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Edward W. Said et Raymond Williams : débat sur la culture impériale

Pages 41 à 51

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  • Garnier, X.
(2014). Edward W. Said et Raymond Williams : débat sur la culture impériale. Sociétés & Représentations, 37(1), 41-51. https://doi.org/10.3917/sr.037.0041.

  • Garnier, Xavier.
« Edward W. Said et Raymond Williams : débat sur la culture impériale ». Sociétés & Représentations, 2014/1 N° 37, 2014. p.41-51. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-societes-et-representations-2014-1-page-41?lang=fr.

  • GARNIER, Xavier,
2014. Edward W. Said et Raymond Williams : débat sur la culture impériale. Sociétés & Représentations, 2014/1 N° 37, p.41-51. DOI : 10.3917/sr.037.0041. URL : https://shs.cairn.info/revue-societes-et-representations-2014-1-page-41?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sr.037.0041


Notes

  • [1]
    Edward W. Said, Culture et impérialisme, Paris, Fayard/Le Monde diplomatique, 2000 [1993].
  • [2]
    Ibid., p. 32.
  • [3]
    Le titre même de Culture and Imperialism fait implicitement référence à Culture and Society de Raymond Williams paru en 1958.
  • [4]
    Discussion post mortem puisque Williams est mort en 1988, alors que Culture and Imperialism paraît en 1993.
  • [5]
    Si la référence à une « mission civilisatrice » découle d’une pratique culturelle impériale qui intéresse Said, la politique d’assimilation à la française ne peut relever que d’une logique républicaine, qui soumet les considérations sociétales à un schéma universel. L’assimilation dans l’ordre républicain n’est pas synonyme d’intégration dans le corps social. Sur les paradoxes de la république coloniale, nés de la coexistence d’une logique impériale et d’une logique républicaine, voir l’ouvrage de Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Françoise Vergez, La République coloniale : essai sur une utopie, Paris, Albin Michel, 2003.
  • [6]
    Edward W. Said, Réflexions sur l’exil et autres textes, Arles, Actes sud, 2008 [2000], p. 592.
  • [7]
    Raymond Williams, The Country and the City, New York, Oxford University Press, 1973.
  • [8]
    On pourra se référer sur ce point à l’article de Ian Chambers, « La temporalité, le territoire et le plan du discontinu. Le pessimisme matérialiste d’Antonio Gramsci et Edward Said », Tumultes, n° 35, novembre 2010, p. 119-132.
  • [9]
    Edward W. Said, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 2005 [1978].
  • [10]
    La notion de « structure d’attitudes et de références » est une adaptation aux spécificités de l’espace impérial de la « structure de sentiment » utilisée par Raymond Williams pour dire, dans le contexte d’une culture nationale, « l’intériorisation de l’effet de la structure idéologique sous la forme d’un langage ou d’une expérience » (définition donnée par Jean-Jacques Lecercle dans son introduction à Raymond Williams, Culture et matérialisme, Paris, Les Prairies ordinaires, 2009 [1980, 1989], p. 23).
  • [11]
    Matthew Arnold, Culture et anarchie, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1984 [1869], p. 98.
  • [12]
    Raymond Williams, Culture and Society, New York, Columbia University Press, 1983 [1959].
  • [13]
    Ibid., p. 125 : « One final point must be made about Arnold’s use of the idea of Culture. Culture is right knowing and right doing ; a process and not an absolute. »
  • [14]
    Edward W. Said, Culture et impérialisme, op. cit., p. 13.
  • [15]
    Ibid., p. 53.
  • [16]
    Gayatri Chakravorty Spivak, Les Subalternes peuvent-elles parler ?, Paris, Amsterdam, 2009 [1988].
  • [17]
    Edward W. Said, Culture et impérialisme, op. cit, p. 322-336. Said a publié, par ailleurs, un court essai sur Yeats : Nationalism, Colonialism, and Literature : Yeats and Decolonization, Derry, Field Day, 1988.
  • [18]
    Raymond Williams, Culture, Londres, Fontana, 1981 [publication américaine : The Sociology of Culture, New York, Schocken, 1982].
  • [19]
    Edward W. Said, Culture et impérialisme, op. cit, p. 337.
  • [20]
    Ibid., p. 455.
  • [21]
    Raymond Williams, « Perceptions métropolitaines et émergences du modernisme », dans Id., Culture et Matérialisme, op. cit., p. 178.
  • [22]
    Ibid., p. 180.
  • [23]
    Edward W. Said, Culture et impérialisme, op. cit., p. 463.
  • [24]
    Ibid., p. 461.

1Une des thèses centrales de Culture et impérialisme d’Edward W. Said [1] est que l’ampleur de l’expansion territoriale caractéristique des dynamiques impériales modernes, au moins depuis l’époque coloniale, doit être mise en lien avec une certaine conception « spiritualiste » de la culture, qui s’est forgée dans le monde occidental. L’insistance sur l’élévation d’esprit des grands auteurs du patrimoine culturel européen aurait doté l’entreprise impériale d’une confiance sans faille en sa propre légitimité et aurait renforcé son autorité. Une telle spiritualisation de sa propre culture par l’Occident est pour Said une arme redoutable, dont il analyse les retombées politiques concrètes sur le reste du monde. Cette façon de prendre à contre-pied l’image de la culture comme le fruit d’une activité désintéressée et de nous renvoyer aux enjeux de pouvoir qui sous-tendent la délimitation de la sphère culturelle explique les nombreuses références à l’œuvre de Raymond Williams, l’un des fondateurs des Cultural Studies dans le monde anglo-saxon, que Said présente dans son introduction comme un « très bon ami et grand critique [2] ». Pour l’un comme pour l’autre, la nécessité d’un examen politique du fait culturel s’impose d’autant plus que la culture se présente comme une façon de transcender le champ social.

2On trouvera cependant dans Culture et impérialisme plusieurs prises de distance avec les points de vue de Raymond Williams, liées au fait que ce dernier, qui a terminé sa carrière comme professeur de littérature anglaise à l’université de Cambridge, réfléchit dans un cadre national alors que Said, le professeur de littératures comparées, se place dans un cadre impérial [3]. La discussion qu’Edward W. Said ouvre avec Raymond Williams [4] naît donc d’une différence de cadrage dans la façon d’appréhender les phénomènes culturels en général et littéraires en particulier. Là où Williams pense la culture dans son lien organique avec un corps social unique (même s’il est stratifié socialement), Said envisage des espaces multisociétaux, qui juxtaposent des mondes, des peuples et des nations dans une même enceinte impériale. Aucun empire, et à plus forte raison aucun empire colonial, ne s’est jamais projeté comme une grande société répartie sur plusieurs continents [5]. La réflexion de Said sur la culture et l’impérialisme est nourrie du travail de Raymond Williams sur le rôle intégrateur de la culture dans le développement sociétal et elle en transpose les effets dans le cadre multisociétal propre à l’empire. La représentation nationale de la culture, aussi concrète et matérielle soit-elle chez Williams, ne suffit donc pas pour rendre compte de ce qui se joue à ce niveau surplombant que suppose l’espace impérial.

Pour une lecture géographique des processus culturels

3Dans un chapitre important de Réflexions sur l’exil, intitulé « Histoire, littérature et géographie », Edward W. Said présente Raymond Williams comme celui qui lui a donné la clé d’une lecture géographique des textes :

4

Bien que l’on puisse critiquer son anglocentrisme prononcé, il m’a toujours semblé que Williams, en tant que critique, a cette grande qualité d’être le seul de sa génération, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, à avoir été attentif aux possibilités incroyablement productives de la conscience critique gramscienne, fermement enracinée dans les paysages, géographies et espaces mobiles d’une histoire conçue et interprétée comme plus complexe et inégale que dans la synthèse hégélienne [6].

5Ce que Raymond Williams est parvenu à mettre en œuvre, notamment dans The Country and the City[7], c’est l’application critique de l’idée d’une distribution territoriale de la culture commune au sein d’un espace national. Une telle spatialisation de la problématique culturelle engage une configuration de la notion de culture à laquelle Edward W. Said est particulièrement attentif [8].

6Dans un espace territorial homogénéisé par le sentiment d’appartenance nationale il n’y a pas de frontières culturelles internes, mais simplement des variations d’intensité entre les métropoles surchauffées et les zones délaissées, culturellement laissées pour compte, habitées par des populations considérées comme arriérées. Ces populations minorées sont toujours susceptibles d’être ressaisies et réintroduites dans le jeu culturel par l’émergence d’intellectuels organiques qui en traduisent l’expérience. Les zones d’ombre des espaces territoriaux sont alors réactivées et réinsérées dans le grand débat sur la culture nationale que permet idéalement la continuité d’un territoire partagé. C’est tout l’enjeu des Cultural Studies et de leur intérêt pour les cultures populaires.

7Il en va autrement pour les espaces impériaux, dont la nature composite et plurisociétale nous oblige à repenser les logiques de domination culturelle. Les identités culturelles se cristallisent par le haut du fait d’un mécanisme de domination impériale qui phagocyte les cultures nationales et les assigne autoritairement à résidence. Il n’y a pas une culture impériale, mais un processus de fragmentation de cultures qui existent par assignations identitaires et non par un processus interne d’homogénéisation. Dans l’espace impérial, par nature compartimenté, il n’y a pas de variations d’intensité : les campements touaregs les plus reculés, les villages pygmées les plus enfouis au cœur de la forêt, sont, en dépit de conditions de vie souvent misérables, considérés comme hautement culturalisés. L’espace est saturé de cultures définies par leur authenticité et renvoyant à des totalités organiques distinctes. Voilà pourquoi la notion de culture populaire, si importante dans le champ des Cultural Studies, ne trouve que peu d’écho chez Edward W. Said. La machine impériale à différencier les cultures ne laisse pas de place à une catégorie aussi fluide que le populaire : la réification de la culture en de multiples patrimoines revendiqués comme culturels est un fait impérial majeur.

8Le dispositif impérial tend donc à compartimenter les différences qui le composent et la culture ne peut s’y propager de la même façon que dans l’espace national. Les traits culturels circulent au sein des empires, mais en empruntant des voies bureaucratiques, supraterritoriales, qui limitent les risques de contamination ou d’hybridation. Toute une politique de l’altérité est mise en œuvre, dont l’analyse minutieuse a été faite dans L’Orientalisme[9]. Il n’y a donc pas une culture impériale, mais un dispositif impérial de cloisonnement des cultures, dont Edward W. Said analyse, dans Culture et impérialisme, les racines culturelles au sein des nations conquérantes. Cette topographie culturelle propre à l’empire passe par ce que Said appelle une « structure d’attitudes et de références », qui articule les cultures au sein de l’espace impérial et qui permet d’en rendre compte de façon conjointe [10].

Racines culturelles de l’impérialisme

9C’est autour de la définition que Matthew Arnold, le poète et essayiste de l’époque victorienne, donne de la culture, que s’ouvre le débat entre Edward W. Said et Raymond Williams. Dans Culture and Anarchy[11], livre paru en pleine époque de l’expansion impériale britannique, Matthew Arnold défend l’idée d’une culture qui serait une quête sans fin de la perfection morale et sociale, indépendamment des intérêts et des identités de classe ou de caste. Deux aspects de la définition qu’Arnold propose de la culture intéressent Raymond Williams, qui consacre à cet auteur un chapitre de Culture and Society[12] : d’une part, sa prise en compte de l’État comme outil nécessaire à l’homogénéisation culturelle du corps social ; d’autre part, la définition de la culture comme processus et non comme dépôt ou patrimoine assimilable. La culture fonde l’État qui est l’instrument de sa propagation dans le corps social. Elle est une disposition dynamique qui doit être assistée par un large système d’éducation et d’enseignement supérieur, d’où l’hommage que Raymond Williams rend au remarquable investissement de Matthew Arnold dans les questions éducatives. Williams exprime cependant une inquiétude quant à la neutralité de l’appareil étatique : il redoute une tendance étatique à objectiver la culture, à la figer autoritairement et à la mettre au service des intérêts de la classe dominante. La notion d’hégémonie culturelle proposée par Antonio Gramsci pour rendre compte de la façon dont une classe se maintient au pouvoir via la diffusion culturelle de sa propre vision du monde dans le corps social joue à plein dans un contexte national garanti par l’État, dès lors que celui-ci est tombé aux mains de la bourgeoisie. C’est donc au sein des institutions étatiques, à commencer par l’université, que les Cultural Studies mèneront le combat. Raymond Williams trouve ainsi paradoxalement au sein même de la conception arnoldienne de la culture comme processus et non comme absolu [13] un moyen de combattre le canon et sa mise au service de l’hégémonie culturelle bourgeoise.

10Dans la perspective impériale qui est la sienne, Edward W. Said voit dans la constitution d’une culture nationale sous les auspices de l’État l’ankylose inévitable du processus culturel qui va favoriser l’élan impérialiste. Dès lors qu’on se place à l’extérieur du cadre national, la culture unifiée de la société britannique perd sa souplesse et devient un bloc homogène survalorisé qui accompagne l’expansion impériale. Edward W. Said est on ne peut plus clair dans son introduction à Culture et impérialisme :

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Le second sens du mot « culture » s’instaure presque imperceptiblement. Par certaines connotations : le raffinement, l’élévation. C’est la réserve, dans chaque société, du « meilleur qui ait été su et pensé », disait Matthew Arnold dans les années 1860. Arnold était persuadé que, si elle ne peut les neutraliser entièrement, la culture atténue considérablement les ravages de la vie moderne, urbaine, agressive, mercantile et abrutissante. On lit Dante ou Shakespeare pour s’élever au niveau du meilleur… et aussi pour se voir soi-même, son peuple, sa société, sa tradition, sous le meilleur jour. Et voilà comment la culture en vient à être associée, sur un ton souvent belliqueux, à la nation ou à l’État [14].

12L’État culturel d’Arnold se tourne contre le reste du monde et favorise l’émergence d’un nationalisme dominateur, potentiellement impérial. Parce qu’il se justifie de la culture, l’État peut se lancer dans cette aventure impériale à dynamique culturelle, qu’on appelle la colonisation. Les intérêts économiques sont certes présents mais ils n’expliquent pas tout. La « mission civilisatrice » n’est pas un simple alibi de la conquête coloniale, elle en est l’un des moteurs. Si Williams ne partage pas la virulence d’Edward W. Said à l’égard de Matthew Arnold, c’est qu’il ne se préoccupe pas de la composante impériale de la Grande-Bretagne, ce que lui reproche précisément Said. L’État culturel que souhaite Arnold peut en interne répondre à l’objectif d’une quête incessante de perfection, mais tout le problème vient du type de rapport qu’il va établir avec l’extérieur. Said reproche à Matthew Arnold de n’avoir pas vu que son travail avait partie liée avec la grande entreprise impériale de l’ère victorienne et d’avoir approuvé les massacres coloniaux au sein de l’empire au nom d’un ordre culturel qui expliquait qu’il faille résister aux pressions des groupes sociaux à l’intérieur de la société britannique. La recherche de la perfection par le « meilleur moi » génère mécaniquement un complexe de supériorité dès lors qu’elle prend une forme étatique et que cet État part à la conquête du monde.

La résistance à l’empire entre impasse indigéniste et énergie transnationale

13Pour Edward W. Said, la notion d’hégémonie culturelle, utile dans un cadre national pour analyser comment se réalise l’unité culturelle d’un corps social, cède le pas à celle de domination culturelle dans un cadre impérial. Parce que les indigènes sont assignés à résidence dans leur propre culture, il se retrouvent en situation de dominés, fussent-ils les plus illustres représentants de celle-ci. Du point de vue métropolitain, les voies autoritaires de la domination culturelle naissent du couplage entre le sentiment d’appartenir à une culture d’une extrême élévation et le cloisonnement impérial des aires culturelles. C’est ainsi que les cultures européennes sont venues se superposer aux cultures locales, portées par l’évidence interne de leur propre supériorité.

14Edward W. Said analyse donc comment les résistances à la domination culturelle de la puissance impériale risquent d’être piégées par le régime impérial lui-même, qui construit pour les circonvenir les identités autres :

15

Dans les États-nations postcoloniaux, les inconvénients d’essences comme l’esprit celtique, la négritude ou l’islam sont évidents : elles ont beaucoup à voir non seulement avec les manipulateurs indigènes, qui les utilisent aussi pour dissimuler les perversions, corruptions et tyrannies contemporaines, mais également avec le climat de camp retranché des empires, dont elles sont sorties et où on les a ressenties comme nécessaires [15].

16Les nationalismes identitaires postcoloniaux sont pris au piège de l’empire, ils en renforcent la logique. Said perçoit trop bien comment cette forme de résistance à la domination des puissances impériales a partie liée avec le développement de formes très brutales de domination à l’intérieur des nations postcoloniales. L’intégration sociale nationale ne s’y fait pas par le biais d’une lutte interne pour l’hégémonie culturelle, mais par l’application violente d’un schème culturel élaboré pour ces nations par l’empire. C’est ainsi que les empires suscitent les exacerbations identitaires et s’en nourrissent. Ceux que Frantz Fanon appelle les « intellectuels colonisés », fussent-ils nationalistes, sont les opérateurs « indigènes » des logiques impériales d’assignations identitaires. Leur mode d’intervention local reproduit le modèle de la domination.

17Il est donc nécessaire, pour Said, d’adapter le vocabulaire employé par Raymond Williams au cas particulier des dispositifs impériaux : la domination culturelle se substitue à l’hégémonie culturelle ; les couches subalternes remplacent les classes populaires. Dès lors que le travail de cohésion d’un corps social ne peut plus se faire de l’intérieur, en raison du contrôle culturel impérial, ceux qui auraient pu exister comme peuple se retrouvent enfermés dans le « subalternisme » et condamnés au mutisme. Voilà peut-être pourquoi Edward W. Said ne les avait, dans un premier temps, au moment de la rédaction de L’Orientalisme, pas pris en compte. La postface à L’Orientalisme, qu’il a rédigée en 1994, témoigne de l’intérêt qu’il a porté aux travaux des Subaltern Studies en Inde à partir des années 1980. Comme l’exprime très bien le titre d’un célèbre article de Gayatri C. Spivak [16], les subalternes, en contexte impérial, sont nécessairement muets, puisque la parole est attribuée et distribuée depuis le haut. Cette couche de silence qui double les identités culturelles assignées par l’empire représente une menace que les grands textes de la littérature impériale ont d’emblée sentie et dont témoignent les analyses critiques d’Edward W. Said. En raison de ce silence qui les définit comme telles, les couches subalternes sont au bout du compte plus imprévisibles et plus inquiétantes que les couches populaires.

18Dans le développement de Culture et impérialisme qu’il consacre au poète irlandais William Butler Yeats [17], Said décrit la façon dont la poussée de l’expérience subalterne peut venir nourrir le discours nationaliste des intellectuels colonisés. L’exaltation mystique de l’identité celte naît chez Yeats d’une violence accumulée dans les couches subalternes exclues de la culture. C’est dans les strates infraculturelles que se réfugient l’expérience et l’énergie nécessaire à la résistance. L’indigénisme, auquel Said rattache la poésie de Yeats, est une transfiguration mystique des traits culturels assignés aux colonisés par la puissance impériale. Said, qui est très sensible au risque politique d’une dérive fascisante de ce type de réveil indigéniste, n’en voit pas moins, dans la tension qui anime l’écriture de Yeats une voie possible pour une littérature de la libération. Les énergies vibratoires des grands chantres nationaux comme W. B. Yeats, Pablo Neruda, Mahmoud Darwich, etc., entrent en résonance par-delà les lieux et les temps dans un élan de libération transnational susceptible d’ébranler les empires. Le problème qui préoccupe Said est d’éviter le risque d’un enfermement nationaliste de cette énergie libératoire puisée au cœur de l’expérience subalterne.

19C’est à nouveau chez Raymond Williams, que Said va trouver les outils pour analyser la façon dont se sont connectées à un niveau transnational les énergies libératoires des discours de résistance nationale. Si le compartimentage culturel, et la réification qui en découle, sont au cœur de l’analyse saidienne de l’impérialisme, les travaux de Raymond Williams vont lui permettre de prendre la mesure de l’impact des phénomènes migratoires au sein des cultures métropolitaines. Williams s’intéresse dans les années 1980 à la participation déterminante des immigrés dans les phénomènes d’internationalisation de la culture dans les centres métropolitains [18]. Au sein-même des pays occidentaux, les intellectuels et artistes les plus novateurs du milieu du xxe siècle sont souvent des migrants et, à ce titre, ils ont la possibilité d’échapper au cloisonnement culturel de leur société d’origine pour participer à la lutte pour l’hégémonie à l’œuvre dans la société d’accueil. Ils sont en situation de faire entrer dans le discours dominant une expérience et une pratique subalternes au terme de ce que Said appelle un « voyage de pénétration [19] ». Les Jacobins noirs (1938) de C. L. R. James ou The Arab Awakening (1938) de George Antonius sont des ouvrages savants écrits à Londres ou à New York par de remarquables stylistes animés d’une intention politique. Ces livres portent l’inflexion de luttes rendues invisibles par le glacis impérial. De tels ouvrages, mal reconnus dans le monde académique métropolitain, n’en sont pas moins des événements politiques majeurs par la façon dont ils cristallisent stylistiquement, voire poétiquement, des forces historiques en cours et les font entrer en résonance à un niveau mondial. Les réserves dynamiques de violence comprimée vont être mises au service d’une réactivation de la lutte pour l’hégémonie dans les sociétés où un tel champ culturel existe, c’est-à-dire au centremême des empires. Il y a entre Raymond Williams et Edward W. Said un accord sur la nécessité d’établir un lien entre les dynamiques culturelles et le mouvement des peuples : l’un et l’autre pensent la culture en termes de processus et non de patrimoines, ce qui a des conséquences sur leur regard critique en matière littéraire et artistique. C’est au cœur des grandes capitales impériales que la connexion s’est faite entre les énergies libératoires des différents nationalismes anticoloniaux, dans ces espaces centraux où le cloisonnement culturel n’avait pas lieu et où s’inventaient de nouvelles pratiques artistiques et politiques. Cette prise en compte des phénomènes migratoires dans les processus culturels va être déterminante pour répondre aux nouveaux défis qu’engendre la mutation de l’impérialisme à la fin du xxe siècle.

Plaidoyer pour une « culture non contraignante »

20La mise en place, à partir des années 1980, d’un système mondial d’information et de communication sous contrôle américain conduit Said à penser les conditions d’une extension des pratiques de décloisonnement culturel. Sa thèse est que la nouvelle autorité culturelle est désormais liée à la croissance de l’appareil de diffusion et au contrôle de l’information. Son ton devient d’autant plus polémique que, contrairement à l’admiration qu’il éprouve pour les défenseurs de l’humanisme bourgeois du xxe siècle (Auerbach, Adorno, Spitzer), il se sent fort peu d’affinités avec les nouveaux experts dont les compétences sont « mises au service des gestionnaires de la sécurité qui dirigent les affaires internationales [20] ». Dans le nouvel ordre impérial qui émerge, la multiplication des assignations identitaires n’est plus l’effet de la construction d’un savoir sur l’autre, mais de la distribution d’étiquettes dans la clôture d’un système d’information mondial. En passant en régime mondial, la domination impériale s’est « systématisée » et n’a plus besoin de l’alibi culturel pour se justifier : la spécialisation des experts en tous genres s’est substituée à la vaste culture des grands humanistes européens.

21Les analyses de Raymond Williams sur l’importance des phénomènes migratoires dans les dynamiques culturelles occidentales au cours du xxe siècle s’accompagnent de propositions sur les nouvelles pratiques culturelles et artistiques des avant-gardes, qui vont permettre à Said de penser les conditions d’une transgression à cette nouvelle modalité de l’ordre impérial. Pour Williams, les artistes immigrants libérés de leurs cultures se sont engagés au cœur des empires dans des pratiques concrètes qui les ont constitués en communautés d’avant-garde :

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Libérés de leurs cultures nationale ou provinciale, ou en situation de rupture vis-à-vis d’elles, engagés dans de nouvelles relations avec d’autres langues ou traditions visuelles dans leurs nouveaux lieux d’implantation, placés dans un nouvel environnement commun et dynamique – clairement distant de nombreuses formes traditionnelles –, les artistes, écrivains et penseurs de cette période formèrent la seule communauté valable à leurs yeux : une communauté formée autour du médium artistique, autour de leurs propres pratiques [21].

23Or, ces avant-gardes, dont on connaît les intentions subversives vis-à-vis des patrimoines culturels installés, sont directement référées par Williams aux « hinterland déshérités, dans lesquels différentes forces sont en mouvement, et [au] tiers-monde, qui a toujours constitué la périphérie des systèmes métropolitains [22] ». C’est précisément parce que ces exilés sont devenus culturellement inassignables qu’ils ont pu former de nouvelles communautés sur le partage de pratiques artistiques concrètes. Said donne une extension mondiale à cette idée d’une culture de l’exil et il la réinvestit pour une application sur le terrain plus large des villes postcoloniales et autres espaces dérégulés. En ces lieux, la culture ne sert plus d’instrument contraignant pour souder une société définie par ses frontières, mais elle fait corps avec les pratiques de socialisation toujours en mouvement, donc toujours transgressives. Le rôle subversif que jouaient les avant-gardes dans les sociétés occidentales au cours du xxe siècle est désormais mis en jeu au niveau mondial par tous les phénomènes antisystémiques susceptibles d’échapper à l’appareil de contrôle de l’information :

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Toutes ces contre-énergies hybrides, à l’œuvre en de nombreux terrains, individus et moments, instaurent une communauté ou une culture faite de nombreuses ébauches et pratiques antisystémiques (et non de doctrines, ni de théories complètes) d’une vie sociale qui ne serait pas fondée sur la coercition et la domination [23].

25Parce qu’elles existent sous formes de pratiques ou d’ébauches, ces cultures en devenir échappent au collimateur des officines d’information et permettent le développement de communautés que l’on ne peut encore nommer. La croissance anarchique des grandes métropoles postcoloniales autour des anciens centres-villes coloniaux est le substrat géopolitique des considérations de Said sur les possibilités d’émergence d’une « culture non contraignante [24] ». Pour Said, ces espaces mal contrôlés sont des creusets où jouent à plein les dynamiques transculturelles, notamment par le fait que s’y inventent de nouveaux modes de vie. Le matérialisme culturel de Raymond Williams permet à Said de penser cette culture non contraignante en termes de pratiques de socialisations mises en œuvre dans ces espaces non balisés. Toute une conception de la littérature comme pratique et comme acte découle de cette référence à des espaces hors-contrôle, qui sont les points aveugles des politiques impériales de quadrillage social et de réification culturelle.

26Said n’a certes pas la naïveté de croire que les millions de déportés, de réfugiés ou de déplacés actuellement en déshérence dans les zones extraterritoriales de la planète sont assimilables aux artistes et intellectuels exilés, mais il invite ces derniers à se mettre en phase avec l’expérience de cette humanité invisible. La pratique des Cultural Studies, mise en œuvre pour dépasser les clivages culturels entre classes sociales, trouve à échelle mondiale une vocation nouvelle dans la transgression des frontières raciales héritées du projet colonial. À la suite de Raymond Williams, Said incite les intellectuels à ne pas se laisser enfermer dans des domaines d’expertise où ils feraient preuve de leurs compétences, mais à s’engager dans des pratiques transversales, nécessairement risquées, seules à même de rendre compte de l’insaisissable diversité du réel et de favoriser des processus d’émancipation.


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Date de mise en ligne : 02/07/2014

https://doi.org/10.3917/sr.037.0041