Corps, théâtralité et communication : les photos numériques postées sur les réseaux sociaux par les jeunes étudiants japonais en voyage humanitaire au Cambodge
- Par Atsushi Miura
Pages 45 à 60
Citer cet article
- MIURA, Atsushi,
- Miura, Atsushi.
- Miura, A.
https://doi.org/10.3917/sta.129.0045
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- Miura, Atsushi.
- MIURA, Atsushi,
https://doi.org/10.3917/sta.129.0045
Notes
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[1]
Les enquêtes sur le terrain ont été réalisées grâce à la subvention pour les recherches scientifiques (Kaken-hi) de la Société Japonaise pour la Promotion des Sciences (n° 16K13301). La première version du texte a été présentée lors de la Journée d’étude organisée le 21 février 2019 à la MSHA de l’Université de Bordeaux-Montaigne avec une participation financière de Kaken-hi ; je remercie ces institutions ainsi que ceux qui m’ont donné des commentaires utiles.
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[2]
En japonais, le mot borantia recouvre le sens de services gratuits à vocation désintéressée, même si en réalité ce n’est pas toujours le cas. Cette gratuité pourtant suscite une méfiance ; certains soupçonnent que les « volontaires » dissimulent une intention égoïste de poursuivre une bonne réputation ou d’attendre des récompenses offertes par les gens à qui ils tendent la main (Nidaira, 2011, cf. Gill et Steger, 2013). Cependant, la plupart des jeunes ne partagent pas cette méfiance.
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[3]
Le mot « kawaii » se traduit littéralement par « mignon ». Cependant, lorsque les jeunes Japonaises s’en servent, sa connotation est complexe. Selon l’étude de Yomota (2006), ce mot s’utilise pour désigner des choses vulnérables, qui ont besoin d’être abritées ou protégées ou qui suscitent la nécessité de la sympathie, voire d’un lien social intime, tout en dissimulant ce qui est laid, médiocre, ou nuisible. Ainsi, le qualificatif kawaii indique une sympathie et déclenche la communication.
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[4]
La distinction entre PTF et PTA correspond à la distinction entre « histoire » et « discours », introduite par le linguiste Benveniste (1966) et reformulée par Simonin-Grumbach (1975). Pour ce dernier, le discours est basé sur la relation déictique entre « toi » et « moi », alors que l’histoire est basée sur les pronoms personnels de la troisième personne (le pronom « je » est un substitut à un nom propre).
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[5]
Selon l’étude de K. Hirano (2019), le mot kakkoii est aussi ambigu que celui de kawaii. Mais, le mot kakkoii suppose une situation de compétition, alors que celui kawaii n’a pas cette connotation : les hommes au combat ou en négociation d’affaires apparaissent comme kakkoii. Si ce mot s’applique souvent aux hommes, c’est parce que les hommes sont souvent supposés se trouver dans de telles situations. Mais ce qualificatif peut s’appliquer aussi aux femmes d’affaires ou aux sportives dans une situation similaire.
1. Introduction
1Si le corps est un support de médiatisation de l’homme avec le monde extérieur, l’Internet l’est aussi depuis son apparition. Aussi, les réseaux numériques et les corps s’enchevêtrent à travers les actions sociales pour constituer des espaces publics. Pourtant, la relation entre le corps et Internet fait l’objet de controverses ; certains parlent de l’annihilation du corps à l’ère numérique (Le Breton, 1999), tandis que d’autres montrent la présence inévitable du corps dans la communication numérisée (Galinon-Mélenec, 2014). S’inscrivant dans cette dernière perspective, cet article s’interroge sur la relation entre le corps et Internet à travers l’examen du rôle des corps photographiés et postés sur les réseaux sociaux chez les jeunes étudiants japonais dans la constitution de l’espace public [1].
2Les jeunes Japonais nous intéressent, parce qu’ils sont la première génération, natifs du numérique à l’heure de l’accès à Internet haut débit. En effet, ces jeunes sont nés juste après le développement de la technologie électronique qui a créé le Walkman, le Game Boy, les portables (Ito et al., 2006), et les animés, une culture pop des jeunes, où sont souvent mis en valeur des rôles sexués (Yomota, 2006 ; Hjorth, 2009 ; Hirano, 2019). Selon T. Kimura (2012), à l’encontre des générations précédentes qui développaient une sociabilité en ligne sur la base de celle hors ligne, les jeunes de cette génération ne distinguent pas les amis en ligne de ceux hors ligne, pour qui le fait de prendre des photos avec leurs téléphones portables et de les poster sur les réseaux sociaux constitue leurs pratiques quotidiennes depuis l’enfance (au Japon, les premiers portables équipés de fonction photographique apparurent en 2000). T. Kimura (2012) ajoute que ces jeunes se sentent contraints socialement de se servir des réseaux sociaux pour montrer le respect qu’ils ont envers leurs interlocuteurs. Si les photos servent à conserver des moments singuliers ayant une valeur particulière pour les générations antérieures, les photos numériques ont une valeur quotidienne pour ces jeunes (Ito et al., 2006). À travers l’échange de photos numériques avec des amis, les jeunes structurent l’espace public tout en mettant en relief à la fois l’amitié et leurs égards dus aux autres. Par conséquent, leur pratique photographique est d’autant plus appropriée pour une analyse de l’espace public qu’elle se situe à l’intersection du corps et d’Internet et que les personnages représentés sur les photos apparaissent avant tout par leur corps : la structuration de l’espace public passe par les regards posés sur les corps.
3Aussi, l’activité humanitaire effectuée à l’étranger nous offre une occasion privilégiée d’étudier cette thématique, et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, l’activité humanitaire – fondée sur l’idée de coopération et d’assistance aux démunis – est une tentative de créer un espace public. Deuxièmement, elle est considérée au Japon comme, avant tout, une activité corporelle, de sorte que la relation entre le corps et la volonté publique s’y observe plus facilement qu’ailleurs. Troisièmement, le travail humanitaire à l’étranger apparaît comme une expérience inhabituelle confrontant les étudiants à l’altérité, les individus envisageant de travailler ensemble dans une culture considérée ici comme « exotique ».
4Après avoir présenté l’orientation théorique, nous analyserons la constitution de l’espace public à travers des photos numériques que de jeunes étudiants japonais ont prises et postées sur les réseaux sociaux.
2. Orientation théorique
5Selon H. Arendt (1958), l’espace public se définit comme un espace partagé, vu et entendu par différents individus, où s’opère l’action (activités manifestant l’unicité de l’homme au sein de la pluralité) plutôt que le travail (activités à vocation à assurer la conservation de la vie) et l’œuvre (activités à une fin prévisible en faisant de l’acteur le maître de la nature, de soi et de ses actes). Si l’activité humanitaire se fonde sur l’action, il en est de même pour la photographie qui est le désir de constituer un espace commun à travers une juxtaposition de différents regards (Barthes, 1980) : regard du photographe, regard des différents personnages photographiés, et regard du spectateur. Ce désir s’affirme aussi dans les photos numériques postées sur les réseaux sociaux, qui sont échangées et partagées avec des amis réels et virtuels.
6Mais l’espace public formé dans les photographies a une nature spécifique : les personnages apparaissent à travers les images des corps. Les corps photographiés sont immuables, produits par ce qu’A. Piette appelle la « coupure de la temporalité (effet photographique d’arrêt du courant du temps) » (Piette, 1992). Cette coupure engendre, chez les spectateurs, une narration afin de mettre, consciemment ou inconsciemment, la scène photographique dans une série d’épisodes imaginaires pour reconstituer une temporalité.
7Aussi, la narrativité photographique pourrait s’analyser en termes de théâtralité. Dans cette perspective, l’historien américain de l’art M. Fried nous livre une approche analytique. Selon lui, la peinture prémoderne se caractérise par la théâtralité – les personnages de la peinture sont conscients des spectateurs – alors que la peinture moderniste se caractérise par l’absorption – les personnages s’occupent de leurs propres activités sans être conscients des spectateurs de la peinture (Fried, 1980, 2007). Ainsi, l’absorption définit le modernisme dans le sens où l’œuvre d’art, sans souci de l’intervention du spectateur pour sa valorisation, et donc sans aucune référence à des idées situées hors de l’œuvre, se caractérise par une autosuffisance de signification ou de sens (meaningfulness). De leur côté, les spectateurs sont libérés de l’intention du peintre/photographe en ce qui concerne l’interprétation de l’œuvre.
8Dans les photos que les jeunes Japonais prennent au cours d’une activité humanitaire et postent sur les réseaux sociaux se croisent les deux types d’« action » passant par le corps pour créer un espace public : l’action pour l’assistance aux démunis et l’action pour prendre des photos numériques. L’action humanitaire dans un pays étranger relève de l’altérité et met en relief la structure de l’espace commun ainsi organisé, en raison de la pluralité culturelle.
3. Les réseaux sociaux et les actions humanitaires au Japon
3.1. LINE, le réseau social préféré des Japonais
9Les réseaux sociaux font désormais partie de la vie quotidienne au Japon. Mais il ne s’agit pas de n’importe quel réseau social : les Japonais utilisent de moins en moins les blogs, les tchats, ainsi que Facebook et Twitter. Aujourd’hui, c’est surtout avec LINE et Instagram qu’ils nouent leurs relations sociales quotidiennes. À l’inverse, WhatsApp, qui possède des fonctions comparables à celles de LINE, leur est à peu près inconnu, car ce réseau social est principalement diffusé en Amérique et en Europe mais très peu en Asie, j’en ignore la raison (la différence proviendrait selon certains de la différence des systèmes de tarification des SNS dans les deux régions).
10LINE est une application très répandue au Japon. Elle fonctionne principalement sur smartphone, mais les utilisateurs peuvent également s’en servir sur ordinateur. La création de LINE est indissociable de l’action humanitaire. En effet, en mars 2011, un entrepreneur coréen, choqué par la scène du terrible tremblement de terre survenu au Japon, mondialement retransmise sur toutes les télévisions, apprit que les victimes avaient du mal à communiquer avec leurs familles et amis. Il décida de créer LINE pour leur permettre des communications faciles.
11Aujourd’hui, la plupart des Japonais utilisent LINE pour communiquer au quotidien avec leurs familles, leurs amis ou leurs collègues. Sur LINE, le contenu peut être du texte, des photos ou des vidéos. Il est également possible de s’en servir pour passer des appels audio ou vidéo. La particularité de LINE, par rapport à d’autres réseaux sociaux, est que la communication n’est pas ouverte à tous les utilisateurs en ligne, mais se destine uniquement aux membres d’un groupe choisi. Ainsi, avant d’entamer la communication, il faut créer un groupe ou être invité à en rejoindre un. Dans la plupart des cas, les membres d’un groupe se connaissent également dans la vie réelle ; dès que deux individus font connaissance, ils s’invitent sur LINE pour établir de futures communications. Les utilisateurs envoient des messages sur LINE aussi bien pour faire des annonces formelles que pour partager une petite expérience personnelle ou un événement inhabituel ; ils peuvent aussi envoyer des messages privés à un individu en particulier (l’équivalent d’un courrier électronique).
12Les utilisateurs de LINE postent leurs photos soit dans le corps d’un texte et donc contextualisées par ces écrits, soit en les regroupant dans un « album ». Les photos regroupées dans un album, présentées sous un format carré, peuvent défiler comme sur Instagram, mais ne comportent ni hashtag ni commentaire ; cependant, lorsque l’indication « album » apparaît dans la conversation sur l’écran (on tape ce mot pour ouvrir l’album), les photos sont indirectement contextualisées par les textes.
13Par conséquent, chaque individu participe à une grande variété de groupes, qui diffèrent selon les domaines d’activité, les genres, les âges ou d’autres critères, témoignant de la structure très complexe des réseaux sociaux au Japon. Les étudiants de notre étude envoient des messages sur LINE au cours des activités humanitaires tant que la connexion internet le permet.
3.2. Les activités humanitaires (borantia) au Japon
14Généralement, les Japonais entendent par l’expression « actions humanitaires » un travail physique, plutôt qu’intellectuel, quelle que soit la réalité des activités humanitaires. Souvent désignées par le mot borantia (de l’anglais volunteer), elles existent depuis longtemps, mais se sont largement répandues depuis le grand tremblement de terre de Kobe de janvier 1995.
15À la suite de ce séisme, un grand nombre de Japonais ont participé à des actions humanitaires, borantia, pour venir en aide aux sinistrés de la ville de Kobe entièrement détruite : ils enlevaient des débris, apportaient de la nourriture aux sinistrés, cherchaient des personnes disparues ou des objets perdus, etc. À partir de cet événement, le grand public a réalisé la nécessité de l’action humanitaire et une loi promouvant les organisations humanitaires à but non lucratif a fini par être promulguée en 1998 [2].
3.3. Les étudiants participant à une activité humanitaire au Cambodge
16Dans le cadre de cette étude, nous allons analyser les photos numériques prises par des étudiants ayant participé à une activité humanitaire au Cambodge en août 2018 grâce au soutien d’une ONG japonaise, People’s Hope Japan (ci-après PHJ). Cette ONG déploie l’activité humanitaire dans la province de Kampong Cham (à l’est de la capitale, à trois heures en voiture) au bord du Mékong, en cherchant à améliorer la situation de la santé sexuelle dans les régions rurales. Toutefois, le terrain effectué par les étudiants repose sur la collecte de données ethnographiques élémentaires et générales sans se spécialiser sur la sexualité.
17Le Cambodge a connu une succession de guerres civiles, déclenchées par la guerre du Vietnam et qui ont pris fin en 1993. Durant cette période, quatre années de régime communiste (1975-1979) ont entraîné le massacre de plus de 1 000 000 personnes. La fin des guerres civiles a marqué la pacification et le développement économique du pays. Depuis les années 2010, le développement urbain spectaculaire a fait de la capitale khmer une ville hypermoderne, alors que la vie paysanne reste toujours pauvre et précaire, et les écoles et les hôpitaux dans les zones rurales sont en nombre insuffisant et fournissent des services de mauvaise qualité. Par conséquent, de nombreuses ONG, dont PHJ, viennent proposer des services dans ces régions. Cependant, le personnel local des ONG est trop occupé au quotidien pour réfléchir aux problèmes plus généraux des habitants. C’est la raison pour laquelle, au cours de ces dernières années, j’ai accompagné des étudiants japonais sur le site de PHJ afin de collecter des informations élémentaires nécessaires à l’activité de l’ONG : histoire de vie familiale, utilisation des ressources locales, système culturel, etc. Avant et après les terrains, ils ont visité également des sites touristiques tels le Musée du Génocide Tuol Sleng et le temple d’Angkor Wat pour apprendre l’histoire du Cambodge.
18En 2018, je me suis rendu au Cambodge avec huit étudiants du 25 août au 1er septembre. Pendant trois jours, nous avons mené des entretiens au sujet de l’utilisation des ressources naturelles avec des paysans de trois villages de la province de Kampong Cham. Les étudiants prenaient des photos avec leurs smartphones, pendant et après le travail de terrain et les envoyaient à leurs amis et à leur famille via LINE. Au cours de ce stage, les étudiants ont posté sur LINE 1 334 photos. La prise de photo relevait de la seule initiative des étudiants pour enrichir leur compte personnel. Au retour au Japon, je leur ai expliqué le sujet de cette étude, et leur ai demandé de me raconter les raisons de l’usage des photos postées sur les réseaux sociaux.
4. Pratiques photographiques sur LINE
4.1. Prise de photos
19Les étudiants prennent spontanément des photos avec leurs smartphones dès que cela est possible ou quand ils trouvent des scènes ou des objets intéressants. Les entretiens démontrent que les étudiants sont conscients de l’objectif de la prise de vue : les poster sur des réseaux sociaux, en particulier LINE et Instagram. Selon eux, LINE permet de discuter avec des connaissances tandis qu’Instagram sert à obtenir des « like » d’utilisateurs généralement inconnus. Dans le cas d’Instagram, les photos sont souvent présentées sans contexte et parcourues très rapidement par simple glissement du doigt. Ainsi, comme l’a indiqué L. Manovich, les utilisateurs d’Instagram cherchent uniquement de belles photos et non une narration (Manovich, 2017). Par contre, dans le cas de LINE, les photos sont postées avec des textes, dans le cadre d’une conversation, et ces photos engendrent une narration qui est d’autant plus forte lorsque le spectateur cherche à y reconnaître un événement ou une expérience.
20Parfois, les étudiants préfèrent prendre des « selfie ». En raison du rapprochement entre l’appareil et l’objet, les selfie montrent inévitablement des visages anormalement rapprochés ou des photos en profondeur (en trois dimensions). Les étudiantes sont conscientes que les photos selfie prises de haut contribuent à les rendre plus « kawaii » (mignonne) que d’autres prises de vue, en leur faisant de grands yeux. Être « kawaii » est un des qualificatifs les plus appréciés des étudiantes japonaises [3]. Ces photos sont parfois modifiées (les smartphones sont équipés d’une fonction à cet effet) afin de paraître plus « kawaii » et insolite. La prise de selfie ne vient pas seulement de l’envie du photographe de prendre son visage en photo, mais également d’une volonté de renforcer un lien d’amitié avec l’ami(e) qui apparaît également sur la photo. Il importe d’être à la fois ensemble sur la photo, ainsi que d’agir conjointement pour prendre une même photo.
21Les étudiants ont parfois des images d’œuvres photographiques en tête et, consciemment ou inconsciemment, ils calquent leurs cadrages sur ces références.
4.2. La publication des photos sur LINE
22Les étudiants prennent beaucoup de photos qu’ils conservent dans leurs smartphones. Ils postent sur LINE, dans le groupe de leur choix, ces photos souvent regroupées en « album », sans aucune sélection, soit immédiatement après la prise des photos, soit en une fois à la fin de la journée. Tous les membres du groupe peuvent télécharger ces photos à partir de l’album du groupe. Ce partage de photos traduit la volonté du photographe de maintenir un lien social avec les membres du groupe, à travers cet échange de photos.
4.3. La nature des photos postées
23La nature des photos postées diffère d’un groupe à l’autre. Nous allons examiner la relation qui existe entre les images et les groupes à travers 17 exemples représentatifs que nous avons tirés sur l’ensemble de 1 334 photos postées sur LINE.
24L’étudiant A dit qu’il envoie à ses parents des photos sur lesquelles lui seul apparaît, afin de leur montrer qu’il va bien au Cambodge (photo A : dans un parc à Phnom Penh), parce que ses parents craignent qu’il n’y ait encore des mines antipersonnel présentes sur le terrain depuis la guerre civile (heureusement, les mines ont été quasiment toutes retirées). Par contre, dans le cas de photos destinées à ses amis restés au Japon, il envoie des paysages exotiques et des scènes inhabituelles afin que les photos déclenchent des commentaires de la part de ses pairs (photo B : au bord d’une piscine ; photo C : à Angkor Wat, où l’image duplique une publicité). Il voulait également prendre des photos durant son travail au village, mais il n’a pas réussi, car il était trop occupé. Dans le village, cet étudiant a seulement pris quelques clichés de ses informateurs devant leur maison à la fin de l’entretien (photo D : les informateurs devant leur maison) : sur ces photos, les informateurs restent debout et figés.
25L’étudiant B reconnaît qu’il envoie à ses parents des photos collectives (photo E : devant Angkor Wat) ou des paysages cambodgiens (photo F : le Mékong à Phnom Penh). Par contre, il poste à ses amis restés au Japon des portraits de lui-même (prises par un tiers) qui le montrent « kakkoii » (cool) (photo G : dans un bar à Phnom Penh) ou des photos le mettant en scène dans une situation inhabituelle (photo H : dans un bar à Phnom Penh). Il prend également des portraits collectifs de ses camarades au Cambodge (comme la photo E.) qu’ils partagent avec eux.
26L’étudiante C prend des clichés de scènes dans lesquelles ses camarades s’amusent ensemble ou posent devant l’appareil de manière recherchée ou insolite (photo J : dans un parc près du site de recherche). Ces photos sont faites pour être partagées avec ses camarades sur place tout comme les selfie qui les représentent de plus près.
27Elle envoie à ses parents via LINE des photos de scènes exotiques ou typiquement cambodgiennes, tels Angkor Wat ou la vie quotidienne des paysans. Par contre, à ses amis restés au Japon, elle poste des clichés peu ordinaires : celle d’une scène à l’arrière d’une camionnette (photo K : au Japon, il est interdit de monter à l’arrière d’une camionnette, ce qui est autorisé au Cambodge), et d’un garçon mangeant une araignée frite (photo L : les Japonais ne mangent pas d’araignées, contrairement aux Cambodgiens). Pour ses amis restés au Japon, elle met également sur LINE des photos qui la montrent s’amusant au cours de son séjour en Cambodge (photo M : à Angkor Wat, photo prise en selfie par une camarade). Elle espère que ces images susciteront le rire de ses amis.
28L’étudiante D fait état de son séjour de la même manière. Cependant, elle reconnaît ne pas aimer être prise en photo, et prend des clichés sur lesquels le personnage photographié ne regarde pas le photographe qui est l’étudiante D (photo N : des paysans dans un champ de cultures maraîchères). Ainsi, elle se distancie des personnages photographiés. Elle a pris une seule photo collective avec son informatrice (photo O. : avec la fille, à gauche, que son groupe a interviewée) : si les personnages sourient sur cette photo, leurs corps restent malgré tout figés avec les bras le long du corps, sans croiser leurs regards, ce qui témoigne aussi de la distance sociale entre la Cambodgienne à gauche et les deux Japonais à droite. Cette photo montre aussi la différence du sens de la notion de proximité entre les Cambodgiens et les Japonais. Selon elle, cette photo collective a uniquement pour but de servir de données dans le cadre des études en cours.
29L’étudiante E aime prendre des selfie, car prendre des selfie avec ses amis lui permet de se rapprocher d’eux (photo P : avec une amie). Elle ajoute qu’avec un selfie, elle peut obtenir les autoportraits qu’elle veut et les modifier facilement à son gré afin de paraître plus kawaii. Ces selfie sont destinés à ses camarades, sur place. Par contre, elle n’envoie pas ces photos à ses amis restés au Japon, mais les poste sur Instagram, où les internautes cherchent des photos à liker par rapide glissement du doigt. Voici ce qu’elle dit : « Les photos de paysage, je les publie sur Instagram et non pas sur LINE. Les photos de mes amis, je les publie sur LINE. » À sa famille, elle envoie des photos de plats cambodgiens qu’elle a mangés, car ses parents aiment les clichés de plats (prendre des photos de plats, lors de déjeuner ou de dîner dans des restaurants, est une pratique très à la mode au Japon) (photo Q : plat cambodgien). Les photos sur lesquelles elle prend une pose spéciale (pour se montrer kawaii), selon elle, sont seulement à partager avec ses camarades, sur place ; elle n’ose pas les envoyer à ses amis restés au Japon ni à ses parents, car elle se sent honteuse de montrer ces images à ceux qui ne sont pas sur place.
5. Le corps et la théâtralité à travers les photos
5.1. Les représentations corporelles et les groupes sur LINE
30Les photos postées sur LINE génèrent nécessairement une narration à travers l’échange textuel. Dans ce contexte, elles pourraient être classées selon deux critères : la nature des images photographiques et la nature des groupes auxquels les messages sont destinés.
31Concernant la nature des images photographiques, elles pourraient se diviser, conformément à l’idée de M. Fried, en deux catégories : les photos théâtrales (ci-après PT) sur lesquelles les personnages sont conscients du photographe et des spectateurs, et les photos objectives (ci-après PO) sur lesquelles les personnages sont absorbés par leurs actions ou bien aucun personnage n’apparaît sur la photo. Parmi les photos théâtrales, deux types peuvent être reconnus : les photos de théâtralité figée (ci-après PTF) sur lesquelles les personnages ne bougent pas (généralement avec les bras le long du corps) comme les photos A et D, et les photos théâtrales actives (ci-après PTA) sur lesquelles les personnages exécutent une action dirigée vers le photographe (généralement avec les mains élevées au niveau du visage) comme les photos C et J. D’un côté, les PTF donnent une impression de distance et de réticence : les personnages sur les images établissent une relation sans interaction explicite avec le photographe ou les spectateurs. Il est à noter que le manque d’interaction entre les personnages et le photographe, exprimé par la distance que les personnages prennent avec le photographe, donne aux images une impression objective et donc les rapproche des PO. De l’autre côté, les PTA suggèrent une interaction sociale en train de se faire entre les personnages photographiés et le photographe tout en suscitant inévitablement une certaine impression émotionnelle chez le spectateur [4].
32Trois catégories peuvent être distinguées en fonction de la nature des groupes auxquels les photos sont destinées : le groupe des camarades en mission, les groupes d’amis restés au Japon et la famille. Évidemment, les camarades en mission partagent l’activité sur place, alors que les groupes d’amis et la famille se trouvent au Japon, éloigné au moment du travail. Analysons alors la corrélation entre ces deux critères (voir le tableau ci-dessous).
Tableau : Nature des photos numériques postées
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|---|---|---|---|
| A – Absorption PO | portrait (B), paysage | paysage | |
| A – Théâtralité figée PTF | donnée (D) | portrait (A) | |
| A – Théâtralité active PTA | pose (C) | pose (C) | |
| B – Absorption PO | paysage (F) | ||
| B – Théâtralité figée PTF | donnée | ||
| B – Théâtralité active PTA | collectif (E) | pose (G), pose (H) | collectif (E) |
| C – Absorption PO | portrait (L) | paysage | |
| C – Théâtralité figée PTF | donnée | ||
| C – Théâtralité active PTA | collectif (J, M) | collectif (K, M) | |
| D – Absorption PO | portrait, paysage (N) | portrait, paysage | |
| D – Théâtralité figée PTF | donnée | ||
| D – Théâtralité active PTA | collectif (O) | ||
| E – Absorption PO | plat cuisiné (P) | ||
| E – Théâtralité figée PTF | autoportrait figé | ||
| E – Théâtralité active PTA | selfie (Q), pose |
Tableau : Nature des photos numériques postées
33Dans le tableau, quatre caractéristiques sont à relever. Premièrement, les étudiants échangent uniquement des PT entre eux, alors qu’ils envoient à leur famille plus de PO que de PT. Deuxièmement, les étudiants postent des PTF entre eux, seulement car ces photographies servent de données pour le rapport de mission et les relations amicales s’expriment plutôt par des PTA. Troisièmement, ils n’envoient pas de PTF à leurs amis au Japon, (ce qui indique que les PTF ne servent que de données pour établir les rapports académiques), contrairement aux PTA et aux PO. Sur les PTA, les personnages prennent une pose kawaii (pour les filles) ou kakkoii (pour les garçons) ou effectuent une action inhabituelle dans le pays étranger. Les selfie, en PTA, sont aussi utilisés afin d’accentuer le lien amical entre les personnages (dont l’un est nécessairement le photographe) apparaissant sur l’image. Quatrièmement, sur toutes les photos, il est important pour les étudiants, en particulier les filles, de se présenter sous une apparence kawaii (pour les filles) ou kakkoii (pour les garçons).
34En résumé, les PO servent à montrer, à ceux qui sont restés au Japon, des scènes « exotiques » du Cambodge, les PTF sont utilisés comme données pour établir les rapports académiques et les PTA permettent d’entretenir des relations humaines. La présentation du corps en action apparaît donc nécessaire pour entretenir des liens d’amitié sur LINE.
35Ce sont des PTA qui interviennent directement dans l’interaction sociale. Ici, l’action des corps est qualifiée en termes de kawaii et de kakkoii. Le mot kawaii, pourtant polysémique et flou, s’applique à l’apparence des filles ou des choses qui sont mignonnes, esthétiques, sophistiquées, mais surtout sympathiques. Le mot kakkoii, également polysémique et flou, s’applique toutefois aussi bien aux femmes qu’aux hommes considérés comme cools ou sophistiqués, mais les femmes préfèrent généralement être qualifiées de kawaii plutôt que de kakkoii (Yomota, 2006 ; Hirano, 2019) [5]. Les deux appréciations désignées par ces termes semblent guider la conduite des étudiants sur les photos, en particulier les PTA. Si le mot kawaii leur sert à susciter la sympathie et à déclencher la conversation, le qualificatif kakkoii, provoque l’échange de commentaires entre camarades qui se comparent avec les images idéalisées de ce que représente être kakkoii. Par conséquent, les mots renforcent à la fois la narrativité photographique et leurs identités sexuées.
36Dans certains cas, les étudiants cherchent à se montrer kawaii ou kakkoii par des gestes exagérés, que Maître de Pembroke pourrait qualifier de rituels relationnels, des gestes quotidiens dotés de connotation culturelle (Maître de Pembroke, 2013) ; ces photos sont uniquement partagées avec les camarades sur place pour s’amuser et les étudiants reconnaissent avoir honte de les montrer à ceux qui ne participent pas à la même expérience. Ainsi, ces PTA aux gestes rituels constituent un secret partagé avec les camarades sur place, ce qui renforce le lien d’amitié entre individus réunis dans un pays étranger. La présentation exagérée de soi d’une manière kawaii et kakkoii est davantage mise en avant dans le cas des selfies, d’autant plus que, sur ces photos, le photographe est lui-même protagoniste de la photo, d’où le renforcement des liens d’amitié entre ceux qui apparaissent ensemble, les corps étant inévitablement rapprochés, sur le selfie.
37Les PTA sont donc prises et postées afin d’inviter les membres du groupe à interagir entre eux. Dans ce cas, la théâtralité est la nature essentielle des PTA.
5.2. Le corps et l’espace public
38M. Fried caractérise comme antithéâtrales la peinture et la photographie modernistes d’absorption où l’attention des personnages s’absorbe dans la scène de l’œuvre elle-même, et les valorise pour l’autosuffisance du sens intrinsèque de l’œuvre elle-même (meaningfulness), indépendamment des spectateurs. Par contre, il critique la peinture et la photographie théâtrales, où les personnages dans l’œuvre apparaissent conscients des spectateurs, comme soumis à des significations, extérieures à l’œuvre elle-même, parfois provenant de récits ou d’idées déjà existants au détriment du sens propre que génère l’œuvre. Concernant les photos des étudiants, les PT s’opposent au modernisme en ce sens. Mais en y regardant de plus près, la situation est plus complexe. Dans les PTA, les personnages cherchent à jouer l’image du kawaii ou du kakkoii, conformément à une idée de théâtralité, mais dans le but de provoquer la sympathie et l’échange réciproque des commentaires tout en annulant la dichotomie entre le personnage photographié et le spectateur. Ceci dit, l’utilisation des smartphones et de LINE introduit dans le monde social des étudiants le germe d’un autre modernisme que celui de Fried, le modernisme arendtien d’un espace composé d’échanges horizontaux qui génèrent de nouvelles significations.
39Selon l’étude de T. Kimura (Kimura, 2012) qui a exploré la nature de la sociabilité des natifs numériques au Japon, la sociabilité des jeunes nés après 1991 se caractérise par une attitude ambivalente : ils ont à la fois le désir de partager un moment d’excitation avec des amis en ligne, mais ils ont peur également d’essuyer un refus. Dans notre cas, l’image du kawaii ou du kakkoii suscite une excitation à la partager, mais sans craindre un refus parce qu’elle favorise plutôt une marque de sympathie auprès des destinataires. C’est dans ce contexte que se crée un espace public, si l’on reprend la terminologie de H. Arendt, non seulement par le croisement des regards, mais aussi par le déclenchement des commentaires et de narrations dialoguées, provoqués par les corps sexués en mouvement, tout en évitant le refus. Ici, comme le suggère T. Kimura (Kimura, 2012), un individu postmoderne, dont l’identité sociale reste indéterminée, a besoin d’une sympathie pour partager un moment. La nécessité du corps en mouvement, en état de stimulation prenant la forme de kawaii ou de kakkoii, témoigne de l’indispensabilité du corps physique pour inviter les gens à créer un espace partagé à travers la photographie numérique.
40Les étudiants ont donc besoin de la corporalité physique afin d’entretenir des relations intimes entre amis, même en ligne ; les réseaux sociaux revalorisent le corps. Leur souci de se montrer kawaii ou kakkoii déborde facilement du cadrage photographique ; la prise de photographie renforce l’emploi de ces qualificatifs sexués même dans les scènes quotidiennes, et constitue ainsi leur espace public.
41Pourtant, l’examen des photos publiées sur LINE nous présente un autre aspect concernant le partage de l’espace. Les paysans cambodgiens, auprès desquels les étudiants mènent l’enquête, n’apparaissent que sur les PTF et restent muets. La distance entre le photographe et les paysans est également manifeste entre les étudiants japonais et les paysans cambodgiens, bien que l’activité humanitaire cherche en principe à rapprocher les deux parties. Cette distance observée dans les PTF correspond à une relation de vouvoiement qui cherche à éviter les expressions de familiarité, tandis que celle dans les PTA exprime une relation de tutoiement (Brown & Levinson 1987). Cette distance est d’autant plus soulignée que les gestes rituels des étudiants ainsi que leurs recherches à être kawaii ou kakkoii sont destinés à renforcer le lien social entre ceux qui partagent les mêmes codes culturels, ce qui renforce la différence entre les deux cultures, et empêche, de fait, la constitution d’un espace public commun aux étudiants japonais et aux paysans cambodgiens. Cette distance s’explique non seulement par le fait que les séjours des étudiants en milieu rural soient de courtes durées (il est difficile de se familiariser en trois jours), mais surtout par la peur et l’hésitation que les étudiants éprouvent de partager des moments de stimulation avec des paysans en raison de la différence culturelle. Ainsi, le mode de communication habituelle des étudiants, observable à la fois en ligne et hors ligne, fait obstacle à l’échange interculturel, et donc à la constitution d’un espace arendtien dans cette activité humanitaire.
6. Conclusion
42Les photos numériques prises et postées sur LINE sont un des moyens indispensables, pour les jeunes étudiants japonais d’entretenir des relations humaines. Les étudiants sont soucieux de la dimension esthétique des photos, mais le souci communicatif l’emporte sur l’appréciation esthétique, ce qui montre un autre modernisme que celui défendu par M. Fried. Il s’agit de la création d’un espace communicatif et discursif. Dans cette dimension, la représentation corporelle en action se montre primordiale. Ainsi, avec l’utilisation des réseaux sociaux, le corps physique en mouvement, loin d’être annihilé, reste essentiel pour la communication virtuelle. Mais, tant que les étudiants s’enferment dans des gestes ritualisés culturels et dans le mode de communication habituel, l’espace commun ainsi développé ne peut pas devenir pleinement un espace arendtien.
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Date de mise en ligne : 20/11/2020
https://doi.org/10.3917/sta.129.0045