Situation d'Edward W. Said, critique et théoricien de la littérature
- Par Dominique Combe
Pages 29 à 39
Citer cet article
- COMBE, Dominique,
- Combe, Dominique.
- Combe, D.
https://doi.org/10.3917/sr.037.0029
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Notes
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[1]
Matthew Arnold, Culture et anarchie. Essai de critique politique et sociale, Lausanne, L’Âge d’homme, 1984 [1869].
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[2]
Gayatri Chakravorty Spivak, Les Subalternes peuvent-elles parler ?, Paris, Amsterdam, 2009 [1988] ; Homi K. Bhabha, Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Paris, Payot, 2007 [1994] ; Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique, Paris, Amsterdam, 2009 [2000] ; Paul Gilroy, L’Atlantique noir. Modernité et double conscience, Paris, Amsterdam, 2010 [1993].
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[3]
Bill Ashcroft, Gareth Griffiths, Helen Tiffin, L’Empire vous répond. Théorie et pratique des littératures post-coloniales, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2012 [1989].
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[4]
Salman Rushdie, Patries imaginaires, essais critiques 1981-1991, Paris, Christian Bourgois, 1993 [1991].
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[5]
Fredric Jameson, L’Inconscient politique. Le récit comme acte socialement symbolique, Paris, Questions théoriques, 2012 [1981].
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[6]
Terry Eagleton, Critique et théorie littéraires, Paris, PUF, 1994 [1983].
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[7]
Richard Poirier, The Renewal of Literature : Emersonian Reflections, New York, Random House, 1987.
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[8]
Harold Bloom, The Western Canon : The Books and School of the Age, New York, Harcourt Brace, 1994.
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[9]
Terry Eagleton, Critique et théorie littéraire, op. cit., p. 31.
-
[10]
Thomas Stearn Eliot, Essais choisis, Paris, Seuil, 1999.
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[11]
Edward W. Said, The World, the Text, and the Critic, Cambridge, Harvard University Press, 1983, p. 164.
-
[12]
Allan Bloom, L’Âme désarmée. Essai sur le déclin de la culture générale, Paris, Fayard, 1987 [1979].
-
[13]
Robert J. C. Young, The Idea of English Ethnicity, Malden, Blackwell, 2008.
-
[14]
Gayatri Chakravorty Spivak, Death of a Discipline, New York, Columbia University Press, 2003.
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[15]
Edward W. Said, Humanisme et démocratie, Paris, Fayard, 2005 [2004], p. 36.
-
[16]
Ibid., p. 53.
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[17]
Voir William Marx, Naissance de la critique moderne. La littérature selon Eliot et Valéry, Arras, Artois Presses Université, 2002.
-
[18]
Lionel Trilling, The Liberal Imagination. Essays on Literature and Society, Garden City, Doubleday Anchor, 1953.
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[19]
Julien Benda, La Trahison des clercs, Paris, Grasset, 2003 [1927].
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[20]
Edward W. Said, The World, the Text, and the Critic, op. cit., p. 4 [je traduis].
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[21]
Voir Edward W. Said, « Introduction », dans Id., Culture et impérialisme, Paris, Fayard/Le Monde diplomatique, 2000 [1993], p. 11-33.
-
[22]
Voir sur ce point l’ouvrage d’Emily Apter : The Translation Zone, Princeton, Princeton University Press, 2005.
-
[23]
Aijaz Ahmad, In Theory : Nations, Classes, Literatures, Londres/New York, Verso, 1994.
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[24]
Benita Parry, Postcolonial Studies : A Materialist Critique, Londres/New York, Routledge, 2004.
1La pensée d’Edward W. Said est souvent réduite en France aux études postcoloniales, qu’il a contribué à fonder, avec deux livres majeurs : Orientalism (1978) et Culture and Imperialism (1993). Une telle lecture de Said apparaît sinon erronée, du moins partielle et quelque peu biaisée. Il convient de prendre en compte l’œuvre dans son ensemble et sa diversité pour le situer et en mesurer toute la complexité et la richesse.
2Said a d’abord surtout été lu en France par les historiens, les politologues et les sociologues, plus que par les spécialistes de littérature – même si L’Orientalisme, traduit en 1980, deux ans seulement après sa parution, est vite devenu un texte de référence, quoique controversé, pour la littérature générale et comparée. Les politologues ont prêté une attention particulière aux essais sur la Palestine, sur le conflit israélo-arabe et le monde arabe en général : La Question de Palestine (1979), L’Islam dans les médias (1981), D’Oslo à l’Irak (2004), etc. Said a été largement associé dans les années 1970 aux mouvements propalestiniens, anticolonialistes, « tiers-mondistes », et donc à un discours militant. Éditorialiste et journaliste politique très médiatisé, Said est un intellectuel « engagé » sur le modèle sartrien, défenseur d’une pensée dans le « siècle » (secular criticism), et qui « dit la vérité au pouvoir ». Said a lui-même étudié les « représentations de l’intellectuel » dans une série de conférences données en 1993, et publiées dans un volume traduit sous le titre Des intellectuels et du pouvoir, en 1996. Il s’y réfère bien sûr à Sartre, mais aussi à Camus, Genet, Césaire, Foucault aussi bien qu’à Matthew Arnold [1], C. L. R. James ou George Orwell.
3La lecture des chercheurs en sciences sociales est évidemment juste, mais elle ne prend en compte qu’un des aspects de la vaste entreprise critique de Said. Initiateur des études postcoloniales, Said ne peut pas être assimilé à ses héritiers « postcolonialistes » – Gayatri Spivak, Homi Bhabha, Dipesh Chakrabarty ou Paul Gilroy [2]. Les études postcoloniales proprement dites, ce sont les disciples, les héritiers, voire les adversaires ou les détracteurs de Said qui les ont conduites, dans le sillage tracé par L’Orientalisme en 1978, et poursuivi par Culture et impérialisme en 1993. Entre-temps, Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin [3], en écho à une phrase célèbre de Salman Rushdie [4], ont publié The Empire Writes Back (1989), traduit en français en 2012, qui par son sous-titre même institutionnalise la « théorie et la pratique des littératures post-coloniales ».
4Le travail critique de Said sur la littérature hors du champ postcolonial est au fond mal connu en France, sans doute parce que ses livres ne sont pour la plupart pas encore traduits. Cette situation ne manque pas d’étonner les chercheurs anglo-saxons, pour qui ils sont fondamentaux. Ainsi de la thèse sur Joseph Conrad publiée en 1966 : Joseph Conrad and the Fiction of Autobiography (1966), de Beginnings : Intention and Method (1975), de The World, the Text and the Critic (1983). Les essais sur la musique, eux, ont été traduits, mais ils restent peu diffusés : Parallèles et paradoxes, explorations musicales et politiques (2002) avec le chef d’orchestre israélien Daniel Barenboim, Du style tardif (2004), recueil posthume. On a ainsi parfois tendance à oublier que Said est d’abord un critique littéraire, un critique musical et un professeur de littérature comparée.
5À ces malentendus liés à l’œuvre de Said elle-même, autant qu’aux études postcoloniales, il faut ajouter la méconnaissance, quand ce n’est pas l’ignorance, du monde nord-américain et de ses références (sans même parler des approximations ou des préjugés concernant le monde arabe oriental, le Machrek, d’où Said est originaire). Sont ainsi à peu près inconnus à Paris les débats nord-américains autour de la place des humanités, de la philologie, du New Criticism, de la French Theory et de la déconstruction, mais aussi des Cultural Studies dans le contexte du marxisme anglo-américain, de la New Left et de la pensée « radicale ». Aux côtés des marxistes Fredric Jameson [5] et Terry Eagleton [6], Said a contribué au volume de 1988, traduit en 1994 : Nationalisme, colonialisme et littérature.
6Faute d’une lecture de l’œuvre de Said dans son ensemble, la réception française est privée du contexte théorique littéraire et culturel qui permettrait de mieux saisir les enjeux de L’Orientalisme et de Culture et impérialisme qui, ainsi décontextualisés, peuvent être aisément caricaturés. La pensée de Said est souvent réduite à un militantisme tiers-mondiste naïf et simplificateur (l’Orient contre l’Occident, les « subalternes » contre l’impérialisme et le néocolonialisme, etc.). Le magnifique essai autobiographique Out of Place (1999), traduit sous le titre malheureux À Contre-voie, reste relativement confidentiel en France, alors qu’il est devenu un « classique » dans le monde anglophone. D’où la nécessité de replacer l’œuvre et la pensée de Said dans l’univers académique anglo-saxon, ne serait-ce que pour mieux lire L’Orientalisme et Culture et impérialisme, deux livres majeurs dont la portée idéologique et politique postcoloniale ne doit pas être isolée de la recherche en théorie littéraire entreprise depuis la thèse sur Joseph Conrad.
Crise des humanités, crise de l’humanisme ?
7Said, né en 1935 à Jérusalem, a exercé à l’université Columbia, à New York, pendant près de quarante ans – de 1963 à sa mort, en 2003. Il y a d’abord enseigné les « humanités » comme Old Dominion Foundation Professor in the Humanities, avant d’être nommé Professor of English and Comparative Literature. Le rôle de Columbia est décisif dans le domaine des Humanities, illustré par Richard Poirier, spécialiste d’Emerson, ami à qui Said dédie Humanisme et démocratie, et dont il cite souvent l’essai : The Renewal of Literature (1987), non traduit à ce jour [7]. À Columbia, depuis 1937, s’est tenu un séminaire annuel d’abord intitulé « Humanités », puis « humanités occidentales », consacré aux grands classiques en traduction – Homère, Virgile, Dante, Cervantès, Dostoïevski, etc. – qui constituent le socle commun des valeurs littéraires et culturelles du « canon occidental ». La publication en 1994 de l’essai The Western Canon par le célèbre critique de Yale, Harold Bloom, qui s’en prend à l’« école du ressentiment » contre l’humanisme occidental, aux critiques marxistes, féministes et postcoloniaux, a relancé la polémique sur l’histoire littéraire et la valeur des œuvres [8]. Le programme d’enseignement de l’English literature, qui s’est développé dans les départements d’anglais dans les années 1920-1930, mais aussi, dans une moindre mesure, dans les départements de littérature comparée, doit également être rapporté à cette question fondamentale des Humanities et du « canon occidental ». Comme l’observe Terry Eagleton, la littérature anglaise est en effet traditionnellement considérée comme « l’activité suprêmement civilisatrice, l’essence spirituelle de la formation sociale », « le forum où les questions les plus fondamentales de l’existence humaine […] sont mises en relief et font l’objet d’un examen plus intense [9] ». Dans les années 1960, le débat porte justement sur la place et le rôle de la littérature anglaise dans la formation des humanités, au moment où la critique européenne, française en particulier, tend à supplanter la critique de langue anglaise. Said y voit la fin de la « primauté des English studies, représentées par l’“hégémonie” d’Eliot [10], Richards, Leavis, qui s’appuyaient sur l’œuvre de Joyce, Eliot lui-même, Stevens, Lawrence [11] ». Ce processus semble avoir été propice à l’ouverture du « canon » littéraire, non seulement à l’Europe non anglophone, mais aux cultures du monde – à la littérature dite « mondiale ».
8Said est certes critique à l’égard de ce « canon » des humanités, qu’il propose d’ailleurs de réviser ; mais il demeure néanmoins partie prenante du système académique américain, dans lequel il a lui-même été formé. Après des études secondaires au Victoria College au Caire, il est en effet parti pour les États-Unis. Étudiant au collège privé protestant de Mount Hermon, il a passé son B. A. à Princeton, puis son Ph.D. à Yale. Said, par son itinéraire dans le monde anglophone, est ainsi lui-même porteur de la tradition des humanités, qu’il souhaite seulement ouvrir et rénover. À tel point d’ailleurs que les postcolonialistes lui reprochent justement de perpétuer le « canon » en consacrant prioritairement ses analyses au corpus « classique » anglais et européen, à Jane Austen, George Eliot, Thackeray, Thomas Hardy, Henry James, Joseph Conrad, Flaubert, Goethe. Le même reproche est adressé au musicologue, qui étudie seulement la musique classique occidentale, Mozart, Beethoven, Wagner ou Verdi, dont la connaissance, au Moyen-Orient, est l’apanage des élites occidentalisées. Said ne s’est jamais consacré à la musique arabe, fût-elle savante.
9Said a fait ses études dans les années 1960, marquées par la guerre de Corée et, bientôt, du Vietnam, au moment même où la tradition des humanités commençait à être sérieusement interrogée et discutée aux États-Unis. La question de la théorie littéraire prend donc une dimension largement politique. Le thème d’une crise des humanités et de l’humanisme est omniprésent dans la pensée européenne de l’après-guerre, notamment dans les anciennes colonies. Said cite le Discours sur le colonialisme (1955) de Césaire, qui prend violemment à partie Ernest Renan et dénonce l’alibi humaniste de la « civilisation ». Mais la crise prend un sens tout particulier aux États-Unis, où se poursuit le débat autour de l’esthétisme décadent de Walter Pater et des thèses de Culture and Anarchy (1869) de Matthew Arnold, dont le titre binaire pourrait bien avoir inspiré Said, de l’humanisme élitiste et ultraconservateur de T. S. Eliot, qui se réfère à Homère, à Dante, à la poésie métaphysique. Le débat tourne à la polémique, sur fond de moralisme puritain, d’anti-intellectualisme et d’antimodernisme. Allan Bloom, l’un des principaux représentants du mouvement néoconservateur, dénonce le déclin de la culture générale dû à l’enseignement américain dans The Closing of the American Mind (1987), traduit en français sous le titre L’Âme désarmée [12]. La critique conservatrice sacralise ainsi le passé wasp de la Nouvelle-Angleterre ou du Vieux Sud, représenté par des critiques « agrariens » comme Irving Babitt et John Crowe Ransom, l’inventeur du terme « New Criticism ». Ceux-ci obtiennent le soutien du romancier Saul Bellow, qui s’est illustré par des provocations ouvertement racistes telles que « Montrez-moi le Proust zoulou ! ». Traducteur de Platon et de Rousseau, disciple de Léo Strauss, Allan Bloom (qui sera d’ailleurs rejoint par Harold Bloom sur ce point), fonde l’éducation « libérale » sur la lecture des « Great Books » de la tradition classique occidentale. Les humanités, rempart contre le rationalisme technologique et le positivisme, mais aussi contre le déferlement des cultures de masse et des cultures métisses, empêche la dégradation des valeurs entraînée par la démocratisation de l’éducation. Allan Bloom, obsédé par une « déshumanisation de l’art », perpétue ainsi une fascination toute bostonienne pour l’« English Ethnicity [13] ».
10Comme Noam Chomsky, avec qui il dialogue souvent, et qui est encore plus « radical » que lui, Said discute pied à pied avec Allan Bloom dans Humanisme et démocratie (2004). La lecture critique du « canon » occidental (comme d’ailleurs après Said celle des postcolonialistes formés à Oxbridge, Yale, Columbia et dans les meilleures universités du monde anglophone), conduit à une critique ouverte sur le monde non occidental. Dans le sillage de Said, Gayatri C. Spivak, dénonce une littérature comparée eurocentrée et appelle à « franchir les frontières » en direction de l’hémisphère sud dans Death of a Discipline (2003) [14]. Cette attitude commune à Said et à Spivak est bien l’apanage d’un « outsider » par ses origines qui utilise sa position d’« insider » dans l’université et le champ intellectuel. Said, un immigré comme nombre d’universitaires aux États-Unis, surtout dans le domaine littéraire, est finalement devenu un représentant de l’establishment universitaire. Il peut, à ce titre, se permettre de critiquer l’humanisme étriqué des héritiers d’Eliot et des sudistes qui ont colonisé les universités de l’Ivy League. Said propose non pas un antihumanisme, mais un humanisme moins eurocentrique, ouvert aux cultures du monde, et donc capable d’intégrer le monde arabo-musulman, par exemple. L’Orientalisme et Culture et impérialisme ne sont pas destinés à s’opposer au choix académique des « Grands livres » des humanités occidentales, mais plutôt à montrer en quoi ceux-ci s’inscrivent dans les rapports de domination entre l’Occident et le monde colonisé. Fidèle à l’idéal d’un humanisme bien compris, défenseur des valeurs universelles de justice et de tolérance, Said est en ce sens plus occidental que les Occidentaux. Sa liberté de pensée, qui s’est exprimée par son hostilité au processus d’Oslo, lui a d’ailleurs valu de nombreux ennemis dans le monde arabe, surtout après sa rupture avec Yasser Arafat, dont il avait pourtant été proche.
11Il y a même chez Said la volonté de « réformer » l’humanisme pour lui restituer sa signification première. Dans les dernières conférences prononcées à Columbia, publiées après sa mort sous le titre Humanisme et démocratie, il s’élève contre un « humanisme dégradé » :
Je croyais alors, et je crois toujours, qu’il était possible de critiquer l’humanisme au nom de l’humanisme et que, fort des abus que l’histoire de l’eurocentrisme et de l’empire nous a enseignés, on pouvait élaborer une forme différente d’humanisme qui soit cosmopolite et reliée au texte et au langage de manière à engranger les grandes leçons du passé [15].
13Cet humanisme « critique » et « démocratique » est aux antipodes de l’élitisme à la manière d’Eliot :
Comprendre véritablement l’humanisme, c’est le comprendre comme véritablement démocratique, ouvert à toutes les classes et à tous les milieux, et le comprendre comme processus illimité de révélation, de découverte, d’autocritique et de libération. J’irais jusqu’à affirmer que l’humanisme c’est la critique […], une critique tirant sa force et sa pertinence de sa nature démocratique, laïque et ouverte [16].
15Il est significatif que l’œuvre critique de Said, après la thèse, s’ouvre en 1975 sur un essai intitulé Beginnings : Intention and Method, qui se présente comme une réflexion sur le geste inaugural, dans la critique comme dans la production romanesque. Il y a bien chez Said la volonté explicite de prendre un nouveau départ, de refonder la critique. C’est L’Orientalisme, en 1978, qui accomplit ce projet en contribuant de manière décisive à la naissance des études postcoloniales. L’œuvre tout entier témoigne d’une véritable fascination pour l’origine – qui rejoint d’ailleurs circulairement la fin, comme en témoigne le bouleversant recueil posthume Du style tardif (2012) consacré aux dernières œuvres de Beethoven, de Genet et de quelques autres artistes. Le livre a été rédigé durant les dernières années de la maladie qui a emporté Said en 2003.
16On pourrait s’étonner que Said, formé par le mouvement du New Criticism (il a été étudiant à Princeton et à Yale), invoque ainsi les humanités et l’humanisme. Pourtant, contrairement à ce qu’on pourrait croire vu de France, la modernité théorique du New Criticism ne remet pas directement en cause le modèle des humanités, bien au contraire. Politiquement, le New Criticism est conservateur, pour ne pas dire réactionnaire. Son élitisme est d’ailleurs largement inspiré de la pensée de T. S. Eliot et de I. A. Richards, professeur de littérature anglaise à Cambridge, et plus tard à Harvard, qui dans Principles of Literary Criticism, en 1924, dégage la portée humaniste de l’expérience émotionnelle de la lecture en isolant l’œuvre de son contexte historique, social, politique, suivant l’héritage des Biographia Literaria de Coleridge. Malgré une proximité qui tient à l’analyse formelle et au refus de la philologie au profit du « close reading », il recourt à une méthode très différente de celle des formalistes européens à la même époque. Le « close reading » est à sa manière une apologie des valeurs universelles et éternelles de la littérature « pure », dont Eliot emprunte le thème à Valéry, renouant à travers le symbolisme français avec l’héritage d’Edgar Poe, un peu négligé par la critique américaine [17]. Au-delà du New Criticism, c’est la Literary Theory qui est discréditée par Said, au moment où il rédige ses premiers travaux sur Conrad, un auteur lui-même entré dans le canon occidental. D’une manière plus générale, Said considère que cette critique est totalement coupée de l’action politique. C’est pourquoi, dans The World, the Text and the Critic, il place l’adjectif « left » dans « American Left Literary Criticism » entre guillemets. Said accueille de manière critique, et parfois même polémique, les échos des débats autour de la French Theory. Dans ses entretiens, il se réfère souvent à Foucault, mais il se démarque constamment de Derrida, dont Spivak a traduit De la grammatologie en 1967, et des théoriciens de la déconstruction. Dans The World, the Text and the Critic, Said cite Paul de Man, accusé de collaboration pendant la dernière guerre, pour dénoncer une conception qui refuse la « responsabilité sociale et politique » de la littérature, de sorte que la French Theory et la déconstruction de l’École de Yale sont renvoyés à l’élitisme de l’humanisme américain. L’antihumanisme de « gauche » de la décontruction rejoint ainsi le pseudo-humanisme élitiste de la « droite » républicaine. Lecteur de Qu’est-ce que la littérature ? et des textes anticolonialistes de Sartre, Said s’oppose à l’idée d’une « autonomie » de la littérature. Toute sa réflexion est placée sous le signe du nécessaire « engagement » de l’intellectuel face au « pouvoir », dans une critique sécularisée.
« Secular criticism » et philologie
17L’humanisme démocratique bien compris consiste ainsi à réintégrer le texte dans l’histoire, dans la société, dans le monde (worldliness, un mot éminemment saidien), comme le fait par exemple le critique et romancier Lionel Trilling [18], dont la position est diamétralement opposée à celle d’Allan Bloom. Said revient constamment à La Trahison des clercs (1927) de Julien Benda [19], pour appeler les « clercs » à agir dans le « siècle ». Étant « situées » dans le sens sartrien, la critique, et les « humanités » en général, ne peuvent prétendre rester indifférentes au social et au politique. La critique « séculière » et « mondaine » doit s’appuyer sur le « tripode » : The World, the Text and the Critic. Fondamentalement, la démarche saidienne consiste à s’affranchir de l’idée d’une « littérature pure » ; ou encore de la clôture du texte empruntée à la French Theory et à la déconstruction, et plus généralement au « textualisme » qui domine la critique américaine des années 1970. Dans l’introduction à The World, the Text and the Critic, Said regrette donc que la « théorie littéraire américaine d’aujourd’hui ait isolé la textualité des circonstances, des événements, des sens physiques qui l’ont rendue possible et intelligible, comme le résultat du travail humain [20] ». Il affirme haut et fort que « les textes sont dans le monde, ils sont dans une certaine mesure des événements », « une part du monde social, de la vie humaine ». Said renvoie ainsi dos à dos l’humanisme élitiste et la théorie littéraire moderniste, au nom d’une worldliness du texte littéraire. L’Orientalisme et Culture et impérialisme mettent puissamment en œuvre ce paradigme critique en réinscrivant l’œuvre dans l’histoire – l’histoire impériale et coloniale, en l’occurrence, et les représentations qui lui sont attachées. Dans Culture et impérialisme, Said souligne que c’est en raison de leur worldliness, de leurs complexes affiliations dans leur décor réel que les œuvres sont plus intéressantes et plus valables en tant qu’œuvres d’art [21].
18D’où un retour surprenant mais parfaitement cohérent à la philologie, préoccupée de l’histoire. Aux États-Unis, les débats sur la philologie remontent à la fondation des premiers grands collèges aux xviiie et xixe siècles (Columbia a été fondée en 1754), autour de la philologie. L’humanisme classique est traditionnellement opposé à la philologie moderne importée d’Europe continentale (Allemagne, France), d’inspiration positiviste. La philologie du xixe siècle, comme science positive, privilégie l’histoire du texte, la biographie de l’auteur, la réception par le public, et non le texte lui-même, que la critique américaine entend préserver comme un héritage sacré. La philologie pourrait ainsi paraître hostile aux valeurs humanistes, et elle l’est effectivement chez les conservateurs. Mais Said, lui, entend revenir non pas à une philologie étroite – celle-là même qui finit avec Renan par consacrer l’idéologie « racialiste » –, mais à une philologie non positiviste et réconciliée avec l’humanisme ancien. Plus authentiquement philologue que les professeurs des universités américaines du début du xxe siècle, Said se réfère au premier philologue, Vico, et à ses héritiers du xxe siècle : Curtius, Spitzer et Auerbach, l’auteur non seulement de Mimesis (dont Said préface une nouvelle traduction anglaise) mais de « Philologie der Weltliteratur [22] ». La philologie bien comprise (celle de Nietzsche, par exemple), loin d’être une science réductrice qui perd la littérature, est susceptible de régénérer l’humanisme. Cette démarche critique d’un retour aux sources est le geste philologique par excellence. Said mobilise donc Vico et Auerbach contre T. S. Eliot et Allan Bloom, selon un enjeu typiquement américain.
19C’est ici qu’il faut faire intervenir en outre la sociocritique d’inspiration marxiste, une autre composante majeure de la pensée de Said, en la replaçant là encore dans le contexte nord-américain, très différent du contexte français. Il ne faut pas oublier qu’Adorno, Horkheimer et Marcuse, en exil à New York, ont contribué à la diffusion de la « théorie critique » sur des bases marxistes. En France, on imagine mal la philologie s’associer ainsi à la sociocritique. Mais compte tenu de l’histoire des disciplines, une philologie humaniste d’inspiration marxiste peut tout de même être envisagée dans l’université américaine. Said peut ainsi relire Vico à travers Gramsci, en quelque sorte. C’est sans doute, comme il le montre, que le marxisme dans la critique américaine n’est qu’une école d’analyse totalement coupée des luttes politiques proprement dites. Pour la définition d’une « critique séculière », Said cite Lukacs, Walter Benjamin, Adorno et, surtout, Raymond Williams (et à travers lui les Cultural Studies). Il faudrait retracer ici l’histoire de la critique marxiste dans le monde anglo-saxon, et examiner les liens étroits mais complexes de Said avec Eagleton et Jameson, avec qui il dialogue régulièrement. La référence marxiste dans les études postcoloniales fait l’objet d’interminables discussions dans la critique anglophone – de la part d’Aijaz Ahmad [23] ou de Benita Parry [24], par exemple. Les enjeux de ce débat scolastique sont largement méconnus en France. Mais on retiendra ici l’attention portée au « dehors » du texte dans sa signification sociohistorique et ses implications idéologiques.
20Tous les débats autour de l’humanisme, vers 1955-1965, permettent de mieux comprendre la position de Said, qui peut sembler étrange ou paradoxale du point de vue français. Il y va d’une réforme critique des humanités au nom de la philologie, elle-même rapprochée du marxisme, et de l’appel aux « clercs » à pratiquer une « critique séculière ». Dans ce contexte académique nord-américain, la philologie d’inspiration européenne, loin d’apparaître comme conservatrice, est au contraire un moyen de combattre les préjugés ethnocentriques des humanités américaines. La philologie est ainsi un allié de poids pour l’entreprise de déconstruction menée par les études postcoloniales. Il est impossible de comprendre ce paradoxe si l’on se contente de lire Said rétrospectivement, à partir de ses seuls héritiers Spivak, Bhabha, Young, et a fortiori dans un contexte exclusivement français ou francophone. Lire les derniers livres de Said comme un « retour » à la philologie constituerait ainsi un contresens. Quand il s’appuie sur Vico et Auerbach, Said ne renonce pas pour autant à une critique « contrapuntique » des rapports de domination produits par le discours européen. La philologie de Vico n’apparaît nullement comme un ultime recours puisqu’elle est déjà présente de manière centrale dès le départ – dans la thèse sur Conrad, dans Beginnings : Intention and Method (1975), dans The World, the Text and the Critic, écrits parallèlement à Orientalism (1978). Le choix effectué par Said dans les années 1960 de fonder sa pensée sur la philologie est absolument original, dans une université américaine dominée par un humanisme conservateur. Il l’est plus encore lorsque, à la fin de sa vie, après avoir ouvert le champ des études postcoloniales, Said entreprend de réconcilier en quelque sorte Vico et Gramsci, Auerbach et Raymond Williams.