Article de revue

Lieux de vacances à bébé

Pages 87 à 99

Citer cet article


  • Clerget, J.
(2011). Lieux de vacances à bébé. Spirale - La grande aventure de bébé, 58(2), 87-99. https://doi.org/10.3917/spi.058.0087.

  • Clerget, Joël.
« Lieux de vacances à bébé ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2011/2 n° 58, 2011. p.87-99. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2011-2-page-87?lang=fr.

  • CLERGET, Joël,
2011. Lieux de vacances à bébé. Spirale - La grande aventure de bébé, 2011/2 n° 58, p.87-99. DOI : 10.3917/spi.058.0087. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2011-2-page-87?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.058.0087


Notes

  • [1]
    Regard Parole Espace, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1994, p. 143.
  • [2]
    L’enfant du miroir, Rivages, 1987, p. 14.
  • [3]
    Jeu et réalité, Gallimard, 1975, p. 26.
  • [4]
    Ibid., p. 9.
  • [5]
    Ibid.
  • [6]
    Écrits, Le Seuil, 1966, p. 268.
  • [7]
    « Le lieu où nous vivons », dans Jeu et réalité, Gallimard, p. 144-152.
  • [8]
    Ibid., p. 146.
  • [9]
    Dans Comme on parle à la nuit tombée, Mercure de France, 2005, p. 28.
À Anselme et à Paul, à leurs frères Émeric et Vivien
« La familiarité et l’intimité se produisent comme une douceur qui se répand sur la face des choses. »
Emmanuel Levinas, Totalité et infini

1Bébé part en vacances. Bébé est en vacances. Bébé revient de vacances.

2Cela commence par un projet. L’on se dit : si on partait en vacances avec bébé ? Mais où ? Pour quelle destination ? En quelle contrée ? En quel territoire ? Doit-on aller si loin pour se dépayser et être ensemble autrement que dans la vie quotidienne rythmée par le travail et ses contraintes, la rudesse de ses exigences, celles qui nous séparent les uns des autres au fil des jours ? Mais pour se retrouver tous les quatre, la grande et le petit, convient-il encore de partir loin, d’aller ailleurs ? Mais de par quelle nécessité pareil voyage en vient-il à s’imposer ? On dit partir en vacances, ce qui fait de nous des voyageurs. « Les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent pour partir ; cœurs légers » dit Charles Baudelaire dans « Le voyage ». Nous aspirons en vacances à cette légèreté du cœur.

3Une fois déterminé le lieu de la partance, nous avons à prévoir tout ce qui sera propice et utile, séant et nécessaire à notre vie avec bébé, à notre bébé lui-même. Y aura-t-il là-bas tout ce qu’il faut pour que les soins et le bien-être lui soient assurés ? Nous te préparons, nourrisson, à être là avec nous, présents et ailleurs. Nous allons en villégiature pour un séjour d’agrément en dehors de chez nous. Les destinations s’annoncent comme étant « à la campagne », « à la mer » ou « à la montagne ». Les moyens de transport pour s’y rendre sont faits de voiture ou de train, de bateau (ferry le plus souvent ou péniche) et d’avion, portés par les matières du fer, de la terre, de l’air et de l’eau.

4Avec tout ce barda, où mettre le bébé ? Quand la grosse voiture avec vous cinq dedans est tombée en panne près de notre destination, il a fallu nos deux voitures pour déménager tout le chargement. C’est fou ce que l’on emporte avec un bébé lors des séjours extrafamiliaux.

5Après le projet, le trajet. Le mot transport dit que, lors du déplacement, nous continuons de te porter, avec nous et dans notre présence. Le trajet aller annonce un trajet retour. Le changement de lieu s’accomplit dans la permanence de relations connues. Bébé est en vacances avec ses parents, ses frères et sœurs, en vacances eux aussi. Ils partent ensemble.

6Sont-ce tes vacances ou nous qui partons avec toi ?

7C’est quoi, au juste, les vacances d’un bébé ? Est-il un vacancier ?

8Les vacances sont dites être le temps durant lequel les études cessent pour les élèves. Puis le mot désigne une période de repos pour les adultes, les jours de vacances, où l’on interrompt le travail pour se détendre, être en vacances. Par extension, le mot se dit du temps de repos légal accordé aux salariés. Il finit par désigner la période d’arrêt du travail, celle qui coïncide en partie avec les vacances scolaires. Un vacancier est une personne en vacances dans un lieu déterminé.

9Autre situation. Bébé est en vacances chez ses grands-parents, dans cet ailleurs plus ou moins familier de leur lieu d’habitation, qu’il fréquente plus ou moins régulièrement. Il y aura deux départs : celui de la maison pour aller chez les aïeuls, celui de ses parents le confiant à leurs propres parents, du moins à l’un des deux couples, ou séparément selon la situation de chacun. Ses parents le mettent en vacances chez papi et mamie. Ce peut être à cause des nécessités du travail ; ils n’ont pas de congés à la période de fermeture de la crèche ou lors des congés de l’assistante maternelle. C’est parce qu’eux-mêmes ont décidé de prendre des vacances…

10Le bébé aura découvert la maison de ses grands-parents. Il y aura séjourné avec eux sans ses parents. Il aura vécu assez avec eux pour se familiariser avec leurs personnes et les lieux, afin d’avoir le temps de s’acclimater aux personnes et aux lieux, c’est-à-dire d’en éprouver l’ambiance et le climat. Il ne s’agit pas que le bébé s’y adapte seulement, car sa présence change aussi les lieux et les liens. Il s’agit de lui rendre habitables cet espace nouveau et ce milieu actuel. Par exemple, la veille, ses parents lui auront signifié leur départ au petit matin pour aller prendre l’avion, alors qu’il sera encore endormi. Quand il se réveille, ses hôtes viennent le saluer, lui parler, lui souhaiter de passer une bonne journée. Ils discutent avec lui dans le lit. Puis, quand il est prêt, ils le prennent dans les bras, le lèvent. Ils se proposent de lui donner le premier biberon de la journée qui commence. Ils lui ont aussi rappelé que ses parents étaient partis pendant qu’il dormait encore, comme cela lui avait été annoncé la veille. Le jour du départ consommé, ils disent le rappel des paroles annonçant cette absence.

11Bébé se tient un moment dans le transat. Il ne pleure pas pour demander le biberon. Il est dispos, ouvert aux paroles et à l’observation des allées et venues de ses grands-parents dans la cuisine. Il guette et capte tout ce qui se passe autour de lui. Il cherche aussi ses repères dans ce lieu d’accueil, les éléments familiers. Il sourit en voyant, comme chez lui, les lettres multicolores de son prénom disposées sur la porte de la chambre où il dort. Il a emmené avec lui son doudou, la petite boîte à musique, le lit de toile, le tour de lit de son lit d’origine, un drap… Il inaugurera le petit lit de bois lors des prochaines vacances, quand il aura 9 mois. Toutes ces choses sont ainsi mamaïsées, disait Françoise Dolto. Ces objets imprégnés de sa maman le sécurisent et le relient à elle. Issus de la connivence qu’il entretient avec sa mère et son milieu familial, ils la rendent présente, elle, ainsi que les membres de son entourage. Ils sont pénétrés de cet air, de cette atmosphère familiale, dans lesquels le bébé a sa propre part, car il les façonne aussi de sa présence. Il n’emporte pas seulement ce qui des autres et des lieux imprègne ses objets. Mais les objets qu’il emmène avec lui en vacances sont porteurs aussi de ses traces, des traces émanant de lui-même, dont il les a imprégnés, comme un alliage de substances de lui-même et du milieu dont il provient.

12En vacances, bébé doit profiter. Profiter de ses vacances certes, mais aussi profiter au sens de grandir et de grossir. N’ayons pas peur des mots, de ceux qui étaient en usage dans la bouche des mamies d’autrefois. Elles se faisaient une gloire et un honneur de voir le bébé prendre du poids. Il devait conserver avec elles un air de bonne santé, alors même que, c’est bien connu, la plupart des petits font leurs maladies infantiles chez leur mamie. Ma mère disait toujours : « Tous nos petits-enfants ont fait chez nous au moins une de leurs maladies infantiles. » Évidemment, cela s’est passé pendant les vacances de leurs petits-enfants chez eux, mamie se retrouvant assez seule avec ces tracas-là. Elle a dû se confronter aux visites chez le médecin de famille ou à celles du médecin de campagne — si belle dénomination du métier lié au lieu — à la maison. Il venait régulièrement examiner la rougeole de Paul, la varicelle de Lucie, recoudre le genou ouvert de Bastien, ausculter Fanny qui toussait et faisait de violentes poussées de fièvre en plein mois d’août. Les vacances des bébés et des plus grands donnèrent lieu à maintes visites du docteur. Frères et sœur, nous avions tous une confiance absolue en notre mère, aujourd’hui décédée, pour s’occuper de nos enfants, les soigner s’il le fallait, les nourrir. Elle aimait particulièrement leur préparer les bons petits plats qu’ils avaient envie de savourer. Ils ne se privaient pas de les lui demander. « Dis, mamie, tu nous feras un caramel… » Un triomphe. Mes parents ont toujours aimé recevoir en vacances tous leurs petits-enfants. Non point que papi soit absent, mais la maladie des petits, leur constante occupation, c’est pas trop son trip. Il veut bien les avoir à la maison, mais il ne faudrait quand même pas trop pousser, il ne va pas leur consacrer tout son temps. D’ailleurs, s’il est à la retraite, c’est justement pour en profiter, n’est-ce pas ? Il attendra que les enfants soient un peu plus grands ! Ne se prive-t-il pas alors des délices du pouponnage ? Non, non, mamie s’en acquitte très très bien.

13Quand les parents rentrent de leurs vacances, bébé va bien. Les maux ont cessé. Tout est fini. Ce n’est pas toujours exactement le cas, mais la légende continue d’entretenir un discours où tout s’est bien passé. Les soucis antérieurs sont dépassés. Est-ce qu’il n’a pas été trop embêtant ? Non, pardi. Il a fait ses nuits ? Pour sûr. Vous apprenez ensuite subrepticement que la grand-mère s’est relevée plusieurs fois au cours de certaines nuits. Est-ce qu’il ne vous a pas trop contrariés ? Non. Le pas trop prévient déjà de l’envahissement. Car, que le bébé dérange un peu, donc pas trop, c’est dans le cours des choses. Mais s’il devait être par trop casse-pieds, les grands-parents ou les amis pourraient ne plus vouloir le reprendre. Que ferait-on de lui pour partir en vacances ? Où le mettrait-on ?

14De nos vacances de bébé, nous gardons oubliée la mémoire consciente et immédiate des lieux et des liens. Nos vacances de bébé, nous les avons oubliées. Toutefois, nous conservons en nous la trace insue de cette prime expérience de vie, de cette pratique de changement de lieux et de relations, de cette insertion dans un autre univers de murs et de maisons, de tente ou de caravane, de variations climatiques et sensorielles, de cette présence à d’autres espaces inaccoutumés et variés. Ce n’est pas que nous n’avons pas vécu ces expériences-là. Non, l’oubli en a seulement fomenté la souvenance, car l’empreinte inconsciente en est restée vive en nous. Elle s’est inscrite dans le vif de nos chairs et de notre être. Les vacances de bébé sont faites d’autres lieux, d’autres corps, d’autres mœurs et coutumes, d’autres gestes et manières de faire. Tout ceci n’est recevable que par des parents pour qui ailleurs n’est pas exactement comme chez eux et réciproquement.

15Mais un bébé, de soi-même, part-il vraiment en vacances ? N’est-il pas en vacances, foncièrement, pour d’autres et avec d’autres ? Pour ses parents qui partent avec lui ou le confient à d’autres. Pour les hôtes qui l’accueillent, comme le font ses grands-parents. Quelle appréhension a-t-il des voyages et des traversées, longueurs de train et ailes d’avion, cahots de voiture ou bercements de roues, tout autre mouvement que celui connu de sa poussette ou de son landau ?

16Quel vécu un bébé a-t-il du dépaysement ? Mais qu’est-ce donc qu’un dépaysement ? Dépayser, c’est quitter son pays. Être dépaysé, c’est aussi être désorienté, du fait d’un changement dans ses habitudes. Un dépaysement consacre l’action d’aller, de s’en aller dans un autre pays, certes. Mais pour un bébé, de quoi s’agit-il donc ? Il s’agit non seulement de changer de pays, mais de découvrir un paysage nouveau et de consentir à un autre mode de l’habiter, une modalité régénérée d’être sensible à l’espace des lieux rencontrés et à de nouvelles relations à établir. Sa participation sensorielle le met en demeure d’être appelé dans un espace de contact qui le porte à exister dans l’alliance du rythme et du souffle, ce qui veut dire habiter, habiter dans le paysvisage de l’existant, à la fois espace du paysage, comme « le lieu sans lieux de l’être perdu », dit Henri Maldiney [1], et visage de l’homme se révélant à la donation de la parole, à l’instant même de son maintenant. Une main tenant en son creux de paume ouverte le perpétuel présent, « et son bruit de source » comme l’évoquait Georges Braque. La présence ouvre l’espace et l’horizon du paysvisage de l’homme qui n’est ni topographique ni géographique.

17Dans mon enfance paysanne, l’on ne partait pas en vacances en famille. Mais nous, les enfants, nous allions en vacances chez nos grands-parents maternels, où notre jeune tante s’occupait de nous. Dans la cour de la ferme, elle faisait chauffer de l’eau dans une bassine en plein soleil et nous baignait en fin d’après-midi. Nous ne partions pas en vacances, nous allions en vacances. À Percey-le-Grand, nous étions mis chez nos grands-parents, parfois fort petits, quand notre mère allait en cure pour soigner je ne sais trop quelle affection. Mais, plus grand, ma vacance n’était pas des vacances, car il m’est arrivé de séjourner chez mes grands-parents pour aller à l’école de leur village. Les vacances, pour ma mère, se résumaient en ce mot d’ordre : « Le changement d’air, c’est ce qui fait le plus de bien. Rien de mieux que de changer d’air. » L’arrière-pays des vacances de mon enfance était un bon changement d’air. Rien de tel pour bien profiter.

18Les vacances d’un bébé le transportent donc, avec ou sans les siens, dans l’ailleurs de lieux autres et dans un autre espace de relations. Une particularité bien propre à un bébé tient à que ces changements de lieux et de liens, pour être vivants et heureux, ont à être symbolisés par ses proches, avec lui et pour lui, dans tous les aspects des variations sensorielles, locales et climatiques. Nous le disons, il convient de symboliser avec le bébé le trajet, le changement de lieux, en ménageant des pauses pour l’accoutumer aux variations sensorielles qui affectent son schéma corporel et son image inconsciente du corps. Cela, c’est un discours savant. C’est un discours de psy, mais qui témoigne néanmoins de l’expérience, afin de ne pas dépayser totalement un bébé au point qu’il ne puisse pas se retrouver là où il est conduit. Il convient de ménager des transitions pour aborder les lieux nouveaux dans une continuité de relations.

19Pense-t-on à bébé quand on part avec lui ? Quand on l’emmène à l’autre bout du monde, l’on est amené à tenir compte, pour lui et pour nous aussi, bien sûr, des conditions de vie, là-bas. L’on s’enquiert de la sécurité (guerres, rébellions…), de l’hygiène (maladies spécifiques à l’endroit, épidémie), de la qualité des produits alimentaires, des soins, des mille et une choses qui permettent de vivre en un espace de vacances sans risquer sa mort, afin de pouvoir dire au retour : « Avec toi, bébé, nous avons passé de bien bonnes vacances. » Par les paroles données, tu as découvert des lieux et des gens nouveaux. Tu as, par nos mots, découvert la variété du monde. Car, pour parcourir le monde en vacances, encore convient-il que tu aies été préalablement mis au monde. Mis au monde par des mots de cœur te donnant d’être au monde. Alors, tu sais déjà le monde vaste et divers, fait de terres et de mers si variées, le monde surtout peuplé des multiples visages humains parlant les dix mille langues où s’engendre l’accueillance des uns par les autres. Les vacances aux mille et un visages sont les présences à qui nous te confions. Les vacances donnent à un bébé la possibilité d’être-là, en des lieux renouvelés, dans des relations avec d’autres autorisées par les paroles qui les lui disent. Elles lui donnent la possibilité d’être-là, là où il est reçu dans le site relationnel et langagier de ceux qui l’accueillent et l’accompagnent.

20Afin que tu ne sois pas ébahi d’abandon, éberlué de délaissement, affligé d’un insoutenable dérangement, nous préparons tes vacances. Nous préparons tes vacances afin qu’elles ne soient pas une vacance relationnelle de toute présence, afin qu’elles ne soient pas une déréliction sans nom. Mais, si nous partons loin de toi, l’un et l’autre, nous autres tes parents, comme toi, notre bébé, nous aurons, à nos heures, le cœur gros du chagrin de l’absence, l’esprit soucieux de ce que tu deviens. Nous faisons confiance à ceux à qui nous te confions pour qu’ils ne s’occupent pas seulement bien de toi, mais pour qu’ils envisagent avec toi tes vacances, faites de la joie d’être-avec, celle que distille ta présence au sein de la « petite » peine de séparation qui nous serre le cœur.

21Si nous attachons tant d’importance à ménager les vacances de bébé, c’est que l’image inconsciente du corps est faite des lieux où nous vivons et des relations entretenues par le désir de communiquer dans un langage sensoriellement signifié. Dans son image du corps et dans son schéma corporel, un petit bébé, comme tout sujet humain, est concerné et constitué par les lieux, et ce, à plusieurs titres. Une fois né, il y a, bien sûr, tous les lieux de l’enfance : la maison, l’appartement, l’environnement, la chambre… Mais chaque lieu façonne, maçonne, pourrait-on dire, à sa manière, l’image du corps et le schéma corporel, ainsi que leur articulation plus ou moins discordante, plus ou moins harmonieuse. Un enfant déambule ainsi dans un espace familier, puis il peut s’aventurer en dehors de la maison quand il est accompagné par des personnes connues lui signifiant les passages et les découvertes. Il est si beau de parler à un enfant le monde rencontré. Le transporter trop brusquement dans un autre lieu et par quelqu’un qu’il ne connaît pas peut constituer un trauma. À propos de l’image du corps, Françoise Dolto disait : « À partir du moment où l’enfant se situe dans un lieu, il entre en échange avec un autre [2] », traduisant bien ainsi l’intimité du lieu et de la relation. Elle exprime comment le transport en vacances s’accomplit dans des lieux nouveaux et des liens renouvelés.

22Le lieu où un bébé dort a toute notre sollicitude, car c’est là que se reposent, avec ses parents, présents l’un à l’autre ou séparés, la mémoire des relations du jour et la densité des rêves. Quand les parents ne vivent plus ensemble, le bébé part en vacances avec l’un des deux, séparément. Il porte en soi, malgré soi, la mémoire de l’autre parent absent. Il transporte ceci : sa maman prend des vacances avec lui étant-là, et son papa à lui étant ailleurs. Ou inversement. Elle est heureuse de leurs vacances ensemble. Mais elle sait bien, en raison de ce à quoi oblige la présence de son petit, que, si elle veut vraiment être en vacances pour elle-même, elle devra prendre un temps bien à elle, seule ou avec une autre personne, mais sans lui pour un temps. De même pour le papa, mais, lui, il préférerait n’être pas tout le temps tout seul avec le bébé. Il l’aime sans conteste, mais il trouve que tous les deux tout le temps, même une semaine, ça fait lourd. Ce n’est pas qu’il n’est pas patient. Ce n’est pas qu’il ne sache pas trop comment s’occuper de l’enfant. Non, c’est qu’il est un homme. C’est qu’il n’est pas une maman. Ainsi, les vacances avec la maman ou avec le papa, quand ils sont séparés, sont pour le moins fort différentes. Et puis, il y a de plus en plus souvent cette autre situation. Papa, maman, chacun a rencontré quelqu’un ayant ses propres enfants. Le bébé partage alors une intimité traversée d’autres. Or, les vacances pour un bébé, ce serait d’être tout seul avec ma maman, tout seul avec mon papa.

23Scène de courtes vacances. Une famille reconstituée, comme on dit aujourd’hui, de trois enfants. Les deux grands sont issus de leur famille initiale. Leur maman a rencontré un autre homme. C’est dans cette nouvelle relation qu’un bébé s’est conçu. C’est de leur relation qu’il est né. Il vient d’avoir 1 an. Ils décident d’aller à la mer pour deux jours. Les grands frères ne l’ont jamais vue. Les voilà, les cinq, assis sur le sable. Puis les frères jouent et s’amusent comme des fous, courent dans l’eau, s’éclaboussent. Le bébé les voit s’éloigner. Il tripote le sable. Il met la main à sa bouche. Ses parents le lui interdisent. C’est une fête. Il regarde avec une attention soutenue les exaltations réjouies de ses frères. C’est une célébration de la liberté des gestes, un enthousiasme du mouvement, une expression du repos.

24Les vacances de bébé sont, comme pour chacun d’entre nous, un espace intermédiaire, un champ intervallaire. C’est potentiellement un passage entre la vie familiale et la vie sociale. Une maison d’accueil pour les bébés et les enfants en bas âge est-elle une aire transitionnelle entre enfant, parent, équipe accueillante ? Du lien à la relation s’établit un espace de transition où un objet fait lien et sépare. Il s’agit vitalement de sortir de l’aliénation du lien pour entrer, par l’office d’une séparation symbolique, dans le champ de la relation. Comme le dit Winnicott, l’objet « représente la transition du petit enfant qui passe de l’état d’union avec la mère à l’état où il est en relation avec elle, en tant que quelque chose d’extérieur et de séparé[3] ». Le transfert de lieu à lieu sera ménagé dans un espace de paroles où le souvenir, l’image mentale de la mère, sa représentation intérieure, peuvent rester vivants dans une « aire intermédiaire d’expérience [4] ». Une telle aire intervallaire existe en tant que lieu de repos « pour l’individu engagé dans cette tâche humaine interminable qui consiste à maintenir, à la fois séparées et reliées l’une à l’autre, réalité intérieure et réalité extérieure [5] ». Il s’agit de promouvoir, dit encore Winnicott, la relation entre ce qui est objectivement perçu et ce qui est subjectivement conçu. En effet, l’on ne prend pas congé des choses du désir, car l’enjeu de notre mouvement de désir n’a pas pour objet un objet de la série des objets présentés. Le premier objet du désir d’un être humain est d’être reconnu par un autre, comme l’écrit Jacques Lacan [6]. Le premier objet du désir d’un bébé n’est pas le sein maternel, mais la relation où mère et enfant sont sujets. L’objet primordial est un espace rythmique de portance et de fondation symboliques. Cette relation est portée par la voix qui s’adresse à l’enfant, dans l’appel de son nom, par l’écoute de son cri et de ses gesticulations par l’oreille de sa maman. La structure symbolique de notre venue au monde est ainsi constituée. Elle nous permet de plus d’aller à la découverte du monde.

25Nous ménageons l’espace relationnel des vacances afin de déjouer les terreurs de l’informe. Comment ? En délimitant un habitacle corporel, donnant volume et relief de parole au corps d’un sujet. C’est la voix qui fait don de l’image au corps (Marie-José Mondzain). Elle fait don de l’image du corps en portant le désir dans la parole. Adresser la parole, ce n’est pas demander quelque chose à quelqu’un. C’est susciter un visage. C’est donner à un autre la possibilité de voir la vie autrement que par le prisme de la seule perdition. J’entends par là le fait d’être perdu en des territoires inconnus. C’est donner à entendre une autre relation que de semblables. C’est envisager la dissimilitude foncière des semblables dans l’appréhension de l’autre, en sa radicale altérité. C’est aller à la rencontre de l’étranger dans la parole. L’enjeu est bien de prendre visage, d’envisager. Nous prenons surface, contour, épaisseur et souffle de sujet dans notre nom propre appelé par la voix de l’Autre.

26« En quel lieu sommes-nous quand nous vivons ? » se demande Winnicott [7]. Le temps de notre vie, nous le passons bien quelque part, mais où ? « Il ne suffit pas de dire : que faisons-nous ? Il faut aussi poser la question : où sommes-nous (si nous sommes vraiment quelque part) ? […] Où sommes-nous quand nous faisons ce à quoi nous passons, en fait, la plupart de notre temps, à savoir quand nous prenons du plaisir à ce que nous faisons [8] ? » Et si jouer devient un acte libre et reconnu à l’occasion des vacances, comme l’expression de l’être en vacances, c’est parce que l’acte de jouer ouvre naturellement à l’expérience culturelle. Un bébé apprend tout cela en voyant ses frères et sœurs aînés, d’autres enfants, s’amuser, créer et inventer, en vivant avec eux.

27Comment rejoindre les autres et se tenir parmi eux ? La question : Où ? est fondamentale, parce qu’elle interroge son propre horizon : le lieu d’où je la pose. Elle invoque un lieu d’être et donne un site à ce lieu d’être. La dimension de lieu — ce peut être la cuisine, la plage ou la caravane pour un enfant — est à l’intime de ce qui est le plus proche, supposant toutefois un lointain, une ouverture. Il convient, en effet, de ménager un endroit où il puisse y avoir ouverture. Car pour un sujet, y a-t-il un lieu d’être par où venir à l’existence ? Les vacances en tant que changement de lieux et de relations posent bien, à nouveau, cette question-là, dont la réponse ne saurait se résumer à un pur et simple déplacement. « Il revenait sans cesse à cette idée de lieu. Qu’est-ce que ça pouvait bien être, un lieu, pour Julien ? […] Il tourna la difficulté. “Ne crois-tu pas qu’un lieu, c’est quelqu’un ?” », écrit Jocelyne François [9]. Voilà bien la vérité du lieu : une présence.

28C’est cela les vacances, avec leur cortège de découvertes et d’inventions, car l’hospitalité d’un lieu autre se soutient de l’accueil de quelques-uns. En effet, dès tout petit, je deviens autre avec le lieu, avec chaque lieu. C’est grâce à cette altérité faisant suite à une continuité d’exister qu’un bébé grandit au nouveau dans les dispositions du même. Une mêmeté d’être faisant assez corps avec le narcissisme pour que la disparité des lieux et des gens puisse être reçue et vécue paisiblement, sans quoi un bébé ne s’ouvrirait à aucun lieu, à aucun espace nouveau, sans quoi les liens tissés ne s’ouvriraient jamais à la trame des relations. C’est cela, des vacances pour un bébé : des liens familiaux s’ouvrant à d’autres lieux ouvrant eux-mêmes à d’autres relations, avec des maisons et des gens, des gestes et des voix, d’autres corps, encore. Ainsi, la sécurité de base s’accroît d’expériences d’autres et d’ailleurs dans des variations sensorielles, dans des modifications de l’habitus et dans des ressentis nouveaux, ouvrant au mouvement même de la vie, celle par laquelle nous prenons corps avec des paroles.
Ces lieux de vacances de notre enfance, nous ne les oublions jamais tant ils gravent en nous des espaces où exister, ineffaçables, disait Gaston Bachelard. Ces lieux perdus de la mémoire conservés par l’oubli sont constitutifs de notre être corporel relationnel, en leur brièveté même, en leur fugace inscription définitive. Toutes ces maisons ont façonné notre image inconsciente du corps et constituent notre histoire.
Les vacances conduisent à repenser le milieu de l’homme comme relatif à une relation, déterminé par ce qui est relation. Le milieu occupe la place de ce qui est au cœur. Il porte la charge de ce par quoi il y a relation, ce qui en traduit la dimension symbolique : le milieu dans lequel vit un être humain est un milieu langagier. Il concerne notre être en tant que nommé et incarné, ayant corps appartenant au nom, inséré dans des noms de lieux. Le milieu est le lieu où se tient la relation elle-même, d’où, au sein du milieu humain, la prégnance de l’écart entre les êtres, la valeur et la portée de la différenciation des sujets et des générations.
L’hospitalité d’un lieu tient à un véritable travail s’alliant à un art de l’accueil, au sens où l’hospes latin est aussi bien la personne accueillie que celle qui accueille, celui qui reçoit comme celui qui est reçu. Elle est un acte qui ne peut se réaliser que moyennant la reconnaissance de la manière d’être en relation. Je nomme cela accueillance. Ce mot de l’ancien français dit le fait d’aimer accueillir et recevoir. Il y va d’une prévenance, d’une façon d’être prévenant, c’est-à-dire de venir, par l’attention à l’égard d’un bébé, devant lui, comme témoin et parlant. Telle est notre vocation de témoin, à nous adultes écoutant un bébé. Ainsi conçu, notre accueil est l’activité d’une parole adressée, non pour éviter accidents ou contaminations, car certains peuvent s’aliéner à la nécessité d’être contre à tout prix et se risquer alors au pire. Notre accueil et notre accompagnement consistent à venir au-devant d’un autre, à sa rencontre. Accueillir, c’est venir à l’autre sur le chemin de l’Autre pour lui permettre de trouver ou de retrouver le sens d’un chemin. L’accueillance est l’hospitalité ménageant un lieu de rencontre à une coprésence. Or l’hospitalité honore l’altérité. De cette altérité vécue, un bébé prend corps et vie de sujet désirant.
Les vacances d’un bébé sont ses vacances avec d’autres, ces autres sans qui il n’est pas. Il est si pleinement humain, le sein nu d’une maman donné sous le parasol de la plage à son bébé, dont l’avidité émerveillée de ce qui bouge alentour ne l’empêche nullement de téter et de goûter au spectacle du monde. Elle est à la crête de l’humanité vivante, cette promenade à travers la campagne quand un bébé reposant dans sa poussette, tous yeux ouverts, par le bercement s’endort tendrement dans le rythme des heures. Elle est offerte, l’altitude gravie d’un sentier de montagne dans le porte-bébé sur les épaules d’un papa bienveillant.
L’hospitalité des lieux est relative à leur maison. Internet l’indique : il est des lieux de séjour et de vacances pour les bébés et leur famille. Des conseils aussi fleurissent pour que les vacances de bébé lui soient agréables ainsi qu’à ses proches. Les vacances avec un bébé peuvent avoir le goût du bonheur. Nous n’ignorons pas cependant l’accident, la chute ou la noyade. Nous pensons même aux bébés en exil avec leurs parents réfugiés, déplacés ou poursuivis. Pour eux, les déplacements obligés, les renvois en avion, les cales des bateaux, ce ne sont pas des partances de vacances. Nous œuvrons, nous militons même, pour que ces bannissements n’aient plus cours. Nous veillons à ce qu’ils ne soient pas vides de toute relation humaine, pour qu’il n’y ait point, pour ces bébés transplantés, de vacance relationnelle. Et notre cœur s’ouvre aussi à ce grand voyage qui ne sera pas forcément de vacances, malgré les airs traversés, à ce dépaysement vécu, je veux parler de l’adoption d’un enfant d’ailleurs, d’ailleurs un enfant. Que pour tous ceux-là, il n’y ait point de vacance symbolique humaine, tel est notre vœu le plus cher.
Que les lieux de vacances à bébé portent en eux l’inconditionnel de toute hospitalité, non que le bébé doive en être le centre, mais que ces lieux soient conçus, en particulier architecturalement, en tenant compte des bébés qui vivront là, comme un milieu prenant acte de leur présence.
Des vacances, en archipel, comme notre parole, dit le poète. Que la presqu’île de ton sourire rejoigne la joie de mon île, qu’en cette alliance se pressent et se tiennent la haute mer du don, la vie houleuse et tapageuse des humains, la cime des monts comme l’horizon bas de ma campagne natale.
Tu te souviens, bébé, de la corne du bateau rentrant au port. Tu te souviens, bébé, du bruit des tracteurs et des meuglements du veau. Tu te souviens, bébé, du doigt de ton papa te montrant l’élan sourd d’un chamois sur la cime d’une montagne. Tu te souviens de tout ce qui a pris nom nouveau dans la bouche de ceux qui te désignent les choses nouvelles du monde traversé. Et toi-même, dans la foulée d’un sourire, tu tends l’index vers les choses et tu attends leur désignation. Tu tends le doigt à l’oreille d’un autre, qu’il te dise le monde auquel tu aspires à naître en de vives paroles. Tu reviens à la maison, grave et pesant du poids des mots, de l’entrelacs des images et des sons. Les vacances ont accru tes potentialités relationnelles et langagières. Tu acquiers ainsi, dès le plus jeune âge, la profondeur des livres et la sagesse des hommes, leurs passions aussi et leur rivalité.
Qu’elle te soit donnée, la faculté du repos dans les vacances des autres afin que tu reposes, dans la souffrance inéluctable du vivre et le dur désir de durer, dans le berceau d’un répit, avant de retrouver, autrement, la vie trépidante du travail des tiens, et la garde, et la crèche, et les nécessités aiguës des séparations. Ta capacité d’être seul en présence d’un autre s’entretient de ces temps où nous sommes ensemble, chacun préparé à vivre seul, dans la modulation renouvelée d’avoir été là, les uns avec les autres, assez pour pouvoir vivre la solitude de notre existence autrement que de mort.
Sur la route du retour, tes parents quittent à regret le séjour des vacances. Ils ont une larme au coin de l’œil. À travers la vitre de la voiture, tu regardes de ton siège le monde qui défile. Tu es avec eux. Cela te suffit. Pour l’heure, tu t’endors, et dans la levée de ton sommeil interrompu de courtes étapes, pour cette fois-ci, leurs vacances, tes vacances se terminent.


Date de mise en ligne : 18/06/2011

https://doi.org/10.3917/spi.058.0087