Article de revue

À 1 000 km de distance

Pages 79 à 85

Citer cet article


  • Griot, B.
(2011). À 1 000 km de distance. Spirale - La grande aventure de bébé, 58(2), 79-85. https://doi.org/10.3917/spi.058.0079.

  • Griot, Bernadette.
« À 1 000 km de distance ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2011/2 n° 58, 2011. p.79-85. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2011-2-page-79?lang=fr.

  • GRIOT, Bernadette,
2011. À 1 000 km de distance. Spirale - La grande aventure de bébé, 2011/2 n° 58, p.79-85. DOI : 10.3917/spi.058.0079. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2011-2-page-79?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.058.0079


1Depuis sa naissance, à cause des kilomètres qui nous séparent, je ne voyais mon petit-fils Ruben qu’une fois par trimestre, un week-end, et la plupart du temps chez lui avec ses parents. J’essayais toujours, alors, de privilégier un petit moment de promenade, de jeux ou de lecture, seuls tous les deux, pour découvrir son univers et ainsi faire connaissance. Mais la séparation, pour moi difficile, me laissait craindre, chaque fois, que la relation ne s’étiole vite… « Il est trop petit pour t’être confié si loin », me disaient ses parents.

2Partageant avec des amies proches mon inquiétude au sujet de cette distance — 1 000 km, perçus comme frein à toute rencontre spontanée —, je fus plusieurs fois rassurée par cette réponse pragmatique : « Tu vas voir, dès que Ruben ira à l’école, on aura besoin de toi pendant les vacances scolaires ! »

3C’est ce qui arriva cette année, Ruben ayant 3 ans et demi.

4Lorsque mon fils me demanda si je pouvais « garder » Ruben pendant les vacances scolaires de février, grande fut ma joie et mon accord, instantané.

5Peut-être devrais-je préciser pourquoi je dis « mon » accord… Je ne vis plus aujourd’hui avec le père de mon fils et mon compagnon, d’une discrétion attentive, s’était préparé à cette heureuse éventualité. Ruben a donc six grands-parents, tous désireux de l’accueillir, mot plus juste, préféré au mot « garder » que j’ai pris soin de mettre entre guillemets ne l’entendant plus de cette oreille.

6Hormis mes visites chez lui, nous usions du téléphone et de quelques envois postaux pour maintenir et nourrir une relation en points de suspension. Ruben était venu à la maison avec ses parents, une fois, un week-end. Il avait alors 1 an et demi et n’en avait pas le souvenir. Assez tôt, nos conversations téléphoniques ont commencé ainsi : « T’es où Mamy Nardette ? » et « Elle est où ta maison ? », puis « Tu fais quoi dans ta maison ? »

7Mes réponses, je le sentais, n’étaient guère satisfaisantes, car trop décalées par rapport à sa réalité, mon vocabulaire inadéquat ne faisait pas image. Alors, pour préparer sa venue sachant qu’il était heureux de venir mais que, dans le même élan, une petite crainte lui faisait désirer que son papa reste la semaine entière avec lui, j’entrepris de lui faire un livre (chose facile puisque c’est mon métier) pour répondre à ses questions. Un vrai livre, de photos et textes adressés à lui seul, relatant notre cadre de vie et notre quotidien à la campagne, à 1 000 km de sa ville, Paris. Il reçut le livre un mois avant de venir, content mais un peu déçu par le sujet, qui « ne racontait pas une histoire… » Trop documentaire, me suis-je dit, je ferai mieux la prochaine fois. Son papa a pris malgré tout le livre dans ses bagages et tous deux l’ont relu dans l’avion qui les conduisait vers nous. À l’approche de son objectif, le livre sembla parvenir au succès espéré…

8De mon côté, une préparation fut tout aussi nécessaire, intérieure autant que matérielle.

9Les angoisses ne manquèrent pas. Allais-je être une bonne grand-mère ? Ruben, à cet âge, aime développer une certaine opposition à toute autorité, à tout ce qu’il ressent comme une exclusion et ses parents réagissent parfois avec fatigue. Ma plus grande crainte, qui agita quelque peu mon sommeil, fut l’insécurité de la maison et du jardin actuellement en chantier, peu appropriés aux jeux d’enfants. Recensés la nuit, les incidents et les accidents possibles du plus bénin au pire me terrorisaient et me préparaient bien mal à la disponibilité souhaitée. Me moquer de moi restait ma seule issue. Je décidai alors d’être grand-mère à défaut d’être bonne grand-mère, comme je fus, autrefois, mère sans savoir faire. Ruben sera mon guide et l’affection que j’ai pour lui, ma voie.

10Ce jour-là, le soleil est radieux sur l’aéroport… et Ruben tout autant. Dès son arrivée, il nous saute dans les bras (marque d’affection nouvelle à laquelle il ne nous avait pas habitués). Puis me donnant la main pour rejoindre la voiture alors que je tentais de lui faire exprimer ses impressions de voyage en avion, il me dit : « Hé bien tu sais, Mamy Nardette, ma petite sœur, elle est née maintenant, elle s’appelle Daphné ! Elle est restée à Paris avec ma maman. »

11Oui, je savais bien sûr, Daphné avait maintenant 8 mois, j’étais allée à Paris pour la voir, je suis même restée avec Ruben pendant les quatre jours où sa maman était à la maternité et nous nous étions revus à Noël. Difficile d’accéder aux certitudes du temps qui passe, le passé ? le présent ? l’avenir ? sont affaire d’adulte. L’essentiel, me dit le message de Ruben, est ailleurs, dans l’affirmation de soi au présent, et le fait de pouvoir tenir une conversation (comme les grands) où se révèle ce qui tient à cœur.

12Le lendemain, contre toute attente, il ne veut pas accompagner son père à l’aéroport (30 km aller retour de route sinueuse) préférant rester avec moi, dans la maison qu’il avait déjà fort bien adoptée. Après un au revoir assumé et quasi détaché à son père qui lui fit promettre de l’appeler le soir même, je devinai dans le regard de mon fils le brin de tristesse que je m’apprêtais à devoir soulager chez Ruben. Je vis dans le naturel de ce départ les prémices d’une maturité bien heureuse et d’une semaine pleine de promesses.

13Ruben est un matinal. Debout chaque matin à 7 heures, la journée s’organise très vite autour de son propre rythme : repas à midi et sieste l’après-midi. Il est bon marcheur et montre un grand appétit pour l’extérieur, la nature, les animaux, les jeux et le jardin potager. Nous avons pris l’habitude chaque jour de partir sur les sentiers dès 9 h 30/10 h avec dans son petit sac à dos, abricots secs, gaufrettes et eau pour donner saveur à nos pauses. C’est aussi dans la nature que je trouvais une complète détente et une disponibilité tout orientée sur sa petite personne. J’en fus gratifiée plusieurs fois par quelques gestes et paroles, surgis de je ne sais où, sinon du charme du paysage ou de ce tête-à-tête, main dans la main, à l’exception attentive.

14En chemin, le premier matin, nous avons rencontré un groupe d’hommes récoltant les olives. Ruben aussitôt s’est montré très curieux et a commencé à ramasser par terre les olives « pour les aider ».

15— Regarde, Mamy Nardette, il y a des olives garçons et des olives filles !

16Je lui demandai quelle était leur différence et il me répondit :

17— Eh bien, celles qui ont une petite queue, ce sont les garçons et les autres qui n’en ont pas, ce sont les filles ! Et celles qui sont grosses, c’est parce qu’elles ont un bébé olive dans leur ventre…

18Il apprit ce matin-là à faire très attention où il devait mettre les pieds, sur les filets sans jamais marcher sur les olives ; à tenir un vergon entre les mains pour gauler les oliviers. Il a découvert que l’on ne pouvait manger les olives sitôt les avoir cueillies, qu’il fallait passer par le moulin pour en faire de l’huile. Le petit groupe d’hommes l’a accueilli avec sympathie, mais n’a pas « entendu » sa réflexion sur le sexe des olives, balayée d’un froncement de sourcils manquant d’imagination. Quand il a demandé si nous pourrions nous aussi aller au moulin avec eux pour faire l’huile, là non plus, il n’a pas été entendu.

19Est-ce pour cela qu’ensuite, il a cueilli des pâquerettes, me les a offertes avec ces mots :

20— Tiens, Mamy Nardette, c’est un bouquet pour toi. Tu sais que je t’aime ?

21Le remerciant, je lui dis :

22— Et sais-tu que, moi aussi, je t’aime ?

23— Oh, oui !

24J’ai bien aimé ce « Oh » devant son oui ! Serais-je trop démonstrative ?

25Un autre jour, alors que nous marchions sur un sentier au-dessus du village, la vue sur les collines élargie par un peu d’altitude, Ruben m’a demandé :

26— C’est qui, Mamy Nardette, qu’a fait les montagnes et la mer ?

27Après un temps de surprise, silencieux, par lequel je signais mon embarras, je lui ai dit que sa question était très importante, mais que c’était difficile d’y répondre… Puis j’osai une double réponse que j’ai tenté de simplifier ainsi : certains croient que c’est quelqu’un qui s’appelle Dieu, qui serait le créateur de tout l’univers, et d’autres, très savants, pensent que la terre, avec ses montagnes et ses mers, est arrivée suite à une explosion qui a fait big-bang ! Je ne sais ce que Ruben a saisi, mais il ne répondit rien et passa à autre chose. Je me suis sentie bien désarmée face à cette question et j’espère que Ruben aura surtout retenu que sa Mamy ne sait pas tout, un peu comme lui, et comme tout un chacun.

28Dans la série des interrogations qui m’ont émue, une autre arriva en milieu de semaine, sur un sujet dont je m’attendais un jour à devoir donner quelque éclaircissement :

29— C’est Jean (mon compagnon) le papa de mon papa ?

30Ruben n’avait jamais exprimé aucun doute là-dessus. Il savait que le papa de mon fils était « Papy Jeff » qui le visite autant que moi à Paris. Il connaît aussi sa compagne. Le nombre de ses grands-parents (cinq ou six) présents ensemble lors des fêtes de Noël ou de son anniversaire ne l’avait jusqu’à maintenant jamais troublé, tout paraissant si naturel et souhaité ainsi par tous. Les explications viendraient à leur heure et je ne m’attendais pas à ce que la question soit ainsi formulée (puisqu’il savait) et vienne si tôt. Je répondis alors avec photos à l’appui, qu’il regarda avec un brin de détachement (du moins en apparence) et montra assez rapidement qu’il avait eu ce qu’il voulait et ne souhaitait nullement approfondir le sujet.

31Il m’a semblé important de ne pas aller au-devant de ses questions. Je choisissais d’en rester là, juste pour repréciser que non, Jean, n’était pas le papa de son papa, qui était bien « Papy Jeff ».

32Au téléphone, avant qu’il n’arrive, j’avais exposé à Ruben le projet d’une visite au Musée océanographique à Monaco, où il verrait de gros poissons comme si nous étions avec eux dans la mer…

33— Mais tu sais, Mamy Nardette, des gros poissons, moi, je m’en fiche !

34— Ah bon ? Et de la peinture tu t’en fiches aussi ?

35— Ah non, la peinture, je m’en fiche pas !

36Durant deux après-midi, nous fîmes donc de la peinture, du découpage (magazines et papiers de couleur) et du dessin avec un petit voisin tout heureux de venir partager avec nous ces activités. Plus âgé d’une année, il qualifia assez vite le dessin de Ruben de « gribouillon ». Ruben en fut très fâché et chercha un soutien de mon côté pour contredire ce jugement. Quand l’atmosphère fut à nouveau détendue, Ruben, peu enclin d’habitude à raconter, nous fit partager quelque chose qui s’était passé dans sa classe :

37— Tu sais, Mamy Nardette, une fois, à l’école, on a fait la guerre des feutres.

38Je compris par le récit qui suivit que, une petite fille s’étant moquée de son dessin en disant que c’était un gribouillon, il l’avait attaquée avec des feutres et elle s’était défendue… avec des feutres. Sans un mot, sans un cri — j’ai su plus tard par ses parents. Ce qui fait que lorsque la maîtresse est intervenue, ils étaient déjà tous deux couverts de couleurs (visage et vêtements).

39Il est vrai que certains enfants, à cet âge, ont dépassé le stade du gribouillon et s’aventurent déjà dans quelque représentation humaine. Ruben, non.

40Plus tard, en fin de semaine, je rapprochai ce fait — et sa résurgence — avec ce qui se passa ce jour-là. Ruben resta longtemps assis dans une caisse en plastique bleu — son « bateau » imaginaire —, tranquille, sans me solliciter pendant que je faisais la cuisine. Il avait dans son bateau la boîte de feutres et quelques feuilles de dessin. Je m’aperçus qu’il dessinait. Il dessinait, mais pas comme je l’avais vu faire jusqu’alors, d’un geste souvent nerveux. Très concentré, il ne lâchait pas le feutre, et son geste ressemblait à une écriture qui parcourait la page… Il choisissait ensuite les espaces fermés par son trait pour les remplir d’un aplat de couleur. Il venait de passer un cap dans l’application dont il se réjouit autant que moi.

41Une autre difficulté a été vaincue par Ruben à mi-parcours de sa semaine de vacances. Un soir, il s’est relevé en pleurs une demi-heure après le coucher, l’histoire et les bisous. Nous le croyions endormi… « Mes parents me manquent ! Mes parents me manquent ! » Une longue conversation au téléphone avec sa maman, puis avec son papa, lui a redonné le sourire. Après avoir raccroché, comme animé par un besoin de se moquer de lui, il prolongea ce moment avec nous dans une grande partie de rigolade !

42Je me suis demandé ce qui avait pu provoquer cette tombée de tristesse, bien qu’elle puisse aussi exprimer uniquement ce qui fut dit : ses parents lui ont manqué ce soir-là. Lorsqu’à 3 ans et demi on en est séparé pendant neuf jours, c’est effectivement peut-être un peu long…

43Mais Loulou, l’histoire du loup et du lapin (copains séparés suite à l’abandon de l’un d’eux, puis s’étant retrouvés…) racontée avant de s’endormir aurait-elle suscité quelque angoisse ?

44Est-ce que ce fut long aussi pour les parents ? Ils ne l’ont pas exprimé, mais ils ont été ravis que chaque jour je leur envoie des photos par mail, accompagnées d’un petit compte rendu de notre journée. Je l’ai fait, car je me souvenais de leur déception devant le petit cahier qu’ils avaient mis à disposition de la nounou de Ruben, et qui était resté vierge. Ils auraient tant voulu savoir ce qui se passait pendant leur absence. Je dois avouer l’avoir fait aussi pour les rassurer, leur montrer que tout se passe bien et qu’ils soient contents un jour de renouveler l’expérience.

45Pour ma part, je suis prête à récidiver, cette semaine ayant été si particulière… Et si vivante !

46Mais n’est-ce pas la relation entre grands-parents et petits-enfants qui serait particulière, ne pouvant être calquée sur la relation parents-enfants ? Bien sûr, autant d’amour l’anime, mais on sent bien qu’il n’est pas le même qu’entre les parents et les enfants. Pourtant le désir d’être ensemble est grand. Et concilier sa propre subjectivité avec la pédagogie des parents, tout aussi essentiel. Alors que peuvent apporter de singulier les grands-parents ?
Ils sont d’abord autres, autres que les parents et autres que soi-même (l’enfant) et participent ainsi à l’apprentissage de l’altérité, comme le fait tout personnel éducatif, mais avec cette grande affection en plus, privilégiée, en quelque sorte.
En partie dégagée de préoccupations professionnelles extérieures (notre bureau est à côté de la maison), j’ai choisi, bien sûr, de ne pas travailler du tout pendant que Ruben était ici avec nous. Et cette disponibilité-là nous a conduits, Ruben et moi, à une véritable sensation de « vacance ». Pour lui : vacance de l’école, des parents et des contraintes d’horaires. Nous avons ensemble goûté à une forme de liberté, de fantaisie, où toute improvisation est la bienvenue… Ruben, placé au centre de cette vacance, en a vite apprécié le confort affectif et comme il fait chez lui, en a même revendiqué, plus ou moins consciemment, l’exclusivité. J’ai dû lui rappeler plusieurs fois que Jean aussi avait le droit de parler, et qu’il était même conseillé de l’écouter. Je n’avais pas à le convaincre, puisqu’à son regard coquin, je devinais qu’il savait déjà… Et lorsqu’il m’a dit une fois « Je peux pas m’en empêcher », j’ai compris qu’il était bien difficile d’avoir cet âge-là, âge où le langage s’offre à vous comme un don tellement grand qu’on ne peut, peut-être, en saisir le sens sans percevoir dans le même élan, déjà, son ombre menaçante…
Être témoin de ces découvertes et participer à leur mise en œuvre est bonheur. Je ne saurais expliquer plus précisément ce que Ruben m’a donné durant cette semaine passée ensemble, mais j’ai senti souvent le devenir de quelque chose qui tire vers la vie, où le questionnement, le doute, l’observation, la qualité de présence sont en perpétuel mouvement.
Je pense pouvoir dire aujourd’hui que je ne parle pas de la même manière à Ruben que je l’ai fait avec mon fils au même âge. Est-ce à regretter ? Peut-on regretter un poids de vie, une maturité, qui nous rend plus détendue, plus disponible, plus réceptive à autrui ? Est-ce bénéfice de l’âge ?
Mais l’âge n’est pas que bénéfice. Sur ce chemin un peu avancé de la vie, Ruben et sa petite sœur Daphné me disent, certes, que mon passage sur cette terre aura servi leur présence mais qu’un jour — se rapprochant — je devrai partir à mon tour. Pour le moment, plus jeune grand-mère que ne le furent ma mère et ma grand-mère, j’espère pouvoir accompagner mes petits-enfants encore un certain nombre d’années et, lentement, savourer chaque rencontre, chaque minute passée avec eux, comme une transfusion de joie.


Date de mise en ligne : 18/06/2011

https://doi.org/10.3917/spi.058.0079