Article de revue

À tous les Pierrots

Pages 31 à 41

Citer cet article


  • Sanguet, M.
(2019). À tous les Pierrots. Spirale - La grande aventure de bébé, 90(2), 31-41. https://doi.org/10.3917/spi.090.0031.

  • Sanguet, Marcel.
« À tous les Pierrots ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2019/2 N° 90, 2019. p.31-41. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2019-2-page-31?lang=fr.

  • SANGUET, Marcel,
2019. À tous les Pierrots. Spirale - La grande aventure de bébé, 2019/2 N° 90, p.31-41. DOI : 10.3917/spi.090.0031. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2019-2-page-31?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.090.0031


Notes

  • [1]
    « Peau aime », 1979.
  • [2]
    « Gérard Lambert », 1980.
  • [3]
    « Chanson pour Pierrot », 1979.
  • [4]
    « Étudiant, poils aux dents », 1981.
  • [5]
    « Peau aime », op. cit.
  • [6]
    Ibid.
  • [7]
    « En cloque », 1982.
  • [8]
    « P’tite conne », 1985.
  • [9]
    J. Brel, « Rosa », 1962.
  • [10]
    B. Brecht, « Sur la violence », dans Poèmes 1934-1941, t. 5, Paris, L’Arche éditeur, 1997, p. 111.
  • [11]
    « Morts les enfants », 1985.
  • [12]
    « C’est pas du pipeau », 1991.
  • [13]
    « C’est quand qu’on va où ? », 1994.
  • [14]
    « Étudiant, poils aux dents », op. cit.
  • [15]
    « Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ? », 1980.
  • [16]
    « J’ai embrassé un flic », 2016.
  • [17]
    Mot-valise inventé par l’auteur pour la circonstance, à partir de Œdipe, qu’on connaît pour ses problèmes avec ses parents, et de dipsomanie, qui décrit l’impulsion morbide à boire des liquides alcoolisés avec excès.
  • [18]
    « Je veux pas rater Télé Foot », 1981.
  • [19]
    « Pochtron », 1982.
  • [20]
    « Ta batterie », 2016.
  • [21]
    « Morts les enfants », op. cit.
  • [22]
    « Socialiste », 1988.
  • [23]
    « Adios Zapata », 1994.
  • [24]
    « Fatigué », 1985.
« Quand j’s’rai grand, on s’mariera,
Pis on aura plein d’enfants,
Même que ce s’ra un garçon, 
Même qu’i s’appellera Pierrot »
Renaud, « Peau aime », 1979.

1À la fin des années 1970, Renaud avait troqué depuis quelque temps déjà son look Poulbot parigot (casquette foulard et veste à carreaux) pour celui du zonard (perfecto, jean et santiags). Mais, inquiété par la violence de ses modèles – les classes dangereuses parce que populaires –, il tenait en fin de concert à déclamer une petite ballade « démystificatrice » qui s’intitulait « Peau aime ». On y apprenait que non, Renaud n’était pas né dans la rue, qu’il n’était pas vraiment le voyou qu’il se jouait d’être et qu’il était si peu costaud que l’aigle aux ailes déployées qu’il souhaitait se faire tatouer dans le dos avait dû être remplacé par un moineau, mais… « y a des moineaux rapaces [1] ». Et c’est dans cette incroyable entreprise de déconstruction de l’image de soi que l’on trouve les magnifiques vers cités en exergue.

2À l’époque, Renaud, il est très amoureux de la copine de son pote Gérard – Gérard Lanvin, l’acteur, pas Gérard Lambert, le « fils maudit des grandes cités dortoirs » de la chanson [2]. Il lui écrit plein de belles chansons à son amoureuse, et rêve l’enfant à venir, Pierrot qu’il s’appelle. En 1979, dans « Chanson pour Pierrot », il l’habille d’un « jean, d’une mobylette, d’une paire de santiagos », il sait qu’il n’ira pas à l’école et qu’il lui apprendra des gros mots et des chansons que le petit trouvera débiles. Renaud lui parle à cet enfant du rêve :

3« Vu qu’t’es né dans ma tête 

4et qu’tu vis dans ma peau,

5j’ai construit ta planète

6au fond de mon cerveau [3]. »

7Il est merveilleux, ce Pierrot ; enfin… merveilleux pour son père essentiellement. Car, même en 1979, un petit attifé comme un voyou de banlieue, désertant l’école pour lui préférer les bistrots, à qui son père offre un couteau et apprend la truande, pas sûr que les services sociaux de l’époque pré-mitterrandienne aient validé un tel projet éducatif et apprécié de telles compétences parentales.

8Pierrot, c’est un gamin des rues, fringué pour faire peur au bourgeois qui passe et qui refuse de « traîner dans son cartable la connerie de [ses] aînés [4] » ; Pierrot, c’est celui qui fréquente les rades de banlieue plus que les écoles du centre-ville dans l’espoir d’y trouver une fraternité, c’est-à-dire des copains capables tous les soirs de « refaire le monde à leur image [5] » en s’envoyant suffisamment d’alcool ou de « p’tit joints [6] » pour supporter la douleur de vivre.

9Pierrot n’est rien d’autre que Renaud, ou plutôt, il faudrait dire : Pierrot n’est rien d’autre que l’image de Renaud, celle qu’il aurait pu se faire tatouer sur la peau à la place du moineau, car il l’a dans la peau ce Pierrot.

10Mais de quel amour s’agit-il au juste ?

11Appelons ça, en bon freudien, amour narcissique. Amour narcissique qu’il ne faudrait pas hâtivement condamner car il permettra au parent d’investir son enfant, de l’habiller d’une tenue cousue main entre rêves et idéaux. Mais, comme tout vêtement de luxe imaginé pour des mannequins ayant quitté depuis longtemps la charnalité humaine, cette tenue risque bien de coincer un peu aux entournures.

12Et puis d’abord, à qui il ressemble, Pierrot ? Surtout pas au père de Renaud, bourgeois aisé, protestant puritain et intellectuel germaniste travaillant à la très collaboratrice Radio Paris durant la guerre. Il apparaît, pour tout dire, curieusement être l’exact opposé de ce qu’était son grand-père.

13Qu’il y ait un peu de règlement de compte œdipien là-dedans ne nous étonnerait guère !

14L’important, c’est quand même ce  « p’tit bonhomme qu’arrive en décembre [7] ». Mais l’image merveilleuse de l’enfant à venir va se heurter à la réalité du bébé : en août 1980, Renaud exauce enfin ses vœux et devient père. D’une ravissante fillette prénommée Lolita. La réalité est toujours cruelle. Mais que serait Lolita sans Pierrot ?

15Et si, finalement, la réalité n’existait que grâce à l’imaginaire qui la précède ?

Que je m’aime

16

« J’suis qu’un fantôme quand tu vas où j’suis pas
Tu sais, ma môme, que j’suis morgane de toi »
« Morgane de toi », 1983.

17L’amour semble, pour les derniers romantiques, pour les grands naïfs ou pour les actuels férus de psychologie positive, une évidence. Lien oblatif à l’autre, l’amour est une générosité absolue, il est ce que l’on offre sans contrepartie ni calcul. L’amour est moral, il serait, selon certains, la nature profonde de Dieu et le fondement de notre société d’humains. Alors, aimons-nous les uns les autres pour construire un monde meilleur ! Depuis le temps que l’on ressasse la prescription, on se demande d’ailleurs bien pourquoi le monde est toujours en guerre, à quelque échelle qu’on le regarde. Il est vrai que si l’on considère que les gentils, c’est nous, et que les méchants, ce sont les autres, alors, on peut toujours justifier la haine et la violence par défense de l’amour et de la paix. Le raisonnement apparaît digne d’un jésuite, pourtant, il y a quelque chose qui, indissociablement, noue l’amour et la haine.

18« Hainamoration », disait Lacan.

19Mais pourquoi la haine viendrait-elle se nicher au sein du merveilleux projet de l’amour ? Pourquoi ne peut-on éprouver simplement et pleinement le sentiment pur de l’amour ? Souvent, les individus découvrent cet étrange paradoxe après une rupture amoureuse : ça ne marchera jamais parfaitement, « il n’y a pas de rapport sexuel », comme disait encore Lacan, c’est-à-dire que l’adéquation heureuse entre l’un et l’autre – calculée aujourd’hui par l’algorithme du site de rencontre – ne sera hélas pas au rendez-vous. Mais pas de quoi déprimer, l’amour est ainsi fait qu’il possède en lui une bonne dose de haine… ce qui permet de ne pas se confondre totalement avec l’autre.

20Chacun cherche donc sa chacune mais en souhaitant avant tout s’y trouver lui-même ! Amour est d’abord narcissique, amour de soi projeté dans l’autre. Dans le meilleur des cas, cela fonctionne plutôt bien. Mais un temps seulement, le temps de la fusion, de la passion ; lune de miel qui ne tarde pas trop à prendre une saveur amère quand l’autre qu’on croyait soi réintègre son propre territoire. La haine apparaît alors. Et cette haine que l’autre ne soit pas soi permet justement qu’on le reconnaisse autre. Et qu’on puisse alors l’aimer pour ce qu’il est !

21Complexe, ce nouage entre amour narcissique et amour objectal, subtil tissage que chantent les poètes et déplorent les chantres du bonheur comme en trouve tant aujourd’hui. Car le bonheur est à la mode, dans les livres, au travail, en famille, il sera la récompense pour celui qui respecte sagement les injonctions du discours capitaliste en consommant ce qu’il faut et en se réalisant soi-même comme il le ferait d’une petite entreprise.

22Mais « le bonheur, cette affaire de médiocre et qui use le cœur [8] », ne se trouvera assurément pas dans l’amour. Tant pis. Alors aimons-nous, comme on dit dans les stages de développement personnel. Mais attendons-nous à souffrir sitôt que l’on tente d’aimer quelqu’un d’autre que soi-même ! L’attention portée au narcissisme aujourd’hui témoigne de cette souffrance dont il faudrait nous soulager : faisons les autres à notre image et tout ira pour le mieux. Le développement personnel prône effectivement la réalisation de soi et la capacité à transformer le monde pour se le faire à sa mesure : estime de soi et empowerment sont les deux mamelles de l’individu épanoui postmoderne.

23Et les enfants, dans tout ça ? L’amour porté aux enfants n’est en rien d’une nature différente. Narcissique de toute évidence, il permet d’investir en l’enfant les objets idéalisés que l’on porte en soi. Objets qui peuvent avoir des statuts très différents : certains fils à papa doivent poursuivre des études leur permettant d’hériter de l’entreprise familiale, quand d’autres seront « pharmaciens parce que papa ne l’était pas [9] ». Ces objets idéalisés représentent tout autant ce que le parent est fier de posséder que ce qu’il regrette de ne pas avoir : matériel, valeurs, qualités. À charge pour l’enfant d’accepter le léonin contrat en échange de sa venue au monde.

24Pierrot, on se l’imagine bien sur sa mobylette en tenue d’arsouille, titi parisien mâtiné de cuir zonard, séchant l’école pour courir l’aventure et poétisant sur les barricades la révolution en cours. Le refus de l’institution est un thème récurrent chez Renaud et la révolution sa conséquence, mais de quoi, au juste, ne voudrait-il pas hériter ?

Œdipe toujours

25

« Je v’nais de manifester au Quartier
J'arrive chez moi fatigué, épuisé,
Mon père me dit : Bonsoir fiston, comment qu’ça va ?
J’lui réponds : Ta gueule, sale con, ça t’regarde pas !
Et j’ui ai dit : Crève salope !
Et j’ui ai dit : Crève charogne !
Et j’ui ai dit : Crève poubelle !
VLAN ! Une beigne ! »
« Crève salope », 1968.

26Renaud reste le chanteur de l’enfance. Le succès indémodable de « Morgane de toi » en témoigne. Mais les enfants de Renaud ne sont pas de gentils bouts de chou qui font la fierté de leurs parents. Ils sont mélancoliques face au monde dont ils héritent et ne souhaitent qu’une chose : le refonder par la révolution.

27Le thème est récurrent dans toute l’œuvre du chanteur énervé : le vieux monde, bien assis sur ses institutions, cherche à se reproduire à l’identique en réprimant l’énergie révolutionnaire de l’enfance. La lutte est éternelle, chaque génération tentant de bousculer le conformisme bourgeois dans lequel s’est tranquillement installée la génération précédente. Ce sont parfois les jeunes qui gagnent la bataille et c’est une époque révolutionnaire, ce sont souvent les vieux qui s’imposent et c’est une époque réactionnaire.

28La violence se situe des deux côtés, comme Brecht l’a illustré dans une fulgurance magnifique :

29« On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent

30Mais on ne dit jamais rien de la violence 

31Des rives qui l’enserrent [10]. »

32Renaud, lui, parle des rives qui contrôlent la course du fleuve de l’enfance. Chez lui, l’enfance se meurt quand cette énergie n’est plus disponible, et quand le sujet s’en aperçoit, il ne reste que la mélancolie de constater que, cette fois encore, les adultes ont gagné.

33« Mort l’enfant qui vivait en moi

34Qui voyait en ce monde-là

35Un jardin, une rivière

36Et des hommes plutôt frères [11]. »

37« Tu sais que les grands

38Ceux qu’on s’ra jamais

39Méprisent souvent les chiens sans collier [12]. »

40Un autre titre est représentatif, il s’agit du morceau « Son bleu » (1994). C’est l’histoire d’un vieux militant communiste de 50 ans qui se fait virer de son usine et rentre à la maison où il pense à son fils, parti faire la guérilla au Nicaragua il y a déjà dix ans, après de sévères disputes entre eux. Un fils qui prônait la lutte armée plutôt que l’action politique :

41« Salut pauvre cave

42Tu seras toujours un esclave

43Eh ben, tu vois gamin

44Aujourd’hui j’suis plus rien »

45La chanson se termine sur la toujours mélan--colique sortie de l’enfance :

46« Merde aux hommes et merde à Dieu

47Il dit en raccrochant son bleu

48Mon enfant a compris mieux que moi

49Le bonheur de faire péter tout ça »

50La violence entre générations, Renaud l’a pratiquée. Fils de bourgeois, destiné à de belles études, on le retrouve à 16 ans dans la Sorbonne occupée de 68 à écrire une chanson pas tendre intitulée « Crève salope », qui s’adresse dans le premier couplet à son père, puis à ses professeurs, puis aux flics, et enfin aux curés. Renaud n’était sans doute pas à la hauteur des attentes de son père, mais il faudrait également ajouter comme hypothèse – si l’on voulait vraiment psychologiser son œuvre – que son ascendance n’était peut-être pas non plus à la hauteur de son idéal de gamin trop bien élevé.

51Toujours est-il que depuis Sophocle et Freud, les fils en veulent à leur père. L’inverse étant également vrai. L’un comme l’autre ne sont jamais ce qu’ils devraient être. Les pères sont inconsistants, les fils ingrats. Certains pour s’en consoler se mettent à boire.

Construction d’une image

52

« J’aimerais bien un jour
Y coller un marmot
Ouais, un vrai qui chiale et tout
Et qu’a tout le temps les crocs »
« Ma gonzesse », 1979.

53Renaud rêve de Pierrot et du père qu’il sera pour lui, exact négatif du père qu’il a eu. La rêverie sur l’enfant à venir est façon pour le parent de se réassurer sur son sentiment d’existence : l’enfant né de lui, objet issu de son être, bout de soi, réalisera ce que lui-même a plus ou moins raté.

54C’est là le premier costume du bébé, des habits pas tout à fait neufs mais dignes d’un empereur. Nous avons tous été roi un jour, dans le fantasme de ceux qui nous ont fait naître et nous avons aussi inventé de nouveaux rois pour nous consoler un temps de la médiocrité de la réalité.

55Le roi à venir de Renaud s’appelle Pierrot. C’est un garçon des plus sympathiques qui possède une pulsionnalité débordante et qui agit son désir sans se soucier des bonnes manières. Pierrot échappe à la d’« homestication », selon le bon mot de Lacan. Aujourd’hui, évidemment, ce Pierrot-là serait diagnostiqué tdha et traité en conséquence, grâce à la science correctrice de la chimie et de la rééducation.

56Pierrot, c’est le genre à pas se laver les pognes avant de venir à table, à traiter son père d’ivrogne et à se moquer de ses chansons. Il sèche les cours et apprend des gros mots pour devenir autre chose que ce que la société bien-pensante veut faire de lui. Et Lolita, bien inspirée par le Pierrot qui l’habite, reprend le thème :

57« Quand je serai grande je veux être heureuse

58Savoir dessiner un peu

59Savoir me servir d’une perceuse

60Savoir allumer un feu

61Jouer peut-être du violoncelle

62Avoir une belle écriture

63Pour écrire des mots rebelles

64À faire tomber tous les murs [13] ! »

65L’enfant rêvé de Renaud est un rebelle, un affranchi. Il est ce que Renaud ne pourra jamais tout à fait être, coincé entre héritage bourgeois et désir de révolte.

66Chaque génération se doit d’échapper à l’assignation identitaire originaire. Renaud n’a pas réalisé les souhaits de son père en devenant gentil étudiant puis sage intellectuel, mais il n’est pas non plus devenu l’activiste anarchiste auquel il aspirait :

67Voici le flot des étudiants

68Propres sur eux et non violents

69Qui s’en vont grossir les rangs

70Des bureaucrates et des marchands

71[…]

72Étudiant en que dalle

73Tu glandes dans les facultés

74T’as jamais lu Le Capital

75Mais y a longtemps que t’as pigé

76Qu’y faut jamais travailler

77Et jamais marcher au pas

78Que leur culture nous fait gerber

79Qu’on veut pas finir loufiats

80Au service de cet État

81De cette société ruinée [14]

82Y a pas qu’les mômes, dans la rue, 

83Qui m’collent au cul pour une photo, 

84Y a même des flics qui me saluent, 

85Qui veulent que j’signe dans leurs calots.

86Moi, j’crache dedans, et j’crie bien haut

87Qu’le bleu marine me fait gerber 

88Qu’j’aime pas l’travail, la justice et l’armée [15] »

89Il ira même, sur le tard, jusqu’à « embrasser un flic [16] ». Peut-être souffrait-il alors d’œdipsomanie [17], folie tout à fait inventée pour l’occasion et qui pourrait désigner le fait de perdre la tête après trop d’alcool consommé pour tenter de soigner une névrose œdipienne non résolue. La pensée de faire du mal aux figures d’autorité devient extrêmement culpabilisée, et le sujet retourne alors dans un premier temps cette attaque contre lui-même. Puis, il cherche à réparer ce qu’il aurait fantasmatiquement abîmé.

90Renaud s’invente un Pierrot qui prendra les armes contre un roi cruel à la croisée des chemins pour libérer le peuple de l’oppression. Mais ce roi est aussi un père dont on trahit les idéaux, et quand bien même y aurait-il beaucoup à lui reprocher, cela ne va pas sans une certaine culpabilité ni sans tentative de réparation. L’alcool fait (mal)heureusement oublier bien des douleurs du penser.

91Pas plus fidèle, Pierrot ne réalisera pas non plus les fantasmes insurrectionnels de son père ! Les enfants ne sont décidément pas là pour achever leurs parents. Qu’on se le dise.

Cruauté de la réalité

92

« La p’tite a voulu manger
L’étudiante lui dit, “Bon,
J’vais t’préparer une purée
Au jambon”
Ma fille a dit “Y a du gras”
A foutu l’assiette par terre
C’est normal, elle aime pas l’gras
Elle aime que son père »
« Baby sitting blues », 1985.

93Donald W. Winnicott, en 1947, écrit ce fameux article « La haine dans le contre-transfert », resté célèbre surtout pour la liste non exhaustive qu’il dresse des bonnes raisons pour une mère ordinaire de détester son enfant. « Même un garçon », ajoute-t-il pour s’opposer à Freud qui voyait entre une mère et son garçon l’exemple le plus abouti d’amour inconditionnel. Et parmi toutes ces bonnes raisons, la première citée est : « L’enfant n’est pas sa propre conception (mentale) ».

94La grande trahison de l’enfant est bien là : ne pas être pas la conception mentale de ses parents mais autre chose, un sujet autre qui échappe désespérément à la bienveillance de ses géniteurs.

95Et Pierrot, lorsqu’il se fait chair, devient Lolita. Une Lolita pas si tendre que ça avec son père, et pour le moins dérangeante. L’enfant paraît et s’effondrent rapidement les projets imaginés pour lui, en particulier, l’amour inconditionnel de chacun pour chacun. Le mythe du bonheur familial en prend alors un sacré coup. Entre burn-out parental et baby clash, la séparation menace :

96« T’entends pas que ta gosse s’est réveillée, va lui faire chauffer son biberon […]

97J’ai bu un grand verre de Blédine,

98je me suis vautré dans la caisse du chat

99et dans le biberon de ma gamine,

100j’ai mis de la sciure et du pastaga [18]. »

101« Pochtron, pochtron ! Lève-toi c’est huit heures y m’faut mon biberon.

102Pochtron, pochtron ! C’est c’que m’dit ma gosse qu’a pas d’éducation [19]. »

103La réalité du développement de l’enfant, c’est qu’il va s’éloigner progressivement du désir narcissique des parents à son endroit. Progressivement, c’est-à-dire en faisant bien attention à ce que son parent supporte cette déception pour ne pas en subir les représailles.

104Dans le meilleur des cas, et le plus fréquent bien heureusement, le parent, après la déception programmée devant la réalité de son enfant, s’émerveille de l’originalité de ce dernier. Le parent se retrouve face à un sujet à part entière, non plus face au miroir mensonger de la méchante reine de Blanche-Neige qui ne saurait que le réconforter sur sa beauté et sa réussite.

105Pierrot devenu Lolita finira par se réaliser en Malone, le fils de Renaud. Les attentes de son père sont sans doute moins pressantes ; avec l’âge, les idéaux se figent en berne progressivement, mais c’est peut-être avec moins de charge à porter, moins de contrats narcissiques à honorer que les enfants grandissent le mieux. Cela n’empêche pas de faire du bruit et de déranger fort heureusement le monde.

106« Moi je fais plus beaucoup de bruit

107Tu l’as remarqué déjà

108Oublie tous les vautours

109Ton papa est bien là

110Tape, tape, sur tes tambours

111Tape Malone, sur mon amour

112Tape, tape, la nuit le jour

113Tape Malone, sur mon amour [20]. »

114La réalité est cruelle et l’idéal impossible. Nulle place pour achever enfin l’épanouissement de l’individu. Pour ceux que tente le bonheur, il y a effectivement de quoi déprimer. Mais pour ceux plus sereins et qui ont moins peur, c’est dans le conflit que le sujet se fabrique. L’imaginaire autour de l’enfant vient informer – au sens de donner forme – à la réalité de l’enfant qui résiste pourtant à se laisser modeler.

115Comme la statue n’est pas le reflet absolu de l’imaginaire du sculpteur qu’il aurait gravé dans le marbre mais bien la résultante du conflit entre l’imaginaire et la résistance du marbre – ici mou et docile et se laissant informer, là solide ou cassant et imposant sa forme –, l’enfant n’est pas le pur produit de l’imaginaire de ses parents. Mais il ne pourrait advenir sans cet imaginaire qui doit s’affronter au réel. L’enfant est conflit. Et ce n’est pas si évident à accepter dans une époque qui fait promesse (et commerce aussi, d’ailleurs) de développement personnel pour atteindre à la réalisation de soi et au bonheur familial.

Les enfants sont toujours ratés

116

« C’est pas des histoires, c’est pas du pipeau
Fais gaffe à jamais suivre le troupeau »
« C’est pas du pipeau », 1991.

117Trahir sa classe sociale et les habitus qui vont avec ; ne pas devenir ce pour quoi le sujet est né ; quitter les chemins soigneusement tracés par les pères pour s’inventer de nouvelles chaussées de traverse ; perdre sa destination. Ce n’est pas si facile de refuser le contrat dans une époque obsédée par le mythe de la transmission patrimoniale et par l’héritage culturel. Les bons fils respectent les bons pères et reprennent le flambeau pour développer l’entreprise familiale et prospérer de génération en génération. Certes, on peut accorder le pas de côté aux quelques méritants qui s’extrairaient de leur condition première pour accéder à la classe supérieure, mais qu’en est-il des illuminés qui procéderaient du contraire ?

118On pense aujourd’hui à ceux qui, se réclamant de Bourdieu, clament leur réussite sociale : partis du plus bas, ils côtoient les plus grands, du côté des succès littéraires ou entrepreneuriaux. De ceux-là, il n’y a finalement pas grand-chose à dire, tant leur discours est conforme à la réussite individuelle du monde néolibéral.

119Non, ceux qui sont intéressants, ce sont les autres, les bourgeois qui s’envoyoutent, les dominants qui s’encrapulent, les assis qui se lèvent soudainement pour fabriquer un monde meilleur. Renaud est de cette trempe d’hommes. Ses chansons sont imprégnées de la nostalgie douloureuse d’une enfance indisciplinée et rebelle.

120L’enfance pour Renaud attaque la discipline établie et dérange la génération précédente, elle fait du bruit et crée le désordre d’un monde meilleur. Les enfants de Renaud ne sont pas que tendres, ils prennent parfois les armes [21] pour faire justice et se délivrer du joug des bien-pensants et bien nantis. Mais les enfants de Renaud, comme tous les enfants, se montrent finalement incapables de réaliser pleinement le rêve du parent. Chez Renaud, les fils de bourgeois trahissent leurs origines et déçoivent mais ils ne parviennent finalement pas tout à fait à se débarrasser totalement de ce que leur a transmis leurs parents. Et il y a fort à parier que les fils de révolutionnaires pourraient bien un jour se retrouver à commercer avec l’impérialisme. Tout en regrettant quand même de ne pas réussir à offrir « le matin du grand soir [22] » à leurs parents.

121« La lutte armée ça va

122Quand t’as pas d’autre choix

123Avec les gringos

124On a trouvé plus malin

125On fait du négoce

126La main dans la main

127Les banques la cia

128Sont nos meilleurs clients

129L’argent de la coca

130Eh ! C’est toujours de l’argent

131Adios Che Guevara ! Que viva Marijuana [23] ! »

132On trouve chez Brel une belle illustration dans la chanson « Les bourgeois ». Les trois amis à 20 ans se prennent pour Voltaire ou Casanova et emmerdent consciencieusement les bourgeois de l’« Hôtel des trois faisans ». Mais en fin de chanson, parvenus tous trois à l’âge mûr, devenus notaires, ils se plaignent à leur tour au commissaire des jeunes « peigne-culs » leur montrant leur derrière au sortir de chez la Montalant.

133Que faut-il en conclure ? Que l’enfance rebelle s’achève lorsque, fatigué, « fatigué d’espérer et fatigué de croire à ces idées brandies comme des étendards [24] », le sujet se réveille adulte, déçu de ce qu’il est devenu mais installé dans le pouvoir et conscient de la nécessité de l’ordre et de l’autorité ?

134Ou bien, ne faudrait-il pas plutôt considérer la condition du sujet comme un éternel ratage ? L’enfant pas plus que l’adulte n’est destiné à devenir ce qu’il est. Contrairement à la vulgate répandue par le développement personnel, le sujet n’est pas le résultat d’un succès acquis sur l’environnement et qui lui permettrait d’exprimer ses fabuleux potentiels. Le sujet est celui qui, contre toute attente, ne parvient pas à satisfaire aux idéaux qui le baignent (ceux de ses parents, ceux de son époque). Encore plus précisément, le sujet est celui qui agit pour échapper à cet empiétement du désir de l’autre sur son propre devenir.

135Avant même que la réalité ne se charge de les désillusionner sévèrement, certains vont même jusqu’à anticiper ce mouvement et s’échappent pour inventer de nouvelles formes.

136Ce sont eux qui feront le monde de demain. Si nous accordons suffisamment de confiance à leurs égarements de jeunesse.


Mots-clés éditeurs : amour parental, conflit, enfance, narcissisme, Renaud

Date de mise en ligne : 16/09/2019

https://doi.org/10.3917/spi.090.0031