Article de revue

La philo au berceau

Le devenir des enfants, c’est la mort des parents

Pages 102 à 104

Citer cet article


  • Bachler, L.
(2019). Le devenir des enfants, c’est la mort des parents. Spirale - La grande aventure de bébé, 90(2), 102-104. https://doi.org/10.3917/spi.090.0102.

  • Bachler, Laurent.
« Le devenir des enfants, c’est la mort des parents ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2019/2 N° 90, 2019. p.102-104. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2019-2-page-102?lang=fr.

  • BACHLER, Laurent,
2019. Le devenir des enfants, c’est la mort des parents. Spirale - La grande aventure de bébé, 2019/2 N° 90, p.102-104. DOI : 10.3917/spi.090.0102. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2019-2-page-102?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.090.0102


Notes

  • [1]
    M. Foucault, La sexualité (cours à l’université de Clermont-Ferrand, 1964), Paris, ehess/Gallimard/Seuil, coll. « Hautes Études », 2018, p. 12.
« De l’union [des parents] naissent les enfants en qui se trouve la vérité devenue objective des parents. Vérité qui les achève : en ce double sens qu’ils les tuent (le devenir des enfants, c’est la mort des parents) – et qu’ils les accomplissent (car les enfants ne survivent jamais que dans et de la mort des parents) [1]. »

1Pourquoi les parents font-ils des enfants ? Au premier abord, c’est là quelque chose de naturel, de logique et de tout à fait attendu. Quand un jeune couple se marie et s’installe, les proches attendent ce qui constitue une sorte d’étape suivante de la vie conjugale : la parentalité. Il arrive même qu’une certaine pression sociale s’exerce sur les jeunes couples pour avoir des enfants, les proches s’étonnant que les enfants ne soient pas encore là, ou même s’impatientant de ne pas les voir arriver. Les couples qui choisiront de ne pas avoir d’enfants sont quittes pour une explication circonstanciée. Peut-on questionner cette évidence selon laquelle un couple qui s’aime et qui décide de vivre ensemble doit avoir des enfants ?

2C’est exactement ce qu’avait entrepris de faire Michel Foucault, dans un cours donné en 1964 à l’université de Clermont-Ferrand et qui vient d’être publié. Ce cours s’ouvre par une phrase précise : « Ce que c’est, dans notre culture, que la sexualité. » Il insiste sur cette précision : dans notre culture. La sexualité n’est pas qu’un fait naturel, anatomo-physiologique, sur lequel on aurait greffé quelques rites et quelques interdictions. Pour Foucault, au contraire, la sexualité, qui ne se limite pas aux seules pratiques sexuelles, est en réalité saturée de culture, de conventions, de contingences historiques et sociales. De sorte que la sexualité, c’est aussi tout un système de croyances et de pseudo-évidences.

3Autour de la sexualité, un changement culturel très important s’est produit lorsque le Code civil a pris en charge l’organisation du mariage. Auparavant, le droit canonique ordonnait le mariage à l’enjeu de la procréation. Avoir des enfants était pour l’Église le premier enjeu, sinon l’enjeu central, du mariage. En d’autres termes, le droit canonique procédait à une sacralisation de la sexualité, définie à partir de ses conséquences dans la procréation. Au contraire, le Code civil, à sa mise en place, est resté très discret sur la sexualité et donc sur la question de la procréation. Le mariage devient d’abord et avant tout l’union de deux individus qui lient leurs destinées. Le mariage est un contrat entre deux personnes.

4Cela constitue en quelque sorte ce que Foucault nomme une désinstitutionnalisation de la sexualité. Elle n’est plus encadrée ni ordonnée par l’institution. Ce qui a pour conséquence majeure qu’elle devient un thème culturel flottant, autour duquel un certain nombre d’inquiétudes nouvelles vont apparaître. Parmi celles-là, une question surgit : pourquoi avoir des enfants ? Si ce n’est plus une injonction religieuse ni sociale, si cet horizon de la procréation tombe dans le domaine privé et devient un simple possible parmi d’autres, alors la venue d’un enfant doit répondre à une nouvelle motivation, à un désir nouveau. Mais lequel ?

5C’est à cette époque, au début du xixe siècle, qu’apparaît l’idée que l’amour, comme quête de l’union parfaite de soi et de l’autre, trouve son actualisation dans l’enfantement. En étant à la fois semblable à son père et à sa mère, l’enfant réalise en quelque sorte cette fusion parfaite de deux subjectivités, et représente à cet égard le développement de la relation amoureuse. Comme synthèse de deux subjectivités, l’enfant est la manifestation vivante de l’amour. Le couple doit donc devenir parents pour devenir vraiment ce qu’il est. Il doit devenir parents, en ayant des enfants pour être tout à fait amour.

6Ce que les parents ne voient pas tout de suite, c’est que « le devenir de l’enfant, c’est la mort des parents ». En quel sens faut-il entendre cette formule ? L’enfant, à sa naissance, n’est pas la mort des parents. Au contraire, c’est lui qui confère au couple son statut de parents. C’est par l’enfant que les parents adviennent. La conséquence est alors que les parents ont besoin de l’enfant pour être parents. Or le destin de l’enfant, ou, comme dit Foucault, le devenir de l’enfant est de parvenir à être sans ses parents. Il doit parvenir à quitter ses parents et éventuellement devenir à son tour parent. L’enfant peut porter en lui cette inquiétude : s’il sort de l’enfance et cesse d’être un enfant, ses parents cesseront en un sens d’être parents. Que deviendra-t-il ? Que deviendront-ils ?

7Le destin de l’enfant est aussi de dépasser ses parents, dans le temps et dans la vie, de leur survivre. En cela, on peut dire que lorsqu’on a un enfant, on fait plus que donner vie à un enfant. On lui donne sa vie, notre vie, littéralement. La naissance de notre enfant est peut-être une première étape concrète vers notre mort. Il nous rappelle à chaque instant que nous ne sommes pas immortels, que nous sommes des êtres finis et que lui verra ce que nous ne verrons pas.

8Ainsi, nous n’avons pas des enfants simplement pour perpétuer l’espèce. Ce qui se joue dans l’arrivée de l’enfant, c’est toute une conception de l’homme, toute une anthropologie, marquée par la finitude, et le désir d’immortalité. La reconnaissance à la fois de nos limites et du désir caché, ou inconscient, de dépasser ces limites. L’enfant est une manière de répondre au désir d’immortalité en espérant un instant qu’une part de nous échappera à la mort.

9Ainsi, pour paraphraser les propos de Foucault et les appliquer à la parentalité : nous appartiendrions à une culture qui à la fois veut et ne peut pas croire qu’existent un monde et une forme d’existence où la parentalité est heureuse et réconciliée avec l’idée de notre mort.


Date de mise en ligne : 16/09/2019

https://doi.org/10.3917/spi.090.0102