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Analyse sémiologique de l'activité d'un coureur de demi-fond en situation compétitive

Pages 7 à 23

Citer cet article


  • Berteloot, A.,
  • Trohel, J.
  • et Sève, C.
(2010). Analyse sémiologique de l'activité d'un coureur de demi-fond en situation compétitive. Staps, 90(4), 7-23. https://doi.org/10.3917/sta.090.0007.

  • Berteloot, Anne.,
  • et al.
« Analyse sémiologique de l'activité d'un coureur de demi-fond en situation compétitive ». Staps, 2010/4 n° 90, 2010. p.7-23. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-staps-2010-4-page-7?lang=fr.

  • BERTELOOT, Anne,
  • TROHEL, Jean
  • et SÈVE, Carole,
2010. Analyse sémiologique de l'activité d'un coureur de demi-fond en situation compétitive. Staps, 2010/4 n° 90, p.7-23. DOI : 10.3917/sta.090.0007. URL : https://shs.cairn.info/revue-staps-2010-4-page-7?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sta.090.0007


Notes

  • [1]
    Le lièvre en course à pied a notamment pour rôle de mener l’allure et de donner le rythme aux coureurs. Il est comme une « locomotive » poussant les coureurs à tenir une allure très rapide.
  • [2]
    Les temps donnés correspondent au temps de course d’Antoine.

1 – Introduction

1Les premiers travaux scientifiques relatifs à la performance en course de demi-fond et de fond se sont principalement intéressés aux dimensions bioénergétiques et physiologiques de l’activité des coureurs (pour une revue de littérature, voir Billat, 2001). Ces travaux ont fortement influencé et influencent encore aujourd’hui les méthodes de planification de l’entraînement et la détermination des formes de travail visant à optimiser le développement des qualités physiques sous-tendant la performance des coureurs (e.g., Astrand, Astrand, Christensen & Hedman, 1960 ; Billat & Koralsztein, 1996 ; Hubiche & Pradet, 1986 ; Piasenta, 1988). Bien que les facteurs d’ordre physiologique semblent déterminants pour la performance en course de demi-fond et de fond, divers travaux ont pointé l’importance de processus psychologiques, notamment ceux relatifs à la perception de l’effort, sur la performance en course de demi-fond.

2À titre d’illustration, des travaux scientifiques ont mis en évidence des stratégies cognitives visant à réguler et modifier la perception de l’effort. Deux types de stratégies cognitives, en lien avec le focus attentionnel, ont été identifiés : associative et dissociative. Ces termes apparaissent en 1977 dans les travaux de Morgan et Pollock (1977) avec une population de marathoniens montrant que la perception de l’effort est modulée par des stratégies cognitives (Crews, 1992). Ces stratégies renvoient à la notion de coping, c’est-à-dire à « l’ensemble des efforts cognitifs et comportementaux destinés à maîtriser, réduire ou tolérer les exigences internes ou externes qui menacent ou dépassent les ressources d’un individu » (Lazarus & Folkman, 1984). Ces stratégies, en diminuant la perception de l’effort, permettent aux athlètes de (mieux) faire face aux exigences d’épreuves sportives et d’améliorer leur performance (Crews, 1992 ; Morgan, O’Connor, Sparling & Pate, 1987). La perception de l’effort semble liée aux informations disponibles, notamment la vision et l’audition. Une réduction du champ visuel des coureurs, obligeant les athlètes à se centrer sur la piste, s’accompagne d’une diminution de la fatigue ressentie (Stones, 1980). De même, la musique permet également de réduire la douleur ressentie (Boutcher & Trenske, 1990).

3Si les études en psychologie du sport relatives à la course de demi-fond et de fond ont permis de mieux comprendre les liens entre performance et processus psychologiques, elles ne se sont pas intéressées à l’expérience vécue par les coureurs lors des courses. Cependant, de récents travaux dans le domaine du sport ont montré l’intérêt d’appréhender cette expérience. En s’attachant à la description de l’expérience vécue par les sportifs au cours de compétitions, ces études ont dévoilé des « composantes cachées de leur activité » (i.e., des composantes qui n’avaient pas été mises au jour par les études précédentes et qui étaient peu prises en compte par les entraîneurs) et ont ainsi permis la proposition de nouvelles conceptions d’aide à l’entraînement (e.g., Durand, Hauw, Leblanc, Saury & Sève, 2005). Par exemple en tennis de table, des études ont montré l’importance des composantes d’exploration et de dissimulation dans l’activité en match de pongistes de haut niveau et ont donné lieu à la conception de nouvelles formes d’entraînement (e.g., Sève, Poizat, Saury & Durand, 2006). De même en trampoline, la description de l’activité des trampolinistes en compétition a mis en évidence que celle-ci ne pouvait être réduite à la reproduction d’habiletés acquises lors de l’entraînement : elle intègre des processus d’ajustement au cours de la réalisation des sauts en fonction des ressentis (Hauw, Berthelot & Durand, 2003). Aussi l’objet de notre étude était de caractériser l’expérience vécue par des athlètes de demi-fond lors de compétitions afin de mieux comprendre leur activité.

4Les études s’attachant à la description de l’expérience en sport ont été conduites en référence au cadre du cours d’action (Theureau, 2004, 2006) qui permet de rendre compte de l’activité telle qu’elle est vécue par le sportif : le cours d’action restitue ce que l’athlète fait, pense, ressent, perçoit, prend en compte pour agir au cours d’une période d’activité.

5Le cadre théorique du cours d’action propose une analyse de l’activité au niveau où elle est significative pour l’acteur. Ce parti pris théorique repose sur l’hypothèse « autopoïetique ». Cette dernière se fonde sur l’idée que les systèmes vivants, et plus particulièrement l’activité humaine, sont autonomes et dynamiques (Theureau, 2006) : ils interagissent avec l’environnement au sein d’un « couplage structurel » asymétrique (Varela, 1989). Ce couplage est dit asymétrique en ce sens que l’individu n’interagit qu’avec les éléments qui sont signifiants et pertinents pour lui. L’activité est dite « auto-organisée » : elle n’est pas l’expression de plans prédéterminés issus de cognitions planificatrices. Les plans naissent de l’activité et sont remaniés en permanence en relation avec les événements rencontrés (Suchman, 1987). Dès lors, « l’organisation de l’action est conçue comme un système émergent in situ de la dynamique des interactions soit avec les autres soit avec l’environnement mais toujours à partir de la compréhension et signification pour l’acteur » (Conein & Jacopin, 1994).

6L’activité significative pour l’acteur constitue sa « conscience pré-réflexive » ou « expérience » (Theureau, 2004, 2006). Cet auteur définit celle-ci comme l’effet de surface de la dynamique du couplage structurel entre l’acteur et l’environnement : son contenu est la description de ce qui, en elle, est montrable, racontable et commentable par l’acteur à tout instant de son déroulement à un observateur interlocuteur moyennant des conditions favorables.

7Cette activité est appréhendée à l’aide d’un objet théorique particulier : le « cours d’action ». Il est possible de rendre compte de la façon dont un acteur construit un monde significatif au fur et à mesure de son activité, en documentant des unités de signification pour l’acteur, et non seulement des faits objectifs. Ce niveau particulier de l’activité permet des explications valides et utiles pour la connaissance de l’activité dans sa globalité (Theureau, 2006). Le cours d’action est constitué d’un enchaînement de différentes unités d’activité qui peuvent être des actions pratiques, de communications, des émotions, des focalisations, ou des interprétations. Ces unités sont la manifestation d’un signe, dit hexadique dans la mesure où il est constitué de six composantes : l’engagement, l’actualité potentielle, le référentiel, le représentamen, l’unité élémentaire du cours d’action, et l’interprétant (Theureau, 2006).

8Les trois premières composantes – l’engagement (E), l’actualité potentielle (A) et le référentiel (S) – constituent la « structure d’attente » de l’acteur qui délimite le champ des possibles pour l’acteur à chaque instant. Plus précisément, l’engagement (E) exprime les préoccupations significatives et saillantes du coureur à l’instant t. L’actualité potentielle (A) correspond aux attentes de l’acteur. Le référentiel (S) correspond aux connaissances, règles, principes relativement généraux, ou « usuels » (éventuellement habituels), mobilisés par l’acteur compte tenu de son engagement et de ses attentes à l’instant t.

9Les deux composantes suivantes – le représentamen (R), l’unité élémentaire (U) – constituent l’actualité de l’acteur à l’instant t. Le représentamen (R) correspond à ce qui, dans la situation à l’instant t considéré, est saillant et pertinent pour l’acteur. Il peut être un jugement perceptif, mnémonique ou proprioceptif. Il peut être un représentamen complexe constitué de plusieurs éléments significatifs. L’unité élémentaire du cours d’action (U) est la fraction de l’activité qui est montrée, racontée ou commentée par l’acteur. Elle peut être une construction symbolique, une action (pratique ou communication), une focalisation ou un sentiment.

10Enfin, l’interprétant (I) correspond à la validation ou à l’invalidation de connaissances antérieures et à la construction de nouvelles connaissances à l’instant t.

11Cet enchaînement d’unités forme une totalité dynamique, traduisant le caractère indissociable des processus affectifs, cognitifs et sensori-moteurs dans l’activité.

12En s’appuyant sur la théorie du cours d’action, cet article présente les principaux résultats d’une étude exploratoire menée en collaboration avec un athlète de demi-fond. Elle a analysé l’activité de ce coureur lors d’une course de 3000 mètres en salle en référence au cadre théorique et méthodologique du cours d’action. Plus précisément les questions de recherche qui nous animaient étaient les suivantes :

  • Quels sont les éléments significatifs dans l’action pris en compte par l’acteur lors de la course ?
  • Que perçoit l’athlète pendant sa course ?
  • Quels sont les modes d’engagements typiques de l’athlète lors de la course et leur évolution ?

2 – Méthode

2.1 – Participant et procédure

13Un coureur de demi-fond de niveau National 2 a été volontaire pour participer à cette étude. Âgé de 28 ans, ce coureur était classé parmi les vingt premiers Français pour l’épreuve de 3000 mètres en salle. Pour des raisons de confidentialité, nous avons modifié son prénom : son pseudonyme est Antoine.

14Le recueil des données s’est effectué lors du Championnat régional de Bretagne d’athlétisme en salle au début du mois de janvier 2007. Cette course était qualificative pour les Championnats de France Élite en salle. Elle s’est déroulée six jours après le championnat départemental de cross où Antoine avait remporté le cross long. Dix-neuf coureurs participaient aux 3000 mètres : ils étaient divisés en deux séries suivant leur niveau de performance. Antoine a couru dans la première série, composée de dix coureurs, dont cinq étaient de son club. Il était prévu que la course soit emmenée par un « lièvre » [ 1], Franck, qui était du même club qu’Antoine, sur les 1000 premiers mètres. Antoine connaissait ses adversaires et estimait qu’il devait figurer parmi les premiers de la course. Néanmoins, pour être dans le quota d’athlètes retenus pour les Championnats de France, Antoine savait qu’il devait réaliser une performance répondant aux minimas fixés par la fédération. Cette performance était de 8’12’’.

15Afin de réaliser ces minimas, Antoine avait prédéfini avec Julien (un autre coureur de son club) et son entraîneur, un « plan de course ». Celui-ci fixait les temps de passage à respecter (32’’-33’’ aux 200 mètres, 1’21’’ aux 500 mètres, 2’42’’-2’43’’ aux 1000 mètres pour un temps final de 8’08’’-8’10’’) et les « relais » entre Julien et Antoine. Ces derniers avaient prévu de prendre tous les 400 mètres la tête de course, afin d’emmener l’autre sur le bon tempo de course. Il s’agissait de continuer le « travail » du lièvre après que celui-ci se soit arrêté aux 1000 mètres. Antoine a terminé deuxième de la course avec une performance de 8’12’’14, derrière Julien qui a réalisé la performance de 8’10’’39.

2.2 – Recueil des données

16Deux types de données ont été recueillis : (a) des données d’observation et d’enregistrement lors de la compétition, et (b) des données de verbalisations lors d’un entretien post-course.

17Les données d’enregistrement audio-visuel pendant la compétition ont été recueillies à l’aide d’une caméra numérique. Elle était positionnée dans les gradins. La prise de vue a permis de suivre le déroulement chronologique de la séquence qui nous intéressait, c’est-à-dire la fin de l’échauffement, la course de 3000 mètres et le début de la récupération. La caméra était cadrée sur Antoine et son environnement proche. L’entraîneur d’Antoine était équipé d’un micro haute fréquence, qui, relié à cette caméra, permettait d’entendre ce qu’il disait à Antoine durant la course (consignes, encouragements, conseils). Il s’agissait de savoir si, dans la dynamique de la course, l’entraîneur était un élément clef de l’activité d’Antoine pendant la compétition.

18Les données de verbalisations ont été recueillies le lendemain de la course, au cours d’un entretien d’autoconfrontation (Theureau, 1992). Cet entretien a consisté à confronter Antoine à l’enregistrement de son activité, et aux verbalisations de son entraîneur durant celle-ci. Il lui a été demandé de décrire, au fur et à mesure du déroulement de la vidéo, ce qu’il faisait, pensait, prenait en compte, percevait ou ressentait lors de la course. Les questions portaient sur la description des actions et des événements vécus en évitant les demandes d’interprétation et les généralités (Theureau, 1992). Il s’agissait de renseigner l’ensemble des composantes du signe hexadique. La télécommande était utilisable par l’athlète et le chercheur. Ils pouvaient revenir en arrière ou interrompre le défilement de la vidéo à tout instant. La durée de l’entretien a été de quarante minutes. L’entretien a été enregistré intégralement à l’aide d’un dictaphone et d’une caméra.

2.3 – Traitement des données

19Les données ont été traitées en trois étapes : (a) la construction de la chronique de la course, (b) la construction du cours d’action du coureur, et (c) l’identification des engagements typiques et des représentamens typiques du coureur.

2.3.1 – Construction de la chronique de la course

20Cette étape a consisté à reporter dans un tableau et à placer en vis-à-vis la description des actions du coureur lors de la course et les verbalisations d’Antoine au cours de l’entretien. La première colonne présente une description des comportements d’Antoine et des autres coureurs à proximité. La deuxième colonne présente la retranscription verbatim des verbalisations du coureur au cours de l’entretien d’autoconfrontation (tableau 1).

Tableau 1

Extrait de la chronique de course d’Antoine

Tableau avec distances, événements observables et verbalisations d'Antoine.
Distance (mètres) Événements et comportements observables Verbalisations d’Antoine 0 Annonce par le starter des ordres de course Antoine s’élance et se rabat dans le 1er couloir Là, c’est le départ, je suis bien parti. C’est bien parti vite… j’essaie direct de me placer pas trop mal 50 Antoine se place en 3e position derrière le lièvre et un autre coureur près de la corde Frank est devant. J’essaie de me caler derrière lui. Mais là, il y a un gars qui s’est placé entre nous. Donc après, on s’est calé derrière lui. Puis après, j’attends le premier tour pour savoir si je suis dans les temps. Il nous a un peu énervé au départ… bah il s’est mis entre nous. Frank, c’était pour nous, c’était un peu pour nous quand même, pour nous aider à partir sur le bon rythme sans trop se fatiguer… Et lui, direct, il s’est placé entre les deux. 100 Antoine court en 3e position derrière le lièvre et un adversaire Là, je pense à courir… sachant que maintenant c’est placé comme ça, je reste comme ça. J’essaie de suivre Franck, de rester au plus près de lui, même si le petit là…

Extrait de la chronique de course d’Antoine

2.3.2 – Construction du cours d’action du coureur

21Cette étape a consisté à reconstruire l’enchaînement des unités d’activité constituant le cours d’action du coureur. Ces composantes ont été identifiées sur la base des données d’enregistrement et de verbalisation recueillies et d’un questionnement spécifique (tableaux 2 et 3) (Trohel, 2005).

Tableau 2

Guide d’entretien d’autoconfrontation / signe hexadique, d’après Trohel (2005)

Tableau avec des éléments de signe et des questions correspondantes pour l'autoconfrontation.
Élément du signe Questions Engagement Là, qu’est-ce qu’il se passait pour toi ? Quelles étaient tes préoccupations ? Que cherchais-tu à faire ?… Actualité potentielle Là, à quoi t’attendais-tu ? T’attendais-tu à quelque chose de particulier ? Comment cela se passe pour toi ?… Référentiel Qu’est-ce qui t’a conduit à agir ainsi ? Qu’est-ce qui te fait dire cela ? Comment savais-tu que ?… Représentamen Qu’est-ce que tu prenais en compte dans la situation ? À quoi t’intéressais-tu, quel aspects étaient importants pour toi à ce moment ?… Unité élémentaire du cours d’action Qu’est-ce que tu fais, là ? Qu’est-ce que tu dis, à qui ?… Sur quoi te focalises-tu, à quoi prêtes-tu attention ? Qu’est-ce que tu te dis ? Comment tu vois la situation ? Qu’estce que cela te fait dire ? Qu’est-ce que tu ressens ? Comment te sens-tu ? Comment vistu cela ? Interprétant Ça, tu le savais ou tu le découvres là ? C’est nouveau pour toi cela ?…

Guide d’entretien d’autoconfrontation / signe hexadique, d’après Trohel (2005)

Tableau 3

Extrait du cours d’action d’Antoine

Tableau avec des annotations et des signes hexadiques pour un cours d'action.
Événements et comportements observables Annonce par le starter des ordres de course. Antoine s’élance et se rabat dans le 1er couloir. Signe hexadique 1 U : Fait un départ rapide en se rabattant vers la corde R : Le lièvre E : Partir vite pour bien se placer A : Se placer derrière le lièvre S : Il est plus facile de suivre le lièvre plutôt que de mener, il donne le bon tempo de course I : Non identifié

Extrait du cours d’action d’Antoine

2.3.3 – Identification des engagements typiques et des représentamens typiques

22De manière générale, le caractère typique d’une expérience peut être inféré grâce à : (a) une catégorisation sur la base de récurrences dans les expériences identifiées dans l’ensemble du cours d’action, et/ou (b) l’énonciation, lors de l’autoconfrontation, par l’acteur lui-même du caractère typique de son expérience (e.g., « Là, c’est encore pareil que tout à l’heure », « Là, c’est toujours la même chose »). Lors de notre traitement nous nous sommes appuyés sur un processus de catégorisation pour identifier les engagements typiques et les représentamens typiques.

23Dans un premier temps, une comparaison des engagements des signes hexadiques du cours d’action du coureur a été menée afin de regrouper dans une catégorie d’un niveau de généralité supérieur, les engagements relevant d’un thème commun (i.e., un engagement typique). Chaque engagement typique a été nommé de manière à rendre compte de la similarité des engagements relevant de ce thème.

24À titre d’illustration, les engagements « Prendre le relais », « Respecter les temps de passage aux 500 mètres », « Coller Julien » ont été classés dans le même engagement typique nommé « Respecter le plan de course défini avec Julien et leur entraîneur ».

25Dans un deuxième temps, une comparaison des représentamens des signes hexadiques du cours d’action du coureur a été menée afin de regrouper dans une catégorie d’un niveau de généralité supérieur, les représentamens relevant d’un thème commun (i.e., un représentamen typique). Chaque représentamen typique a été nommé de manière à rendre compte de la similarité des représentamens relevant de ce thème. À titre d’illustration, les représentamens « le lièvre », « Julien », « un adversaire » ont été classés dans le même représentamen typique nommé « autres coureurs ».

3 – Résultats

26Les résultats sont présentés en cinq temps : (a) les engagements typiques du coureur, (b) leur ordonnancement temporel lors de la course, (c) les représentamens significatifs pour le coureur, (d) leur ordonnancement temporel lors de la course, et (e) les conflits de significations dans l’activité du coureur.

3.1 – Les engagements typiques du coureur

27L’analyse a permis d’identifier cinq engagements typiques chez le coureur durant le 3000 mètres. Ces engagements sont (a) prendre un bon départ, (b) respecter le plan de course défini avec Julien et son entraîneur, (c) courir de manière efficace et économe, (d) courir en fonction de ses ressentis, et (e) évaluer la situation.

28Antoine a présenté l’engagement typique « prendre un bon départ » à partir de son arrivée sur la piste jusqu’au coup de pistolet du starter. Lorsqu’il présentait cet engagement, Antoine cherchait à contrôler tous les éléments pouvant perturber son début de course, il pensait à se placer en première ligne derrière Franck (le lièvre), à partir vite et à se dégager du peloton pour ne pas être gêné par les autres coureurs. En témoigne l’extrait d’autoconfrontation suivant au cours duquel Antoine commente son activité alors qu’il est sur la ligne de départ : « Là, je ne pense qu’à une seule chose, c’est à bien me placer, être derrière Franck, pour prendre un bon départ (0’) [2]. » À titre d’illustration, les différents engagements rassemblés dans cette catégorie « prendre un bon départ » sont « être attentif aux ordres du starter », « se placer en première ligne », « neutraliser ce qui pourrait perturber le bon fonctionnement de la course » et « rester échauffé pour partir vite ».

29Lorsqu’il présentait l’engagement typique « respecter le plan de course défini avec Julien et son entraîneur », Antoine cherchait à appliquer les consignes définies avant la course avec son entraîneur et Julien. Il s’agissait de respecter des temps de passage à chaque tour et à chaque 500 mètres, et de réaliser les enchaînements de relais avec Julien prévus tous les 400 mètres. Bien que ce plan se soit avéré parfois difficile à suivre pour Antoine au regard de son état de forme, il tentait quand même de le respecter. En témoigne l’extrait d’autoconfrontation suivant au cours duquel Antoine commente son activité alors qu’il prend le premier relais (aux 1300 mètres) : « Là, je ne suis pas facile… j’ai le souffle court… mais bon, comme on s’était dit qu’on se relayait, j’ai essayé quand même de doubler Julien (3’28). » Les différents engagements rassemblés dans cette catégorie « respecter le plan de course » sont « se placer derrière le lièvre », « respecter les temps de passage », « suivre Julien », « prendre un relais tous les 400 mètres » et « se faire relayer par Julien ».

30Lorsqu’il présentait l’engagement typique « courir de manière efficace et économe », Antoine cherchait à courir avec une aisance dans ses foulées et dans sa respiration (souffle long, respiration régulière). En témoigne l’extrait d’autoconfrontation suivant au cours duquel Antoine commente son activité alors qu’il suit le lièvre et un adversaire (aux 550 mètres) : « Là, j’essaie de garder le souffle long (1’29). » Les différents engagements rassemblés dans cette catégorie « courir de manière efficace et économe » sont « maintenir une aisance respiratoire et musculaire le plus longtemps possible » et « être relâché ».

31Lorsqu’il présentait l’engagement typique « courir en fonction de ses ressentis », Antoine cherchait à adapter son allure de course en fonction de ce qu’il percevait chez les autres coureurs, et de ses propres sensations musculaires et respiratoires. Quand il ressentait des sensations de facilité (e.g., aisance dans la foulée et dans la respiration) dans la course, il cherchait à accélérer et/ou doubler des adversaires, même si ses temps de passages correspondaient à ceux prévus par le plan de course. À l’inverse, il ralentissait et s’éloignait de quelques mètres de Julien quand il se sentait « être dans le dur ». En témoigne l’extrait d’autoconfrontation suivant au cours duquel Antoine commente son activité lorsqu’il perçoit son entraîneur lui demander de prendre le relais (aux 2000 mètres) : « Là, j’entends qu’il me demande de prendre le relais, mais je ne peux pas aller plus vite, je ralentis même (5’25). » Les différents engagements rassemblés dans cette catégorie « courir en fonction de ses ressentis » sont « coller le lièvre pour que cela soit plus facile » et « lutter contre la fatigue ».

32Lorsqu’il présentait l’engagement « évaluer la situation », Antoine cherchait à prélever des indices internes (ses sensations musculaires, son souffle) ou externes (temps de passage, adversaires, commentaires de l’entraîneur). Ceci lui permettait de comparer ses propres perceptions avec des indices objectifs de la course (le temps de passage, sa position par rapport à Julien). En témoigne l’extrait d’autoconfrontation suivant qui correspond à un moment de la course où, bien qu’Antoine soit dans les temps de passage définis par le plan de course, la perception de ses sensations l’amène à penser qu’il ne fera pas aussi bien que le temps qu’il a réalisé l’année précédente lors de cette même compétition : « 4’03-4’04… là, je me suis dit que mon chrono de l’année dernière, je ne le ferai pas cette année. Enfin, je ne le ferai pas aujourd’hui… Quand tu as les jambes qui piquent au bout de 1500 mètres et qu’il te reste la moitié, tu te dis que… ce serait étonnant que tu ailles plus vite après (4’04). » Les différents engagements rassemblés dans cette catégorie « évaluer la situation » sont « identifier le moment opportun pour accélérer » et « comparer ses ressentis et les temps de passage ».

3.2 – Ordonnancement temporel des engagements typiques au cours de la course

33La représentation graphique de l’ordonnancement temporel des engagements typiques d’Antoine lors de la course met en évidence cinq phases se caractérisant chacune par un faisceau d’engagements typiques spécifique (figure 1).

Figure 1

Ordonnancement temporel des engagements typiques d’Antoine lors de la course

Description de l'image par IA : Graphique montrant les engagements d'Antoine sur différentes distances en mètres, avec des phases de course allant de 1 à 5.

Ordonnancement temporel des engagements typiques d’Antoine lors de la course

Légende : 1 = prendre un bon départ, 2 = respecter le plan de course, 3 = Courir de manière efficace et économe, 4 = Courir en fonction de ses ressentis, 5 = Évaluer la situation

34La Phase 1 a commencé lorsqu’Antoine s’est approché de la ligne de départ pour l’appel des coureurs par les officiels et s’est terminée au moment où Antoine est parti aux ordres de course annoncés par le starter. Lors de cette phase, Antoine présentait l’engagement typique « prendre un bon départ », alternant des phases de course, de marche, d’étirements, de concentration. En témoigne l’extrait d’autoconfrontation suivant : « Je commence à faire des étirements… j’ai toujours l’impression d’avoir mal aux jambes avant les courses… et aussi j’essaie de me concentrer. Et là, je ne pense qu’à une seule chose, c’est à bien me placer, derrière celui qui nous emmène, Frank (0’). »

35La Phase 2 a débuté au moment où Antoine s’est élancé sur la piste et s’est terminée aux 1000 mètres. Lors de cette phase les engagements typiques d’Antoine ont alterné entre (a) respecter le plan de course, (b) courir de manière efficace et économe, et (c) courir en fonction de ses ressentis. Lors de cette phase, l’engagement prioritaire d’Antoine était de respecter le plan de course qu’il avait défini avant la course avec son entraîneur et Julien. Antoine cherchait à se repérer par rapport au lièvre. Le lièvre devait donner l’allure : il s’agissait de respecter scrupuleusement les temps de passage. Dans le même temps, Antoine cherchait à courir de manière efficace et économe : par exemple, il se décalait sur l’extérieur dans les lignes droites pour ne pas taper dans les pieds du coureur de devant et pour avoir une aisance dans ses foulées. Il cherchait également à « courir en fonction de ses ressentis », mais cette préoccupation était quelquefois contrariée par le respect du plan de course. En témoigne l’extrait d’autoconfrontation suivant : « Je regarde Frank hein. Je fais attention aussi à ne pas aller trop vite, pour ne pas taper dans celui qui est devant nous. Surtout quand ça ne va pas vite… enfin pas vite… on est facile là… là, je me suis même dit que ça n’allait pas vite. Je voulais passer devant le deuxième… je trouvais que ça n’allait pas vite mais quand je voyais les chronos, ça allait quand même vite donc… on est passé en 1’20 aux 500… donc ça ne sert à rien d’aller plus vite (1’20). »

36La Phase 3 a duré des 1000 mètres aux 1500 mètres. Si Antoine continuait à essayer de respecter le plan de course, il a également commencé à évaluer la situation. Lors de son passage aux 1000 mètres, Antoine a évalué ses sensations musculaires et les a comparées à son temps de passage. Il a fait une comparaison par rapport à sa course de l’année précédente lors de laquelle il avait battu son record : « Au bout de 1000 mètres, je commençais à avoir mal aux pattes déjà… enfin je les sens. C’est là que je me suis dit que je n’étais pas aussi facile que l’année dernière, où j’avais fait 8’08, où je m’étais baladé jusqu’aux 2200 mètres (2’42). » Même s’il ne se sentait pas très bien et estimait « courir dans le dur », Antoine pensait néanmoins à respecter le plan, notamment à prendre un relais à son coéquipier. Aux 1500 mètres, Antoine a perçu une contradiction entre ses propres perceptions et le temps de passage : ses sensations étaient mauvaises alors que son temps de passage était bon. Dans cette seconde phase, Antoine décrit lors de l’entretien que : « Ça fait déjà un tour ou deux que j’ai mal aux jambes. Mais bon, comme j’ai dit à Julien que… Il ne va pas courir tout seul toute la course quand même, donc… Si on peut s’aider… Puis après, c’est dans la tête aussi, il faut aussi se faire mal, il ne faut pas se laisser aller (4’04). » L’engagement typique « respecter le plan de course » prédomine.

37La Phase 4 a débuté aux 1500 mètres et s’est terminée aux 2500 mètres. Lors de cette phase, les engagements typiques d’Antoine alternaient continuellement entre « courir en fonction de ses ressentis » et « respecter le plan défini avec Julien et son entraîneur ». Cette phase a commencé lorsque son coéquipier (Julien) l’a doublé pour prendre le second relais. Dès lors, il a « décroché » (i.e., s’est laissé distancé par Julien) et « recollé » (i.e., revenu à la hauteur de Julien) à cinq reprises. Lors de cette phase, Antoine a ressenti des sensations de pénibilité : il était partagé entre le respect du plan de course et courir en fonction de ses sensations.

38La Phase 5 a commencé aux 2500 mètres et a duré jusqu’à la fin de course. Durant ces 500 derniers mètres, le respect du plan n’était plus une préoccupation pour Julien. Il cherchait le moment opportun pour pouvoir accélérer en évaluant la situation et ses ressentis. En témoigne l’extrait d’autoconfrontation suivant : « Comme sur un 1500 en plein air, tu accélères aux derniers 500. C’est souvent aux dernierx 500 que tu fais un gros chrono… mais là, en salle, il reste deux tours et demi, ce n’est pas du tout pareil… enfin moi, c’est ce que je me suis dit… j’accélérerai aux deux tours… deux tours là c’est long je trouve. Je me suis dit “j’attends le 300 m” […] là, il reste un tour… je relance quand même comme je peux… mais c’est dur quand même (6’49). »

3.3 – Les représentamens typiques pour le coureur

39L’analyse a donné lieu à l’identification de quatre représentamens typiques pour Antoine lors de la course : (a) ses sensations, (b) le chronomètre, (c) les autres coureurs et (d) l’entraîneur.

40Le représentamen typique « sensations » regroupe les représentamens correspondant aux indices internes perçus et pris en compte par Antoine pendant la course. Ces indices concernaient des éléments relatifs à des sensations musculaires et respiratoires. Antoine prenait en compte ces sensations pour réguler son allure de course. Au moment du deuxième relais, Antoine a perçu qu’il avait les « jambes qui piquent » et le « souffle court », il a ralenti son allure de course alors qu’il aurait dû accélérer pour prendre un relais à Julien. Sur la base de ces sensations, Antoine estimait « qu’il était facile » ou « qu’il courait dans le dur », et formulait des expectations pour la suite de la course. À titre d’illustration, aux 1500 mètres, Antoine a ressenti des sensations de fatigue musculaire alors qu’il lui restait la moitié de la course à réaliser, en conséquent, il a estimé qu’il avait peu de chance d’accélérer son allure lors du deuxième 1500 mètres.

41Le représentamen typique « autres coureurs » regroupe les représentamens relatifs à d’autres coureurs de la course. Lors de cette course, tous les autres coureurs n’ont pas été signifiants pour Antoine mais seulement certains d’entre eux : Franck (le lièvre), Julien et quelques adversaires. Franck a essentiellement été pris en compte par Antoine lors du début de la course. Il avait été prévu par l’entraîneur que Franck « emmène » Antoine et Julien sur l’allure de 2’42’’ aux 1000 mètres : il a fait signe pour ces coureurs au départ de la course et jusqu’au moment où il a arrêté, aux 900 mètres. Julien a été pris en compte tout au long de la course par Antoine. Ils devaient « se relayer » tous les 400 mètres, dès que le lièvre s’était arrêté de courir et de les « emmener » en imposant un rythme de course. Aussi tous les 400 mètres (soit tous les deux tours), le coureur qui était devant s’écartait légèrement sur l’extérieur du couloir de la piste pour donner le signal à l’autre et pour que celui-ci puisse le doubler plus aisément. Les autres coureurs ont essentiellement été pris en compte par Antoine lorsqu’ils étaient susceptibles de le gêner ; par exemple, lorsqu’un adversaire est venu perturber Antoine en s’intercalant entre lui et le lièvre dès le début de la course. Les adversaires qui sont restés derrière Antoine tout au long de la course n’ont pas fait signe pour lui.

42Le représentamen typique « temps de passage » regroupe les représentamens relatifs à des données objectives auxquelles Antoine avait accès pendant la course lui permettant de connaître ses temps de passage.

43Le représentamen typique « l’entraîneur » regroupe les représentamens relatifs à l’entraîneur. Présent lors de la course et situé sur le bord de piste, il a fait de nombreux gestes et émis de nombreuses verbalisations lors de la course (en termes de techniques de course, de relâchement, d’encouragements, de temps de passage). Ce représentamen n’apparaît que dans deux unités du cours d’action d’Antoine. Un grand nombre de communications et de comportements de l’entraîneur n’ont pas été perçus ou perçus comme significatifs par le coureur.

3.4 – Ordonnancement temporel des représentamens typiques au cours de la course

44La représentation graphique de l’ordonnancement temporel des représentamens typiques d’Antoine lors de la course met en évidence l’alternance des éléments qu’il prend en compte (figure 2).

Figure 2

Ordonnancement temporel des représentamens typiques d’Antoine pendant la course

Description de l'image par IA : Graphique montrant des points sur quatre lignes horizontales, représentant différentes catégories sur une distance en mètres.

Ordonnancement temporel des représentamens typiques d’Antoine pendant la course

Légende : 1 = sensations, 2 = chronomètre, 3 = autres coureurs, 4 = entraîneur

45Lors de la course, Antoine a pris en compte alternativement des éléments faisant référence à ses sensations, aux temps de passage, et aux autres coureurs. L’ordonnancement temporel des représentamens révèle la prédominance d’une attention portée sur les autres coureurs (notamment à Franck et Julien) tout au long de la course, sauf dans le dernier 500 mètres. À cet instant de la course, Antoine a estimé qu’il devait « donner son maximum » et terminer la course en allant le plus vite possible. Il a moins pris en compte les autres coureurs et s’est focalisé davantage sur ses propres sensations de manière à « relancer » (i.e., accélérer) pour finir sa course le plus vite possible. Les sensations ont aussi été significatives avant le départ et au début du 3000 mètres. Antoine a déclaré, au cours de l’entretien, avoir systématiquement l’impression d’avoir mal aux jambes avant les courses, or il s’agit selon lui d’un élément essentiel pour faire une bonne performance, preuve qu’il était particulièrement attentif à ses sensations. Le temps de passage a été pris en compte lors de moments clés de la course pour l’athlète et notamment à chaque 500 mètres. Ces temps de passage ont constitué des repères facilement utilisables pour prévoir le temps de passage aux 1000 mètres et donc le temps aux 3000 mètres. Concernant l’entraîneur, ses verbalisations et comportements ont rarement fait signe pour Antoine, seulement deux fois au cours de la course. La première fois, ce fut aux 1250 mètres pour lui demander de prendre un relais à Julien. Antoine présentait déjà l’engagement typique « respect du plan de course ». La demande de son entraîneur a coïncidé avec son engagement et il a accéléré pour passer devant Julien. La deuxième fois, aux 1650 mètres, il s’agissait aussi du rappel du plan de course. Cette demande est intervenue à un moment où Antoine s’éloignait de Julien : il présentait l’engagement typique « courir en fonction de ses ressentis ». Quand l’entraîneur lui a demandé de prendre un relais, le coureur a accéléré pour coller Julien et tenter de respecter le plan de course.

3.5 – Les conflits dans l’activité d’Antoine

46Nos résultats ont pointé des « conflits de signification » au cours de la course. Ces conflits étaient dus à la prise en compte simultanée de plusieurs éléments sur la base desquels le coureur construisait différentes interprétations conduisant à des possibilités d’actions ne pouvant être réalisées dans le même temps. Antoine choisissait l’un de ces possibles en relation avec son mode d’engagement et sa perception de la situation. Nous avons observé 12 conflits de signification lors de la course.

47À titre d’illustration, aux 1600 mètres, Antoine éprouvait des sensations de fatigue avec un « souffle court » et des « jambes qui piquent » et courait en fonction de ses ressentis. À ce moment, il a perçu que son entraîneur l’encourageait à « coller » Julien. Il a interprété ces propos comme une demande implicite d’accélération de son allure de course. Aussi, à cet instant, deux éléments ont fait signe pour Antoine et se sont accompagnés de deux significations différentes : la demande d’accélération de l’entraîneur, et ses propres sensations sur la base desquelles il estimait qu’il ne devait pas accélérer. La combinaison de ces deux représentamens (« Mauvaises sensations », « Demande de la part de l’entraîneur d’accélérer ») a ainsi provoqué un conflit de significations : il pouvait soit accélérer comme le demandait l’entraîneur, soit continuer à courir en fonction de ses ressentis et ne pas accélérer. Il a choisi d’accélérer pour être « emmené » par Julien et tenter de respecter de nouveau le plan de course. Ce représentamen (« Demande de la part de l’entraîneur d’accélérer ») a ainsi modifié son engagement de « courir en fonction de ses ressentis » à « respecter le plan ».

48De même, plus tard dans la course, aux 2200 mètres, Julien s’est retourné et a regardé Antoine. Celui-ci a interprété ce comportement comme une demande implicite de la part de Julien de le doubler et prendre le relais. À cet instant, ses propres sensations étaient aussi significatives, il sentait qu’il « courait dans le dur ». Les deux éléments qui faisaient signe, s’accompagnaient de deux significations différentes : le comportement de Julien qui, selon lui, traduisait une demande implicite de prise de relais, et ses propres sensations sur la base desquelles il estimait qu’il ne devait pas accélérer. Antoine a été amené à « évaluer la situation » pour choisir entre : prendre le relais et respecter le plan au détriment de ses sensations, ou être à l’écoute de ses sensations et ne pas accélérer au détriment du respect du plan. Cette fois, le coureur a choisi de ne pas accélérer car il ne se sentait pas capable d’emmener Julien sur l’allure : « Je l’aurais ralenti, donc ça ne servait à rien (6’01). »

4 – Discussion

4.1 – La prise en considération conflictuelle de représentamens de nature intrinsèque et extrinsèque

49L’analyse du cours d’action d’Antoine révèle que le coureur est sans cesse en conflit entre des représentamens de nature intrinsèque (ses sensations musculaires et respiratoires, son aisance) et des représentamens de nature extrinsèque (temps de passage, autres coureurs, entraîneur).

50L’analyse de l’évolution du faisceau d’engagements d’Antoine a permis de repérer différentes phases caractéristiques dans la course liées à la prise en compte de ces deux types de représentamens. Les représentamens de nature extrinsèque correspondent à des temps de passage et à des distances caractéristiques (e.g., 500 mètres, 1000 mètres, 1500 mètres, etc.) dans la course. Antoine avait construit ces repères objectifs avant la course sur la base du plan défini avec Julien et son entraîneur, de ses connaissances et de ses expériences antérieures. Les représentamens de nature intrinsèque renvoient à des perceptions internes et subjectives. Difficilement prévisibles, elles étaient perçues au cours même de l’activité. Antoine prenait en compte ces différents représentamens pour réguler son allure de course. Ces deux types de représentamens (extrinsèques vs intrinsèques) avaient plus ou moins d’importance selon les jugements portés par Antoine sur la situation et influaient sur son mode d’engagement.

51À titre d’illustration, aux 1200 mètres, Antoine a régulé son allure en fonction d’indices objectifs : il a accéléré pour prendre un relais à Julien alors même qu’il percevait « courir dans le dur ». À l’inverse, aux 2000 mètres, alors que son temps de passage correspondait au plan de course, Antoine a choisi de courir en fonction de ses sensations subjectives : il n’a pas pris le relais à Julien et est resté derrière lui. L’activité d’Antoine au cours du 3000 mètres a ainsi résulté d’adaptations et d’ajustements permanents en relation avec la construction de significations.

52Sur la base de cette construction de significations, Antoine anticipait son temps final de course et ajustait son allure de course. À un même instant, Antoine pouvait construire des significations différentes conduisant à des possibles d’actions ne pouvant être réalisés dans le même temps. De ce fait, pendant la course, l’athlète a été amené à faire des choix et à prendre des décisions sur la base de différentes informations contextuelles significatives. Plusieurs fois, il a dû choisir entre réguler son allure de manière à respecter le plan de course pour essayer de réaliser le temps aux 3000 mètres qu’il avait prévu avant la course, ou modifier son allure en fonction de ses ressentis afin de réaliser la meilleure performance possible.

53À titre d’illustration, Antoine, alors qu’il était à mi-parcours de cette course, a fait référence, pour évaluer la situation actuelle, aux sensations qu’il avait ressenties lors de la compétition de l’année précédente. Il a estimé, sur la base de la comparaison de ces sensations avec celles qu’il ressentait, qu’il ne pourrait pas réaliser son « chrono » de l’année dernière. Dès lors, il a été confronté à un conflit de significations entre « respecter le plan de course défini » et « courir en fonction de ses ressentis ». Antoine, après avoir essayé à plusieurs reprises de respecter le plan et les temps de passage, a décidé de courir davantage en fonction de ses ressentis. Cette dynamique de modification de l’engagement d’Antoine au cours même de la course pointe la prise en compte conflictuelle de représentamens de nature différente.

54Nos résultats peuvent être mis en relation avec ceux de différents travaux s’étant attachés aux stratégies des coureurs de demi-fond, notamment ceux de Crews (1992) qui montrent que les athlètes se focalisent préférentiellement soit sur leurs propres sensations, soit sur des éléments « distrayants » autres que des signaux physiologiques (pour une revue de littérature, voir El Ali, 2006). Si nos résultats confirment qu’un coureur prend simultanément en compte des indices environnementaux (le temps de passage, les autres coureurs, l’entraîneur) et des indices internes (ses propres sensations), ils permettent également de préciser les relations entre les éléments préférentiellement pris en compte au cours de l’action et les choix d’action du coureur. La performance en demi-fond dépend, entre autres, de la capacité à interpréter la situation, à porter des jugements pertinents, et à modifier son engagement en fonction de l’évolution de la situation. Un des ressorts de l’expertise d’un coureur de demi-fond nous semble ainsi résider dans sa capacité à gérer des dilemmes occasionnés par la prise en compte de différents éléments au cours même de la course.

4.2 – Le statut du plan de course

55Nos résultats montrent que l’activité d’Antoine ne s’est pas réduite à l’application d’un plan de course mais qu’elle s’est également déployée en relation avec la prise en compte d’autres éléments. Si le respect du plan de course a été déterminant dans l’activité d’Antoine au cours du 3000 mètres, au fur et à mesure du déroulement de la course, des éléments (essentiellement des sensations) l’ont amené à s’en détacher.

56Bien souvent, le plan est conçu comme une aide à la performance en ce sens qu’il fournit à l’athlète des buts clairs et précis (Fleurance, 1998 ; Weinberg & Gould, 1997). Nos résultats permettent de préciser en quoi le plan de course a aidé Antoine. Le plan de course correspond à une course idéale : il a permis à Antoine d’évaluer en permanence, au cours de sa course, sa performance actuelle grâce à des « balises temporelles » qui jalonnaient les 3000 mètres. Il a constitué un point de repère pour juger de ses sensations et prévoir la performance finale. En comparant les temps de passage avec les sensations ressenties, Antoine a jugé de son état de forme, réalisé des choix d’allure et estimé son temps final. En somme, le plan de course a aidé Antoine à s’adapter de manière pertinente aux sensations qu’il éprouvait afin de réaliser le meilleur temps possible. Ces résultats rejoignent ceux de Hauw et Durand (2004) en trampoline qui montrent que les trampolinistes exécutent leur enchaînement en fonction de routines qui traduisent une construction individuelle du mouvement idéal. La routine sert de référence au sportif dans l’action et lui permet de s’ajuster en permanence en fonction de l’interprétation de ses ressentis. Le coureur, tout comme le trampoliniste, s’engage dans l’action avec un schéma idéal de performance, construit à partir de données objectives (e.g., temps de passage) et subjectives (e.g., expériences antérieures), duquel il cherche à se rapprocher pendant l’action grâce à des adaptations opportunistes. Aussi nous pouvons concevoir ce plan initial (temps de passage, relais, etc.) comme une ressource pour l’activité du coureur, en ce sens qu’il facilite son adaptation au cours même de l’action (Suchman, 1987).

4.3 – L’aspect individuel-collectif de l’activité du coureur en compétition

57Nos résultats ont montré que l’activité d’Antoine s’est déployée essentiellement en relation avec le plan de course et les sensations subjectives. Cependant, le plan de course fait intervenir un aspect collectif important dans la mesure où il concerne Franck (le lièvre), l’entraîneur et surtout Julien.

58Franck a constitué une aide pour le respect du plan de course. Le lièvre a pour rôle de donner le tempo de la course : de plus en plus présent dans les courses de demi-fond, il apparaît comme une réelle « technique athlétique » reflétant une division du travail au sein d’une activité collective (Héas & Bodin, 2006). Lors de cette course, Franck a joué un rôle d’aide à la performance pour Antoine, il lui a permis de réguler son allure lors des 900 premiers mètres : au cours de cette période de course, Antoine a eu la sensation de courir aisément. Julien, jusqu’aux 2500 mètres, a également aidé Antoine pour le respect du plan de course. Le respect de l’alternance des relais a conduit Antoine à ne pas ralentir malgré les sensations de douleur ressenties et à adopter une allure de course correspondant aux temps de passage prévus. Si en course de demi-fond, l’affrontement est indirect, certaines stratégies peuvent permettre de perturber l’adversaire. Bien que la gêne volontaire soit interdite par le règlement fédéral, un coureur peut perturber le déroulement de la course en contrariant le plan d’un ou de plusieurs athlètes. Par exemple, le coureur qui est venu s’intercaler entre Antoine et le lièvre a perturbé le plan de course et a obligé Antoine à s’adapter à cet imprévu. Lors de la course, Antoine a également pris des décisions en fonction de l’aide ou de la gêne qu’il pensait apporter à Julien qui avait un statut de co-équipier. Par exemple, il a décidé, aux 1650 mètres, de ne pas prendre le relais à Julien car il l’aurait ralenti.

59Aussi, bien que dans cette course Antoine courait davantage pour le temps final que pour la place, nos résultats ont mis en évidence qu’il n’a pas couru seul avec (ou contre) un chronomètre mais avec (et contre) d’autres coureurs. La « présence » d’autres coureurs dans l’activité d’Antoine met en évidence la dimension collective de l’activité des coureurs de demi-fond. Ceux-ci n’agissent pas exclusivement en référence à un chronomètre et à des sensations mais aussi en relation avec autrui. Les autres coureurs peuvent diminuer l’incertitude de la course (e.g., le lièvre) ou au contraire générer des imprévus. L’activité des coureurs de demi-fond s’inscrit dans un contexte physique et spatial (les temps de course aux 500 mètres, 1000 mètres, etc.) mais aussi social (suivre le lièvre, ne pas gêner ses co-équipiers).

4.4 – Quelques pistes de propositions pratiques

60Les résultats de notre étude permettent d’envisager quelques pistes de propositions pratiques. Celles-ci s’organisent autour de deux points essentiels : (a) aider les athlètes à adopter un mode d’évaluation de la performance finale efficace et (b) prendre en compte le fait que les indices signifiants lors de la course peuvent être intrinsèques ou extrinsèques.

61À l’entraînement, l’entraîneur peut aider l’athlète à adopter un mode d’évaluation de la performance finale efficace afin que ce dernier régule son allure de course avant qu’il ne soit trop tard. Pour cela, le coureur peut vérifier régulièrement ses perceptions d’allure avec des indices objectifs (temps chronométrique). Ces repères fréquents permettent à l’athlète de ne pas être surpris par un décalage excessif entre ses perceptions et l’allure réelle de la course, et aussi de s’ajuster dès le début et au fur et à mesure de la course. En effet, les connaissances entre ressentis et allure de course ne sont pas stables, elles évoluent en permanence : il est nécessaire que les athlètes les réajustent en permanence pour exploiter au mieux leur potentiel. De surcroît, ces repères fréquents évitent à l’athlète d’effectuer des calculs complexes, coûteux en attention et concentration.

62Une seconde piste est d’aider l’athlète, lors de l’entraînement, à prendre en compte alternativement différents types d’indices afin d’éviter les conflits que ceux-ci peuvent parfois provoquer. Si souvent les temps de passage à l’entraînement et en compétition sont donnés de manière objective et extrinsèque (par des temps de passage), il semblerait opportun d’habituer les athlètes à courir en fonction de leur perception de l’effort, indicateur plus subjectif et prenant en compte la complexité et la singularité du coureur. Cette procédure, peu utilisée actuellement par les entraîneurs d’athlétisme qui préfèrent recourir à des informations objectives telles que les temps de passage, nous semble plus adaptée aux caractéristiques de l’activité des athlètes en compétition. En effet lors de celles-ci, les athlètes doivent gérer simultanément divers indices qui les amènent quelquefois à porter des jugements différents sur la situation.

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Mots-clés éditeurs : cours d'action, course de demi-fond, engagement, expérience

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Date de mise en ligne : 06/12/2010

https://doi.org/10.3917/sta.090.0007