiques et économiques, Paris, Berger-Levrault, 1896.
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[10]
Voir l’ouvrage du lieutenant-colonel Merrill L. Bartlett, Assault from the sea. Essays on the History of Amphibious Warfare, Annapolis, Naval Institute Press, 1983 ; « De la mer à la terre. Histoire et perspectives des opérations amphibie », Histoire et stratégie, n° 7, août-septembre 2011 ; Michel Vergé-Franceschi, Dictionnaire d’histoire maritimes, 2 vol., Paris, Robert Laffont, 2002 ; Maurice Dupont, Étienne Taillemite, Les Guerres navales françaises du Moyen Âge à la guerre du Golfe, Paris, Éd. S.P.M. et Kronos, 1995 ; Maurice Dupont, Les Flottilles côtières de Pierre le Grand à Napoléon. De la Baltique à la Manche, Paris, Economica, 2000.
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[11]
London, R. and J. Dodsley, 1759 ; diverses rééditions en 1958, 1981, 2010, 2012. Voir aussi The Critical Review : or, Annals of Literature, 1759, vol. 8, p. 28-32.
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[12]
Gary J. Ohls, « Roots of Tradition : Amphibious warfare in the early American Republic », Phd, Texas Christian University, 2008.
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[13]
Audibert Ramatuelle, Cours élémentaire de tactique navale dédié à Bonaparte, Paris, an X, chap. VII, p. 492-507.
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[14]
Agustín Guimerá, « Miedo al enemigo en las guerras de la Revolución y el Imperio (1783-1815), dans Ottmar Ette et alii (eds), Imaginerios del miedo. Estudiosdesde la historia, Berlin, edition Tranvía/Verlag Walter Frey, 2013, p. 269-286.
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[15]
Prame gréée en corvette : longueur 35 m, largeur 8,30 m, tirant d’eau 2,50 m, équipage/garnison 31 marins et 44 soldats, passagers 200 soldats, 50 chevaux, 12 canons de 24 ou de 18. Chaloupe canonnière gréée en brick : longueur 24,70 m, largeur 5,50 m, tirant d’eau 1,95 m, équipage/garnison 22 marins et 15 soldats, passagers 108 soldats, 2 canons de 24 ou de 18 à l’avant, un 18 à l’arrière et 2 obusiers. Bateau-canonnier gréé en lougre : longueur 19,50 m, largeur 4,55 m, tirant d’eau 1,30 m, équipage/garnison 6 marins et 10 soldats, passagers 94 soldats, un canon de 24 ou de 18 à l’avant, une pièce de 8 de campagne à l’arrière, avec caisson et deux chevaux logés dans une écurie au centre du bateau, une rampe de débarquement. Péniche gréée en lougre : longueur 19,50 m, largeur 3,85 m, tirant d’eau 1,30 m, non pontée, équipage 5 marins, passagers 61 soldats, un obusier ou un canon de 4 à l’avant, un obusier en retraite.
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[16]
Michèle Battesti, « Les batailles de La Plata : histoire militaire et histoire maritime », dans « Une vie entre deux mondes : Jacques de Liniers, vice-roi du Rio de La Plata, et la naissance de l’Argentine 1810-2010 », Bulletin de la Société historique et scientifique des Deux-Sèvres, 4e série, n° 4, 2011, p. 61-84.
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[17]
Michèle Battesti, La Bataille d’Aboukir (1798). Nelson contrarie la stratégie de Bonaparte, Paris, Economica, 1998.
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[18]
Navires de pêche du littoral méditerranéen opérant toujours par couples pour remorquer un même filet, comme deux bœufs attelés à la même charrue.
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[19]
Bossoirs pivotants.
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[20]
Michèle Battesti, « L’expédition du prince de Joinville au Maroc (juin-septembre 1844) », actes du colloque organisé par la Commission française d’histoire militaire, Représentations du Maroc et regards croisés franco-marocains, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 107-125.
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[21]
Michèle Battesti, La Marine de Napoléon III. Une stratégie navale, Vincennes, Service historique de la Marine, 1997, t. 1.
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[22]
Arch. SHD, Vincennes, Dépêche Hamelin à minis. mar., 16 septembre 1854, BB4 712, f° 21-123.
1 La confrontation « mer-terre » est au cœur de la grande stratégie, même si d’évidence « l’habitat normal des peuples est la terre. C’est d’elle qu’ils tirent leur force » (Castex). Depuis que l’homme s’est fait marin, la mer a conféré une liberté d’action et une mobilité inégalables aux pays ayant l’ambition d’agir et de rayonner au-delà de leurs côtes et d’imposer leur volonté à leurs adversaires, en dépit de l’adage prêté à Nelson : « le marin qui s’attaque à la Terre est un fou ».
2 Jusqu’au milieu du xviiie siècle, la réflexion, essentiellement tactique, a porté sur la guerre d’escadre ou « grande guerre » entre forces organisées ennemies – pourtant très rare – et la guerre de course ou de communication contre le commerce ennemi. La guerre de côte était sous-estimée. Elle n’avait pas le prestige des opérations militaires de grand style, même si elle était la plus couramment mise en œuvre depuis la plus haute Antiquité. À l’époque moderne, en dépit des limites techniques, les puissances navales ont de fortes chances de pouvoir se projeter et d’attaquer où bon leur semble, leur adversaire ne pouvant, a priori, deviner leurs intentions réelles. Au xviiie siècle, les projections de force se pratiquent à l’échelle mondiale. Les grandes marines sont devenues permanentes. Les littoraux d’Europe et des espaces extra-européens (Amérique, Afrique, Asie du Sud-Est…) se sont militarisés. Les conditions politiques, économiques, techniques imposent de nouvelles contraintes et nécessitent la rationalisation en matière de guerre côtière et d’opérations amphibies, pour sortir de l’improvisation qui les a caractérisées depuis les temps les plus anciens. L’avènement de l’ère industrielle amplifie ce processus. L’objet de cette étude est d’appréhender comment les principales actions navales offensives dont disposent les puissances maritimes pour attaquer les côtes ennemies ou s’en emparer – bombardements, opérations amphibies – ont évolué de la fin du xviie siècle au long xixe siècle [1].
Bombardements navals
3 En temps de guerre entre puissances maritimes, les côtes deviennent des lignes stratégiques. L’action la plus simple et la plus couramment employée contre le littoral adverse est le bombardement naval stricto sensu. Préventif ou de représailles, le bombardement a pour but de terroriser les populations en leur infligeant de lourdes pertes matérielles et humaines, ou de « punir » les corsaires et de leur infliger, si possible, la destruction de leurs flottilles. Les populations côtières ou insulaires se retrouvent en première ligne et réclament de leurs dirigeants qu’ils assurent aux frontières maritimes une immunité totale. Cette exigence légitime de l’opinion publique a toujours été hors de portée de la France, eu égard au long linéaire côtier de ses deux façades maritimes et à l’histoire accidentée de sa marine, dont les escadres n’ont pas toujours été en mesure de protéger les côtes ou de porter la menace sur celles de ses adversaires. Quoi qu’il en soit, pour rassurer les populations, les gouvernants français ont dû à toutes les époques fortifier les côtes au point de donner l’impression de mettre l’accent sur la pierre plutôt que sur la marine. Mais ce n’est pas un réflexe propre aux puissances à dominante continentale, le phénomène est le même en Grande-Bretagne. La protection garantie par les murailles en bois de la Royal Navy n’empêche pas des paniques (scares) dans une population anglaise hantée par la crainte de l’invasion. Même s’il avait une vue plus sensée de la menace, le gouvernement britannique était obligé de tenir compte de cet état d’esprit et d’affecter lui aussi des crédits considérables aux fortifications côtières, et ce même en plein xixe siècle, alors que la Royal Navy caracolait en tête de la hiérarchie navale, sans adversaires à sa mesure.
L’évolution des fortifications littorales
4 Dès le Moyen Âge, quelque 130 sites sont fortifiés sur le littoral français de l’Atlantique [2]. Mais l’attention portée au système de défense côtière est irrégulière et rebondit à chaque guerre sous la pression des escadres anglaises. À la fin du xviie siècle, le commissaire général des fortifications, Vauban (1633-1707), est persuadé que « les côtes se défendent toutes seules ». En conséquence, il dote le littoral d’une « ceinture de pierre » de Dunkerque à Antibes. Il réhabilite la tour en bord de mer et même en « pleine » mer à l’instar du Risban de Dunkerque (démantelé en 1713 suite au traité d’Utrecht), du château du Taureau à Morlaix, de la Tour dorée de Camaret ou du fort de Conchée au large de Saint-Malo. Au xviiie siècle, les seules côtes de Bretagne comptent 342 points forts rassemblant 1 390 canons [3]. Alors que la tendance générale est à la destruction des fortifications des villes, la « ceinture de pierre » fait exception et ne cesse de se renforcer. Hormis les villes fortifiées du littoral, la défense côtière se compose de batteries à parapets en terre ou en maçonnerie de différentes tailles, de campagne ou permanentes, souvent ouvertes à l’arrière. Les fortifications en maçonnerie sont défendues des attaques venant de la terre par un fossé sec ou en eau, des « dames » ou « demoiselles », en forme de tourelles, construites sur le couronnement de l’enceinte pour en interdire le franchissement. La défense active combine batteries basses et tours. Établies au ras de l’eau, les batteries basses se comportent comme un vaisseau de ligne et tirent à ricochet pour balayer les ponts des navires ou les traverser pour mettre littéralement « le feu aux poudres », tout en croisant leurs feux avec les autres batteries terrestres. Les tours sont de deux types : à batterie basse, elles combinent les tirs rasants et les tirs plongeants de mousqueterie en défense rapprochée ; à batterie haute, elles sont couronnées d’une plate-forme où sont installés en barbette des canons de gros calibres.
5 Au milieu des années 1770 apparaît un nouveau type d’ouvrage : le fort détaché, qui crée un camp retranché en avant de l’enceinte urbaine des grands ports. Sur les tours et les ouvrages détachés, les bouches à feu dominant de plusieurs mètres les points battus, leurs tirs plongeants contrebattent l’artillerie des navires assaillants alors qu’elles en sont elles-mêmes hors de portée. La puissance de feu des fortifications côtières est d’autant plus efficace qu’il est possible de s’y retrancher sans danger immédiat d’incendie, tandis que les bâtiments de guerre forment des cibles d’autant plus idéales qu’ils sont plus rapprochés. Pour contrebattre les batteries, les bâtiments de guerre sont en effet obligés de mouiller à faible distance en courant la chance du vent. Mais ils représentent une cible facile pour des canons fixes et les batteries côtières tirant à boulets rouges (boulets chauffés au rouge cerise) sont à même de ravager leurs murailles de bois et de les mettre hors de combat. Inversement, les boulets tirés des bâtiments de guerre ont peu d’effet sur la maçonnerie des forts. La faible précision des tirs et la rapidité avec laquelle les projectiles de l’artillerie lisse perdent leur vitesse nuisent à leur efficacité. Les navires sont dès lors obligés de combattre à petites distances et pendant longtemps pour endommager suffisamment les forts et éteindre leur feu. Sans compter que les dégagements de fumée dus à la poudre noire obscurcissent le champ de bataille au point d’aveugler défenseurs et attaquants, qui tirent au jugé. Autant d’éléments qui expliquent le vieil adage français affirmant qu’« un canon à terre vaut un vaisseau à la mer ». Adage confirmé, même quand l’attaquant aligne dès la fin du xviie siècle des vaisseaux disposant d’une puissance de feu inédite (avec notamment la normalisation du vaisseau de 74 canons) et peut concentrer sur n’importe quel point des côtes une petite armée. Mais en raison de leurs grands tirants d’eau, lesdits vaisseaux ne sont pas les mieux adaptés aux conditions hydrographiques locales : aussi la guerre côtière se mène-t-elle de préférence avec des bâtiments de petites dimensions et dotés d’une moindre puissance de feu.
6 Cependant, les systèmes de défense côtière n’apportent pas la sécurité intégrale à laquelle ils prétendent [4]. Sur le littoral français, les batteries côtières emploient des bouches à feu de tous les calibres et de tous les modèles. Elles se composent des vieilles pièces dont l’armée et la marine ne se servent plus et qui n’ont aucune uniformité. Le matériel est éparpillé et le nombre de batteries est trop considérable pour que toutes puissent avoir un armement sérieux, sans compter qu’en général ces batteries sont réputées être servies par des troupes de médiocre qualité. Au xviiie siècle, les autorités prennent conscience que la surveillance continue du littoral est impraticable et inutile et qu’il est préférable d’accumuler les moyens de la défense autour d’établissements dont la conservation et la protection sont indispensables à la puissance militaire et à la prospérité commerciale du pays. Sous l’Empire, Napoléon tente de rationaliser le système. Il fait élever à son tour un grand nombre de batteries de côtes, ceignant le littoral comme d’un « cercle de fer » [5]. Il entend réunir les batteries isolées, standardiser l’armement, construire des redoutes avec parapets en terre pour servir de réduits dans les grands ouvrages et des tours carrées en maçonnerie. À la fin de l’Empire, seul un petit nombre de tours est érigé et quelques redoutes permanentes sont construites. Bilan de ces pratiques délétères, au mitan du xixe siècle, le système de défense côtière de la France comporte près de quarante espèces de bouches à feu et plus de quatre-vingts sortes de projectiles.
Les progrès des moyens de bombardement
7 Dès la fin du xviie siècle, la valeur défensive des côtes est mise à mal par l’apparition de bâtiments spécialisés, à faible tirant d’eau et fortement armés. La « galiote à bombes », ou bombarde, est inventée par un ingénieur basque, le chevalier Bernard Renau d’Élissagaray (1652-1719), pour exercer des représailles contre les corsaires barbaresques d’Alger. Le modèle de base de la galiote est un navire de charge hollandais à fond assez plat, sur lequel sont installés des mortiers lançant en tir courbe des bombes. Alors que les vaisseaux ont des boulets pleins de 36 livres au maximum, les bombes ont une sphère de 200 livres bourrée d’explosifs dont on allume la mèche avant le lancement. Les galiotes à bombes présentent l’avantage de pouvoir se rapprocher des côtes et même si leur tir est imprécis, elles peuvent causer des destructions considérables : incendie d’une ville, démolition d’un bastion, destruction d’un vaisseau en rade. Elles sont inaugurées par les Français lors des bombardements d’Alger (1682, 1683), puis utilisées pour bombarder Gênes (1684) ou Barcelone (1697). Autre innovation, les chaloupes canonnières sont armées d’une ou plusieurs bouches à feu, obusiers ou canons pouvant atteindre le calibre de 36. Toutes les puissances maritimes se dotent de ces systèmes d’armes, qui présentent toutefois le défaut d’être peu propres à la navigation, même près des côtes. Les Anglais emploient également des chaloupes-carcassières, lançant des carcasses [6] inventées le prince-évêque de Münster, Bernhard von Galen (1606-1678). Ils tentent également d’utiliser leur arme de prédilection – les brûlots – contre les ports fortifiés. Le 27 octobre 1693, l’amiral Benbow (1653-1702) bombarde pendant deux jours Saint-Malo avec 12 vaisseaux, 4 bombardes et 10 bricks. Le 3 novembre, il lance une « machine infernale », un vieux navire bourré de poudre, contre les murailles de la ville corsaire. Celle-ci combine la force incendiaire du brûlot et la force explosive de la bombe. Elle s’échoue trop tôt, ne causant que des dommages mineurs à la ville, mais occasionne la mort de l’équipage qui a abandonné l’engin trop tard. Cette expérience ne sera pas renouvelée.
Les bombardements, de Louis XIV à Napoléon
8 Pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697), la stratégie française à partir des années 1690 est d’attaquer le trafic commercial anglais et hollandais. La Royal Navy ne se contente pas de protéger les convois, elle prononce une série d’attaques contre les principaux ports d’armement des corsaires français, cause de pertes importantes pour le commerce anglais. Après l’échec d’un débarquement à Camaret en juin 1694, les Anglais privilégient la formule du bombardement et attaquent les villes portuaires de Dieppe (22-23 juillet) détruite aux deux tiers par des incendies, du Havre (25 juillet), de Dunkerque (22-26 septembre). En 1695, l’amiral Berkeley (1663-1697) bombarde Saint-Malo, Granville, Calais et Dunkerque, sans grands succès : les armateurs et officiers du roi, comme Jean Bart, ne sont nullement entravés dans leurs activités de course. Calais est de nouveau attaquée en 1696. Durant la guerre de Sept Ans (1756-1763), les côtes françaises sont régulièrement menacées par les Anglais. La marine française, surclassée, est incapable de défendre le littoral. Les 3 juillet 1759, l’escadre de l’amiral Rodney (1718-1792), composée de 6 vaisseaux, 6 frégates, 4 galiotes à bombes, 2 dogres bombardiers et de bâtiments légers, se présente devant Le Havre pour détruire la flottille de bateaux plats et de prames en construction, destinée à un projet de descente en Angleterre avec un corps expéditionnaire de 60 000 hommes et 2 500 chevaux. Le 4 juillet, Rodney déclenche un bombardement à grande portée (4 400 m) auquel les batteries côtières ne peuvent répondre que trop court. Les chantiers navals, à limite de portée, sont épargnés ; la flottille remonte la Seine, mais la ville est dévastée. Le 30 août, les Anglais, de retour devant Le Havre, sont tenus en respect par des chaloupes canonnières et des pontons armés de gros canons, inventés par le chevalier de Mirabeau, oncle du tribun révolutionnaire. Cette même année, Versailles tire les conséquences de la faiblesse de la marine et la dessaisit de la défense des côtes : une ordonnance royale réunit ce service au département de la guerre. Par la suite la marine reprendra sous son contrôle l’artillerie des grands ports militaires. À l’issue du conflit, des forts détachés ont été érigés de toutes parts.
9 Durant la guerre d’Indépendance américaine (1775-1783), la défense côtière contribue sans doute à interdire les insultes anglaises, mais c’est surtout l’activité des escadres françaises qui éloigne la menace de bombardement des littoraux et porte la guerre dans les espaces outre-mer. Un nouveau système d’arme est expérimenté contre les fortifications lors du siège de Gibraltar (1782). Le colonel Jean Le Michaud d’Arçon (1733-1800) crée des « batteries insubmersibles et incombustibles » dont le travers est protégé des tirs directs par un blindage composé de madriers, de sable mouillé et de liège. Une toiture élastique très inclinée, composée de cordes tressées recouvertes de cuirs humides, est censée annuler les feux courbes en faisant glisser les bombes à la mer. L’affaire tourne au fiasco pour les dix engins, ravagés par les boulets rouges tirés des forts anglais. L’échec est consommé, mais l’idée du blindage, déjà ancienne, est dans les esprits.
10 Les guerres de la Révolution et de l’Empire offrent une nouvelle fois à la Royal Navy l’opportunité d’attaquer les côtes françaises. Un épisode de cette guerre des côtes a toutefois des répercussions inattendues pour la défense côtière britannique. Le 6 février 1794, le vaisseau de 74 canons HMS Fortitude et la frégate HSM Juno de 32 canons bombardent de conserve la tour de la Mortella au cap Corse. Mal leur en prend, car la tour résiste et tire à boulets rouges : le Fortitude, gravement avarié, quitte le champ de bataille avec 62 hommes hors de combat, dont 6 morts. Au bout de deux jours, la tour finit par succomber à une attaque terrestre, mais les Anglais sont très impressionnés par la résistance de cette fortification d’origine génoise face à un vaisseau moderne. Quand ils décident de fortifier leurs côtes, ils reprennent ce modèle de tour ronde à plusieurs étages, avec une pièce d’artillerie installée sur le toit plat et capable de tourner sur 360°, ce qui est alors une innovation. De 1804 à 1812, quelque 105 tours Martello (dénomination résultant d’une erreur d’orthographe) sont construites sur les côtes méridionale et orientale de l’Angleterre, en Irlande, sur les îles Anglo-Normandes. Cette nouvelle architecture sera exportée dans tout l’Empire britannique jusqu’en 1860.
11 Le 2 avril 1801, un événement exceptionnel marque les esprits : le bombardement de destruction de la flotte danoise à Copenhague. L’escadre britannique de l’amiral sir Hyde Parker (1739-1807) et de son commandant en second, le vice-amiral Nelson (1758-1805), vient exiger que le Danemark révoque sa participation à la Ligue de neutralité armée impliquant la Russie, la Suède et la Prusse. Les Danois ayant rejeté l’ultimatum britannique, Nelson, avec 12 vaisseaux, 5 frégates et 19 bâtiments, passe par le Sud pour éviter la formidable forteresse maritime de Trekroner qui défend l’entrée du port de Copenhague. Il bombarde la flotte danoise (20 vaisseaux, 5 frégates, 28 autres bâtiments, dont 7 batteries flottantes) embossée sur les hauts-fonds. Les combats sont violents : trois bâtiments anglais sévèrement avariés s’échouent près de la forteresse ; Parker donne l’ordre de repli. Mais selon une anecdote bien connue, Nelson aurait affecté de mettre sa longue vue sur son œil borgne et affirmé n’avoir vu aucun signal. Après deux heures de combat, 11 vaisseaux danois amènent leur pavillon. Nelson offre l’armistice, de suite accepté par le Danemark ; il évite ainsi d’affronter la forteresse de Trekroner. Les Danois ont perdu 15 bâtiments, 1 000 morts et blessés, auxquels s’ajoutent 2 000 prisonniers, pour 1 200 tués et blessés anglais. La forteresse de Trekroner, bien qu’inachevée à cette date, a joué un rôle dissuasif et préservé la ville et l’arsenal de Copenhague.
12 Par ailleurs, les défenses côtières ne tardent pas à être confrontées à un nouveau système d’armes : la fusée à la Congreve, du nom de son inventeur William Congreve (1772-1828), un officier d’artillerie anglais qui s’est inspiré des fusées indiennes. Cette « rocket » est un engin incendiaire qui pèse une dizaine de kilos, d’une portée de 2 400 mètres. En explosant, il fait éclater d’autres petites fusées. Lesdites fusées, installées à bord de bricks et de cotres de la Royal Navy, sont expérimentées pour la première fois le 8 octobre 1806 contre Boulogne, où la 4e flottille destinée à la descente en Angleterre est toujours opérationnelle. Les 200 fusées causent des dégâts minimes, ce qui laisse sceptiques les observateurs français sur leur dangerosité. L’opération est renouvelée par les Anglais contre Copenhague. Cette fois, les fusées à la Congreve, mais aussi les milliers de bombes, de boulets et d’autres engins incendiaires lancés du 2 au 5 septembre 1807, provoquent de gigantesques incendies et causent plus de 1 600 morts et 1 000 blessés parmi la population civile. Le Danemark capitule et sa flotte est saisie par les Anglais. De ce bombardement, il est resté un néologisme, « copenhaguer ». L’Europe s’émeut et se lance dans la fabrication des fusées à la Congreve auxquelles sont imputées les destructions les plus meurtrières subies par la capitale danoise.
L’impact de la révolution industrielle
13 À partir de la décennie 1820, l’artillerie navale connaît une véritable révolution. Le général Henri-Joseph Paixhans (1783-1854) invente le concept de « canon-obusier ». Jusqu’alors, les projectiles explosifs étaient tirés par des mortiers, en tirs courbes ; désormais, ils peuvent être lancés en tir tendu par des obusiers, comme l’artillerie de type classique. En raison de sa faible vitesse initiale, le projectile n’est plus destiné à franchir la muraille, mais à s’y loger avant d’exploser. À partir 1837, des « canons à la Paixhans » sont déployés sur tous les bâtiments de la marine française. Ils sont inaugurés lors de la « guerre des pâtisseries » au Mexique, le 27 novembre 1838 : l’amiral Baudin (1784-1854) obtient par le seul bombardement la reddition de la forteresse maritime de Saint-Jean d’Ulúa, qui protège Veracruz. Même si la garnison mexicaine est faible et l’artillerie ancienne et disparate, l’affaire a un grand retentissement international. David Farragut (1801-1870), futur commandant en chef de la marine américaine pendant la guerre de Sécession, témoigne que les obus « pénétraient jusqu’à 12 ou 18 pouces dans le mur et explosaient, arrachant de grandes masses de pierre, et quelquefois déchiraient le mur, de la base au sommet ». Les conditions du combat naval sont bouleversées par ce saut technologique, accentué par l’apparition vers 1845 de l’artillerie rayée. La mer détient désormais une arme redoutable contre la terre, comme le reconnaît le duc de Wellington, qui évoque cet épisode comme « le seul exemple d’une place régulièrement fortifiée réduite par une force purement navale. » Mais cet avantage est compensé par la vulnérabilité des bâtiments de guerre en bois, incapables de résister aux obus explosifs et plus que jamais surclassés par les batteries terrestres. En 1844 toutefois, le bombardement de Tanger par le prince de Joinville, entrepris pour amener à résipiscence le sultan chérifien, innove grâce à l’intervention des vapeurs, qui permettent aux frégates de s’affranchir du vent et de se rapprocher des côtes pour plus d’efficacité. Mais c’est un contre-exemple dans la mesure où les batteries marocaines n’étaient pas modernisées et tiraient à boulets pleins avec des canons à âme lisse.
14 La guerre de Crimée (1854-1856) est autrement révélatrice et annonce une ère nouvelle. Le 22 avril 1854, Odessa, second port-arsenal russe de la mer Noire, est bombardé par les Franco-Britanniques pour obtenir réparation suite aux tirs contre une frégate battant pavillon parlementaire. Après dix heures d’un bombardement intensif, les Alliés se retirent, laissant derrière eux les batteries russes démantelées, trois bâtiments à vapeur et 53 bâtiments à voiles incendiés ou coulés, l’arsenal et les établissements militaires en flammes. La partie est autrement plus dangereuse le 17 octobre lors du bombardement de Sébastopol. Le front de mer du port-arsenal est bordé de forts en maçonnerie, casematés, à plusieurs étages de feu et de batteries en barbette dans les terrains élevés. Le tout est armé de plus de 700 bouches à feu. Les Alliés alignent 6 bâtiments à hélice et 21 vaisseaux à voile qui sont toués par des frégates à vapeur jusqu’à leurs postes de combat. Faute de fonds suffisants, les vaisseaux sont positionnés trop loin des forts (entre 1 000 et 1 600 m) pour être efficaces. Le duel est inégal. Les obus explosifs russes dévastent les « murailles de bois » et les boulets rouges incendient les mâtures. Les bâtiments britanniques, soumis au feu plongeant des batteries élevées russes, sont particulièrement malmenés : deux d’entre eux sont contraints de regagner l’arsenal de Constantinople pour être réparés. Quoique gênés par la fumée épaisse, les Russes tirent 15 000 munitions et endommagent plus ou moins presque tous les vaisseaux ; leurs forts sont à peine égratignés malgré les 40 000 munitions dépensées par les Alliés durant les six heures de bombardement. Une seule batterie en barbette est réduite au silence, ainsi que la plateforme d’un fort. Les batteries casematées sont intactes. Pour les atteindre, les vaisseaux auraient dû bombarder à moins de 500 mètres, ce qui aurait été suicidaire. L’échec est patent. Les flottes alliées se replient, impuissantes et éprouvées. Le bombardement reprend le jour suivant, mais les Russes ont travaillé toute la nuit et réparé les dommages. Les Alliés tirent les leçons de leur revers et renoncent à bombarder les 3 000 bouches à feu de la forteresse de Kronstadt, sentinelle avancée de Saint-Pétersbourg, dont la prise aurait pu être décisive.
15 La canonnade du 17 octobre 1854 constitue de facto une des dernières représentations des vaisseaux en bois. Il n’est plus question d’envoyer en première ligne contre les forteresses de pierre d’autres bâtiments que des « forteresses de fer », en l’occurrence les batteries flottantes en cours de construction. Trois d’entre elles interviennent un an plus tard jour pour jour contre le fort Kinburn, un objectif secondaire. Ainsi débute l’ère des cuirassés. Elle est amplifiée par le chargement des canons par la culasse, qui montent dans l’échelle des calibres dans leur duel contre la cuirasse et gagnent en efficacité, en puissance et en précision, ce qui accroît les moyens offensifs de la mer, mais également dans les mêmes proportions les capacités défensives de la terre. De surcroît, dans le dernier quart du xixe siècle, le système de défense des côtes est bouleversé par l’apparition des nouveaux moyens combinant béliers, garde-côtes, canots porte-torpilles, obstacles sous-marins et mines. Hormis le bombardement de Lissa en 1866 lors de la guerre austro-prussienne, les bombardements navals ont lieu hors d’Europe : attaque de Shimonoseki au Japon par une coalition occidentale (1864), de Valparaiso au Chili et Callao au Pérou par les Espagnols (1866), des ports russes de la mer Noire par les Ottomans (1877-1878), de Callao par le Chili (1880), de Sfax en Tunisie par les Français (1881), d’Alexandrie en Égypte par les Anglais (1882), de Fou-Tchéou en Chine par l’amiral Courbet (1884), de Santiago de Cuba par l’escadre américaine (1898).
Le forcement des passes
16 Le forcement des passes est un autre aspect des bombardements navals. Il s’agit de franchir un défilé plus ou moins fortifié pour attaquer ce qui se situe au-delà de ce point fort – détruire une flotte de guerre ou de commerce, bombarder une ville ou un arsenal, exercer une pression militaire ou politique. La flotte assaillante court de grands risques : il lui faut d’abord franchir la passe de vive force ; cette phase réussie, elle doit trouver le champ libre, faute de quoi elle peut être aux prises avec des défenses intérieures. Sans compter que le retour, qui constitue un deuxième forcement, peut être encore plus périlleux. Le succès dépend de la qualité des renseignements, de l’effet de surprise et de l’insuffisance des moyens de défense. Les exemples de forcement de passe ne sont pas légion, d’où leur célébrité. En 1711, René Duguay-Trouin (1673-1736) force les passes de Rio de Janeiro, rançonne la ville et s’empare d’un formidable butin pour la grande satisfaction de Louis XIV. En 1807, l’amiral britannique Duckworth (1748-1817) franchit les Dardanelles en profitant de ce que la garnison turque est peu nombreuse à cause de la fête de fin du Ramadan, mais il se heurte à la défense organisée par l’ambassadeur de France, le général Horace Sébastiani (1772-1851) : le forcement du retour est coûteux en pertes humaines alors que l’opération s’est soldée par un échec diplomatique. En 1828, la corvette Écho pénètre dans le golfe de Patras malgré les batteries turques et réussit sa mission en se faisant remettre des prisonniers grecs. En 1831, l’amiral Roussin (1781-1854) franchit les passes du Tage pour régler un différend avec le Portugal. La propulsion à vapeur rend ces entreprises mieux exécutables en conférant vitesse et indépendance des vents. Durant la guerre de Sécession, caractérisée par l’importance des opérations fluviales, les forcements sont nombreux, mais si l’amiral Farragut (1801-1870) s’illustre en forçant les passes de La Nouvelle-Orléans (1862) ou de Mobile (1864), l’amiral Du Pont (1803-1865) échoue devant Charleston (1863). Le 13 juillet 1893, pour amener à résipiscence le Siam, l’aviso Inconstant et la canonnière Comète franchissent l’entrée du Ménam défendue par deux forts armés de canons de 203 mm, 9 bâtiments de guerre et des mines. Le forcement des passes a un effet moral majeur, surtout lorsqu’elles ont la réputation d’être infranchissables : mais la règle générale n’est-elle pas justement que les positions périssent par leurs points réputés inexpugnables ?
Fin xixe – début xxe siècle : un scepticisme croissant
17 Vers 1887, les bombardements navals connaissent un regain d’intérêt avec les explosifs modernes qui lèvent l’hypothèque des tirs à l’aveuglette, la norme depuis l’apparition de l’artillerie. Toutefois, les avaries négligeables occasionnées en 1898 aux forts de Santiago de Cuba – pourtant armés de pièces surannées et servies par des canonniers improvisés –, en dépit de l’artillerie moderne dont dispose l’US Navy, de plusieurs jours de bombardement et d’un déluge de munitions, laissent sceptiques les observateurs. Un article de la Streffleurs Zeischrift conclut que « les batteries de côte n’ont pas grand-chose à redouter des navires de guerre », et l’historien James R. Thursfield (1840-1923) écrit dans le Naval annual que « comme à l’époque de l’Armada, la meilleure façon de prévenir les attaques contre les côtes, c’est d’aller chercher sur mer la flotte ennemie » [7]. Le Mémorial de l’artillerie de la marine soulignait dès 1894 que « la puissance défensive s’est accrue plus que la puissance offensive » grâce à la grande puissance des bouches à feu, à la précision de tir, à l’emploi d’appareils donnant la distance, la direction et la vitesse du but, à l’emploi d’explosifs puissants, à la substitution des poudres sans fumée aux poudres noires, aux torpilleurs, torpilles fixes et feux électriques [8]. Même cuirassés et dotés de canons de gros calibre, les navires sont vulnérables au tir des batteries terrestres. Devant un front de mer organisé, la flotte assaillante prend de grands risques. La partie reste inégale, de l’avis de l’amiral François-Ernest Fournier (1842-1934) : « Il sera imprudent d’exposer nos navires contre les ouvrages de côte, dans des luttes improductives, beaucoup plus affaiblissantes et démoralisantes, en général, pour les assaillants de mer que pour la défense de terre [9] ». En 1905, l’amiral Daveluy (1863-1939) tire la conclusion qu’« à l’époque actuelle, les bombardements ne sont bons qu’à intimider les peuples à demi civilisés ».
18 Toutefois, ce serait une erreur que de minimiser le rôle des bombardements navals dans la manœuvre stratégique. En créant l’inquiétude et le désarroi chez la nation ennemie par le truchement de l’opinion publique, ils provoquent des réactions intempestives, la dispersion des forces, l’inflation de fortifications de pierre et fixent des troupes qui pourraient être employées à d’autres missions.
Débarquements
19 Les « opérations combinées » sont l’autre grand type d’action de la mer contre la terre [10]. Elles sont de tous ordres de grandeur et vont des simples raids, incursions et autres insultes qui mettent en œuvre les forces propres aux escadres jusqu’aux opérations de plus grande envergure destinées à réaliser une conquête temporaire ou permanente, qui nécessitent le recours à un corps expéditionnaire, transporté sur des navires regroupés en convoi, susceptible d’affronter le dispositif de défense de l’adversaire. La guerre côtière recourt le plus souvent à des bâtiments légers et correspond à des opérations de harcèlement qui s’apparentent au pillage et aux coups d’épingle. Les incursions ou « insultes » ont pour objet de mettre à contribution les habitants des côtes, d’enlever des bestiaux, du ravitaillement, ou d’opérer des destructions ciblées d’établissements militaires, d’approvisionnement ou de communication. De courte durée, elles exigent surprise, rapidité, hardiesse et chance pour profiter des conditions hydrographiques et climatiques. Elles requièrent de disposer la supériorité sur le plan local le temps de leur exécution, sans pour autant disposer d’une supériorité globale sur les forces terrestres ennemies. Les « commandos » des navires et les troupes de la marine embarquées peuvent, dans une certaine mesure, se contenter de rivages peu ou moyennement favorables à un débarquement, situés à une distance d’une marche de nuit de leur objectif.
20 Mais les descentes nécessitant, quant à elles, une certaine quantité de troupes, elles exigent une étude préalable des conditions de débarquement : hauteur des marées, consistance du sol, obstacles terrestres de l’arrière-pays, distance des réserves ennemies, facilités du ravitaillement, routes de pénétration vers l’intérieur, rapidité potentielle des troupes adverses à se concentrer sur le point menacé. En théorie, l’affaire est simple : il faut tromper l’ennemi sur le point de débarquement, s’emparer promptement de la position ou d’un point d’appui, mettre l’artillerie à terre, s’assurer un endroit fortifié, une langue de terre facile à retrancher et à portée d’un bon mouillage, et en cas de revers pouvoir rembarquer sans encombre. Mais l’énoncé de ces évidences n’épuise pas la difficulté pratique de l’exercice : « L’art de la guerre est tout d’exécution », disait Napoléon !
Les débarquements de l’époque moderne
21 Les conditions matérielles de l’époque moderne ne sont guère favorables aux opérations combinées. La masse des transports et des bâtiments de guerre constitue en soi une machine encombrante et vulnérable. Elle exige comme préalable la maîtrise de la mer, même limitée. Le nombre de sites où la configuration naturelle rend un débarquement en force possible est limité. Avec la militarisation croissante des côtes, les points les plus vraisemblablement menacés sont fortifiés. Les débarquements ne peuvent que s’opérer sur une côte ouverte. Or, en dehors des ports, la mise à terre des troupes est malaisée à cause des faibles capacités d’emport des chaloupes et de leur lenteur. Le va-et-vient des embarcations exige que les distances ne soient pas trop longues entre les bâtiments porteurs et la côte. Même dans des conditions optimales, le débarquement des chevaux et des pièces d’artillerie pose d’inextricables difficultés, sans compter que le ravitaillement d’un corps expéditionnaire est plus qu’épineux, quelle que soit la durée de l’opération. Autant d’éléments qui expliquent l’échelle réduite des opérations amphibies à l’époque moderne et même durant le long xixe siècle. Dans tous les cas de figure, le lieu d’application de la projection de force doit être choisi avec discernement en fonction des moyens disponibles et de ceux de l’adversaire, et de la manière dont l’assaillant espère tirer profit de l’opération sans être entravé dans une affaire de longue durée, à moins que l’objectif soit la conquête d’un territoire. Le choix du lieu de débarquement est crucial, mais les intérêts de l’armée et de la marine sont souvent divergents. L’intérêt de l’armée est d’être projetée au plus près de l’objectif sans rencontrer de résistance, pour empêcher l’intervention de la garnison de la place attaquée ou la concentration des forces locales. L’intérêt de la marine est contraire. Hormis le fait qu’elle doit tenir compte des contraintes hydrographiques, des courants, des vents dominants et des intempéries, il lui faut débarquer le corps expéditionnaire loin des forces ennemies afin de le protéger d’une intervention navale. Le point idéal doit être suffisamment éloigné pour qu’il se situe hors du champ d’action des défenses mobiles.
22 L’incapacité des vaisseaux à fort tirant d’eau d’approcher du rivage, l’efficience toute relative des bombardements navals et la quasi-impossibilité d’une attaque de vive force contre un port fortifié entraînent des interventions à terre pour mener un siège, prendre à revers des places fortifiées, procéder à des destructions, se saisir d’un gage, atteindre un objectif situé à l’intérieur des terres, etc. Les Anglais organisent ainsi plusieurs raids et coups de main durant les deux dernières guerres de Louis XIV. En 1694, ils essuient un échec retentissant. L’amiral Berkeley (1663-1697), à la tête d’une force anglo-hollandaise comprenant 27 bâtiments, mouille devant Camaret avec l’intention d’attaquer Brest. Mais il se heurte au système de défense établi par Vauban, qui a eu le temps de le renforcer. L’escadre ennemie, qui transportait environ 10 000 hommes, en met à terre 800 : ils sont presque tous massacrés par les milices bretonnes. Échaudé, Berkeley s’attaque de nouveau en 1696 à la côte atlantique, mais il se contente d’effectuer une série de coups de main contre les îles de Groix, Houat, Hoëdic, Ré et la région des Sables-d’Olonne, sans réelle portée stratégique. Les Anglais sont plus heureux sur la côte espagnole. En 1704, l’amiral Rooke (1650-1709) réussit un coup d’éclat, après son échec devant Cadix deux ans plus tôt, en s’emparant de Gibraltar, une position éminemment stratégique toujours aux mains du Royaume-Uni en dépit de toutes les tentatives pour l’en déloger. Par ailleurs, les Anglais sont repoussés à Saint-Vaast-la-Hougue (1708) et rejetés à la mer par la défense de Cette et d’Agde (1710).
23 Conséquence de leur supériorité navale, les Britanniques opèrent plus d’opérations combinées que les Français sur les côtes ennemies durant le xviiie siècle. En 1746, durant la guerre de Succession d’Autriche, l’amiral Lestock (1679-1746) appareille de Plymouth avec 9 vaisseaux escortant une quarantaine de transports chargés de 8 000 hommes de troupe pour attaquer et détruire Lorient. Aucun système de défense sérieux ne protégeant l’estuaire du Scorff et du Blavet, il débarque sans encombre. À part quelques escarmouches, la descente est si facile que les Anglais croient à un piège et rembarquent sans combattre ! La guerre de Sept Ans commence favorablement pour les Français avec la prise de Minorque (1756) par le lieutenant général La Galissonnière (1693-1756) à la tête d’une escadre de 12 vaisseaux et 6 frégates, escortant 200 navires de transport convoyant les 12 000 hommes du maréchal de Richelieu (1696-1788). Ce coup d’éclat a bénéficié de l’effet de surprise et de la faible défense de l’amiral Byng (1704-1757), qui sera fusillé pour « négligence ». Mais il reste sans suite. La marine française, surclassée, est incapable de protéger les côtes en butte aux attaques anglaises en Manche et dans l’Atlantique. En 1757, l’amiral Hawke (1705-1781), à la tête de 17 vaisseaux et 9 bâtiments légers escortant 55 transports portant 8 400 hommes aux ordres du général Mordaunt (1697-1780), appareille d’Angleterre pour effectuer un raid contre Rochefort. Il commence par piller et dévaster l’île d’Aix. Mais en dépit de l’absence de réaction française, il annule l’expédition suite aux dissensions entre marins et militaires sur la faisabilité de la descente, Mordaunt craignant de s’aventurer dans la Charente. Dès son retour en Angleterre, une commission d’enquête diligentée par William Pitt (1708-1778) conclut que l’expédition a été annulée prématurément et que les défenses du port-arsenal sur la Charente étaient prenables. Passé en cour martiale, Mordaunt est lavé de l’accusation de désobéissance, mais il ne recevra plus de commandement opérationnel. L’année suivante, trois tentatives anglaises causent de sérieux dégâts sans résultat durable : l’amiral Howe (1726-1799) avec 5 vaisseaux, 10 frégates, 5 corvettes et une flotte de transports débarque en juin à Cancale les 14 000 hommes du duc de Marlborough (1706-1758) qui ravagent la région de Paramé et Saint-Servan, où une centaine de petits navires sont détruits, avant de rembarquer sous la pression des milices ; en août, il attaque Cherbourg, détruit l’embryon de port, les magasins et une quarantaine de navires et dévaste la ville pendant huit jours sans rencontrer de résistance, les forces terrestres présentes dans la région ayant fait preuve d’une passivité incompréhensible ; quinze jours plus tard, il débarque 3 000 hommes à Saint-Lunaire, mais cette fois la riposte est rapide et le duc d’Aiguillon (1720-1788), gouverneur de Bretagne, rejette les Anglais à la mer à Saint-Cast en leur infligeant des pertes sensibles, 1 160 tués et 730 prisonniers contre 300 morts du côté français. Les Anglais abandonnent les descentes sur le littoral français jusqu’à ce que la menace d’invasion de l’Angleterre que faisait peser la France soit écartée après les batailles de Lagos et des Cardinaux.
24 Concomitamment, les Anglais multiplient les opérations combinées en Inde et surtout en Amérique du Nord. Comme durant les guerres précédentes, ils s’escriment à prendre Québec, la capitale de la Nouvelle-France, gravement menacée depuis la prise de Louisbourg en 1758. Québec est réputé inexpugnable grâce à la nature du terrain, à ses fortifications auxquelles s’ajoutent une flottille de brûlots et les 15 000 hommes du marquis de Montcalm (1712-1759). En juin 1759, l’escadre de Saunders (v. 1715-1775), qui compte 49 bâtiments de guerre, 13 500 hommes d’équipage, 119 navires de transport et 8 500 hommes commandés par le major général John Wolfe (1727-1759), remonte le Saint-Laurent. Elle débarque le corps expéditionnaire sur l’île d’Orléans et s’adjuge la maîtrise du fleuve. Les brûlots français, allumés trop tôt, ont été sans utilité. Le siège se prolonge pendant trois mois en dépit du bombardement quotidien, avec notamment des « carcasses », et de la dévastation des environs par les soldats de Wolfe. Or l’escadre doit gagner Halifax pour son hivernage avant d’être prise par les glaces. Wolfe a alors l’idée de débarquer en amont de Québec, à l’anse au Foulon, au pied d’une falaise de 90 mètres de haut d’où un sentier abrupt conduit aux plaines d’Abraham, situées au Sud de la ville. Le 13 septembre, à 4 h 30, 400 fantassins légers gagnent le sommet de la falaise, ouvrant la voie à 3 000 hommes du corps expéditionnaire. À 6 heures, Montcalm apprend que les Anglais ont pris à revers son dispositif et décide de les refouler malgré l’insuffisance de ses effectifs. La déroute française est totale. La ville capitule le 18 septembre. L’année suivante, Montréal tombe à son tour, consommant la fin de la présence française en Amérique du Nord.
25 Les Anglais reprennent l’offensive contre les côtes françaises. En 1761, une escadre de 25 navires de guerre aux ordres de l’amiral Keppel (1725-1786), escortant une centaine de transports portant 10 000 hommes, débarque à Belle-Isle. La résistance du commandant de la place, Guilhem de Pascalis, plus connu sous le nom de chevalier de Sainte-Croix (1708-1762), provoque le rembarquement des éléments mis à terre et contraint Keppel à réclamer des renforts (6 vaisseaux, 2 400 hommes). Sainte-Croix, n’ayant pour sa part reçu aucun secours, doit se résigner à capituler avec les honneurs de la guerre. Ce gage, que les Anglais occupent jusqu’à la fin du conflit, leur permet de bloquer le littoral atlantique et d’interdire le ravitaillement de Brest par le sud de la Bretagne. Ils rétrocéderont Belle-Isle contre Minorque lors du traité de Paris (1763). La célèbre formule de William Pitt – « les frontières de l’Angleterre sont les ports de l’ennemi » – s’est concrétisée.
L’apport de Thomas More Molyneux
26 L’échec de 1757 à Rochefort a provoqué une véritable prise de conscience en Angleterre, ce qui a quelque peu échappé à l’historiographie française. En 1759, Thomas More Molyneux (v. 1724-1776), qui était colonel dans l’état-major du général Wolfe lors d’expédition de Rochefort et avait donc pu observer les dissensions entre marins et militaires, publie deux volumes de réflexion sur les opérations combinées : Conjunct Expeditions : or, Expeditions that have been carried on jointly by the Fleet and Army, with a commentary on a littoral war [11]. Contre l’avis dominant dans l’armée britannique de cette époque, il se fait le chantre de l’importance stratégique de la guerre des côtes : « Une guerre navale et littorale, si elle est préparée sagement et conduite avec adresse, est une guerre terrible. Heureux les peuples qui dominent les mers et qui sont capables de mener de telles opérations à exécution ! Car elles étonnent comme l’orage et frappent comme l’éclair les parties du monde qui ne s’y attendent pas ». Il dresse le bilan d’un siècle et demi d’opérations, et dénombre de 1603 à 1759 27 opérations combinées qui ont échoué contre 7 opérations majeures et 23 mineures qui ont réussi. Il explique cela par le fait que les opérations mineures étaient menées par la Royal Navy avec ses propres moyens amphibies – matelots et Royal Marines – et sous son seul commandement, tandis que les opérations majeures, impliquant un substantiel corps expéditionnaire sous commandement des forces terrestres, étaient caractérisées par l’inexpérience littorale ce ces dernières et les dissensions entre les officiers des deux services. Les états-majors terrestres ont en effet tendance à considérer que la guerre des côtes est une affaire secondaire par rapport aux engagements décisifs de la « grande guerre » continentale. Ils peinent donc à la considérer comme primordiale. Molyneux impute les échecs britanniques à une mauvaise planification des opérations concernant le contexte et l’exécution, au déficit de coopération entre marins et militaires, au manque de professionnalisme des troupes et à leur projection en nombre insuffisant. Il formule une série de propositions pour pallier ces défauts structurels. En premier lieu, il préconise que la question du commandement, des responsabilités et de la coordination des tâches entre marins et militaires soit clairement définie, afin de lever la répugnance des seconds à servir sous les ordres des premiers.
27 Toutefois, il semble qu’après l’échec de 1757, la Royal Navy ait imposé l’usage que les deux commandants en chef, l’amiral et le général, opèrent une reconnaissance de la côte dans la même embarcation pour régler à l’amiable et in situ les modalités de mise en œuvre du débarquement. De plus, la question du commandement aurait été réglée en établissant que les soldats seront désormais placés sous le commandement des officiers de marine tant qu’ils seront à bord des bâtiments de guerre et passeront sous celui de leurs officiers dès leur débarquement – d’où la formule de sir Edward Grey (1862-1933) selon laquelle l’armée britannique est le boulet tiré par la Royal Navy. Il est à noter que ce principe sera loin d’être appliqué avec la même rigueur durant les opérations amphibies organisées par la France au xixe siècle.
28 En second lieu, Molyneux établit que l’entraînement des troupes et leur supériorité numérique doivent être des prérequis pour faire face au renforcement des défenses côtières adverses et pallier la dislocation des unités et l’atomisation du combat propre aux opérations amphibies. Troisième point, il considère que la complexité des débarquements est devenue telle que celles-ci doivent s’inscrire dans la stratégie générale et être intégrées dans une doctrine commune à la marine et à l’armée pour faciliter leur planification et leur exécution. Par ailleurs, Molyneux multiplie les indications pratiques. Il évoque les différents types de bâtiments de débarquement à fond plat et leur armement : ils doivent pouvoir embarquer des sections complètes, prêtes à combattre dès leur mise à terre. Le corps expéditionnaire-type doit comprendre quatre grandes divisions comportant huit subdivisions de 16 sections ; les flancs de la flottille doivent être protégés par des bâtiments spécialisés, etc. Il pose enfin différentes règles pour débarquer, retraiter et rembarquer face à la supériorité ennemie. En somme, Molyneux codifie le savoir-faire britannique en matière d’opérations combinées et se pose en « père intellectuel de la guerre amphibie moderne » [12].
29 Comme pour tous les novateurs, il est difficile d’appréhender l’influence de Molyneux : il y a toujours un fossé entre la théorie élaborée en chambre, même à partir d’expériences vécues, et sa mise en œuvre. En tout cas, vingt-deux ans plus tard, le général Cornwallis (1738-1805), défenseur anglais de Yorktown, remet son épée aux vainqueurs franco-américains (19 octobre 1871). La coordination entre la flotte française et les unités terrestres de Washington et de Rochambeau devient un exemple d’opérations combinées. En 1802, Joseph d’Audibert de Ramatuelle consacre un chapitre de son Cours élémentaire de tactique navale au débarquement des troupes en pays ennemi [13]. Il ne fait pas référence aux écrits de Molyneux, et il n’est même pas sûr qu’il en ait eu connaissance. Quoi qu’il en soit, il expose les modalités d’organisation des opérations combinées en une sorte de condensé que le colonel britannique n’aurait pas renié, ce qui laisse supposer qu’elles sont devenues des normes au sein des marines européennes.
Révolution et Empire
30 Les guerres de la Révolution et de l’Empire sont le théâtre d’innombrables raids et descentes britanniques contre les côtes et les îles en Europe et hors d’Europe, dont il serait fastidieux de faire le décompte. Cette débauche d’actions s’est traduite toutefois par peu de succès durables. Les Anglais ont appris à leurs dépens que la conservation d’une grande île dépassait leurs capacités, à de rares exceptions près. Appelés par Paoli en 1794, ils occupent la Corse après avoir battu l’armée républicaine retranchée à Calvi, Saint-Florent et Bastia, mais le Royaume anglo-corse n’a aucune chance de survivre dans un environnement hostile et alors que la population corse s’est insurgée contre l’occupant. Les Anglais évacuent l’île en 1796. Autre déconvenue : en 1797, une division anglaise de 3 vaisseaux de 74 canons, 4 frégates, un cutter armé et une bombarde, placée sous les ordres de l’amiral Nelson, se présente le 22 juillet devant Santa Cruz de Tenerife, dans les Canaries. Le convoi d’argent en provenance d’Amérique qu’elle avait l’intention d’intercepter ne se trouve pas dans le port. Nelson ordonne tout de même le débarquement de ses forces, composées de 4 000 matelots et Royal Marines. Mais les descentes ayant tendance à galvaniser l’énergie des habitants contre les assaillants, même des femmes participent à la défense de Santa Cruz aux côtés des troupes régulières [14]. Les Britanniques sont contraints de rembarquer le 25 juillet avec de lourdes pertes : 250 tués et 128 blessés, dont Nelson, qui sera amputé d’un bras. Les Anglais ont compris la leçon et ne tenteront plus de s’emparer de Tenerife. Un contre-exemple est le cas de Malte – une des clés de la Méditerranée –, où les Anglais sont appelés en 1800 par les Maltais, hostiles aux lois anticléricales décrétées par Bonaparte : ils prolongeront leur occupation jusqu’en 1964 !
31 Les Anglais n’ont pas manqué de jouer la carte des alliés intérieurs pour circonvenir leur adversaire. Le 29 août 1793, la municipalité contre-révolutionnaire de Toulon leur livre le port : ils y débarquent 13 000 hommes et neutralisent la flotte française avant d’évacuer la ville le 19 décembre sous les coups de l’artillerie de Bonaparte. En 1795, ils procèdent au débarquement de trois régiments d’émigrés royalistes, équipés par leurs soins et portant l’uniforme britannique, sur la presqu’île de Quiberon, où le général Hoche les fait bloquer par le général Humbert. Ce dernier obtient leur reddition en leur promettant la vie sauve, mais 748 d’entre eux seront fusillés conformément à la loi contre les émigrés. Du 27 août au 19 novembre 1799, les alliés anglo-russes de la Deuxième coalition anti-française débarquent au Helder (Hollande) 44 000 hommes transportés par 250 navires. Ils ont le double objectif de neutraliser la flotte batave et de favoriser le soulèvement des partisans de l’ancien stathouder Guillaume V (1748-1806) contre le gouvernement batave, favorable aux Français. C’est dans l’immédiat un incontestable succès, mais il est annulé en deux mois par l’échec des rebelles orangistes à soulever le peuple hollandais et la combativité des forces franco-bataves. Les pertes sont lourdes : 10 700 tués ou blessés pour les Franco-Bataves et 9 300 hommes mis hors de combat du côté des coalisés. Cette opération amphibie provoqua tout au plus une dispersion temporaire des forces adverses et le gain de quelques vaisseaux de ligne hollandais, un résultat stratégique très discutable qui démontre une nouvelle fois les limites de l’emploi d’une « cinquième colonne ». Les Français l’avaient plusieurs fois appris à leurs dépens en Irlande sans qu’aucune leçon n’en soit tirée.
32 Pour sa part, Napoléon avait bien compris qu’il fallait projeter une véritable armée quand il s’agissait d’attaquer le sanctuaire d’une puissance maritime, en l’occurrence l’Angleterre. En 1803, soit à la rupture de la paix d’Amiens, il fit construire la 4e flottille destinée à transporter la Grande Armée et censée profiter des avantages de la France : proximité géographique – le franchissement de la Manche est assimilé à la traversée d’un fleuve –, supériorité démographique des 25 millions de Français contre 11 millions d’Anglais et supériorité militaire de la meilleure armée du monde. La flottille de Boulogne ne fut jamais engagée, mais elle n’en fut pas moins construite et révéla la spécialisation des navires à une échelle inconnue depuis deux siècles avec des unités à fond plat pour le transport des troupes, déclinées en versions adaptées pour l’artillerie et les chevaux, des navires d’appui-feu pour protéger et appuyer le débarquement des troupes, des petits bâtiments de liaison et de commandement [15]. Cette poussière navale à voiles et à rames n’avait aucune qualité nautique, ce qui présentait un inconvénient dirimant, mais elle montrait la voie pour les équipements de débarquement du futur.
33 En 1807, le second bombardement de Copenhague par les Anglais apporta la preuve que la projection de forces ponctuelle, sans occupation durable, nécessite une grande préparation. Pour appuyer ledit bombardement, les Anglais projetèrent un corps expéditionnaire de 35 000 hommes embarqué sur 380 transports convoyés par 65 bâtiments de guerre, dont une vingtaine de vaisseaux. Le débarquement s’effectua à Vedbæk dans l’île de Seeland, au Sud-Ouest de Copenhague. Le général Wellesley (1769-1852), futur duc de Wellington et vainqueur de Napoléon à Waterloo, bouscula à Køge l’armée danoise composée de 5 000 miliciens et soldats réguliers ; pris en tenaille entre les troupes à terre et la flotte anglaise, les Danois ne purent que capituler. Plus d’un tiers de la ville fut incendiée et la flotte danoise fut intégrée à la Royal Navy. Mais les conséquences politiques de cette réussite militaire furent fâcheuses, car en blessant l’orgueil national du Danemark, l’Angleterre s’en fit un ennemi. Les Danois attaquèrent désormais les convois anglais dans le Sound et le Kattegat, utilisant des prames et des canonnières à fond plat que les escadres anglaises à fort tirant d’eau ne pouvaient pas suivre lorsqu’elles serraient la côte. Un épisode majeur de cette « guerre des canonnières » intervint le 8 juin 1810, lorsqu’une flottille danoise surprit un convoi anglais et saisit 12 navires de commerce et trois bâtiments de guerre. La guerre anglo-danoise ne prit fin qu’en 1814 avec le traité de Kiel.
34 Sûrs de leur supériorité, les Anglais décidèrent d’attaquer un objectif situé à l’intérieur des terres : Anvers. Le 30 juillet 1809, alors que la Grande Armée faisait face aux Autrichiens et que le reste des forces françaises était en Espagne, la Royal Navy débarqua un corps expéditionnaire de 40 000 hommes sur l’île de Walcheren, dans l’estuaire de l’Escaut, face au port d’Anvers. L’opération était considérable. Placée sous les ordres du contre-amiral Strachan (1760-1828), elle mettait en œuvre une flotte de 520 transports escortés par 42 vaisseaux, 25 frégates et 60 bâtiments de plus faible tonnage, soit une force équivalente à une marine secondaire comme la Russie, supérieure aux escadres danoises ou suédoises, napolitaines ou portugaises, et à peine inférieure à la marine espagnole. La première phase fut une réussite qui se concrétisa par la capitulation de Flessingue. Mais avec 20 000 hommes, les Français bloquèrent les débouchés de l’île. Les Anglais étaient désormais assiégés. L’île étant marécageuse, la « fièvre de Walcheren » ne tarda pas à décimer le corps expéditionnaire, qui dut se résoudre à rembarquer en décembre. L’échec fut retentissant : non seulement Anvers était resté hors d’atteinte, mais le corps expéditionnaire laissait derrière lui 4 000 morts et plus de 10 000 survivants affaiblis par les fièvres. Une nouvelle fois, les Anglais avaient sous-estimé la réaction des forces terrestres, comme cela avait déjà été le cas en Calabre en 1806, où les 5 400 hommes du général Stuart (1759-1815), en dépit de leur victoire de Maida, s’étaient heurtés à la supériorité numérique et manœuvrière du maréchal Masséna (1758-1817). Après Walcheren, les Anglais mirent un terme aux descentes pour le reste des guerres napoléoniennes. Désormais, la supériorité navale de la Grande-Bretagne fut employée pour appuyer des corps expéditionnaires disposant déjà d’une base continentale inexpugnable, comme celui de Wellington au Portugal.
35 Par ailleurs, quel que soit l’objectif, une projection de force présuppose la maîtrise de la mer, même temporairement. Pour avoir oublié ce préalable, la tentative française contre l’île de Lissa se transforme en fiasco. Située dans le Sud-Ouest de Spalato, cette île de l’Adriatique servait de base aux frégates et aux corsaires anglais. Le contre-amiral Dubourdieu (1773-1811) appareilla le 11 mars 1811 à la tête d’une division franco-italienne (3 frégates françaises, 3 frégates italiennes, un brick, 3 avisos, 550 hommes de troupe) pour aller l’occuper. Mais il tomba sur 4 frégates anglaises commandées par le capitaine de vaisseau Hoste (1780-1828), perdit la moitié de ses effectifs (2 frégates prises et une coulée) et mourut au combat. La valeur stratégique de l’île était au demeurant discutable et ne justifiait pas les pertes subies, d’autant qu’en cas de réussite, le ravitaillement de la garnison aurait été une gageure dans une Adriatique dominée par les Anglais.
36 En dépit de leurs grandes opérations amphibies durant les guerres de la Révolution et de l’Empire, les Anglais ne se sont pas maintenus sur la terre ferme. Ils ont par contre déployé avec succès une stratégie de conquête des îles destinée à renforcer leur blocus, à exercer une action durable avec une grande économie de moyens, à établir des bases de ravitaillement, à pratiquer la contrebande pour contourner le blocus continental, etc. Ils se sont ainsi emparés d’un chapelet d’îles enserrant le continent européen et où ils sont généralement demeurés jusqu’à la fin de la guerre : Rügen, Helgoland, Saint-Marcouf, Chausey, Molène, les Glénans, Houat et Hoëdic, Yeu, Hyères, Minorque, Malte, les îles Ioniennes. Ils ont pu pratiquer un blocus « rapproché » au point de s’installer dans les baies de Quiberon, de Douarnenez, de Fos. Les bâtiments de guerre et les navires de commerce français n’étaient plus en sécurité en dehors des grands ports. Les Anglais les ont harcelés, enlevés à l’aide de leurs embarcations jusque dans le Morbihan et la Gironde. Leurs canots ont remonté le Rhône. Ils ont ainsi poussé l’occupation de la mer jusqu’à son extrême limite : le trait de côte, et même au-delà. Ces coups d’épingle ont créé une tension permanente sur les littoraux sous domination française et fixé des troupes en grand nombre – Napoléon aurait immobilisé plus de 200 000 hommes pour y faire face. Le dernier mot est resté à la puissance de mer. Les conséquences seront durables en France où les populations maritimes resteront traumatisées par ces « insultes » : après la fin des hostilités, l’activité économique mettra plusieurs décennies à revenir au niveau d’avant la Révolution.
37 Par ailleurs, dès la fin du xviie siècle, les belligérants ont voulu s’emparer des îles-colonies adverses de manière à arrondir leur propre domaine colonial et à utiliser les bases à leur profit, ou du moins à en priver l’adversaire. Ces opérations dans le monde extra-européen se déroulent dans des conditions très éloignées de celles rencontrées en Europe. Pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire, les Anglais s’adjugent toutes les colonies françaises et hollandaises : celles-ci manquant d’autonomie défensive et disposant de faibles ressources propres, l’assaillant ne craignait pas de contre-attaque. Les Anglais enregistrent toutefois un double fiasco en 1806 et 1807 au Río de la Plata où, en dépit du déploiement de 12 000 hommes, ils se heurtent à la guérilla urbaine organisée par Jacques de Liniers et doivent capituler [16]. Par excès de confiance d’autre part, quatre frégates anglaises ont attaqué par surprise Grand-Port, la grande base corsaire de l’Île de France, le 13 août 1810 ; mais les divisions de Duperré (1775-1846) et d’Hamelin (1768-1839) s’emparent de ces frégates ou les détruisent les 20-26 août. Cette victoire navale – la seule gravée sur l’Arc de triomphe – ne fait que retarder l’échéance fatale. Le 29 novembre en effet, les Anglais lancent une opération de grande envergure pour investir l’Île de France et y débarquent un corps expéditionnaire de 23 000 hommes, transporté et appuyé par une flotte de soixante-dix voiles, pour affronter les 4 000 hommes du général Decaen (1769-1832). Après une résistance honorable, ce dernier capitule le 3 décembre, mettant un terme à huit années durant lesquelles les Mascareignes avaient tenu la dragée haute à l’Angleterre.
38 Si, de son côté, la République française n’a pas réussi à opérer une descente en Angleterre et en Irlande, elle est parvenue à envoyer un corps expéditionnaire en Égypte en 1798 sous le commandement de Bonaparte, en dépit du blocus rapproché anglais [17]. Rien n’a été laissé au hasard. L’opération, précédée par une campagne de désinformation, est parvenue à duper les Anglais. Le convoi de 13 vaisseaux, 14 frégates, 120 transports et de nombreux petits navires de commerce – au total 400 unités – a enlevé 45 000 soldats avec leurs impedimenta. Par miracle, il a échappé à la vigilance britannique et atteint l’Égypte le 1er juillet 1798 après avoir pris Malte en cours de route. Le débarquement, réalisé en partie de nuit, n’a été qu’une affaire technique, il est vrai au prix de vingt soldats noyés (sort que Bonaparte a failli partager). N’ayant pas exploité ce moment où l’armée d’Orient était vulnérable, les mamelouks ont manqué leur seule chance de l’emporter : ils sont écrasés le 21 juillet à la bataille des Pyramides. Mais après le désastre naval d’Aboukir (1er-2 août 1798), le corps expéditionnaire français est prisonnier de sa conquête. Les Anglais organisent alors la projection d’un corps expéditionnaire ottoman de 18 000 hommes : débarqué le 14 juillet 1799, il est rejeté à la mer le 25 lors de la bataille terrestre d’Aboukir, avec de lourdes pertes (7 000 morts, 1 500 prisonniers contre 220 tués et 600 blessés du côté français).
39 Ne pouvant rester sur cet échec, et persuadés que l’armée d’Orient est aux abois, les Anglais jouent le grand jeu. Sur proposition de l’amiral Sidney Smith (1764-1840), ils décident de débarquer à leur tour à Aboukir, à cause des facilités d’accès à la plage et des obstacles que constituent les collines de sable pour la cavalerie française, à la supériorité incontestable. La flotte de l’amiral Keith (1746-1823), comprenant 3 vaisseaux de 80 canons, 4 vaisseaux de 74 canons, 8 frégates et 28 bâtiments armés en flûtes, escorte un convoi de 150 navires transportant le corps expéditionnaire du général Abercombry (1734-1801), composé de 14 950 fantassins, 1 063 cavaliers et 586 artilleurs armés de 38 canons. Le 8 mars 1801 à 2 h du matin, toutes les embarcations sont mises à la mer. Une heure et demie plus tard, elles progressent dans le plus grand silence. L’ordre de bataille, répété à plusieurs reprises dans les semaines précédentes, se met en place sans provoquer de réaction française : la première ligne compte 58 bateaux plats, la deuxième 84 canots, la troisième 37. Chaque bateau porte une cinquantaine d’hommes munis de 60 cartouches et trois jours de vivres ; les canots 25 hommes. En arrière viennent 14 chaloupes, armées de 500 marins et portant 14 pièces de campagne sous les ordres de Sidney Smith. Sur chaque flanc, la flottille est protégée par 11 bâtiments légers, mouillés assez près de la terre pour balayer la baie. À 9 h, bombardes et canonnières ouvrent le feu. Les embarcations sont accueillies par une grêle d’obus, puis près de la côte par des volées de mitraille et de balles. Des canots sont coupés en deux, le centre de la ligne fléchit, mais l’ensemble continue inexorablement à progresser et met pied à terre. Les 1 700 soldats et les 200 cavaliers français aux ordres du général Friant (1746-1823), gouverneur d’Alexandrie, s’avèrent impuissants à enrayer le débarquement britannique et se replient, laissant le champ libre à l’ennemi. Le soir venu, au prix de 652 officiers ou soldats et 97 marins tués, les Anglais ont pris pied en Égypte. Les erreurs d’Abdallah Menou (1750-1810), général en chef de l’armée d’Orient, qui s’attendait à un débarquement en Syrie et n’a donc pas renforcé les défenses d’Alexandrie, ont facilité la tâche des Anglais. Mais ceux-ci ont montré un remarquable savoir-faire, fruit d’une longue pratique et peut-être des écrits de Molyneux. En tout cas, l’Égypte française est condamnée : en dépit de deux batailles successives gagnées, les Français capitulent le 31 août 1801. In fine, la campagne d’Égypte, commencée dans le cadre d’un conflit asymétrique, s’est achevée par un affrontement classique entre puissances européennes. Elle a permis à la France d’exercer une action durable, même si elle ne put l’emporter. Ce fut incontestablement une source de nuisance pour l’Angleterre.
Les débarquements du xixe siècle
40 Les opérations amphibies se multiplient tout au long du xixe siècle dans le droit fil des périodes précédentes. À quelques exceptions près, elles ont lieu dans l’espace extraeuropéen. La principale innovation est apportée par la propulsion à vapeur, qui permet de s’affranchir des vents. L’expédition d’Alger, du 14 juin au 5 juillet 1830, est une des opérations les plus emblématiques du siècle. Les plans en ont été élaborés dès 1808 par le colonel Boutin (1772-1815), un officier du génie, à la demande expresse de Napoléon. L’amiral Duperré (1775-1846) prend la tête d’une véritable armada de 678 unités, dont 103 bâtiments de guerre, pour projeter un corps expéditionnaire de 35 000 hommes, 4 000 chevaux et 70 000 tonneaux de matériel, que commande le général de Bourmont (1773-1846). Quelque 55 chalands de débarquement ont été construits spécialement et des bateaux-bœufs [18] transportés sur les ponts ou les portemanteaux [19]. Pour la première fois dans ce type d’opération, on compte 7 bâtiments à vapeur, affectés à la liaison au sein de la flotte en raison de la faiblesse de leur machine (de 160 CV à 80 CV). Hormis les habituelles dissensions entre marins et terriens, aggravées par les idées politiques des protagonistes – Duperré est un libéral et Bourmont un ultra –, le débarquement intervient à Sidi-Ferruch le 14 juin 1830 et se déroule comme à l’exercice en l’absence de réaction des Algériens, qui ne disposent pas à cet endroit de défenses côtières. Par la suite, la révolte d’Abd el-Kader (1808-1883) entraîne la France dans un bref conflit contre le Maroc, base arrière de l’émir : d’où une opération amphibie à Mogador, actuelle Essaouira, réussie sans coup férir comme dans tous ces conflits asymétriques (15 août 1844) [20]. Cette fois, la montée en puissance des bâtiments à vapeurs (de 450 CV à 220 CV) leur fait jouer un rôle crucial lors du débarquement du petit corps expéditionnaire de 1 200 soldats et pour le remorquage des voiliers. Il est toutefois à noter que l’intervention de plus en plus grande des vapeurs pose de grands problèmes logistiques en raison de l’impossibilité de charbonner en mer et de la fragilité des machines, raison pour laquelle l’amiral Jurien de la Gravière stigmatisera la marine moderne sous l’appellation de « marine de verre ».
41 La guerre de Crimée, la première guerre moderne pour la marine, se déroule comme par le passé en ce qui concerne les opérations amphibies, avec le même caractère artisanal et sous le signe de l’improvisation [21]. Pour prendre un gage – « crever l’œil de l’ours », selon l’expression du maréchal de Saint-Arnaud (1798-1854) – en s’emparant de Sébastopol, le principal port-arsenal russe de la mer Noire, les Alliés franco-anglo-turcs débarquent sur une plage de sable à 45 km au Nord de l’objectif à partir du 14 septembre 1854. Ils mettent à terre un corps expéditionnaire de plus de 55 000 hommes, avec des chevaux, une artillerie de siège et une formidable accumulation de matériels (13 000 gabions, 24 000 fascines, 180 000 sacs de terre, 23 022 outils de pionniers, etc.). Une habile campagne de désinformation, faisant accroire que les Alliés porteraient leur effort principal sur la Pruth et n’opéreraient qu’au printemps, a dissuadé les Russes d’augmenter les défenses de la presqu’île de Crimée. Concomitamment, deux diversions engageant 8 bâtiments (dont 5 frégates à vapeur françaises) sont organisées dans la baie de la Katcha et sur Eupatoria. Mais les Russes, surclassés sur le plan naval par les deux principales puissances maritimes, ont opté pour la stratégie de la « flotte en vie » et n’abandonnent pas leur posture défensive. Ils ne sont pas saisis par « l’esprit du moustique », comme le craignait l’amiral Dundas (1802-1861), et n’esquissent aucune manœuvre de harcèlement, perdant ainsi l’occasion de porter des coups sévères aux forces alliées en position de grande vulnérabilité. Le débarquement des troupes françaises, réglé par le capitaine de vaisseau Bouët-Willaumez (1808-1871), s’effectue avec une précision de métronome [22]. Le prince Menchikov (1787-1869), commandant l’armée russe en Crimée, organise à la hâte une bataille d’arrêt sur la rivière de l’Alma. Établi sur le plateau dominant la rivière, il renforce sa position en couvrant ses approches par des retranchements et des batteries de campagne de calibre supérieur à celui des pièces alliées. Seul son flanc gauche est dégarni, là où une falaise abrupte, d’apparence inaccessible, surplombe la mer. C’est précisément sur ce point que l’armée russe est débordée le 20 septembre 1854, à l’instar des Français à Québec en 1759, et perd la bataille de l’Alma. Cela n’empêchera pas l’échec des Alliés devant Sébastopol et la prolongation du siège pendant de longs mois, dans des conditions très rudes pour les hommes et les matériels.
42 De très nombreuses opérations amphibies illustreront le xixe siècle jusqu’à la première guerre mondiale. Hormis durant la guerre de Sécession, elles auront à surmonter des difficultés plus techniques (environnement, intempéries, logistique, etc.) que militaires dans la mesure où elles se dérouleront dans le cadre de guerres asymétriques, face à des adversaires surclassés, incapables de les rejeter à la mer.
Conclusion
43 Les bombardements navals comme les opérations amphibies sont des démonstrations de puissance, à la fois par les effets qu’on leur prête et par les moyens mis en œuvre. Durant la période étudiée, ces actons ont montré que plus les marines et les procédés sont sophistiqués, plus les exigences deviennent contraignantes. Les modalités de leur mise en œuvre font l’objet de codifications de plus en plus précises, même si leur exécution est encore placée sous le signe de l’improvisation. Restent en suspens les problèmes posés par les imperfections de l’artillerie navale, l’assaut de vive force contre un littoral défendu, les moyens matériels de débarquement et les suites à donner à ce dernier, à savoir campagne terrestre prolongée ou rembarquement. Il faut attendre la seconde guerre mondiale – l’âge d’or des opérations amphibies – pour que les marines ayant élaboré des doctrines originales fondées sur des moyens inédits et servies par une logistique exponentielle, l’aviation et les progrès de l’artillerie navale, puissent organiser des opérations de débarquement de très grande envergure contre un ennemi fortifié.
Mots-clés éditeurs : bombardement naval, fortifications littorales, marine à voile, opérations amphibies, révolution navale de l’ère industrielle, Thomas More Molyneux
Date de mise en ligne : 14/06/2017
https://doi.org/10.3917/strat.114.0017