Allocution d’ouverture : Arromanches 2 ou la projection au xxie siècle
Pages 11 à 15
Citer cet article
- CRIGNOLA, René Jean,
- Crignola, René Jean.
- Crignola, R.-J.
https://doi.org/10.3917/strat.114.0011
Citer cet article
- Crignola, R.-J.
- Crignola, René Jean.
- CRIGNOLA, René Jean,
https://doi.org/10.3917/strat.114.0011
Notes
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[1]
Le contre-amiral Crignola lui-même (note de la rédaction).
1 Je suis particulièrement honoré et heureux d’ouvrir la deuxième journée d’études organisée par l’Institut de stratégie comparée à Toulon, dans ce très beau Conservatoire de la tenue, cadre idéal pour réfléchir sur l’évolution des stratégies de projection de puissance, de forces et d’influence en confrontant les nouvelles réalités opérationnelles aux leçons du passé. La projection, c’est le cœur du métier de la Force aéromaritime de réaction rapide, à laquelle j’appartiens. Il était donc légitime de confier à l’un de ses représentants l’introduction de cette journée et c’est avec beaucoup de plaisir que j’ai répondu en ce sens à la proposition du vice-amiral d’escadre Denis Béraud. Proposition d’autant plus pertinente que j’ai commandé le Groupe aéronaval (GAN) lors de son dernier déploiement et pourrai ainsi, en guise d’introduction, vous livrer quelques réflexions sur cette mission, baptisée Arromanches 2. Ce nom était bien sûr une référence au Débarquement et au lien franco-américain, mais aussi au lien franco-britannique puisque l’Arromanches, porte-avions en service dans la Marine nationale de 1946 à 1974, était à l’origine un bâtiment de la Royal Navy ; quant au numéro 2, il tient au fait que cette mission s’inscrivait dans le sillage du précédent déploiement du GAN, réalisé de janvier à mai 2015, face au même ennemi, Daech, et dans la même zone, le Levant.
2 Chaque mission est en réalité singulière : Arromanches 2 n’a pas échappé à la règle, en se différenciant dès son début du précédent déploiement. L’élément déclenchant, ce furent les attentats du 13 novembre, survenus cinq jours avant l’appareillage prévu du GAN. Ce dernier a dès lors incarné l’intensification de la lutte contre Daech décidée par le Président de la République. Initialement il était prévu de l’engager dans l’opération Chammal/Inherent resolve le 27 décembre, depuis le golfe Arabo-Persique. La réalité a été plus brutale, avec un engagement à pleine capacité dès le 23 novembre, depuis la Méditerranée orientale. Outil puissant et souple, le GAN s’est parfaitement inscrit dans le tempo politique, avec une réponse adaptée à la stratégie française de lutte contre Daech. Sa dimension stratégique s’était manifestée avant même son appareillage de Toulon, avec la déclaration du Président Poutine proposant d’unir nos forces dans la lutte contre le terrorisme en Syrie. Cette opportunité, qui n’a pas été saisie, illustre s’il en était besoin le poids politique du GAN.
3 Après deux semaines d’opérations en Méditerranée orientale, il a été décidé de rallier l’océan Indien pour engager à nouveau le GAN dans Chammal/Inherent resolve, sur un espace-temps plus long, avec une intensité un peu moins élevée et en s’intégrant complètement dans le dispositif naval américain – le tout sur un tempo accéléré, adapté au contexte très particulier post-attentats. Concrètement, cela s’est traduit par la transformation de l’escale de cinq jours prévue à Djibouti en un arrêt de quelques heures devant ce port pour une manœuvre logistique dense et tendue, le décalage de l’escale suivante et un engagement opérationnel dès le 18 décembre. On voit ici l’un des intérêts de la projection de puissance depuis la mer : la liberté de positionnement du porte-avions, d’abord déployé en Méditerranée orientale pour un engagement dans les meilleurs délais, puis dans le golfe Arabo-Persique, avec la même efficacité militaire mais dans un environnement différent et une pleine intégration au dispositif américain. Cette liberté de la haute mer présente un autre intérêt, celui de la maîtrise de la communication. Le porte-avions peut en effet accueillir de nombreux journalistes, plongés au cœur des opérations. Tel a été le cas, avec une médiatisation à la fois libre des contraintes qui, au sol, auraient été imposées par le pays d’accueil, et maîtrisée en termes de tempo et de densité.
4 Un mot sur l’intégration dans le dispositif américain : fruit d’une longue coopération, notamment entre groupes de porte-avions, elle a fait un nouveau pas avec la prise de la fonction de Commandant de la Task Force 50 par un amiral français [1]. La TF 50 est le fer de lance de la 5e Flotte américaine, son groupe porte-avions. Assumer la fonction de CTF50, c’est donc franchir le niveau d’interopérabilité permettant de remplacer, toutes proportions gardées, un groupe porte-avions américain en opérations. Cela signifie notamment beaucoup de choses en termes de partage du renseignement, tout en conservant bien sûr notre autonomie d’appréciation. Il en est de même de l’action. Passer sous contrôle opérationnel américain ne signifie pas donner notre GAN aux Américains mais partager le fardeau avec eux et être capables de partir au combat ensemble. Un signe qui ne trompe pas : les Britanniques, qui cultivent une relation spéciale avec les États-Unis, se sont fixé comme objectif prioritaire de prendre la fonction de CTF50 dès que possible. Cette interopérabilité avec les États-Unis présente un autre intérêt : elle renforce la crédibilité de la marine française et notamment de notre GAN, qui a pris pour ce déploiement une forte couleur européenne, avec l’intégration de frégates belge, allemande et bien sûr britannique. Le GAN est attractif. Sa puissance, avec la frégate de défense aérienne, la frégate multi-missions, les hélicoptères NH90, les avions Rafale, préfigurant le format 2025 de la marine, en est un facteur ; son interopérabilité en constitue un autre.
5 Je voudrais enfin évoquer quatre acteurs rencontrés lors de ce déploiement, à commencer par la Russie, qui a lancé son intervention en Syrie en septembre 2015. Véritable « Game Changer » de ce conflit, la marine russe est de retour depuis un certain temps déjà, mais aujourd’hui de façon complètement décomplexée. Elle est particulièrement présente en Méditerranée orientale, avec un rôle logistique important dans le soutien de l’intervention russe mais aussi un rôle offensif, concrétisé par des tirs de missiles vers des cibles terrestres. Autre acteur intéressant, la coalition arabe dirigée par l’Arabie saoudite est engagée au Yémen contre la rébellion Houthie. Le feu couvait depuis longtemps au Yémen, mais l’intervention saoudienne a surpris à la fois par sa rapidité de décision en avril 2015 et par la capacité des forces engagées à durer ; parmi les nations contributrices, il faut mentionner les Émirats arabes unis, qui constituent la véritable surprise de ce conflit. Le troisième acteur est l’Iran, puissance clé dans la région, où ses forces assurent une surveillance continue et harcèlent le groupe porte-avions américain comme le GAN français : ils sont quotidiennement environnés de vedettes de Pasdarans, d’avions de patrouille maritime et de drones... Je citerai enfin la Chine, dont la marine est aujourd’hui clairement hauturière, avec une présence permanente en océan Indien sous couvert de lutte contre la piraterie, et qui y déploie régulièrement, de façon plus ou moins ostensible, des sous-marins. Ces acteurs incitent à la réflexion.
6 Arromanches 2 a été une mission difficile, réalisée avec succès sous forte pression, dans un environnement complexe et concurrentiel (Russes, Iraniens) mais non hostile, face à un ennemi déterminé et résilient, mais aux capacités militaires limitées. Ma conviction est qu’il faut se préparer à des opérations plus difficiles encore, avec une opposition plus forte, dans les airs et en mer. Je vous remercie de votre attention.
Mots-clés éditeurs : 5e Flotte américaine, Chine, coalition arabe, Groupe Aéronaval, Iran, lutte contre Daech, mission Arromanches 2, Russie
Date de mise en ligne : 14/06/2017
https://doi.org/10.3917/strat.114.0011