Article de revue

Un « passeur » solidaire. Entretien

Pages 21 à 30

Citer cet article


  • Jourdan, H.
(2017). Un « passeur » solidaire. Entretien. Sigila, 40(2), 21-30. https://doi.org/10.3917/sigila.040.0021.

  • Jourdan, Hubert.
« Un “passeur” solidaire. Entretien ». Sigila, 2017/2 N° 40, 2017. p.21-30. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-sigila-2017-2-page-21?lang=fr.

  • JOURDAN, Hubert,
2017. Un « passeur » solidaire. Entretien. Sigila, 2017/2 N° 40, p.21-30. DOI : 10.3917/sigila.040.0021. URL : https://shs.cairn.info/revue-sigila-2017-2-page-21?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sigila.040.0021


Notes

  • [1]
    Entretien réalisé par Irène dos Santos le 26 septembre 2017. Avec la collaboration d’Isabelle Baladier et l’aide précieuse de Ginette Monod.
  • [2]
    Patrick Chamoiseau, « Déclaration des poètes », n° 1, in Frères migrants, Paris, Seuil, 2017.
  • [3]
    Règlement de Dublin : il s’agit d’un règlement européen de 2013 relatif au droit d’asile dans l’Union européenne, qui oblige les réfugiés à faire leur demande de droit d’asile dans le pays d’arrivée et à y rester. Or le plus souvent ces personnes ne souhaitent pas s’installer dans ces pays – l’Italie et la Grèce – et aspirent à rejoindre l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Suède, la France.
Les poètes déclarent que le racisme, la xénophobie, l’indifférence à l’Autre qui vient qui passe qui souffre et qui appelle sont des indécences qui dans l’histoire des hommes n’ont ouvert la voie qu’aux exterminations, et donc que ne pas accueillir, même pour de bonnes raisons, celui qui vient qui passe qui souffre et qui appelle est un acte criminel [2].

1C’est à Nice dans le local de l’association Habitat & Citoyenneté qu’Hubert Jourdan a donné rendez-vous au comité de rédaction de Sigila. Dès la sortie de la gare, la question migratoire est présente : des familles avec de nombreux enfants vivent là dehors sur des cartons. Nous sommes à 40 kilomètres de la ville italienne de Vintimille, la frontière franco-italienne où des centaines de réfugiés attendent de passer la frontière, fermée par la France depuis juin 2015, avec l’espoir de faire une demande d’asile en France ou dans le nord de l’Europe.

2Hubert Jourdan partage ses journées entre le local associatif de Habitat & Citoyenneté, où des migrants viennent demander de l’aide – hébergement, domiciliation, alimentation (250 familles sont inscrites à l’épicerie), cours de français, accès à Internet… – et son domicile de la Vallée du Loup. Chez lui, il héberge des femmes et des hommes en provenance d’Érythrée, du Soudan, du Tchad, d’Afghanistan, et plus récemment de Guinée Conakry, Côte d’Ivoire, Ghana, Nigeria, Sierra Leone…

3* * *

4– Hubert Jourdan : Les migrants arrivent directement chez moi ou bien on va les chercher. C’est comme cela que ça a commencé : il y avait de la place à la maison, puis ça s’est transformé en un lieu communautaire avec une vingtaine de personnes en moyenne.

5– Irène dos Santos : Les personnes que l’on rencontre ici à l’association ne font pas que passer, ces familles cherchent à s’installer en France, non ?

6– H.J. : Les gens que vous voyez ici sont installés à Nice, il s’agit en majorité de demandeurs d’asile, ils attendent la décision de l’ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides).

7– I.d.S. : Est-ce que vous les aidez dans cette demande d’asile ?

8– H.J. : On intervient notamment sur le logement. Il y a ici un nombre important de familles qui dorment dehors en attendant la réponse de l’ofpra. C’est un lieu où les gens vont trouver des réponses aux blocages qu’ils peuvent avoir ; ici c’est l’accès au droit, quelles que soient ces personnes étrangères et quel que soit le domaine. On accompagne les gens : des gens qui connaissent plus d’un blocage qui les rendent dépendants. Ils nous racontent et on cherche les domaines dans lesquels on peut intervenir pour débloquer la situation. L’autre jour, il y avait une famille qui avait fait sa demande d’asile, elle vivait dans la rue avec sept enfants : on les a fait monter à la maison… Mais d’autres y arrivent directement. Ceux qui viennent à la maison arrivent de Vintimille ou de l’étranger, ils viennent de passer par la montagne, par le train, par un passeur, etc. Parfois ils ont notre adresse et viennent ici. On les briefe pour leur dire comment ça se passe en France, sachant qu’on leur déconseille de rester parce qu’il n’y a plus de place. Il n’y a plus de place parce que les autorités ne veulent plus en créer, alors qu’il y a plus de 20 000 logements vides dans la région, et ça ne dérange personne…

9– I.d.S. : Le contexte politique local est très difficile… ?

10– H.J. : Oui, je leur dis qu’il y a des lieux en Europe tellement plus accueillants, avec des gens tellement plus sympas qu’il vaut mieux aller ailleurs. En même temps ce sont les instructions de la Préfecture : les primo-arrivants, vous les envoyez ailleurs !

11– I.d.S. : Quel est cet ailleurs ?

12– H.J. : Les autorités nous demandent de nous débrouiller.

13– I.d.S. : Est-ce que vous leur donnez des conseils très spécifiques sur comment accéder à cet ailleurs ?

14– H.J. : Nous notre travail c’est de les orienter. On a des contacts partout en France et en Europe, s’il y en a qui veulent aller en Allemagne, on a un réseau qui permet de s’organiser, on s’informe pour savoir s’il y a des places pour qu’ils ne restent pas dehors : toute la difficulté des premiers jours pour ces personnes est d’avoir un toit !

15– I.d.S. : De ces itinéraires y-a-t-il des choses que vous gardez secrètes, que vous ne dévoilez pas pour justement permettre la réussite de cette solidarité au niveau européen ?

16– H.J. : Nous on tient à la transparence, que ce soit ici ou à la maison… Bien sûr c’est plus facile à la maison, entre nous… Pendant le week-end nous étions vingt, dont une famille de Kazakhs, des Soudanais… Il y en a plus de deux mille qui sont passés en un peu plus de deux ans. Des gens qui sont en transit, plus deux ou trois personnes qui sont avec nous, dont un jeune « qui est Dublin [3] », il doit donc retourner en Italie.

17– I.d.S. : Est-ce que ces gens-là vous donnent des nouvelles après leur départ ?

18– H.J. : Là il y en a cinq qui sont venus en vacances. Ce qui est très bien, ils peuvent briefer ceux qui arrivent. Moi je peux partir, ils sont entre eux…

19– I.d.S. : Et d’où arrivaient-ils ?

20– H J : En fait ce sont des gars qui attendent une convocation de l’OFPRA, et pendant ce temps ils n’ont rien à faire. Ils venaient de Nantes, de la Bretagne, de Grenoble, de Lyon… Ils s’ennuient et viennent ici : on est une espère de communauté. On les suit véritablement jusqu’à ce que le processus soit enclenché : un logement, la demande d’asile, les centre pour les mineurs. Aujourd’hui, toute la journée j’étais en contact avec deux jeunes qui se sont fait virer d’un foyer de mineurs : on appelle les avocats, les associations pour défendre leurs droits. On les suit tant que l’on peut, jusqu’à qu’ils soient sortis de situation, pour faciliter leur vie en France en attendant…

21– I.d.S. : Ils appellent pour donner des nouvelles ?

22– H.J. : Oui.

23– I.d.S. : …et pour en prendre ? Quelle est la relation que vous construisez avec eux ?

24– H.J. : Bien sûr qu’ils prennent des nouvelles ! Dans les pays d’où ils viennent on passe plusieurs minutes à demander des nouvelles de la famille. J’ai eu un petit accident l’autre jour et certains m’ont appelé…

25– I.d.S. : C’est cette rencontre qui m’intéresse : êtes-vous aussi passeur de culture, interface avec la société française ?

26– H.J. : Attendez, moi c’est un peu particulier, d’accord j’en ai passé des dizaines et des dizaines, on peut me qualifier de passeur mais passeur je ne sais pas ce que ça veut dire. Je vais chercher des gens qui sont de l’autre côté, je m’fous de la frontière et, voilà, on les met à l’abri parce qu’on récupère des familles entières qui vivent sur des cartons en gare de Vintimille ou je ne sais où…

27– I.d.S. : D’accord, j’utilise le terme de « passeur » parce que c’est la thématique. D’ailleurs les médias donnent une vision très négative du passeur, alors qu’on sait que la figure du passeur est bien plus complexe

28– H.J. : Surtout que dans la symbolique, passeur c’est tout autre chose que celui qui veut se faire du pognon sur les gars bloqués à Vintimille. Passeur c’est autre chose… Dans ce sens-là oui, effectivement, je suis un passeur de gens qui sont dans une situation difficile à Vintimille, et on les aide à continuer le voyage… Et passer, cela ne veut pas dire uniquement Vintimille, mais aussi Poitiers, Rennes, Bruxelles… Mais on n’aide qu’une minorité, la majorité n’a pas besoin de nous pour passer la frontière, elle se débrouille toute seule.

29– I.d.S. : Et comment êtes-vous perçu par vos voisins de la Vallée du loup ?

30– H.J. : Ils ne savent pas. Disons qu’il y a une certaine discrétion, on est en pleine nature, il y a des bois…

31– I.d.S. : Pourtant vous êtes quand même assez médiatisé ?

32– H.J. : Ils ne savent pas, ils ne lisent pas… L’autre jour il y avait la fête des voisins, c’étaient des copains, alors je suis allé y faire un tour, et personne n’a parlé de ça, les gens ne sont même pas au courant.

33– I.d.S. : Et quand bien même ils le seraient, ils restent discrets sur le sujet…

34– H.J. : Oui. J’ai vu le maire de ma commune et lui m’a dit : « Je n’ai aucun problème avec ça… »

35– I.d.S. : Il y a un soutien local…

36– H.J. : La police aussi, même s’ils m’ont mis en garde à vue. Ils ont fait une rafle à la maison, j’ai discuté avec eux : « – Si vous avez des questions vous me convoquez, mais ce n’est pas la peine de venir dans la maison, les migrants sont déjà assez stressés comme cela et rien que le képi ça les stresse énormément. »

37Je discute avec eux, je ne me suis jamais senti menacé. Je n’ai aucune angoisse, la garde à vue on s’habitue, au contraire c’est même folklorique. C’est même vraiment folklorique quand vous entendez les récits des uns et des autres : la garde à vue en Libye c’est tout autre chose ! On est solidaire, ici on peut faire de la garde à vue, chez nous c’est très soft.

38Et des solutions nous on en trouve. On ne va pas laisser les gens sur leurs cartons : c’est impossible !

39On a avec certains de ces gens des relations très proches, parfois intimes, comme tout le monde, je n’ai aucun problème là-dessus.

40– I.d.S. : Vous n’attendez pas que les gens arrivent chez vous, vous allez les chercher à la frontière, vous passez la frontière…

41– H.J. : Ça dépend, si la maison est pleine, non. Mais il y a souvent des gens de Vintimille qui m’appellent : il y a… J’ai un minibus, quand il y a des familles, femmes, enfants, j’y vais. C’est très simple (rires) ! C’est le travail des passeurs qui se font payer, ils font cela tous les jours…

42– I.d.S. : Mais vous n’êtes pas en contact avec ceux-là… ?

43– H.J. : Non !

44– I.d.S. : Vous leur prenez leur travail…

45– H.J. : En même temps, eux ils prennent des risques, nous on prend aucun risque, quarante-huit heures de garde à vue, eux ils risquent la prison.

46On est des gens normaux, simples qui voient des gens dans la panade, on les aide… Maintenant on en fait toute une histoire, il y a quarante ans on n’aurait jamais fait tout ce bruit : les journalises et autres qui viennent…

47– I.d.S. : Mais cela dit quelque chose de notre société très égoïste. Des gens comme vous deviennent, d’un certain point de vue, des héros…

48– H.J. : C’est une ignorance totale, c’est-à-dire que 80 % des Français n’ont jamais vu un réfugié et en ont une idée préconçue.

49– I.d.S. : C’est plutôt une indifférence généralisée, non ? Tous, nous les voyons…

50– H.J. : Vous les voyez ? Allez à Dijon, à Limoges… personne ne les voit, or tout le monde a une opinion là-dessus. Là mon travail, c’est d’abord d’aider à l’orientation des familles et ensuite de changer l’image : ce sont des gens comme vous et moi ! Des gens qui sont des médecins, des plombiers, qui ont des enfants, une mère, un père, et qui se retrouvent dans cette situation particulière. Des gens normaux. Et moi je suis dans la normalité en les aidant, dans la normalité de la génération de mes parents [ses parents ont accueilli une famille de Hongrois qui fuyaient la répression soviétique en 1956, autour de 200 000 réfugiés]. Maintenant les gens ont un a priori qui vient de la communication, des journalistes qui font un travail de merde pour les présenter. La présentation qu’on peut en faire ce n’est pas le petit garçon qui échoue sur la plage. Ce sont des gars qui ont une pêche et une vitalité, des gens qui en veulent, ce n’est pas la misère du monde, que l’on ne s’inquiète pas, on n’accueille pas toute la misère du monde : ils l’ont quittée la misère du monde ! C’est le message qu’il faut absolument transmettre.

51– I.d.S. : C’est le message que vous voulez faire passer ?

52– H.J. : Absolument. Quand je cherche un hébergement pour une famille érythréenne, je demande : « – Qui veut rencontrer une famille érythréenne ? », ça peut être marrant, pour discuter, plutôt que de regarder des reportages à la télévision, là c’est du live, vous pouvez discuter cuisine et établir une relation tout à fait normale, entre êtres humains… Ils ne sont pas tous pareils, en Afrique il y a des cultures très différentes. Alors c’est plus évident pour moi qui ai beaucoup voyagé, l’étranger je ne sais pas très bien ce que cela veut dire… Moi tout cela me passionne.

53– I.d.S. : Vous êtes un passionné mais en faisant cela vous êtes aussi un militant ?

54– H.J. : C’est la conséquence : je deviens militant à partir du moment où je vois tellement de dysfonctionnements, pour ne pas parler d’injustices, que je m’engage et suis prêt à aller au tribunal et à faire de la garde à vue. C’est peut-être un côté militant mais je ne suis pas inscrit à la Ligue des Droits de l’homme ou à aucune autre association.

55– I.d.S. : Mais vous travaillez avec eux ?

56– H.J. : À Nice nous ne sommes pas nombreux et bien entendu sur la question des réfugiés, des exilés, nous travaillons tous ensemble. […]

57– I.d.S. : Existe-t-il une tradition d’hospitalité dans la Vallée du Loup ?

58– H.J. : Non et il y a aucune raison à cela, nous sommes de l’autre côté de la Vallée de la Roya [située beaucoup plus près de la frontière italienne]. Mais les gens viennent, d’autres viennent les amener…

59Mais pour en revenir au passage, j’essaie de faire passer des gens dans le noble sens du terme passeur. J’essaie d’améliorer leur passage ici…

60Je n’ai jamais eu aucun problème avec ceux que j’hébergeais et pourtant j’en ai vu passer, certains avec de grands traumatismes. On a créé un milieu de confiance, ceux qui sont déjà là et qui accueillent ceux qui arrivent, quelle que soit la langue que vous parlez, même s’il faut des traducteurs on va réussir à comprendre par où il est passé.

61– I.d.S. : Quel est le quotidien de ces personnes : avez-vous un potager… ?

62– H.J. : Ils s’occupent de la cuisine, ils font le ménage, en ce moment ils coupent du bois, l’un d’entre eux a investi les fleurs, ils font de la musique, et surtout beaucoup de contacts par Facebook avec tout le monde.

63– I.d.S. : Avec la famille ?

64– H.J. : Surtout avec les amis, ceux qui sont en route. C’est d’ailleurs ce qui détermine le parcours de ceux qui suivent : – Ça y est, je suis arrivé à Paris, et les autres suivent alors qu’on les briefe ; 70 % de ceux qui passent par la maison veulent aller à Paris, on les en dissuade. Quand ils arrivent en France, le seul mot qu’ils connaissent c’est Paris. Et vous leur montrez une carte et ils ne savent pas où c’est…

65– I.d.S. : Dans les moments de convivialité lorsque vous êtes tous ensemble, est-ce qu’ils évoquent leurs histoires, leurs parcours et leurs aspirations ?

66– H.J. : Je dirais même que le plus important c’est ce qui se passe entre eux et eux : la richesse de communication et de relation qu’ils ont. D’ailleurs ils ne parlent pas seulement de leurs parcours mais surtout d’autres choses : hier par exemple, il y avait une discussion enflammée sur le Soudan, le nord, le sud…

67Quand ils parlent de leurs parcours, le plus extraordinaire c’est qu’ils rigolent de ce qui a été le plus terrible : les sévices en Libye… c’est leur façon à eux d’extérioriser tout ça.

68– I.d.S. : Avez-vous accueilli des personnes qui ont perdu des membres de leur famille en mer ?

69– H.J. : Oui, c’est le quotidien, ceux qui ont perdu un père, une mère… Ils vivent des drames… Il faut avoir de sacrées épaules. Je leur dis : « – Vous pouvez être fiers de ce que vous êtes et de ce que vous avez fait. Vous avez réussi ! »


Date de mise en ligne : 01/01/2019

https://doi.org/10.3917/sigila.040.0021