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Figures de la vulnérabilité des jeunes franciliens : l’urgence sociale

Pages 29 à 40

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  • Lenfant, A.
(2021). Figures de la vulnérabilité des jeunes franciliens : l’urgence sociale. Spécificités, 15(1), 29-40. https://doi.org/10.3917/spec.015.0029.

  • Lenfant, Alain.
« Figures de la vulnérabilité des jeunes franciliens : l’urgence sociale ». Spécificités, 2021/1 n° 15, 2021. p.29-40. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-specificites-2021-1-page-29?lang=fr.

  • LENFANT, Alain,
2021. Figures de la vulnérabilité des jeunes franciliens : l’urgence sociale. Spécificités, 2021/1 n° 15, p.29-40. DOI : 10.3917/spec.015.0029. URL : https://shs.cairn.info/revue-specificites-2021-1-page-29?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spec.015.0029


Notes

  • [1]
    Ce texte est largement inspiré par un travail collectif « Regards sur la précarité des jeunes » mené par la Mission d’information sur la pauvreté et l’exclusion sociale. (MIPES) Ile de France de 2015 à sa disparition, en juin 2017.
  • [2]
    Ou se côtoient la richesse et la pauvreté (entendue ici au sens de pauvreté monétaire et selon la définition. Le taux de pauvreté correspond à la proportion d'individus (ou de ménages) dont le niveau de vie est inférieur pour une année donnée à un seuil de 60 % du niveau de vie médian L’examen des données sur la pauvreté de INSEE : Base-cc-filisofi ; 2014 va confirmer ces écarts. Le taux de pauvreté des ménages fiscaux, par département hexagonaux est le plus élevé en Seine Saint Denis 28,6% et très faible dans les Yvelines 9,5% (un seul département la Haute-Savoie est mieux placée avec 9,4%).Une analyse plus fine par commune et quartier accentuerait encore ces oppositions.Sur les contrastes de revenus consulter également, Le plan pluriannuel de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale Feuille de route des services de l’Etat en Ile de France 2016-2017
  • [3]
    Eurostat.Regional yearbook 2016 : l'Île-de-France se situe à la 8e place des régions européennes les plus riches,
  • [4]
    Sur la pauvreté des familles et des enfants en Ile de France voir l’INSEE, l’Institut d’aménagement et d’Urbanisme(IAU), le Cellule technique de réflexion et d'aide à la décision. (CTRAD) et le Secours Catholique.
  • [5]
    DRJSCS, Chiffres clés 2016.la part des moins de 20 ans dans la population francilienne est de 25,% et celle des 20 à 30 ans est de 28,9%. Elles sont supérieures aux moyennes nationales. .
  • [6]
    Comme, Van de Velde C. Sociologie des âges de la vie, Paris, Armand Colin, 2015 et Mauger G, Âges et générations, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2015,
  • [7]
    L’analyse des liens sociaux selon le genre est plus difficile en partant de données secondaires car les statistiques le plus accessibles reposent d’abord sur le dénombrement des personnes.
  • [8]
    Lenfant A. (coordination) ; Actualités de la pauvreté et de la désaffiliation Spécificités. n°6.Editions Champ Social.2014
  • [9]
    Castel R. Les métamorphoses de la question sociale, une chronique du salariat. Editions Fayard.1995
  • [10]
    Becquet V. les jeunes vulnérables : essai de définition. Agora-débat jeunesse. CAIRN.2012
  • [11]
    Martin C., Penser la vulnérabilité. Les apports de Robert Castel. Revue européenne de recherche sur le handicap, Elsevier Masson, 2013, 7 (4), pp.293-298. <10.1016/j.alter.2013.09.004>. <halshs-00915581>
  • [12]
    Rapport d’information sur l’évaluation des politiques publiques en faveur de l’accès aux droits sociaux.page111, Assemblée Nationale, Publié le 26/10/2016.
  • [13]
    Droits sociaux sont entendus comme l’accès à la protection sociale, la formation et à un logement décent.
  • [14]
    DEPP en particulier, Atlas des risques sociaux d'échec scolaire : l'exemple du décrochage, France métropolitaine et Dom (données 2011).
  • [15]
    Les zones urbaines sensibles (ZUS) étaient des territoires infra-urbains définis par les pouvoirs publics pour être la cible prioritaire de la politique de la ville, en fonction des considérations locales liées aux difficultés que connaissent les habitants de ces territoires. Depuis l’année 2015 les nouveaux quartiers prioritaires leurs ont été substituées et elles ont disparu.
  • [16]
    Baccaïni B, de Lapasse B, Lebeaupin F, Insee Monso O, Depp. Le retard scolaire à l’entrée en 6e : plus fréquent dans les territoires les plus défavorisés INSEE PREMIRERE ;n°1512, septembre2014
  • [17]
    Voir les études de l’IAU, du CEREQ et de la DEPP
  • [18]
    NEET, catégorie statistique, désignant des situations sociales fragiles, est de plus en plus présente dans les analyses de l’OCDE et de l’Union européenne
  • [19]
    Chiffres clés 2016 DRJSCS I- d- F, page 34
  • [20]
    Situations travailler en CDD ou en intérim, opus cité page 38.
  • [21]
    Chiffres Clés 2016.Direccte, pages 78 et 85
  • [22]
    Chiffres Clés 2016.Direccte ; page 85.inscrit comme demandeurs d’emploi à pôle emploi depuis plus d’un an
  • [23]
    Un contrat à durée déterminée (ou CDD) est un contrat de travail par lequel un employeur (société, entreprise) recrute un salarié pour un temps déterminé
  • [24]
    Dans le cadre de la nouvelle politique de la ville depuis 2014 les Quartiers Prioritaires se sont substitués aux Zones urbaines sensibles (ZUS). Ils sont établis sur un seul critère, la population ayant des ressources inférieures à 60 % du revenu médian.
  • [25]
    Castel R. La montée des incertitudes, Paris, Seuil, 2009
  • [26]
    Un immigré est une personne née étrangère à l'étranger et résidant en France.
  • [27]
    Les départements d'outre-mer (Dom) sont des collectivités territoriales intégrées à la République française au même titre que les départements ou régions de la France métropolitaine.
  • [28]
    Les zones franches urbaines (ZFU) sont des quartiers de plus de 10 000 habitants, situés dans des zones dites sensibles ou défavorisées.
  • [29]
    Ile de France à la page,N°395 octobre 2012.P-E.Bidoux.
  • [30]
    Marco P-F. Rapport au CESER d’ile de France : Les actifs en situation de précarité en Ile de France, comment éviter l’exclusion. Page 46.septembre 2013.
  • [31]
    Chiffres clés .2016.DRJSC. (Avec des écarts allant de 10,2 points pour le Val de Marne à 13,8 points pourla Seine et Marne) page 35
  • [32]
    Castel R. »Les métamorphoses de la question sociale op cité
  • [33]
    Borgetto M.et Lafore R, Droit de l’aide et l’action sociale. Editions Montchrestien. 8 édition.2012
  • [34]
    Monsanti D, Indéterminée, la catégorie de « l’urgence sociale » est soumise à de nombreuses interprétations. Elle ne répond pas à une définition unique, même lorsqu’elle constitue le cadre de référence d’un programme d’intervention publique. Revue Française des Affaires sociales (RFAS) 2001
  • [35]
    Vidal-Naquet P- A, « Le paradoxe de l'urgence sociale », Revue Projet 2005/1 (n° 284), p. 10-17.
    DOI 10.3917/pro.284.0010
  • [36]
    80Le 115 est un numéro d’appel téléphonique du SAMU social utilisé en particulier pour trouver en urgence un lieu d’hébergement.
  • [37]
    Baromètre du 115-Synthèse hivernale 2016-2017. Enquête auprès de 42 départements dont les départements des Yvelines et du Val d’Oise.
  • [38]
    MIPES et FNARS (Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale) : Jeunes en difficulté : que vivent-ils ? Focus sur l’Ile-de-France. Mars 2012.
  • [39]
    Selon l'Insee, est considéré comme un travailleur pauvre une personne ayant été actives au moins six mois dans l’année dont au moins un mois en emploi, tout en vivant dans un ménage dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté.
  • [40]
    84 Personne qui ne possède pas les documents qui lui permettent de justifier de son identité et, si elle est étrangère, de la régularité de sa situation en France (pièce d'identité, carte de séjour, permis de travail, etc.).
  • [41]
    Abréviation de sans domicile fixe, désignation officielle des vagabonds, des sans-abri.
  • [42]
    INSEE. Ile de France. A la page n°423.juin 2014.
  • [43]
    Castel R, La discrimination négative, citoyenne ou indigène ? Seuil, La république des idées, Paris. 2007, page 75
  • [44]
    Maurin .L et Schmidt N. (sous la direction) Que faire contre les inégalités ? 30 experts s’engagent, édition de l’Observatoire des inégalités, juin 2016, 120 p.,
  • [45]
    Chevalier L, Classes laborieuses, classes dangereuses, Paris, Librairie académique Perrin, 2002, 565 p.
  • [46]
    Bourdieu.P. Contre-feux, Ed. Liber Raisons d’agir, Grenoble, décembre 1997
  • [47]
    Oheix.G. Contre la précarité et la pauvreté. 60 propositions, Paris, Ministère de la Santé et de la  Sécurité Sociale.Paris.1981
  • [48]
    L’Observatoire des non-recours aux droits et services (ODENORE)
  • [49]
    Bosson-Cohen.M Garner.H et Zamora P .L’insertion professionnelle des jeunes Rapport à la ministre du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social .Janvier 2017.page 69 et également Richez .J-C. et LabadieF. Accès des jeunes aux droits sociaux.INJEP.2013
  • [50]
    Sur le modèle des propositions d’Alain Supiot dans le domaine de l’emploi.
  • [51]
    Au-delà de l’emploi. Le rapport Supiot. Nouvelle édition 2016. Éditions Flammarion
  • [52]
    Les Nations Unies : La Charte internationale des droits de l'homme comprend la Déclaration universelle des droits de l'homme, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et ses deux protocoles facultatifs.

1L’île de France [1], terre de contraste avec des départements inégalement dotés [2], attire de nombreux jeunes désireux de faire des études ou de trouver un emploi souvent très qualifié. [3] Être jeune francilien(ne) peut se décliner selon divers modes du cadre formé (e) dans une grande école, au jeune vivant dans une banlieue ou dans une zone rurale isolée, ayant des difficultés d’insertion professionnelle en passant par ceux (celles) qui sont malades, handicapé (e) s mineurs isolés, nouveaux migrants ou sans domicile fixe. [4] La population de la région Île-de-France est sensiblement plus jeune que celle de l’hexagone. [5]

La jeunesse un « objet » mal défini ?

2La jeunesse est un moment de la vie malaisé à définir pour les jeunes eux-mêmes, mais aussi pour les sociologues [6] : est-ce un âge de la vie comme l’âge adulte ou le troisième âge ? Comment est-il déterminé ? Par le droit, les rapports avec la famille, la formation ou l’emploi ? L’appartenance à ce groupe ne dit rien des modalités et temporalités vécues par les acteurs. La jeunesse est souvent présentée comme un âge entre l’enfance et la vie d’adulte par la réalisation d’une autonomie familiale reposant sur quatre seuils, départ de chez les parents, mise en couple, fin des études et premier emploi. La chronologie de ces passages ne respecte pas nécessairement cet ordre et se réalise assez différemment selon l’origine sociale, culturelle et le genre [7]. Fixer les âges limites de la jeunesse fait l’objet de bien des débats, en raison des enjeux : l’accès aux droits et aux biens. Notion à géométrie variable la jeunesse fait l’objet de débats récurrents sur l’insertion et ses conditions, sans emporter la conviction des acteurs sociaux confrontés à des parcours singuliers et aux différentes jeunesses, salariées, précaires, étudiantes, apprenties, banlieusarde, immigrée, décrocheurs, SDF… Les chronologies sont aussi différenciées selon les générations : Le laps de temps de la jeunesse, est-il le même pour la génération des années 1970 et 1990 ? Ne va-t-il pas en s’allongeant ? Une approche pragmatique est de retenir les tranches d’âges quinquennales élaborées par l’INSEE. D’autres voies s’offrent pour décrire des cohortes comme l’étude des trajectoires et des histoires de vie susceptibles de donner à voir les choix et bifurcations des acteurs.

3Les jeunes sont particulièrement vulnérables, ils cherchent à définir leur identité et à s’autonomiser selon des rythmes assez différents souvent déterminés par leur trajectoire scolaire et plus particulièrement sociale. Aussi il serait plus pertinent de s’interroger sur les jeunesses. Un parti pris est développé dans ce texte : présenter les fragilités de jeunes (ou plus théoriquement leur désaffiliation) de l’école à l’insertion professionnelle pour lesquelles il existe des données et des recherches scientifiques accessibles au niveau régional.

Vulnérabilité et fragilité sociale accentuées pour certains

4La notion de vulnérabilité dans un premier temps a été employée dans le sens d’exposition aux risques et à la capacité d’y faire face en mobilisant ses ressources.

5La Crise des années mille neuf cent soixante-dix suscite une série de questionnements sur les effets d’un chômage, de masse, déstabilisant la vie des ménages. La précarisation des conditions d’existence de populations privées de supports : familiaux, de droits sociaux, de revenus, de relations sociales entraînant une incapacité à faire face à l’adversité. La tentation est grande de désigner ces situations diverses d’une seule notion : l’exclusion. Cette dénomination n’a pas de vertu explicative, mais désigne des situations extérieures aux normes sociales [8]

6Robert Castel [9] part d’une analyse de l’évolution du salariat depuis le 19e siècle, caractérisé par « la vie au jour le jour », jusqu’à la constitution de droits sociaux reposant sur le travail assurant une insertion. La précarisation du rapport salarial initiée lors de la crise constitue une rupture du travail, ce « grand intégrateur » appelant la formalisation d’un cadre théorique issu de la vulnérabilité. Elle est définie comme une « zone intermédiaire, instable, qui conjugue la précarité du travail et la fragilité des supports de proximité. L’aggravation de cette configuration est désignée comme une zone de désaffiliation correspondant à une absence de participation productive (par exemple le chômage) et à un isolement relationnel. Le paradigme des métamorphoses de la question sociale rend possible une lecture des processus à l’œuvre et de leurs porosités dans ces périodes d’incertitude. Parler de vulnérabilité des jeunes c’est percevoir des trajectoires s’inscrivant dans des rapports à l’insertion différents selon l’âge, le genre et la formation [10]. L’emploi de la notion de vulnérabilité à l’égard des jeunes (notion descriptive) dont le rapport au travail n’est pas encore constitué interroge sur son opportunité. Il est plus important de se saisir de la vulnérabilité comme d’un processus à l’œuvre dans les trajectoires de vie. Les recherches en France sur celles-ci restent assez rares, c’est pourquoi une présentation de groupes spécifiques peut donner des situations de rupture auxquelles les politiques sociales ne sont pas en capacité de répondre de manière satisfaisante.

7La Vulnérabilité sociale va désigner des situations où se conjuguent la précarité et la vulnérabilité de personnes ou de groupes. La situation sociale des jeunes est conditionnée par des rapports à la famille, à l’institution scolaire, à ses pairs et leur inscription territoriale. Ainsi, certaines conditions familiales, sociales et culturelles peuvent entraîner une vulnérabilité accentuée des jeunes (pour exemple : famille monoparentale ou nombreuse ; résidence dans des quartiers relégués, arrivés en France à la suite de crises politiques et/ou humanitaires).  [11]

8Par ailleurs, les jeunes confrontés à une rupture (familiale, éducative, professionnelle, d’hébergement, migratoire…) peuvent assez facilement échapper à la protection sociale conditionnée essentiellement par la famille, l’accès au travail et des règles administratives précisant les groupes inclus et exclus (par exemple, les conditions d’accueil d’étranger). Il est important de voir également, malgré les progrès réalisés, une partie des jeunes reste peu ou pas informée de ses droits lorsqu’ils existent. Le non-recours aux droits concerne particulièrement cette population comme les pouvoirs publics le constatent tant au niveau national que régional.

9« Les jeunes figurent en bonne place pour ce qui est de leur couverture santé à laquelle ils ne pensent guère puisqu’ils sont, ou s’estiment, en général en bonne santé. En effet, la majorité qui signifie l’inscription en propre à la sécurité sociale est un moment délicat s’agissant de l’accès aux droits. Nombreux sont les jeunes qui ne prennent pas la peine de faire les démarches, tout accaparés qu’ils sont à rechercher un emploi. Or la couverture santé de cette frange de la population mérite d’autant plus d’efforts de la part des organismes sociaux que le filet de protection qui l’entoure est ténu puisque, sauf exception, aucune garantie de revenu n’est encore consentie avant vingt-cinq ans » [12]. Le plus souvent, l’accès ou le maintien de droits sociaux [13] est conditionné par la prise en compte de changements de situations appelant une série de démarches auprès des organismes de protection sociale. Les situations de changement ou de ruptures (familiales, scolaires, professionnelles, domiciliaires…) peuvent se révéler problématiques pour le bénéficiaire.

10Dans ces configurations ils vont devoir faire appel à l’action sociale en l’absence de protections rapprochées : Jeune majeur que la famille ne veut plus héberger avec le risque de devenir rapidement sans domicile, SDF. Ne pas avoir travaillé pendant une durée suffisante pour obtenir des allocations chômage est également assez fréquent pour les jeunes dont les emplois sont plus souvent précaires ou bien être migrant. La précarité entendue dans le sens d’incertitude sur la capacité à subvenir à ces besoins est une préoccupation majeure des jeunes dont une partie peut cumuler les fragilités et être vulnérable. La conjugaison d’une double incertitude : le qui suis-je ? Et quelle est ma place dans la société ? En quelque sorte suis-je reconnu comme un acteur ?

11Les ressources (économiques, sociales, culturelles et les risques) sont inégalement réparties et laissent voir la probabilité de situations de vulnérabilité si ce n’est de désaffiliation. Déficit de dotation en capital et sur exposition aux risques peuvent s’autoentretenir limitant l’accès aux capacités d’usage de ses droits. Un focus est réalisé ici sur certains facteurs de vulnérabilité afin d’alimenter la réflexion sur la notion de trajectoire et de risques de désaffiliation). Le premier moment d’inscription dans un champ social externe à la sphère domestique est la scolarisation, élément essentiel de l’insertion professionnelle conditionnant l’ouverture de ressources et de nouveaux droits sociaux puis l’accès au logement et la possibilité de vivre en couple.

Des trajectoires scolaires chaotiques et des emplois précaires

12Les processus éducatifs et l’insertion restent largement conditionnés sur un territoire donné, par les situations des familles tant au niveau de leur composition que de leurs ressources, économique, sociale et culturelle. [14] Parmi les élèves de 6e qui résident dans une ZUS [15], 21,7 % sont en retard, cette proportion étant deux fois plus faible (11,6 %) chez ceux qui résident hors des ZUS » [16] 

13L’insertion professionnelle du jeune reste pour une grande part conditionnée par le genre, les origines sociales, culturelles, et les lieux de résidence.  [17] Ces déterminants peuvent assez souvent s’additionner, les enfants des familles populaires sont surreprésentés parmi les immigrés et les résidents des territoires des Politiques de la Ville.

14La Part des jeunes franciliens non insérés de 18 à 25 ans (ni en emploi, ni scolarisé, ni en formation)  [18]est de 19 % et atteint 28,3 % en Seine Saint Denis alors que la moyenne nationale est de 22,1 %.  [19]

Tableau n° 1 des trajectoires de formation et d’insertion souvent incertaines.

Description de l'image par IA : Tableau de données sur les trajectoires de formation et d’insertion pour divers départements.

Tableau n° 1 des trajectoires de formation et d’insertion souvent incertaines.

Source : Les données de l’année 2012 sont issues de l’INSEE, Recensement de la Population, celles de 2015 du MENESR et pour l’année 2014 des chiffres clés de la DRJSCS d’Île-de-France.

15Les conditions de vie des familles s’associent le plus souvent à des trajectoires d’insertion chaotiques plus fréquentes dans les départements où vivent des populations peu formées, plus exposées au chômage et ayant de faibles revenus.

16Le dispositif des Missions Locale destiné à favoriser l’orientation et l’insertion des jeunes les plus fragiles reçoit peu de moyens pour réaliser ses objectifs.

17Les possibilités d’insertion professionnelles le plus souvent précaires, ne vont pas toujours s’accompagner de nouvelles protections. Les droits sociaux peuvent être conditionnés par la durée de présence, d’activité : un jeune qui n’a jamais travaillé au préalable ne reçoit pas d’allocation de chômage. La précarisation de l’emploi des jeunes est une réalité non négligeable même en Île-de-France où 15% de jeunes actifs sont en situation précaire (avec des variations de 12% dans les Hauts de Seine jusqu’à 19% en Seine Saint Denis) [20], et les Demandeurs d’emploi de moins de 25 ans (catégories A, B, C) représentent 10,3%, [21] dont 2 sur 5 est au chômage de longue durée [22]. La situation des jeunes femmes est plus contrainte avec des taux de CDD [23] et de travail à temps partiel plus important que celui des jeunes de sexe masculin.

Tableau n°2 Être jeunes demandeurs d’emploi est deux fois plus fréquent si l’on réside dans un Quartier des Politiques de la Ville.

Description de l'image par IA : Tableau comparant le nombre de demandeurs d'emploi de moins de 26 ans dans divers départements franciliens pour deux périodes spécifiques.

Tableau n°2 Être jeunes demandeurs d’emploi est deux fois plus fréquent si l’on réside dans un Quartier des Politiques de la Ville.

Sources : Les données sont issues des chiffres clés 2016 de la DIRECCTE d’Île-de-France. Pages 77 et 78.

18À l’appartenance à une classe d’âge s’associe le niveau de formation acquis et l’accès à des réseaux sociaux capables de favoriser la recherche d’emploi et de limiter les discriminations dont souffrent les populations qui vivent sur certains territoires. Habiter dans un Quartier prioritaire des politiques de la ville [24] c’est avoir une probabilité à âge égal d’être deux fois plus souvent au chômage que dans les autres quartiers. Un accès à l’emploi particulièrement difficile pour les jeunes appartenant à des groupes stigmatisés participe à la normalisation de la précarité analysée comme un mode d’organisation du travail : le précariat [25].

Des discriminations selon l’origine et les territoires

19 L’insertion des jeunes dont les parents étaient étrangers et des jeunes immigrés [26] est entravée par des conditions de vie souvent précaires et plus encore par les discriminations selon une étude régionale de l’INSEE : « Plus du quart des immigrés vivant en Île-de-France déclarent avoir subi des discriminations. Le sentiment d’être traité de façon inégalitaire est aussi fort pour les descendants d’immigrés pourtant majoritairement nés en France. Les natifs de DOM [27] et les descendants de natifs de DOM sont les plus nombreux à faire état de ce sentiment. Si l’origine géographique est le facteur le plus déterminant des discriminations perçues, le chômage et le fait d’habiter en ZUS ou ZFU [28] accentuent ce ressenti. » [29].

Un accès au logement limité par le prix du foncier.

20Le cumul de ces facteurs défavorables rend difficile l’accès au logement surtout à Paris et dans sa région en raison de la cherté de l’immobilier. En situation précaire au sortir de leurs études, même avec un CDI, les jeunes sont mal rémunérés n’offrent pas de garantie pour un bailleur ou une demande de crédit sans être suffisamment informés pour demander un logement social. [30] En Île-de-France 54,9% des jeunes de 20 à 24 vivent chez leurs parents soit 9 points de plus que la moyenne nationale. Les études et les difficultés d’insertion sur le marché du travail contribuent à la cohabitation prolongée avec les parents. La cohabitation familiale des garçons est supérieure à celle des filles.  [31]L’absence de logement stable rend difficile l’accès à l’emploi, aux droits et à la santé.

De la vulnérabilité à l’urgence sociale 

21L’existence voir le cumul de fragilités dans les conditions de vie des jeunes peut les placer à l’écart des dispositifs de Protection sociale entendus ici comme ceux de la Sécurité Sociale conditionnés par des affiliations familiales, scolaires et/ou professionnelles à un endroit et à un moment donné. Des jeunes peuvent se retrouver contraints de vivre, « au jour la journée » condition souvent évoquée par Robert Castel [32] comment survivre manger, avoir un toit pour dormir tout en vivant dans la région Île-de-France la plus riche du pays. Sans ressources ils vont devoir faire appel à l’Aide et l’Action sociale pour répondre à leurs besoins tant médicaux que de formation, d’orientation d’insertion ou d’hébergement [33]. Face aux absences de protection sociale, dans les situations de ruptures laissant les personnes sans ressources ni hébergement, a émergé l’urgence sociale [34] « L’approche humanitaire de l’exclusion semble avoir acquis un certain droit de cité au cours des deux dernières décennies. C’est, en effet, durant cette période que se dessinent les contours d’un nouveau secteur dans le champ des politiques sociales. Pour répondre aux besoins de personnes délaissées, entièrement ou en partie, par les dispositifs «normalisés », les structures d’urgence se spécialisent peu à peu dans l’accueil des publics a priori indéfinissables, dans l’accueil de tous les « sans » : sans abri, sans emploi, sans revenu, sans famille, sans droits… Elles adoptent ainsi des principes qui tranchent par rapport à ceux qui orientent classiquement les politiques sociales » comme l’écrit un sociologue .P.A.Vidal-Naquet [35].L’examen du Baromètre du 115 [36] est très révélateur de situations des jeunes en détresse « Cet hiver, 12 491 personnes âgées de 18 à 24 ans ont effectué une demande d’hébergement, soit 18 % du public. En un an, les demandes d’hébergement des jeunes de 18-24 ans ont augmenté de 16 %. Au total, 72 344 demandes ont été effectuées par ce public (soit 16% des demandes totales).

22Durant l’hiver 2016-2017, les 18-24 ans sont majoritairement des personnes isolées. Cette classe d’âge est composée à 53% d’hommes seuls et à 17% de femmes seules, alors que les personnes en famille, les couples sans enfant, et les groupes d’adultes représentent respec­tivement 19 %, 9 % et 2 % de cette même classe d’Âge. Ils sont à 42 % de nationalité française, à 6% communautaires et à 45 % extracommunautaires (pour 7%, l'information n'est pas renseignée).

23La hausse des demandes des 18-24 ans illustre la précarité de cette population, confrontée aux difficultés d’accès aux minima sociaux et au déficit d’articulation entre le droit commun et les services de pro­tection de l’enfance, ainsi que ceux de la protection judiciaire de la jeunesse pour prévenir les ruptures de parcours » [37]

24Une enquête de la FNARS [38] sur les dispositifs d’accompagnement des jeunes à leur entrée dans ces structures dessine les traits de ces jeunes, isolés le plus souvent, peu formés, vivants dans des conditions précaires (travailleurs pauvres [39], intérimaires.. etc.) sans droits sociaux voir « sans papiers » [40].. Une étude de l’INSEE sur les SDF dans l’agglomération parisienne [41] menée en 2012 évalue le pourcentage des jeunes SDF de 18 à 29 ans à 23% de l’ensemble de la population étudiée. [42].

25L’assistance « aux sans sans » est une réponse humanitaire, mais son premier objectif est de faire face à l’urgence et n’est-ce pas souvent un espace de relégation plus que de réinsertion ? Les politiques publiques en direction des jeunes défavorisés n’entravent pas réellement ces trajectoires chaotiques. Dans une société ou la désaffiliation est très présente, les jeunes, cherchent à construire leur autonomie dans une « société du risque » ou se ré agencent les configurations familiales et salariales. Pour beaucoup la recherche de reconnaissance sociale ne passe plus par une activité professionnelle et se réduit à une affiliation à un groupe de proches confrontés aux mêmes défis [43]. L’affaiblissement du lien social et la précarisation du travail devenu une activité incertaine n’engendrent pas de droits régulièrement définis (quels droits pour des cdd de moins d’un mois ?) et empêchent de former des projets. Pour lutter contre la reproduction des inégalités sociales au sein de la jeunesse, C.Peugny propose d’étendre les droits sociaux dès l’âge de 18 ans et de créer un dispositif universel d’accès à l’autonomie [44]. La dynamique de constitution d’un précariat laisse le désarroi social s’installer rendant facile le retour au mythe des classes dangereuses [45]. Si «  la précarité est aujourd’hui partout [46] … On commence ainsi à soupçonner que la précarité est le produit non d'une fatalité économique, identifiée à la fameuse « mondialisation », mais d'une volonté politique.». L’histoire de la Sécurité Sociale est jalonnée de multiples tentatives de généralisation des droits à l’ensemble des personnes résidant en France sans avoir pu empêcher l’existence de failles [47] dans ce système. Depuis une dizaine d’année des recherches ont été menées sur le « Non recours » une personne ne reçoit pas une prestation ou un service auquel elle pourrait prétendre [48]situation fréquente chez les jeunes [49] L’incapacité de l’Etat à saisir des trajectoires individuelles est une sorte de myopie freinant son intervention dès qu’il abandonne sa perspective macrosociale. Les tentatives de réponses à des besoins sociaux urgents restent inadaptées sauf à considérer comme possible l’édiction de règles juridiques suffisamment générales pour répondre à l’ensemble des situations susceptibles de se produire. Sans entrer dans un débat sur un revenu d’existence il est possible de penser l’accès à des   « droits de tirages sociaux » [50], comme des créances préalablement constituées, attribués à la naissance   dans les domaines : éducatifs, emploi, santé, logement, revenus.

26La proposition d’Alain Supiot d’instituer des « droits de tirages sociaux » permettant à une personne de s’adapter et de se reconvertir en période de rupture du contrat de travail restant titulaire de droits serait une avancée importante du droit du travail [51]? Le droit social ne doit–il pas changer de focale et reposer sur la reconnaissance des Droits Humains, Economiques, Sociaux et Culturels ? [52]

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Mots-clés éditeurs : droits sociaux, Jeunes, précariat, urgence sociale, vulnérabilité

Date de mise en ligne : 11/05/2021

https://doi.org/10.3917/spec.015.0029