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Montrer l’exemple : récits et images d’exécutions capitales dans la presse française de la première moitié du XXe siècle

Pages 235 à 251

Citer cet article


  • Picard, N.
(2021). Montrer l’exemple : récits et images d’exécutions capitales dans la presse française de la première moitié du XXe siècle. Sociétés & Représentations, 52(2), 235-251. https://doi.org/10.3917/sr.052.0235.

  • Picard, Nicolas.
« Montrer l’exemple : récits et images d’exécutions capitales dans la presse française de la première moitié du XXe siècle ». Sociétés & Représentations, 2021/2 N° 52, 2021. p.235-251. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-societes-et-representations-2021-2-page-235?lang=fr.

  • PICARD, Nicolas,
2021. Montrer l’exemple : récits et images d’exécutions capitales dans la presse française de la première moitié du XXe siècle. Sociétés & Représentations, 2021/2 N° 52, p.235-251. DOI : 10.3917/sr.052.0235. URL : https://shs.cairn.info/revue-societes-et-representations-2021-2-page-235?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sr.052.0235


Notes

  • [1]
    Sur les canards, voir Jean-Pierre Seguin, Nouvelles à sensation, canards du xixe siècle, Paris, Armand Colin, 1959. Pour les faits-divers, voir Dominique Kalifa, L’encre et le sang. Récits de crimes et société à la Belle Époque, Paris, Fayard, 1995 ainsi que Marine M’Sili, Le fait divers en République. Histoire sociale de 1870 à nos jours, Paris, CNRS Éditions, 2000 ; et Anne-Claude Ambroise-Rendu, Petits récits des désordres ordinaires. Les faits divers dans la presse française, de la IIIe République à la Grande Guerre, Paris, Seli Arslan, 2004. Pour la chronique judiciaire et les genres avoisinants, voir Amélie Chabrier, Les genres du prétoire. La médiatisation des procès au xixe siècle, Paris, Mare & Martin, 2019.
  • [2]
    Emmanuel Taïeb, « L’exécution soumise au regard. Anthropologie et économie du regard sur les mises à mort publiques », Communications, no 75, 2004, p. 58-60. DOI : 10.3406/comm.2004.2143.
  • [3]
    Les études portant spécifiquement sur les dessins de presse représentant la guillotine sont rares : citons Christian Moncelet, « La veuve et ses “marris”. Images de la guillotine dans le dessin de presse et d’humour au xxe siècle », Sociétés & Représentations, no 18, 2002, p. 191-206 (DOI : 10.3917/sr.018.0191) et Frédéric Chauvaud, « Le Rire et la guillotine. La montée de la dégoûtation : caricaturistes, dessinateurs de presse et exécutions capitales à la Belle Époque », Beccaria : revue d’histoire du droit de punir, no 1, 2015, p. 135-158.
  • [4]
    Jean-Yves Le Naour, Histoire de l’abolition de la peine de mort. Deux cents ans de combats, Paris, Perrin, 2011.
  • [5]
    Anne-Emmanuelle Demartini, « L’exécution de Lacenaire, entre scandale et édification », dans Régis Bertrand et Anne Carol (dir.), L’exécution capitale. Une mort donnée en spectacle, Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence, 2003, p. 151-166. Voir également son ouvrage, L’affaire Lacenaire, Paris, Aubier, 2001.
  • [6]
    Emmanuel Taïeb, La guillotine au secret. Les exécutions publiques en France, 1870-1939, Paris, Belin, 2011.
  • [7]
    Michel Erman, « Images », dans Id (dir.), La cruauté. Essai sur la passion du mal, Paris, PUF, 2009, p. 145-157.
  • [8]
    Il s’agit bien évidemment de champs constamment travaillés par Dominique Kalifa. On se reportera ainsi à ses ouvrages : La culture de masse en France, t. 1, 1860-1930, La Découverte, « Repères », 2001 ; Crime et culture au xixe siècle, Paris, Perrin, 2005 ; Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au xixe siècle, Paris, Nouveau monde éditions, 2011. Il a prononcé des communications dans plusieurs colloques relatifs aux images (colloques « Les images de Paris » en 2001, « Les images de la justice » en 2004), et a en particulier co-organisé avec Vanessa Schwartz le colloque « Paris en images », tenu les 24 et 25 mai 2012, et le colloque « Écrire le xixe siècle par l’image », tenu les 14, 15 et 16 décembre 2016. Sur la culture visuelle de la Belle Époque, voir Vanessa Schwartz, Spectacular Realities. Early Mass Culture in fin-de-siècle Paris, Berkeley, University of California Press, 1998 ; et, sur l’essor des Visual Studies en France, voir « Le xixe siècle au prisme des visual studies. Entretien de Quentin Deluermoz et Emmanuel Fureix avec Manuel Charpy, Christian Joschke, Ségolène Le Men, Neil McWilliam, Vanessa Schwartz », Revue d’histoire du xixe siècle, no 49, 2014, p. 139-175, DOI : 10.4000/rh19.4754. ‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
  • [9]
    Voir Gilles Feyel, « Les transformations technologiques de la presse au XIXe siècle », dans La Civilisation du Journal, op. cit., en particulier p. 134-138, ainsi que Thierry Gervais, Fabrice Erre, « L’image dessinée », Ibid., p. 835-850, Thierry Gervais, « La photographie au service de l’information visuelle », Ibid., p. 851-864 et Thierry Gervais, « La presse illustrée. 2. Les premiers magazines illustrés, de la gravure à la photographie (1898-1914) », Ibid., p. 453-463.
  • [10]
    Sur Détective, voir dans Criminocorpus le dossier rassemblant les actes du colloque « Détective, histoire, imaginaire, médiapoétique d’un hebdomadaire de fait divers (1928-1940) », tenu en septembre 2016 et en janvier 2017 sous la direction d’Amélie Chabrier et Marie-Ève Thérenty. En ligne : https://journals.openedition.org/criminocorpus/4802.
  • [11]
    L’Assiette au Beurre, 24 janvier 1901 ; 9 mars 1907. Sur le débat de 1906-1908, Julie Le Quang Sang, La loi et le bourreau. La peine de mort en débats (1870-1985), Paris, L’Harmattan, 2001 ; Jean-Claude Farcy, « Le débat de 1908 sur l’abolition de la peine de mort : les raisons d’un échec », Jean-Pierre Allinne, Mathieu Soula (dir.), La mort pénale. Les enjeux historiques et contemporains de la peine de mort, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, p. 49-58.
  • [12]
    Une du Petit Journal. Supplément illustré, 19 juillet 1908.
  • [13]
    Par exemple l’exécution du parricide Duchemin à Paris, représentée dans Le Matin du 6 août 1909.
  • [14]
    L’Œil de la police, no 3, 1909 (exécutions de Béthune [Ill. 1]), no 5, 1909 (exécution de Carpentras), no 7, 1909 (double exécution d’Albi), no 39, 1909.
  • [15]
    Plusieurs photographies circulent sur Internet et il est difficile d’en retrouver la source. Certaines sont assurément très anciennes, puisqu’elles montrent la guillotine encore montée sur un échafaud, ce qui signifie qu’elles ont été prises avant 1870.
  • [16]
    Anne Carol a ainsi souligné comment les spectacles de magie s’étaient emparés des représentations de la guillotine dès le début du xixe siècle. Anne Carol, Physiologie de la Veuve. Une histoire médicale de la guillotine, Paris, Champ Vallon, 2012, p. 136-137.
  • [17]
    Pathé s’adonne en effet à partir de 1901 à une série de consacrée aux « exécutions capitales » dans le monde : Exécution en Chine, Exécution en Amérique, Exécution en Espagne, etc. Il ne s’agit cependant que de reconstitutions et la perspective d’une vraie exécution ne peut que susciter la convoitise.
  • [18]
    Emmanuel Taïeb, La guillotine au secret, op. cit., p. 118 et suiv.
  • [19]
    Ibid., p. 174-182.
  • [20]
    Marine M’Sili, « Une mise en scène de la violence légitime : les exécutions capitales dans la presse (1870-1939) », dans Régis Bertrand et Anne Carol (dir.), L’exécution capitale. Une mort donnée en spectacle, xvie-xxe siècle, Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence, 2003, p. 167-178.
  • [21]
    Dossier Pollet, Archives nationales (désormais AN), BB24/2098.
  • [22]
    Dossier no 7655 S 08, AN, BB24/2098.
  • [23]
    Télégramme du 11 janvier 1909, archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, 1M4. Le film, s’il a vraiment existé, est aujourd’hui introuvable dans les archives Pathé. Sur la censure qui frappe les spectacles cinématographiques représentant les scènes d’exécution, voir Albert Montagne, « Crimes, faits divers, cinématographe et premiers interdits français en 1899 et 1909 », Daniel Becquemont et Marc Renneville (dir.), dossier « Crimes et criminels au cinéma », Criminocorpus, 2007. En ligne : https://journals.openedition.org/criminocorpus/82.
  • [24]
    Rapport d’exécution, dossier no 7655 S 08, AN, BB24/2098.
  • [25]
    Lettre du 24 septembre 1909, dossier no 6046 S 09, AN, BB24/2102.
  • [26]
    Rapport d’exécution, dossier no 2056 S 12, AN, BB24/2107.
  • [27]
    Rapport d’exécution, dossier no 3731 S 14, AN, BB24/2113.
  • [28]
    Fonds Belile, Archives départementales de la Nièvre. Je remercie Elsa Génard pour avoir attiré mon attention sur ces photographies.
  • [29]
    Détective, no 201, 22 septembre 1932, p. 1.
  • [30]
    Nicolas Picard, « Des fauves en cage : reportages et témoignages sur les condamnés à mort dans la presse française (années 1920-1950) », Circé. Histoires, Cultures & Sociétés, no 5, 2014. En ligne : http://www.revue-circe.uvsq.fr/des-fauves-en-cage-reportages-et-temoignages-sur-les-condamnes-a-mort-dans-la-presse-francaise-annees-1920-1950/.
  • [31]
    Augustin Rodet, « La survie du guillotiné », Détective, no 143, 23 juillet 1931 p. 11.
  • [32]
    « L’exécution de Landru à Versailles », Excelsior, 26 février 1922, p. 1.
  • [33]
    « L’exécution de Gorguloff, hier matin », Le Petit Parisien, 14 septembre 1932, p. 1.
  • [34]
    Nicolas Picard, « Une autre forme d’“apothéose infâme” : médias et public face à la célébrité criminelle (années 1930-1950) », Hypothèses. Travaux de l’École doctorale d’histoire, no 15, 2012, p. 145-155. DOI : 10.3917/hyp.111.0145.
  • [35]
    « Justice. Versailles 17 juin, 4h32 », Match, 22 juin 1939, p. 48-49 ; « Forbidden pictures of Weidmann guillotining bring end to French custom of holding public executions », Life, 10 juillet 1939, p. 22-23.
  • [36]
    Ils sont visibles sur Internet, leurs parcours jusqu’à aujourd’hui restent obscurs.
  • [37]
    Journal officiel de la République Française. Lois et décrets, 25 juin 1939, p. 7985.
  • [38]
    Il s’agit du président de la cour d’assises ou, à défaut, un magistrat désigné par le premier président ; de l’officier du ministère public désigné par le procureur général ; du juge du tribunal du lieu d’exécution ; du greffier de la cour d’assises ou, à défaut, un greffier du tribunal du lieu d’exécution ; des défenseurs du condamné ; d’un ministre du culte ; du directeur de l’établissement pénitentiaire ; du commissaire de police et, s’il y a lieu, des agents de la force publique requis par le procureur général ou le procureur de la République ; du médecin de la prison ou, à son défaut, d’un médecin désigné par le procureur général ou le procureur de la République.
  • [39]
    « Ça ne te portera pas chance », Le Petit Parisien, 16 mars 1940, p. 1 [Ill. 4].
  • [40]
    Note, non signée, en date du 15 juin 1948, adressée aux membres de la Commission des Grâces du Conseil supérieur de la magistrature, AN, 4AG/660.
  • [41]
    Emmanuel Taïeb, La guillotine au secret, op. cit., p. 45-51.
  • [42]
    Par exemple, Excelsior insiste dans sa une sur le fait qu’il dispose de « photographies uniques » pour l’exécution de Landru, Excelsior, 26 février 1922, p. 1.
  • [43]
    Bibliothèque nationale de France, MON 3051-4029 ; Rol 72223, 72230, 72231.
  • [44]
    Jacques Derogy, « 28 novembre 4 heures du matin », L’Express, no 1117, 4 décembre 1972 ; Pierre Joffroy, « Au rendez-vous que Buffet leur avait donné, les anges de la mort en gabardine », Paris-Match, 7 décembre 1972. Les deux titres sont d’ailleurs condamnés.

1Les récits et images d’exécution capitales publiés dans la presse s’inscrivent dans une longue tradition héritée des canards et autres feuilles volantes de l’Ancien Régime. Associant une forme de sensationnalisme, à travers le rappel des crimes commis, à une conclusion morale sur les vertus de l’expiation, ils côtoient, dans les colonnes des journaux, les genres voisins de la chronique judiciaire et du fait divers criminel [1]. Comme pour ces derniers, on leur reproche de participer à une forme d’héroïsation des criminels, à laquelle s’ajoute, pour les images en particulier, le soupçon d’un goût malsain des lecteurs spectateurs pour la cruauté et le morbide, du « sadisme [2] ». Profitant de l’essor de la grande presse et de la floraison des magazines illustrés à partir de la fin du xixe siècle, de multiples dessins et caricatures s’emploient en effet à mettre en scène les exécutions. Si les caricatures s’inscrivent généralement dans une perspective humoristique et politique reflétant la familiarité avec le spectacle de la guillotine, mais dénonçant aussi les dysfonctionnements judiciaires et exécutionnaires [3], les dessins plus documentaires suscitent cependant peu de débats sur le caractère immoral de telles représentations. Les progrès techniques aidant, ils ont tendance à être supplantés par la photographie, même si celle-ci est loin de pouvoir saisir tous les évènements, ou tous leurs aspects. Ces représentations font aussi écho à d’autres images circulant hors de la presse, en particulier les cartes postales et dans une moindre mesure, les films. Censées reproduire le « réel », elles posent davantage de problèmes, car elles procurent des sensations plus fortes.

2Les récits et images représentant des exécutions capitales sont particulièrement sensibles, à tous les sens du terme : en effet, depuis la révolution beccarienne à la fin du xviiie siècle, l’argument majeur pour justifier le recours à la peine de mort a été celui de l’« exemplarité [4] ». La peine capitale doit effrayer les criminels, et prévenir les actes criminels par la crainte qu’elle inspire. Cela explique notamment le contrôle que le pouvoir politique a cherché à réaliser sur certains récits d’exécution au xixe siècle, comme c’est le cas pour Lacenaire [5]. Or, dans le même temps, le caractère public des exécutions par guillotine est remis en cause par l’évolution des sensibilités et par la crainte que la vue de la décapitation ne satisfasse un voyeurisme malsain [6]. Le risque que la « pulsion scopique [7] » pour l’horreur et la souffrance d’autrui ne trouve un nouvel exutoire grâce aux photographies est pris très au sérieux.

3Dans la « culture de masse » émergente, avec une civilisation marquée par la domination médiatique de la presse, les images sont omniprésentes et deviennent, par là même, l’enjeu de tensions visant à contrôler leur circulation [8]. De nouveaux procédés se développent, entraînant l’essor de la presse illustrée comme de l’insertion des photographies dans les quotidiens, qui atteignent des tirages faramineux [9]. La présente contribution porte sur la façon dont ces images, dessins et surtout photographies, censées garantir une certaine forme de véracité, s’insèrent dans un contexte où la publicité d’un spectacle tel que celui de la guillotine est de plus en plus critiquée. En effet, la période qui s’ouvre avec le xxe siècle est marquée par plusieurs séquences : elle voit la fin provisoire des exécutions lors du débat parlementaire de 1906-1908 sur l’abolition de la peine capitale, le retour des guillotinades publiques en 1909, la suppression de la publicité des exécutions (1939) et le développement des exécutions pénitentiaires, avant l’effondrement du nombre de condamnations et d’exécutions à partir des années 1950.

4Dans le même temps, l’essor de la presse illustrée permet de nouvelles mises en scènes, tandis qu’après la Première Guerre mondiale, l’émergence de magazines comme Détective ou Police Magazine renouvelle l’offre [10]. Alors que les autorités cherchent à empêcher les prises de vue de l’exécution proprement dite, amateurs et journalistes contournent cet obstacle avec plus ou moins de succès en essayant de capter les instants et les lieux entourant l’exécution, de l’arrivée de la guillotine en ville aux tombes des suppliciés, en passant par les images montrant le montage ou le démontage de la guillotine (ce qui semble déjà un sujet délicat), ou encore le trajet du fourgon corbillard. Ces images accompagnent ainsi les interrogations de la société française autour de l’application de la peine de mort, reflétant les imaginaires sociaux de la justice et de la peine, et témoignent d’une curiosité toujours renouvelée.

5À travers l’étude d’un échantillon d’articles et de reportages parus dans la presse française de la première moitié du xxe siècle, il s’agit ainsi de décrire les mutations simultanées des dispositifs médiatiques et exécutionnaires, qui vont de pair avec l’émergence de nouvelles sensibilités et discours politiques et moraux sur la peine de mort. Mon développement sera chronologique, distinguant trois périodes : une première courant du début des années 1900 au déclenchement de la Grande guerre, caractérisée par une offensive abolitionniste se soldant par un cuisant échec, une autre, jusqu’en 1939, qui serait celle de l’occultation croissante des exécutions, une dernière enfin, jusqu’aux années 1950, où le secret imposé aux guillotinades s’accompagne d’une forme de désintérêt, la société étant alors aux prises avec d’autres préoccupations.

La « Belle Époque » des images d’exécution, entre circulation et censure

6Le début du siècle est marqué par le débat sur l’abolition de la peine de mort, les caricaturistes multipliant les prises de position. L’Assiette au Beurre publie plusieurs lithographies critiquant l’usage de la guillotine, notamment dans une livraison de 1901, puis dans une autre en 1907, alors que le sort de la peine capitale est en jeu à la Chambre [11]. En effet, après les élections législatives de 1906 qui reconduisent une majorité de gauche, l’abolition semble à portée de main. Dans l’attente du débat parlementaire, le président de la République, Armand Fallières, juge de sa responsabilité de procéder à des grâces systématiques des condamnés à mort. Les grands journaux quotidiens « morticoles » ripostent en rappelant le rôle essentiel de la peine de mort dans la prévention du crime : comme l’indique un des suppléments illustrés du Petit Journal, « la prison n’effraye pas les apaches. La guillotine les épouvante [12] ». Le débat de 1908 tourne finalement en défaveur des abolitionnistes, à la suite notamment de l’affaire Soleilland, « satyre » meurtrier d’enfant dont la grâce avait suscité une vague d’indignation. Par 330 voix contre 201, la Chambre maintient la peine capitale le 8 décembre 1908.

7Cet échec ne met pas un terme à la tradition de dessins et de caricatures sur la guillotine, que ce soit pour dénoncer ou glorifier son retour. On retrouve également, après son « rétablissement » en janvier 1909, des dessins à visée plus documentaire [13]. D’autres font preuve d’un certain goût morbide et sanguinolent, comme le montrent les illustrations à la une de l’hebdomadaire L’Œil de la police[14].

8Si détaillés que soient ces dessins, ils risquent désormais d’être concurrencés par l’usage de la photographie et du cinéma, ce qui suscite immédiatement des mesures préventives. Les photographies d’exécution étaient en effet, jusqu’alors, beaucoup plus rares que les représentations dessinées [15]. La rapidité de l’enchaînement des gestes de l’exécution, de l’arrivée sur les lieux du condamné à la disparition de son corps dans la corbeille, a longtemps rendu très difficile leur captation, à une époque où celle-ci nécessitait un certain temps de pause. Les bourreaux sont en effet jugés par la presse sur leur rapidité autant que sur la sûreté de leurs mouvements. La décapitation par guillotine est souvent présentée comme une sorte d’escamotage [16], le mécanisme même empêchant une pleine appréhension sensorielle de la mise à mort, réduite à l’éclair de la chute d’une lame, accompagnée d’un bruit sourd. À défaut de saisir l’instant de l’exécution, les photographies permettaient seulement d’en voir le décor.

Ill. 1

Une de L’Œil de la Police, no 3, 16 janvier 1909, représentant l’exécution de la « bande Pollet ». Collection numérisée de la Bilipo / Criminocorpus : https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/page/110283/

Description de l'image par IA : Illustration de l'exécution de criminels, avec des policiers et des cadavres dans des cercueils.

Une de L’Œil de la Police, no 3, 16 janvier 1909, représentant l’exécution de la « bande Pollet ». Collection numérisée de la Bilipo / Criminocorpus : https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/page/110283/

9La tentation est alors grande de profiter des progrès techniques de la photographie, désormais capable de saisir des instantanés, pour fixer le fugace moment de la mort, d’une part ; et de profiter de sa reproductibilité pour assurer une plus large publicité aux exécutions, d’autre part. Il en est d’ailleurs de même pour les spectacles cinématographiques [17]. Nul, cependant, ne se fait alors le défenseur d’une telle diffusion. Pour les élites, l’enjeu est plutôt d’éviter que la circulation d’images de l’exécution ne généralise l’immoralité qui est souvent associée au spectacle exécutionnaire et à la satisfaction de bas instincts populaires. Dès la fin du xixe siècle, la guillotine se rapproche de l’entrée des prisons, l’heure des exécutions recule dans la nuit et les forces de l’ordre sont mobilisées pour barrer la vue de l’exécution aux badauds [18].

Ill. 2

Une du Journal, 12 janvier 1909. Disponible sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k76240383/f1.highres

Description de l'image par IA : Quatre hommes en costume, trois assis et un debout, tous avec des moustaches, dans une photographie en noir et blanc.

Une du Journal, 12 janvier 1909. Disponible sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k76240383/f1.highres

10La guillotine connaît ainsi un retrait progressif de l’espace public, la presse étant chargée d’assurer, de plus en plus, une fonction testimoniale de l’exécution, à l’invitation des autorités qui cherchent dans le même temps à interdire les prises de vue lors du moment fatidique. L’idéal serait que la presse apparaisse comme un moyen d’assurer une nouvelle forme de publicité, qui ne passerait plus par la vision, mais par la lecture d’un récit : on ne verrait plus, mais on lirait ce qu’un témoin privilégié, le journaliste, a pu observer. Certains vont plus loin en proposant de n’autoriser dans la presse qu’une simple reproduction du procès-verbal d’exécution, solution qui est d’ailleurs retenue dans le décret-loi mettant fin aux exécutions publiques en 1939 [19]. Il s’agit d’édulcorer la violence alors déployée par l’État [20].

11L’interdiction de ces images est cependant difficile : l’administration judiciaire ne peut qu’essayer de prévenir les prises de vue, mais est impuissante à maîtriser ensuite leur circulation, en vertu de la protection de la liberté de la presse. Une instruction télégraphique est ainsi envoyée depuis la place Vendôme au procureur en charge de l’organisation de l’exécution de la « bande Pollet », quadruple décapitation ayant lieu à Béthune le 11 janvier 1909 :

12

Suite à mes instructions télégraphiques d’hier vous voudrez bien inviter service d’ordre à s’opposer d’une façon absolue à ce qu’il soit fait usage d’appareils photographiques ou cinématographiques ou de tout autre moyen pour la reproduction de la scène des exécutions et des alentours. Cette interdiction ne devra comporter aucune exception même en faveur des personnes munies de coupe-file ou d’autorisations pour assister aux exécutions. Les appareils devront être retirés aux personnes qu’on laissera pénétrer [21].

13Malgré cela, une photographie paraît à la une du Journal, le 12 janvier 1909, présentant les quatre têtes coupées la veille, lors de l’autopsie à l’hôpital de Béthune [Ill. 2]. Cela amène le ministère à préciser, lors d’une exécution suivante que « personne en dehors des médecins et de leurs aides ne pourra assister à autopsie. Aucune photographie ne pourra être prise par les journalistes ou leur être communiquée. Aucun compte rendu ne pourra être publié par journaux [22] ». Il y a cependant pire : un film de la quadruple exécution aurait été capté. La censure s’exerce cette fois-ci beaucoup plus radicalement et efficacement, l’ « œuvre » étant considérée comme un spectacle forain [23].

14Les mois et années suivantes, ces interdictions sont rappelées avant chaque exécution. Les procureurs ne peuvent cependant que déplorer les subterfuges qui permettent de les contourner. En 1909, lors de l’exécution de Danvers, le procureur de Carpentras affirme avoir appliqué les consignes, mais déclare qu’« il pourrait néanmoins se faire que des clichés photographiques aient été pris des fenêtres des immeubles particuliers donnant sur la place [24] », ce qui est bel et bien le cas. Le procureur de Valence doit se justifier alors que des photographies ont été publiées dans la presse :

15

Je me suis fait un devoir de transmettre à la police et à la gendarmerie l’ordre formel d’empêcher de pénétrer sur la voie publique toute personne munie d’un appareil photographique. Je sais que cet ordre a été exécuté notamment vis-à-vis d’un photographe qui a dû se retirer.

16

Mais il se fait aujourd’hui des appareils de toute petite dimension qui se dissimulent très aisément dans une poche de vêtements. Fallait-il soumettre les journalistes, qui sont les seules personnes auxquelles des coupe-file ont été délivrés, suivant vos instructions, à une fouille complète et soigneuse ? […]

17

Au surplus, à l’examen de la photographie publiée par Le Matin je suis convaincu, d’après la connaissance que j’ai des lieux, que cette photographie a été prise d’une propriété privée qui se trouve juste en face de la prison, dont elle n’est séparée que par l’avenue qui n’a à cet endroit, comme du reste sur la presque totalité de sa longueur, que 7 à 8 mètres de largeur.

18

Pour éviter qu’une vue soit prise de cet endroit très favorable, j’avais fait demander aux locataires l’autorisation de faire occuper par la troupe leur jardin qui est en façade sur l’avenue du Chabeil. Ils s’y sont refusés. Il ne me restait que la ressource de faire placer contre la barrière de ce jardin des hommes à cheval. L’impossibilité matérielle en a été reconnue par l’autorité militaire à cause du peu de largeur du trottoir, à peine un mètre.

19

C’est très certainement de ce jardin privé que les 2 photographies publiées par Le Matin ont été prises. Elles ont dû être agrandies [25].

20À Coutances, le procureur doit aussi faire preuve d’inventivité : il fait « disposer sur les arbres bordant la voie publique des bandes de toile destinées à masquer la vue » des terrasses où des photographes auraient pu être positionnés [26]. Lors de l’exécution de Fabre en 1914 à Nevers, le procureur déclare dans son rapport avoir pu empêcher toute photographie [27], mais un fonds des archives départementales de la Nièvre montre que des clichés ont bien été pris à cette occasion [28]. Toutefois, dans ce dernier cas, il ne semble pas qu’ils aient été exploités de façon commerciale. En revanche, les exécutions de Carpentras et de Valence sont reproduites à large échelle sur des cartes postales, commercialisées et postées au su et au vu de tous.

1914-1939 : occultation croissante de la guillotine et fossilisation du récit d’exécution

21Sans surprise, la survenue de la guerre met un terme à cette floraison d’images et de récits. D’une part, il y a la concurrence d’évènements qui inquiètent au plus haut point les lecteurs, à savoir l’évolution de la situation militaire et du ravitaillement. D’autre part, on observe une considérable raréfaction des condamnations et donc des exécutions de droit commun pendant la guerre. Le système judiciaire fonctionne au ralenti tandis que la population habituellement visée par la peine de mort, celle des jeunes adultes masculins, est sous les drapeaux et donc soumise à la justice militaire, dont la presse ne se fait guère l’écho. L’immédiat après-guerre ne ranime pas le récit d’exécution, alors que les années 1919-1922 sont marquées par une certaine abondance de cas. Au contraire, de plus en plus d’exécutions ne sont tout simplement plus mentionnées. Même si le fait divers et le récit d’exécution reprennent un peu plus de vigueur au milieu des années 1920, les articles se fossilisent : on retrouve toujours les mêmes étapes, avec des qualificatifs montrant l’effet de routine : « le cortège habituel », « le traditionnel verre de rhum ». Il est rare que l’exécution amène une surprise. L’occultation de la guillotine dans l’espace public s’accompagne donc aussi d’une certaine occultation dans la presse.

22Le récit d’exécution résiste cependant mieux dans les magazines hebdomadaires illustrés, qui se développent dans l’entre-deux-guerres. Certes, les reportages n’ont lieu que pour quelques occurrences, mais ils sont alors significativement plus longs que ce que l’on trouve dans les quotidiens, courant sur plusieurs pages. Surtout, ils sont fréquemment accompagnés de photographies. Faute de représenter l’exécution proprement dite, les reporters tentent avec plus de succès de capter les instants entourant le supplice, les alentours, la foule assemblée, le montage des bois de justice, le parcours du fourgon emportant le cadavre. Détective développe ainsi un long reportage moins sur l’exécution que sur l’inhumation d’un condamné à mort :

23

Ce document sensationnel a été pris quelques instants après l’exécution de Gorguloff. Le corps décapité du supplicié, que les aides du bourreau sont venus livrer au cimetière d’Ivry, a quitté le panier sinistre pour un mince cercueil de bois blanc… C’est, au petit jour, l’inhumation provisoire dans le coin désolé des condamnés à mort, où nulle croix, nulle fleur ne sont tolérées [29].

Ill. 3a

Photographie dessin de l’emplacement de l’exécution des « chauffeurs de la Drôme », une du Petit Parisien, 22 septembre 1909. Disponible sur Gallica.

Description de l'image par IA : Bâtiment avec une tour et une porte d'entrée, titre : « emplacement de l’exécution ».

Photographie dessin de l’emplacement de l’exécution des « chauffeurs de la Drôme », une du Petit Parisien, 22 septembre 1909. Disponible sur Gallica.

24Les reportages changent d’angle, et cherchent aussi bien à pénétrer dans les quartiers pénitentiaires des condamnés à mort [30], qu’à retrouver leurs traces posthumes [31]. Le procédé consistant à mélanger photographie et dessin permet par ailleurs aux lecteurs de saisir les lieux et d’imaginer l’action qui s’y est produite, sans image directe du fonctionnement de la guillotine. Dans ces cas de figure, soit un dessin accompagne plusieurs clichés, soit un schéma est dessiné par-dessus la photographie, soit encore la photographie sert de support à un dessin qui constitue un quasi-décalque, permettant de mieux cerner les contrastes.

Ill. 3b

« L’exécution de Gorguloff, meurtrier du président Doumer, hier à l’Aube », Excelsior, 16 septembre 1932, p. 6. Disponible sur Gallica

Description de l'image par IA : Exécution publique, foule, soldats, guillotine, scène historique.

« L’exécution de Gorguloff, meurtrier du président Doumer, hier à l’Aube », Excelsior, 16 septembre 1932, p. 6. Disponible sur Gallica

25C’est souvent moins l’exécution en tant que telle qui fascine que le criminel exceptionnel ; exceptionnel par le nombre de crimes commis ou par la qualité des victimes, à l’image de Landru [32], accusé d’avoir tué et incinéré plusieurs femmes dans sa cuisinière, de Gorguloff [33], assassin du président Paul Doumer, ou encore d’Eugène Weidmann, autre « célébrité » accusé d’au moins cinq meurtres [34].

26L’image prend d’ailleurs de plus en plus le pas sur le texte, et est de plus en plus audacieuse : les deux derniers reportages d’exécution qui paraissent dans Match et dans Life en 1939 se réduisent aux photographies du couteau tombant sur la nuque de Weidmann [35]. L’exécution de ce dernier est ainsi singulière à plus d’un titre : dernière exécution publique en France continentale, elle est aussi la seule dont on ait gardé des prises de vue aussi précises et détaillées, à la fois sous forme de photographies et de films [36].

Ill. 3c

« L’exécution de Landru à Versailles », Excelsior, 22 septembre 1922, p. 1. Disponible sur Gallica.

Description de l'image par IA : Une vieille photographie en noir et blanc montrant l'exécution de Landru à Versailles.

« L’exécution de Landru à Versailles », Excelsior, 22 septembre 1922, p. 1. Disponible sur Gallica.

27N’ayant pas réussi à empêcher la diffusion de ces images dans la presse nationale et internationale, le gouvernement d’Édouard Daladier, qui dispose de la possibilité de légiférer par décrets-lois, met un terme au jeu de cache-cache entre procureurs et photographes en décidant la suppression des exécutions publiques [37]. Dans un contexte de politique de redressement national, et alors que démocraties et régimes autoritaires rivalisent en termes de propagande, la guillotine apparaissait comme un spectacle trop décadent.

28Presque personne ne remet en cause cette disparition, alors même que le décret-loi est particulièrement restrictif : non content d’enfermer la guillotine en prison, il punit la presse en précisant qu’elle ne peut relater d’autres éléments qu’une retranscription du procès-verbal qui sera affiché sur la porte de la prison, un acte purement administratif. Le public devant réglementairement assister à l’exécution est limité à une dizaine de personnes [38]. Quelques lignes dans les journaux, en certifiant la mort du criminel, doivent désormais suffire à susciter dans l’opinion publique la frayeur nécessaire à l’exemplarité.

1939-années 1950 : la guillotine entre secret et désintérêt

29Avant même le déclenchement de la guerre, le récit d’exécution est donc moribond. La première exécution qui a lieu dans le cadre de la nouvelle loi ne fait ainsi l’objet d’aucun reportage, les journaux se contentant d’appliquer la consigne et de recopier le procès-verbal. Par la suite, certains journaux essaient bien de faire revivre le récit d’exécution. Le Petit Parisien développe ainsi pour les frères Vocoret une classique description de la surprise du réveil et des dernières paroles, et publie la photographie de l’attroupement des badauds devant l’affiche du procès-verbal, ainsi que son fac-similé [39]. Il ne semble pas que le journal ait été condamné pour cette légère entorse à la loi. Pour d’autres, la dissimulation de la mise à mort implique de s’intéresser à d’autres acteurs que le condamné et le bourreau, comme les familles des victimes ou les avocats.

Ill. 4

« Ça ne te portera pas chance », Le Petit Parisien, 16 mars 1940, p. 1. Bien que guillotinés, les frères Vocoret ont été condamnés par un tribunal militaire. Disponible sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6839752.item.

Description de l'image par IA : Article de journal avec une photographie en noir et blanc montrant des hommes en uniforme. Le texte décrit une exécution par guillotine.

« Ça ne te portera pas chance », Le Petit Parisien, 16 mars 1940, p. 1. Bien que guillotinés, les frères Vocoret ont été condamnés par un tribunal militaire. Disponible sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6839752.item.

30L’invasion de la France en 1940 met fin à cette tentative de renouveau. Bientôt, les exécutions de droit commun sont noyées dans le flot des exécutions de résistants, et on ne rapporte plus ni les unes, ni les autres. L’abandon en 1943 de l’utilisation de la guillotine au profit des pelotons d’exécutions marque un échec de la part du régime de Vichy, qui renonce à cet usage de crainte que la Résistance ne s’empare des bois de justice, avouant ainsi ses difficultés à contrôler le territoire. Il est logique que la décision ne soit guère commentée par la presse, d’obédience vichyste. Le rétablissement de la « Veuve » à l’occasion de l’exécution de Marcel Petiot, en 1946, ne suscite guère plus d’intérêt, alors que son procès avait passionné l’opinion publique. De même, peu de commentaires accompagnent le renouveau des exécutions concernant les femmes. Celles-ci bénéficiaient d’une tradition de grâce systématique depuis 1887, sur laquelle Pétain revient en 1941, ainsi que le président Auriol. Elles ne sont que sept condamnées de droit commun à avoir subi la décapitation, mais leur rareté et les changements que cela introduit dans la routine de l’exécution pour les exécuteurs, qui ne sont pas habitués à manipuler ainsi des corps de femmes, n’intéressent guère les journalistes. Comme celles des hommes, la plupart des exécutions de femmes ne dépassent pas le stade de l’entrefilet. Ce désintérêt se prolonge jusque dans les années 1950, alors que les nombres de condamnations et d’exécutions s’effondrent (du moins en France continentale).

31Cet effacement médiatique pose le problème de l’exemplarité : quel effet peuvent produire des exécutions ignorées de tous ? Quelques fonctionnaires du ministère de la Justice se demandent s’il ne faudrait pas obliger la presse à accroître cette publicité. Une note de 1948 résume ainsi :

32

Avec cette réforme, il est permis, tenant compte de l’expérience de plusieurs années, de se demander si l’exemplarité, argument essentiel, sinon unique, retenu par les partisans de la peine capitale, est encore assurée d’une manière satisfaisante. Certes le prononcé même de la condamnation constitue un élément important de cette exemplarité, mais en France une opinion dominante admet l’exercice très fréquent par M. le Président de la République de son pouvoir de grâce et il est certain que la seule condamnation ne produit pas les effets intimidants que l’on pourrait souhaiter. […] En quelque sorte, il serait opportun qu’à la publicité matérielle par l’assistance effective d’une foule de curieux soit substituée celle résultant de l’insertion dans la grande presse (et non la seule presse locale) de communiqués officiels révélant les exécutions. Une réforme très simple, qui aurait l’avantage de ne pas nécessiter de débats législatifs et dont la mise en application serait dès lors immédiate, pourrait être envisagée [40].

33Ce projet fait cependant long feu.

34L’histoire des récits d’exécution dans la presse française est donc celle d’un long déclin, d’une fossilisation, d’un épuisement autour de quelques lieux communs [41], que ni l’usage de la photographie, ni les modifications de la routine ne permettent de renouveler. Loin de compenser la fin de la publicité légale, la publicité journalistique de l’exécution s’estompe elle aussi, au point que la plupart des exécutions finissent par passer inaperçues. Alors que les dessins documentaires n’apportent plus guère d’éléments neufs et abandonnent une imagerie trop sanguinolente, des prises de vue audacieuses, car clandestines, peuvent pimenter ces récits et revêtir la dimension de « scoops [42] ». Nombre d’entre elles sont en fait décevantes : lointaines, floues, elles finissent par se concentrer sur la foule davantage que sur l’opération proprement dite. Dans les fonds des agences Rol ou Mondial Photo Presse, conservés à la BNF, les clichés pris lors de ces occasions ne montrent que les alentours et les badauds [43]. La débauche d’images à laquelle l’exécution de Weidmann a donné lieu est une exception, qui s’explique à la fois par l’horaire tardif (pour un jour d’été) à laquelle elle a eu lieu, ce qui a permis un meilleur éclairage, et par la célébrité du criminel lui-même, un Allemand plusieurs fois meurtrier, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Le réveil de l’abolitionnisme politique et associatif à partir des années 1950 amène le récit d’exécution à s’inscrire désormais de plus en plus dans le cadre d’une argumentation visant à mettre un terme à la peine capitale. Il faut attendre 1972 et l’affaire Buffet-Bontems pour que la presse défie ouvertement l’interdiction et procède à de nouveaux reportages, dans L’Express et Paris Match, sans cependant fournir d’images du supplice [44]. Celui-ci est en effet enfermé dans la cour d’une prison et difficile à observer même pour le cortège officiel. L’exemplarité supposée de la peine de mort est de plus en plus moquée par les abolitionnistes : la discrétion de la Veuve et son escamotage sont alors devenus la marque de son caractère honteux.


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Date de mise en ligne : 18/11/2021

https://doi.org/10.3917/sr.052.0235