Tactiques corporelles et stratégies motrices au cours de duels sportifs
- Par Éric Dugas
Pages 25 à 35
Citer cet article
- DUGAS, Éric,
- Dugas, Éric.
- Dugas, É.
https://doi.org/10.3917/sta.090.0025
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Notes
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[1]
Le concept de « métacommunication » est un concept utilisé dans d’autres champs scientifiques, particulièrement en linguistique avec l’apparition de la fonction métalinguistique (Jakobson, 1973). Ce sont surtout les travaux de Gregory Bateson (1904-1980) qui ont fait naître ce concept. Les recherches de ce scientifique de renom sont d’une diversité scientifique impressionnante, notamment en anthropologie et en cybernétique, mais aussi en ethnologie avec l’étude des comportements animaliers, ou encore en psychiatrie avec l’analyse de la schizophrénie.
1 – Introduction
1Au sein de notre société occidentale, le dualisme entre le corps et l’esprit a conduit l’humanité à s’identifier à la pensée, et à identifier le corps à une machine. Longtemps dominant, il est actuellement largement remis en cause en laissant la part belle aux références monistes. Ainsi, Les décisions cognitives ne sont-elles pas la résultante d’un esprit fonctionnant par de froids calculs en dehors de tout contexte autre que des interconnexions neuroniques. L’esprit n’est pas désincarné (Varela, 1993). Dès lors, l’homme est davantage observé de façon unitaire ; le tout est plus que les parties qui le composent. Dans cette perspective, il n’est plus possible de réduire l’individu qui agit dans le cadre d’activités physiques et sportives, à des comportements moteurs. Le « pratiquant agissant » est irréductible à un corps qui se déplace dans un espace en dépensant de l’énergie. Il faut admettre que la motricité est infiniment plus complexe à analyser qu’on ne le pensait, qu’elle est porteuse de sens, possède une signification agie qui n’est pas perceptible directement, mais qui implique aussi bien l’affectivité que la rationalité et qui renvoie également au contexte culturel. Le concept de « conduite motrice », c’est-à-dire d’une « organisation signifiante du comportement moteur » (Parlebas, 1999, p. 74), peut rendre compte de l’action motrice. « Un sujet ne possède pas un corps. Il est un corps. En parlant des conduites motrices du sujet, on évite le piège du dualisme caché sous le vocabulaire du corps » (Warnier, 1999, p. 12).
2Se pose alors le problème de savoir comment analyser les conduites motrices, et plus particulièrement dans le cadre de ce qui est l’objet principal de notre recherche : les situations ludomotrices que constituent les jeux sportifs se déroulant aussi bien dans le cadre sportif sous forme compétitive que dans celui des loisirs ou de l’Éducation Physique et Sportive (EPS). Comment rendre intelligibles les conduites motrices des pratiquants ? Il est vrai que la réponse est largement dépendante des avancées scientifiques des sciences humaines et de la nature, mais certaines recherches spécifiques au contexte singulier dans lequel les conduites motrices s’accomplissent peuvent s’avérer fructueuses et pertinentes. C’est le cas notamment du « langage corporel ». En effet, s’il est coutumier de communiquer oralement entre deux ou plusieurs personnes dans un espace restreint - du point de vue de la distance interactionnelle -, il se peut aussi que le signe gestuel se substitue au signe linguistique ; par exemple, les sourds et muets communiquent par gestes. Dans un registre différent, la pratique de la plongée sous-marine oblige aussi les protagonistes à communiquer par l’intermédiaire d’un système de signes gestuels clairement codifié. Cette communication sans parole est donc intentionnelle et conventionnelle. Mais peut-on communiquer aussi de façon moins académique et attendue ? Autrement dit, existe-t-il un espace social où la communication corporelle peut être à la fois limpide et embrouillée, et ce volontairement ou involontairement ? Nous pénétrons alors dans l’univers des formes sociales de pratiques physiques, c’est-à-dire dans le champ des jeux sportifs.
3Certains jeux ou sports privilégient l’interaction motrice entre les différents joueurs, comme par exemple les duels interindividuels (sports de combat et de raquettes) et/ou les duels inter-équipes (sports collectifs). Dans ce contexte interactionnel, l’individu agissant n’est pas simplement une machine biomécanique, biologique ou même informationnelle se déplaçant dans l’espace ludomoteur. Il demeure un stratège pour lequel la décision et le décodage praxiques des autres pratiquants deviennent la clé de la réussite motrice.
4Tout au long de cet article, nous allons tenter d’explorer cette effervescence relationnelle, ce véritable réseau de communication sans parole, qui incarne toute la saveur des activités sportives de duels. Nous analyserons particulièrement le cas évocateur du duel au cours d’un penalty au football. Plus que réagir ou anticiper, le gardien de but doit surtout « préagir » en tentant d’influencer la réponse de l’attaquant pour l’amener sur la tactique choisie, et réciproquement. Il s’instaure alors une véritable communication praxique fondée sur l’encodage et le décodage de l’autre où se mêlent, avec malice, feintes et ruses.
5L’étude du mécanisme de base de cette communication praxique singulière nous conduira à proposer des applications dans les domaines de l’entraînement sportif et celui de l’éducation physique et sportive (EPS), afin d’appréhender les problèmes décisionnels liés aux interactions motrices.
2 – L’existence d’une sémiologie de la motricité
6Si la sémiologie en linguistique peut se définir comme « une science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale » (Saussure, 1972, p. 33), l’étude des signes corporels qui ponctuent, entre autres, les duels au cours de nombreux jeux sportifs se nomme la « sémiotricité », c’est-à-dire la sémiologie de la motricité. Ce terme créé par Pierre Parlebas (1981, p. 209) se détermine par « la nature et le champ des situations motrices envisagées sous l’angle de la mise en jeu de systèmes de signes directement associés aux conduites motrices des participants ». Ce concept place au-devant de la scène la communication praxique ; mais peut-on véritablement parler de communication entre pratiquants au cours d’une activité physique (Dugas, 2007) ?
7La communication est une notion qui, à l’origine, a longtemps été étudiée sous l’angle d’une relation linéaire entre un émetteur et un récepteur. Sous l’impulsion des travaux de Shannon (1948) en ingénierie téléphonique, la théorie mathématique du traitement de l’information apparaît. Le concept de communication est alors schématisé sous une forme générale dans laquelle l’émetteur, dans un contexte donné, transforme le message en signal selon un certain code. Ce signal est envoyé par le canal de communication au récepteur ; il peut être parasité par un bruit, c’est-à-dire un élément qui perturbe le processus de communication. Enfin, un feed-back (rétroaction) peut renseigner sur les effets du message envoyé.
8Ce schéma simple de la communication peut être transposé dans certaines activités sportives telles que les pratiques au cours desquelles les sportifs évoluent devant des juges (patinage artistique, natation synchronisée, gymnastique, plongeon, etc.). Mais au cours d’une opposition ludomotrice, tout est mis en œuvre pour tromper l’adversaire, en tentant de créer le plus de bruit, afin d’être imprévisible à l’opposant. La lecture des conduites motrices sera d’autant plus difficile à réaliser que les participants se confrontent. Étayons notre cheminement explicatif par l’exemple du penalty au football : le gardien de but ne peut être réduit à un corps réagissant à un signal, sinon sa réponse motrice serait trop tardive (le temps de réaction) pour intercepter le ballon avant qu’il ne franchisse la ligne de but. De même, s’il est souhaitable qu’il doive anticiper la frappe du ballon afin de caresser l’espoir de l’arrêter, il doit surtout tenter d’influencer la réponse de l’attaquant. Autrement dit, pour maximiser son entreprise, il est nécessaire d’imposer à l’autre un comportement attendu en fonction du projet tactique envisagé. La feinte, le leurre et la ruse sont alors autant d’atouts qui favorisent la réussite motrice. Parlebas (1976, p. 150) parle d’une véritable sémantique sociomotrice, c’est-à-dire « que les comportements d’interaction des joueurs sur le terrain sont porteurs d’un sens tactique directement accordé à la tâche en cours définie par le code du jeu ».
9Dans ce jeu d’influence réciproque, on ne sait plus distinguer l’émetteur du récepteur, l’information ne circule plus unilatéralement de l’un vers l’autre, mais de façon circulaire. Comme le propose Watzlawick (1972, p. 8), on ne peut pas se borner « à étudier la communication comme un phénomène à sens unique (de l’émetteur au récepteur) sans parvenir à la concevoir comme un processus d’interaction » ; ainsi, « ce qui apparaît comme une “réponse” peut également jouer le rôle de stimulus pour provoquer le fait suivant dans une chaîne interdépendante » (ibid., p. 126). Autrement dit, cause et effet s’interpénètrent l’un l’autre et de facto se confondent.
10Dans le champ de la ludomotricité, les situations motrices de duels engendrent des conduites de simultanéité qui émergent d’un système en interaction. Plus que de l’information, c’est l’interprétation des signes praxiques de l’autre ou des autres qui importe. Ce type de contre-communications motrices (opposition entre adversaires) foisonne au sein des activités physiques dans lesquelles l’incertitude est liée à autrui. La sémiotricité est alors à son apogée car le pratiquant doit sans cesse interpréter le contexte humain dans lequel il évolue. Il tente de prélever les bons indices parmi tous les stimuli qu’il perçoit.
11Observons dès lors les situations de duel dans lesquelles la communication praxique existe et s’établit entre deux ou plusieurs participants.
3 – Le cas du penalty au football
12Dans le duel du penalty, on entre alors de plain-pied dans la sphère de la métacommunication [ 1] motrice, c’est-à-dire de la « signification seconde de type tactique, affectif ou référentiel, portée par une communication praxique dont le sens premier se réfère à l’exécution immédiate et ponctuelle de l’acte en cours » (Parlebas, 1999, p. 238).
13Pour illustrer les rouages de la métacommunication motrice, nous allons prendre l’exemple clair et explicite du duel lors d’un penalty au football, et particulièrement celui qui opposa le portier nantais Landreau à l’attaquant parisien Ronaldinho au cours du match de coupe en 16e de finale de la ligue française de football, télévisé en 2002. Pourquoi ce choix ? Pour la première fois dans une compétition nationale de football, un gardien de but se place de façon audacieuse près d’un des deux poteaux de ses buts, laissant ainsi un espace libre très important (figure 1).
Représentation graphique du tir au penalty (match PSG-Nantes en 16e de finale de la coupe de la ligue 2002). Les arcs orientés représentent les possibilités décisionnelles de chacun des deux joueurs avant le tir proprement dit
Représentation graphique du tir au penalty (match PSG-Nantes en 16e de finale de la coupe de la ligue 2002). Les arcs orientés représentent les possibilités décisionnelles de chacun des deux joueurs avant le tir proprement dit
14À l’occasion d’un penalty le tireur « parie sur la décision que va prendre son adversaire. Décider, c’est donc aussi deviner la décision de l’autre. (…) Le gardien doit imaginer les stratégies possibles de l’autre » (Berthoz, 2003, p. 318). Autrement dit, que pense le gardien de ce que fera l’attaquant ? Les diverses interprétations praxiques se mêlent et se démêlent dans un subtil jeu interactionnel que nous allons dévoiler dans cette notoire phase de jeu.
15En fait, Landreau (X1) connaissant le côté qu’affectionne habituellement Ronaldinho (X2) pour tirer (sur le côté droit du gardien), décide de le perturber en se plaçant, délibérément à droite de son but. Que vont décider Ronaldinho et Landreau ? Quelle est la signification seconde de type tactique qui se cache derrière une telle conduite ? Comment les deux protagonistes vont-ils décoder l’action motrice de l’autre ? Décrivons, avec ce cas de figure, les différentes étapes de la métamotricité qui va se déclencher (figure 2).
Les mécanismes de base de la métamotricité lors d’un tir au but opposant Landreau à Ronaldinho
Les mécanismes de base de la métamotricité lors d’un tir au but opposant Landreau à Ronaldinho
(Dugas, in Bordes, Collard & Dugas [2007]). Le code biomécanique est une lecture immédiate et sans ambiguïté ; la tactique franche correspond au code lié aux règles spécifiques du football ; la tactique de feinte correspond au projet tactique sous-jacent. Les opérations de métacodage (niveaux 1 à 2 et niveaux 2 à 3) amènent une métamotricité, c’est-à-dire une motricité qui exprime ce qu’elle semble vouloir révéler au regard de la spécificité du jeu sportif en cours (tactique franche) ou une motricité qui reflète le leurre et la ruse (tactique de feinte).16Cette illustration s’inspire des travaux de Parlebas sur la métacommunication motrice (1976), en référence notamment aux travaux de Barthes (1964) sur le niveau « méta ».
17L’issue de cette confrontation est épineuse : quelles tactiques vont se confronter ? Deux tactiques franches, deux tactiques de feinte ou deux codes différents ? Le dénouement de ce duel célèbre dans le milieu du football tourne à l’avantage du gardien nantais. Celui-ci feinte le plongeon sur sa gauche pour finalement, par un brusque changement d’appuis, plonger du côté opposé (T2). La ruse a payé, et c’est souvent le cas en situations de duels sportifs.
18Quand on visionne les images, on s’aperçoit que Ronaldinho ne lève pas la tête avant de frapper le ballon. Il pense sûrement que Landreau va opter pour sa tactique franche (T1). Pourtant, en l’observant, il aurait perçu la reprise d’appuis du gardien, indice énonciateur du plongeon sur le côté opposé. En préférant tirer du côté fermé (TB) plutôt que du côté laissé ouvert (TA), Ronaldinho est tombé dans le piège en voulant lui-même feinter le gardien. Le croisement de deux tactiques de feinte a été à l’avantage du gardien de but. Le troisième niveau du mécanisme de la métacommunication n’a pas été envisagé par Ronaldinho. En se positionnent de la sorte, Landreau a perturbé Ronaldinho avec malice en le forçant à tirer là où il le voulait.
3.1 – Théorie des jeux et tactiques du corps
19La théorie des jeux, selon Guerrien (2002, p. 19), « s’intéresse aux situations où des individus doivent prendre des décisions “en interaction”, dans le sens où le gain de chacun dépend de ce qu’il fait mais aussi de ce que font les autres. Pour un joueur, toute la difficulté provient alors de ce qu’il doit anticiper le choix des autres, avant de faire le sien. » Dans le cas du penalty et du dribble relatés ci-dessus, nous sommes face à un jeu à information complète et imparfaite. En d’autres termes, « chacun connaît tout sur le jeu et les autres, sauf leur décision » (Guerrien, 2002, p. 8) et ce type de situation est imparfaite car il y a simultanéité des conduites de la part des deux compétiteurs.
20Pour illustrer de façon empirique un duel associé à une matrice de gains selon la théorie des jeux, nous pouvons reprendre la situation du dribble au football exposée plus haut (tableau 1).
Représentation de la matrice des gains attribués respectivement à l’attaquant porteur de la balle et au défenseur
Représentation de la matrice des gains attribués respectivement à l’attaquant porteur de la balle et au défenseur
Les lignes correspondent aux tactiques du défenseur et les colonnes aux tactiques du dribbleur. Leurs gains respectifs correspondent aux éléments du tableau.(x,y) = distribution des gains.
21Dans la théorie des jeux, et particulièrement dans les jeux à information complète, « la seule “inconnue” qui demeure pour chacun est alors le choix des autres » (Guerrien, 2002, p. 9). Ici, la décision sera fructueuse théoriquement en termes de gain si le défenseur intercepte le ballon (+ 1 = rencontre des deux tactiques franches ou des deux tactiques de ruse) et la décision du dribbleur sera improductive (– 1).
22Dans ce jeu à interactions stratégiques simultanées, rappelons que s’il ne parvient pas à préagir (influencer la réponse de l’autre en menant à bien son projet tactique), le gardien ne peut, au mieux, que proagir (c’est-à-dire anticiper). Car s’il attend la frappe du ballon pour entrer en action (réaction), il ne pourra que constater les dégâts si le tireur est habile techniquement. En effet, la vitesse de la balle conjuguée entre la frappe du ballon du point de penalty jusqu’à la ligne du but, met environ trois dixièmes de seconde pour atteindre cette dernière. Or le temps de réaction chez un individu est d’environ 150 m/s (Berthoz, 1997) ; ainsi, il est clair que si la réponse du gardien apparaît après la présentation du signal (le ballon tiré), le gain espéré pour ce dernier est nul.
23Il doit donc au minimum anticiper pour tirer éventuellement profit de ce duel. Pour ce faire, il lui faut posséder des informations pour réduire l’éventail des possibles et faire un choix rationnel. De sorte que le gardien (respectivement le tireur) peut être amené à réaliser des calculs sur la probabilité du tireur à échouer (informations probabilistes).
24Ouvrons une parenthèse pour préciser que si, en théorie des jeux, le tireur et le gardien possèdent seulement deux choix, tirer à gauche ou à droite pour le premier et plonger à gauche ou à droite pour le second, en jeu réel le tireur peut tirer au centre du but tout comme il peut tirer à ras de terre, à mi-hauteur et en hauteur (ce qui complémentairement enrichit la palette des réponses du gardien). En réalité nous avons donc neuf (32) choix pour chaque protagoniste.
3.2 – Les applications chez les sportifs du haut niveau et en EPS
25Mais gardons la probabilité des deux duettistes face à seulement deux choix : Gauche (G) et Droite (D). Les sources suivantes sont résumées par Eber (2004) exposant les travaux de Palacios-Huerta (2003) (tableau 2).
Représentation de la matrice des gains attribués au tireur et au gardien sur 1417 tirs
Représentation de la matrice des gains attribués au tireur et au gardien sur 1417 tirs
Leurs gains respectifs correspondent à la probabilité, exprimée en pourcentage, de réussite de chacun d’eux (le premier chiffre pour le tireur et le second pour le gardien, pour chaque case)(x, y) = distribution des gains en pourcentage sur 1417 tirs.
26Pour ce duel, observé 1417 fois, les auteurs ont calculé l’« équilibre de Nash » en stratégie mixte, c’est-à-dire qu’il n’existe pas qu’une issue théorique correspondant à la stratégie dominante de chaque protagoniste. De fait, il faut pour chaque protagoniste choisir une des deux tactiques (G ou D) sans être dépendant de la tactique de l’autre pour tenter de maximiser ses gains. Pour ce faire, la résolution en stratégie mixte incline l’un des duettistes à rendre égale les deux issues, G et D, de l’autre, et réciproquement. Par exemple, la probabilité à l’équilibre pour la tactique G du tireur est 58,30 G + 92,91 D = 94,97 G +69,92 D, sachant que G + D = 1 ; donc D = 1 – G. On obtient 58,30 G + 92,91(1 – G) = 94,97 G + 69,92 (1 – G) ; soit G = 0,3853 (22,99/59,66).
27Ainsi, après calcul, les probabilités à l’équilibre obtenues pour chacun des deux choix offerts aux deux joueurs sont : Tireur (G) = 0,39 (probabilité à l’équilibre que le tireur tire à Gauche) ; Tireur (D) = 0,61 ; Gardien (G) = 0,42 (plongeon à gauche) ; Gardien (D) = 0,58. Les prédictions théoriques comparées aux observations de terrain sur 1417 penalties tirés dans les championnats espagnols, anglais ou italiens sont très proches, come le prouve le tableau 3 (Palacios-Huerta, in Eber, 2004).
Comparaison sur 1417 penalties des observations de terrain avec les prédictions théoriques
Comparaison sur 1417 penalties des observations de terrain avec les prédictions théoriques
Pour les deux types d’observation, les stratégies adoptées sont données sous forme de probabilités (en %)28Nous observons immédiatement que les joueurs décident intuitivement, car ils ne possèdent pas la connaissance explicite du calcul de l’équilibre de Nash, qu’ils jouent de manière rationnelle et très voisine des prédictions théoriques en stratégies mixtes. Pour conforter ces résultats, ces mêmes auteurs ont étudié 40 penalties du célèbre footballeur Z. Zidane : il tire 19 fois (45 %) à gauche avec 74 % de réussite, et 21 fois (52 %) à droite avec76 % de réussite. Ainsi, Zidane est-il un très bon théoricien des jeux sans le savoir lui-même !
4 – L’évaluation de l’aisance motrice des pratiquants
29En fin de compte, les sportifs de haut niveau choisissent des stratégies optimales qui semblent incorporées par leur riche vécu ludomoteur et par leur haut degré de maîtrise et d’expertise de telles situations jouées.
30Au penalty, le gardien comme le tireur peut donc user de probabilités, a fortiori s’il connaît les préférences réitérées du gardien. En tout état de cause, la solution évidente de l’attaquant (ou du gardien), pour maximiser ses gains, reste bien d’amener le duel sur la rencontre de deux tactiques identiques (voir tableau 1). Or, pour faire pencher la balance des gains de son côté, il doit influencer l’adversaire dans l’action en cours. Autrement dit, le contrôle de soi et du jeu, c’est de contrôler l’autre dans le jeu. De surcroît, pour mieux préparer le piège, il doit apprendre à imposer son projet tactique en analysant le code sémioteur des attaquants : le visionnage vidéo, agrémenté de statistiques, et les situations concrètes de décodage de l’autre à l’entraînement sont sûrement des gages de réussite lors des compétitions.
31En EPS aussi l’organisation de l’apprentissage peut se réaliser autour du décodage ludomoteur pour amener l’élève, en conformité avec les objectifs visés en EPS, à être capable de s’affronter aux autres et d’obtenir le gain de la partie. D’ailleurs, face au peu d’heures consacrées à l’apprentissage d’une activité physique et sportive (APS) en EPS, on ne recherchera pas, contrairement à la pratique compétitive de club, une efficacité motrice spécifique et cloisonnée sur une APS, mais plutôt la transformation de conduites motrices efficaces dans une situation éducative où une équipe (ou un joueur) affronte des adversaires (ou un adversaire) pour vaincre.
32On peut proposer, à l’instar de Luc Collard (2002, colloque à Lleida, Espagne), que la tactique surplombe la technique dans l’apprentissage d’une APS ; par exemple pour le tennis, il propose d’aménager le milieu (mini-raquette, balle en mousse, etc.) pour réduire la difficulté liée au maniement du couple raquette/balle et, ajouterons-nous, éviter les longues séquences répétitives d’apprentissage technique qui obligent trop souvent les élèves à coopérer alors que, sur un cycle de 10 à 12 séances, il est préférable de mettre en place une situation dans laquelle les élèves vont rapidement s’opposer (compétence visée).
33L’apprentissage consiste alors surtout à imposer, dans un premier temps, des séquences d’interaction motrice où les joueurs ont un éventail très restreint de possibilités tactiques (décodage élémentaire sous forme d’automatismes avec retour à la technique si nécessaire) pour laisser place, dans un second temps, à plus d’incertitude dans le duel et augmenter ainsi la difficulté du décodage.
34Bien entendu, le contexte interactionnel, comme la pression temporelle ou le rapport de force avec l’adversaire ou encore les circonstances du jeu vont amener le joueur à réagir, à proagir ou à préagir. De surcroît, le niveau d’aisance motrice du pratiquant est également un facteur décisif dans le type de conduite motrice adopté par le joueur agissant. Sur ce point, P. Bordes et B. During ont étalonné cinq niveaux d’aisance motrice du joueur (During, 2001). Autrement dit, ils ont préféré analyser l’« aisance sémiotrice » au cours des interactions de duels, plutôt que de se polariser sur les habiletés motrices et les techniques associées. Les cinq niveaux d’« aisance sémiotrice » se déclinent comme tels :
- Les conduites émotives : l’affectivité prend le pas sur l’intentionnalité. Le joueur est dépassé, bloqué ou paralysé ; la situation, l’environnement matériel et/ou le milieu humain sont perçus comme « hostiles ». Il faut s’en protéger.
- Les conduites réactives : le joueur subit la situation. L’attitude générale est défensive. Le joueur tente de s’accommoder à un contexte qui le domine. C’est plutôt une succession de réponses.
- Les conduites adaptatives : les solutions aux problèmes rencontrés se stabilisent. C’est l’étape de l’utilisation de techniques « répertoriables », efficaces et maîtrisées.
- Les conduites proactives : hypothèses et anticipations induisent ses conduites. Ce temps d’avance est gage de réussites, mais aussi de prises de risque.
- Les conduites préactives : le joueur influence partenaires et adversaires à dessein. Il crée lui-même les conditions de ses propres avantages, de sa propre trajectoire.
5 – Conclusion
35Au cœur des jeux sportifs d’opposition, la technique et la condition physique, si importantes soient-elles pour l’accomplissement moteur, restent néanmoins subordonnées aux facteurs décisionnels et tactiques du joueur. En somme, Le décodage de l’adversaire, la stratégie et la décision motrice sont des éléments capitaux pour la mise en œuvre d’une situation éducative visant la réussite de l’élève ou du sportif. Pour illustrer nos propos, rappelons le cas du boxeur français Jean-Marc Mormeck qui fut déchu de sa ceinture de champion du monde en janvier 2006, à New York, au profit de l’Américain O’Neil Bell (supposé moins bon que lui). Ses entraîneurs martelaient pourtant avec force que tous les paramètres individuels de force, de vitesse, d’endurance, etc., avaient augmenté de 10 % et que sa technique s’était affinée depuis son dernier combat victorieux. Mais l’homme ne se réduit pas à une machine physiologique et biomécanique en mouvement ; les statistiques corporelles ne préfigurent pas de l’issue du combat pour ce type de situation sportive. L’incertitude existe du fait d’un affrontement direct entre deux adversaires.
36Les activités de duels mettent au-devant de la scène sportive une contre-communication praxique fondée sur l’opacité réciproque des intentions de deux protagonistes. Dans ce contexte, le signe praxique surplombe la notion habituelle de « l’information », car le signe est interprétable.
37Enfin, la sémiotricité, à l’instar de la linguistique, étudie un système de signes cohérent. La mise en jeu corporelle est organisée selon un code ludomoteur particulier. Ce code est enchâssé dans la logique interne d’une situation motrice donnée (règles du jeu et du corps) et est lié aux potentialités physiques humaines des pratiquants. Les conduites motrices des individus agissant ne sont intelligibles que si nous avons la connaissance des règles du jeu sportif (rapport aux autres, au matériel, à l’espace ou au système de score, etc.).
38Les codes corporels au sein des pratiques motrices méritent plus qu’un simple détour. Une analyse minutieuse d’un corpus de signes moteurs selon le type de situations pourrait favoriser une véritable adaptabilité ludomotrice.
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Mots-clés éditeurs : communication praxique, comunicación práxica, duelos deportivos, duels sportifs, metamotricidad, métamotricité, preacción, préaction, teoría de los juegos, théorie des jeux
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Date de mise en ligne : 06/12/2010
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