Éducation et pauvreté : une relation complexe
- Par Nicolae
- et Intermèdes Robinson
Pages 41 à 44
Citer cet article
- , Nicolae
- et INTERMÈDES ROBINSON, ,
- , Nicolae.
- et al.
- , N.
- et Intermèdes Robinson,
https://doi.org/10.3917/spec.015.0041
Citer cet article
- , N.
- et Intermèdes Robinson,
- , Nicolae.
- et al.
- , Nicolae
- et INTERMÈDES ROBINSON, ,
https://doi.org/10.3917/spec.015.0041
1Les thèmes de la pauvreté et de l’éducation sont imbriqués. C’est d’abord en fonction de son éducation que l’on forge sa propre image de la pauvreté. Les éducations étant toutes différentes, on pourrait dire qu’il existe autant de façons de percevoir la pauvreté que de parents. On peut également associer éducation et pauvreté lorsqu’on cherche à comprendre comment une pauvreté de l’éducation peut entraîner une pauvreté plus économique. Même s’il n’est pas possible d’affirmer qu’une éducation est en soi bonne ou mauvaise, il est intéressant d’à la fois se focaliser sur le rôle des parents, qui sont les « premiers éducateurs », et le rôle de l’éducation plus formelle issu d’un cadre scolaire. Je fais le lien entre les deux, car aujourd’hui, on analyse trop souvent la précarité d’une manière cloisonnée. D’un côté, certains accusent l’éducation nationale et insistent sur les difficultés institutionnelles à scolariser les enfants. D’un autre côté, on reproche aux parents un manque de suivi. Pour réellement comprendre la pauvreté, il est important d’analyser les choses dans une perspective dynamique et se pencher à la fois les parents et les institutions. Il est tout aussi important de comprendre les contextes pour par exemple ne pas oublier que les Roumains vivant en France sont souvent obligés de quitter la Roumanie avec leurs enfants avant même de pouvoir les scolariser. Une fois en France, les enfants sont souvent amenés à aider leurs parents à gagner de l’argent. Pour ces familles qui doivent faire face à des formes extrêmes de précarité, la question scolaire n’est pas toujours centrale. Au-delà des difficultés à survivre au quotidien, il me paraît important d’essayer de comprendre les motivations de ces parents qui ont souvent eux-mêmes suivi une scolarité jusqu’au collège et font aujourd’hui face à de nombreuses difficultés. Ces derniers ont une basse opinion de l’école et estiment qu’elle ne leur a rien rapporté dans la vie. Pour eux, le fait de savoir lire et écrire ne les pas épargné de la pauvreté. Je ne soutiens pas personnellement une telle posture de parents qui cherchent à évaluer l’utilité immédiate de l’école, et la jugent négativement en estimant qu’ils n’en tirent aucun bénéfice financier. La pauvreté ne peut pas être uniquement observée d’un point de vue financier. Pour certains, la pauvreté est avant tout une question de chance et de malchance ? Certains parents pensent en effet que la réussite de leur vie tient à la chance et non grâce à l’école. Là aussi, j’émets des réserves face à de telles attitudes, car on passe à côté de l’essentiel : l’éducation de l’enfant. Pour d’autres familles, on peut constater un réel investissent dans l’école, malgré des difficultés au quotidien. De nombreuses familles perçoivent dans la scolarité de leurs enfants un véritable moyen d’ascension sociale. Les parents font alors de nombreux efforts pour favoriser la scolarisation de leurs enfants et leur permettre de bénéficier d’une bonne éducation. Dans les bidonvilles, les enfants scolarisés ont un statut particulier, car ils sont les seuls à pouvoir traduire et faire un lien avec les institutions. Ils aident leurs parents à remplir des documents administratifs et des formulaires en tout genre. Sur certains aspects ils vont donc prendre un peu le rôle des parents, qui lorsqu’ils s’en rendent compte, peuvent éprouver à la fois des sentiments de honte et de fierté.
Quelle école pour les enfants en situation de précarité ?
Ne pas sous-estimer la dimension sociale des apprentissages
2Lorsque les enfants roumains sont scolarisés, ils sont le plus souvent affectés dans des classes spéciales créées pour les enfants qui ne parlent pas français. Ils disposent d’un enseignant dédié. Ces classes permettent une adaptation progressive des enfants, qui petit à petit se familiarisent et avec un système scolaire. De tels dispositifs spécifiques me paraissent limités sur certains aspects. Ces classes sont d’abord difficiles à gérer, car les enfants continuent à s’exprimer dans leurs langues d’origine. On peut facilement imaginer la difficulté pour ces enfants à communiquer dans un tel contexte et le défi que cela représente pour l’enseignant. Si ces enfants étudiaient dans des écoles ordinaires avec d’autres enfants français, l’apprentissage de la langue reposerait sur d’autres leviers. Lorsque tout le monde autour de soi parle français, le désir de comprendre et d’apprendre me paraît être plus important. Une telle communication, plus naturelle, permet notamment à l’enfant de bénéficier des corrections de la part de l’ensemble de ses pairs.
L’enfant au cœur de la réflexion
3Dans les contextes de très forte précarité, il me paraît important d’accorder une place primordiale à l’enfant. Tout d’abord, dans de tels contextes, certains parents ont des idées bien précises de l’orientation de leurs enfants dans l’avenir. Il est alors important de ne pas prendre les décisions à la place des enfants et d’au contraire favoriser l’expression de leurs volontés pour mieux les accompagner dans leurs projets. C’est ce que nous faisons à Intermèdes Robinson avec la communauté roumaine avec laquelle nous travaillons. Nous développons une pédagogie qui repose sur la libre adhésion des enfants, nous ne leur imposons rien. Par ailleurs, il me paraît important de rappeler que dans ces familles, il n’est pas coutumier d’imposer des choses, de forcer, ni de contraindre la décision des enfants et des jeunes.
4Il faut également être capable de voir le potentiel chez les enfants en les considérant comme des personnes pouvant impulser des dynamiques de changement et de transformation.
Des enseignants sensibles
5Les enseignants ont rôle important et de fortes responsabilités dans cette équation entre éducation et précarité. Pour les enfants vivant dans des milieux précaires, il est primordial d’avoir des enseignants capables d’évaluer et de reconnaître des compétences qui dépassent le cadre strictement scolaire. L’enseignant doit par exemple être en mesure de valoriser des compétences musicales ou encore sportives chez les enfants. Cela implique une posture enseignante pouvant se focaliser sur l’enfant dans sa globalité. Cette ouverture d’esprit s’impose également aux familles des enfants habitant les bidonvilles. En effet, dans cette communauté, il est courant de dire que l’avenir des enfants est joué à partir de 14 ans alors qu’ils n’ont même pas su être valorisés durant leur scolarisation. C’est ainsi que certains parents considèrent leurs enfants comme étant peu adaptés à l’école et les incitent à ne plus y aller et à changer d’orientation. Les enseignants peuvent là aussi avoir un rôle important à jouer en valorisant auprès des familles ces compétences non académiques qui peuvent largement contribuer à leur développement.
Une synergie pour lutter contre la pauvreté
6Pour agir sur la précarité dans une perspective éducative, il faut mobiliser plusieurs registres de manière simultanée. Il ne faut pas croire en la toute-puissance d’un seul individu ou d’un seul acteur, mais au contraire chercher à trouver des synergies, un ensemble de systèmes et de support aux enfants. Bien évidemment, certains enfants du bidonville ont sûrement rencontré de grandes figures marquantes qui ont pu influencer leur vie. Mais si les rencontres ne sont pas suffisantes ni ne sont pas multiples, si elles ne sont pas répétées dans le temps et ne laissent pas la place à l’erreur, un enfant qui bénéficie d’un soutien d’une personne extérieure au bidonville doit pouvoir compter sur ce soutien dans la durée, et ce même en cas d’échec dans ses projets.