Récits d’enfants confronté.e.s à la précarité résidentielle
- Par Claire Ganne
Pages 49 à 54
Citer cet article
- GANNE, Claire,
- Ganne, Claire.
- Ganne, C.
https://doi.org/10.3917/spec.015.0049
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- Ganne, C.
- Ganne, Claire.
- GANNE, Claire,
https://doi.org/10.3917/spec.015.0049
Notes
-
[1]
Des éléments d’analyse concernant les trajectoires de ces enfants, leurs vécus subjectifs et les enjeux méthodologiques de ces entretiens sont accessibles dans d’autres publications, notamment :
Ganne, C. (2013). Après la sortie d'un centre maternel : l'impact des trajectoires sur la qualité de vie des enfants. Revue française des affaires sociales, n°1-2, 96-121.
Ganne, C. (2017). « Ma maman elle a parlé de ça ? » Retour sur une recherche biographique auprès d’enfants de six à onze ans après une intervention sociale. Sociétés et jeunesses en difficulté, 18. Repéré à : http://sejed.revues.org/8314
1Le texte présenté ici a pour objectif de donner accès à deux témoignages d’enfants en contrepoint des analyses proposées par des chercheur.e.s et des professionnel.le.s au fil du dossier, et n’a pas pour ambition de présenter l’analyse d’une chercheuse sur le vécu de la précarité résidentielle par les enfants.
2Les deux enfants qui s’expriment ont été confronté.e.s à la précarité résidentielle dès leur plus jeune âge, puisqu’il et elle ont vécu en centre d’hébergement avec leur mère au cours de leur première enfance. Au moment de l’enquête, ces enfants sont âgé.e.s de 9 et 10 ans. Les situations de précarité rencontrées au cours de leur parcours sont variées : vie en squat, partage d’un logement avec une autre famille, vie à l’hôtel, centre d’hébergement collectif… La précarité de l’habitat qu’ils décrivent prend ainsi différentes formes.
3La précarité résidentielle confronte à des conditions matérielles de vie difficiles, mais également à une instabilité du cadre de vie, à des transports importants, et souvent à une vie collective avec d’autres familles. Les deux enfants font des liens avec la scolarité, en particulier concernant les retards, absences, changement d’école que leurs conditions d’habitat ont occasionnés. La précarité touche également les liens sociaux, et le sentiment de sécurité interne. Sans céder à l’illusion de la transparence du récit [1], les extraits d’entretiens sélectionnés permettent d’appréhender différentes dimensions de la précarité et du vécu des enfants.
Vivre en squat…
4A. est une enfant de 9 ans. Elle habite aujourd’hui avec sa mère et son petit frère dans un appartement mis à disposition par une association d’insertion. Auparavant, la famille a vécu durant plusieurs années en squat, puis dans un logement mis à disposition par une association de soutien aux demandeurs d’asile. Cet appartement était partagé avec une autre famille.
5A : Là-bas c’était un squat, y avait plein de cafards. Et c’était pas bien, même y avait des douches, des toilettes, mais y a des gens y fait caca dans la douche et dans les toilettes, il fait caca dans les toilettes par terre. Et aussi avec les amis, moi un jour je me suis fais mal, j’ai une cicatrice là.
6Claire : D’accord. Dans le squat ?
7A : Oui, je suis tombée. Et même des fois, ma mère elle partait au travail, des fois moi j’étais triste parce que moi je restais chez les gens toujours, le samedi dimanche et le mercredi. Et elle vient, moi des fois je suis dehors, jusque vers les vingt heures. Et je jouais. Et ma mère des fois elle voulait que je rentre, des fois je disais non. Et ma mère des fois quand elle venait en retard, je dormais chez des gens.
8Claire : Alors chez des gens qui étaient dans le même squat que vous ou…
9A : Oui, y avait plein de gens. Et on habitait au quatrième. Et y avait plein de gens gentils, mais toujours il y avait des problèmes. Et aussi le courant, il saute. Euh… ça coupe. Et après on dort sans… Et moi mon école elle était à côté de moi, un jour on est parti chez quelqu’un loin, parce que le courant il était sauté, y avait plus de lumière, pour faire… C’était tout noir dans le squat, on a dormi là-bas, et chez moi c’était juste à côté, et je suis partie en retard ce jour à l’école.
10Claire : D’accord.
11A : Même on a dormi dehors un jour.
12Claire : Dehors ? Où ça dehors ?
13A : Dehors, à côté de mon école. Avec plein de gens.
14Claire : Avec plein de gens. Alors ça, c’est au moment ou vous êtes parties du squat peut-être ?
15A : Oui. Quand on était nous en Afrique, ben le squat il était cassé, et ils ont volé tous nos affaires, et moi j’ai pas beaucoup d’affaires et ma mère aussi, elle avait plein de trucs et moi aussi, mais c’est tout perdu.
16Claire : Ah oui vous étiez en Afrique au moment où le squat il a été…
17A : Et on nous a volé plein de choses, on retrouve même pas nos affaires.
18Claire : D’accord. Alors toi t’avais quoi comme affaires ?
19A : J’avais des jupes, des shorts… Oui, beaucoup de chaussures…
20Claire : Des vêtements…
21A : Des tee-shirts, avec des pagnes… Et aussi, j’avais plein de trucs, des gants, des bonnets, des écharpes… Plein de trucs !
22Claire : D’accord, et du coup t’as rien retrouvé.
23A : Non, j’ai retrouvé quelques affaires, mais y en a qui sont petits et ma mère elle a pas beaucoup d’argent, et là ils ont pas encore viré l’argent…
24Claire : Et à l’école alors comment ça se passait ? Quand tu étais à l’école et que tu habitais dans le squat ?
25A : Ca se passait bien, mais des fois y avait beaucoup de bagarres avec les grands, et les CP, moi j’étais en CP. Aussi la maîtresse elle était gentille, je l’aimais beaucoup elle était gentille. Des fois on partait au cinéma, presque toujours… On travaillait, plein de trucs. On lui demandait, des fois elle faisait, des fois elle faisait pas parce qu’elle pouvait pas. Même on écrivait des lettres, on partait à la bibliothèque… On faisait plein de choses.
26Claire : Ah oui vous faisiez plein de choses. Et tes copains et copines alors, tu les connaissais plutôt dans le squat, plutôt à l’école ?
27A : A l’école, et y en a aussi dans le squat.
28Claire : D’accord. Et c’était les mêmes, enfin tu retrouvais tes copains du squat à l’école ?
29A : Oui et y en a, oui, y en a, et …Oui j’avais plein de copains. Oui. Je peux raconter quand on était avec euh… France d’asile ?
30Claire : Oui, vas-y.
… puis dans un appartement partagé avec une autre famille
31A : En fait on était venues, nouvellement. Y avait une fille elle avait le même âge que moi, on jouait ensemble, mais presque toujours on se battait ensemble, parce qu’elle m’embêtait, elle voulait mes trucs. Sa mère elle criait sur moi, quand elle voulait mes affaires je lui ai dit de me rendre, tout ça, sa mère, quand ma mère elle part au travail, des fois sa mère elle crie sur moi, elle dit « fais-ci, fais-ça » comme si j’étais sa chienne, pardon je suis désolée d’avoir dit ça, et elle me dit des gros mots, comme « t’es bête », « t’es une imbécile », des trucs comme ça. Et elle s’est battue avec ma mère.
32Claire : D’accord. Ah oui c’est la dame quand vous partagiez un logement…
33A : Elle a tapé ma mère, et ma mère elle était énervée parce qu’elle insultait ma mère à chaque fois, parce qu’elle disait, moi, toujours, c’est moi qui gâche, euh… Par exemple, ses chaussures, là, comme ça, les lacets ils sont enlevés, et ça, ils sont enlevés, et elle dit que c’est moi et c’est pas moi, c’est sa fille peut-être, je sais pas. Elle m’accuse toujours quand c’est sa fille des fois elle m’accuse moi, ma mère elle crie, des fois elle me tape, elle écoutait toujours la maman de N., et elle voulait pas m’écouter des fois quand je disais quelque chose des fois, comme maintenant des fois. Et elle s’est battue avec ma mère, et ce jour ma mère elle avait saigné beaucoup.
34Claire : Et toi tu te souviens du coup comment tu t’es sentie ce jour la ?
35A : Ben j’ai crié, j’ai pleuré, j’avais mal. Je croyais qu’ils allaient se faire mal, se blesser, prendre des couteaux… Mais ils en ont pas pris, et la dame elle a pris le portable de ma maman, ma maman elle en a acheté un nouveau…
36Claire : D’accord. Oui, tu as eu peur ce jour-la.
37A : Oui.
38Claire : Et alors après vous êtes allées où ?
39A : Nous on a dormi en bas, et les sœurs de ma maman elles ont essayé de régler le problème, et ils ont pas réussi. Y a les pompiers qui étaient venus, et ils ont donné un médicament à ma maman et à elle, et c’est elle qui a appelé la police la dame, euh, les pompiers, on voulait appeler la police, mais on n’a pas pu, et aussi, comment… les sœurs de ma maman, ils étaient un petit peu contre ma maman, on dirait, je pensais, et la dame elle disait plein de choses sur moi de mal à ma maman, elle disait « tu éduques mal ton enfant », « ton enfant il est malpoli », comment… « c’est une imbécile, elle est bête, ma fille elle est plus intelligente que ta fille »… Et c’est tout.
40Claire : Oui donc c’était compliqué. Alors du coup après vous êtes allées où ?
41A : Ben on est parties… Du coup on est restées un petit peu là-bas, et après, il y avait une dame qui avait aidé à ma maman de trouver une maison, et on était contentes. Mon frère là il a eu plus de chance que moi. Parce que lui, comme ma mère elle l’a dit tout de suite, il a eu la maison avant moi. Euh… Il a pas souffert comme moi. Et aussi… quand on est venus ici, c’était bien. J’ai eu plein d’amis, quand je suis partie à l’école, la maîtresse elle était gentille. Elle m’a dit « viens » avec des amis. C’est tout. Donc ici j’ai eu plein d’amis.
42Claire : A l’école ici ?
43A : Oui. C’est bon.
Vivre en foyer collectif
44B. est un garçon âgé de 10 ans. Il a connu de très nombreux déménagements, avec sa mère, puis avec ses petits frères et sœurs, et de très nombreuses situations d’hébergement : chez des connaissances, en centre d’hébergement d’urgence, en centre d’hébergement et de réinsertion sociale… Au moment de l’enquête, il vit avec sa mère, son frère et sa sœur dans un logement privé, que sa mère a obtenu quelques semaines plus tôt. L’expérience « en foyer » qu’il relate correspond à l’hébergement de la famille dans un centre d’hébergement et de réinsertion sociale accueillant des familles monoparentales, au cours des années précédentes.
45Claire : Tu me dis que pour l’instant t’aimes bien cette maison-là, alors justement, est-ce que tu peux m’expliquer un peu pourquoi t’aimes bien, qu’est-ce que t’aimes bien ?
46B : Parce qu’on se sent beaucoup plus chez soi, parce qu’au foyer c’était une petite chambre. Là on a quand même… On a un beaucoup plus grand espace. C’est… On est plus près des magasins et tout.
47Claire : Oui… et au foyer, tu disais que t’avais pas aimé, est-ce que tu peux m’expliquer pourquoi ?
48B : Parce qu’on avait des petites chambres, on devait toujours… Parce que des fois maman le soir elle passait pas du temps avec nous, parce qu’elle devait faire des tâches ménagères. Donc elle avait pas le temps de nous raconter des histoires. Pas pour moi, mais surtout pour mon petit frère. Donc ben… Et puis on s’ennuyait là-bas. Comme là-bas c’était tout petit...
49La mère de B : Et puis je pense que tu peux préciser que maman, pendant qu’on était au foyer, maman elle sortait beaucoup les week-end…
50B : Oui, parce que comme elle était au foyer elle voulait sortir, donc, comme elle restait tout le temps à la maison, comme la semaine on allait à l’école, eh ben le week-end elle sortait. Des soirs, quand on était en vacances, elle sortait quelquefois, et puis le lendemain… toute la journée et le soir, elle sortait pas, le soir elle sortait pas et puis elle restait le soir avec nous, à regarder la télé.
51Claire : Et alors quand maman elle sortait, qui est-ce qui s’occupait de vous ?
52B : Des gens…
53La mère de B : C’était une maman.
54B : Une maman qui devait nous garder.
55Claire : Et alors comment ça se passait avec cette autre maman ?
56La mère de B : Ils dormaient…
57B : Pas moi !
58Claire : Alors toi t’en pensais quoi ? Tu peux me dire ?
59B : Ben… J’aurais préféré qu’y aurait personne qui nous garde !
60Claire : Pourquoi ?
61B : Parce qu’ils arrêtaient pas d’ouvrir la porte et tout, et des fois je croyais que c’était quelqu’un qui allait piquer quelque chose…
62Claire : D’accord. Tu pensais que c’était quelqu’un qui allait piquer quelque chose. Pourquoi ? Il y avait des gens qui piquaient des choses ou pas ?
63B : Mmm… Non… Mais je croyais toujours ça !
64Claire : Et est-ce qu’il y avait d’autres enfants au foyer ?
65B : Oui.
66Claire : Alors comment ça se passait avec les autres enfants ?
67B : Y en avait un qui frappait mon frère et ma sœur, sinon j’avais des copains, et ma sœur aussi des copines.
68Claire : Qu’est-ce que tu faisais avec les copains du foyer ?
69B : Ben on jouait…
70Claire : Tu peux m’expliquer à quoi vous jouiez ?
71B : Nintendo DS… Foot… Je m’en rappelle… des loups glacés…
72Claire : Ça, c’est dehors alors ?
73B : Y avait un jardin. On faisait des chaînes… Je m’en souvenais plus des règles, mais à l’école j’en fais ! On jouait à la guerre… J’y joue encore ! Ben des jeux… On me prêtait des fois la Nintendo DS pour que j’y joue le soir.
74Claire : Qu’est-ce qu’il y avait comme autres choses pas bien ou comme autres choses bien au foyer ?
75B : Ben quand y avait des trucs pas bien, c’est que on n’arrêtait pas de frapper mes frères et sœurs, donc moi j’étais pas content, parce que je voulais pas qu’on frappe mes frères et sœurs… Donc à chaque fois j’allais le dire à maman.
76Claire : C’est les autres enfants qui faisaient ça ?
77B : Oui, mais pas tous… Moi ils essayaient de me frapper, mais ils arrivaient pas.
78Claire : Alors toi tu faisais quoi dans ces cas-là ?
79B : Ben rien, je les laissais. Je les laissais faire. Pour me frapper moi, hein, pas mon frère et ma sœur. Moi je… Moi j’ai juste à les éviter, c’est tout. Que mon petit frère et ma petite sœur, eux ils connaissent pas encore… Mon petit frère il sait qu’est-ce qu’il faut faire, alors que ma petite sœur, elle, elle sait pas.
80Claire : Alors qu’est-ce qu’il faut faire dans ces cas-là ?
81B : Ben essayer de les éviter d’abord, et si ils donnent des coups, ben, lui il va rater son coup, et après c’est à toi de lui donner.
82Claire : Essayer d’éviter les coups… et alors toi tu donnais des coups aussi ?
83B : Non, moi je faisais des croche-pied, c’est tout. J’avais pas besoin de faire autre chose, comme ils tombaient facilement.
84Claire : Alors qu’est-ce qu’il y avait comme autres choses bien, ou comme autres choses pas bien, au foyer, dont tu te souviens ?
85B : C’est tout.
86Claire : C’est tout ? Et sinon, bon y avait d’autres enfants, mais les autres adultes qui étaient là au foyer ? Que ce soit d’autres mamans, ou même les gens qui travaillent la, comment ça se passait avec eux ?
87B : Bien, mais quelques personnes pas bien.
88Claire : Par exemple ? Tu peux m’expliquer ?
89B : Par exemple, celles du foyer ça marchait, celles qui s’occupent du foyer, ben ça marchait bien, mais sinon y a des mamans, que ça marchait pas bien.
90Claire : Pourquoi ça marchait pas bien ?
91B : Ben parce qu’ils croivent à chaque fois que c’est leurs enfants qui font tout, et puis en fait non. Ils croivent que c’est nous, alors qu’en fait c’est eux.
92Claire : Ah… quand y a des bêtises ou des choses comme ça, elles veulent pas croire que c’est leurs enfants ?
93B : En fait elles croivent que c’est nous.
94Claire : Et alors qu’est-ce qu’elles font dans ce cas-là ?
95B : Ben elles vont voir maman, et maman elle leur raconte tout.
96Claire : Et alors avec les gens qui travaillent là-bas, toi tu dis ça marchait.
97B : C’est… En fait quelquefois, soit des jours, soit des semaines et tout, on peut aller en vacances, par exemple, une fois je suis allé une semaine à Center Park, après des fois on pouvait faire des activités, avec X et Y.
98Claire : d’accord. Et donc ça c’est avec les gens qui travaillent au foyer, et les autres enfants qui sont là-bas, c’est ça ?
99La mère de B : Avec un certain âge.
100B : À partir de 10 ans, jusqu’à 16 ans.
101Claire : D’accord, donc c’est plutôt les grands.
102La mère de B : Voila. Les plus petits, non, ils y allaient pas. En fait c’était sans les mamans.
103Claire : Donc ça t’aimait bien…
104B : Oui, je m’amusais bien.
105(…)
106Claire : Et alors quand tu es parti du foyer, comment tu t’es senti, qu’est-ce que t’as pensé ?
107B : Ben j’ai pensé que c’était mieux parce qu’on aurait notre appartement à nous, y aurait personne d’autre. Donc ça serait mieux, on pourrait avoir au moins sa vie libre. Que là-bas on l’avait pas.
108Claire : T’avais l’impression que t’étais pas libre là-bas ?
109B : Non.
110Claire : Pourquoi ? Tu peux me donner un exemple ?
111B : Ben des fois on sortait, mais sinon, on sortait moins. Que là on sort beaucoup plus.
Mots-clés éditeurs : centre d’hébergement, précarité résidentielle, Récits d’enfants, squat
Date de mise en ligne : 11/05/2021
https://doi.org/10.3917/spec.015.0049